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Full text of "La crise de l'état moderne : L'organisation du travail"

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Bc&n>  6099.06  CO 


HARVARD  COLLEGE 
LTBRARY 


WILLIAM  INGUS  MORSE  FUND 

FOR  THE 

PURCHASB  OF  BOOKS  ON  CANADIAN 
MSTORY  AND  UTERATURB 


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LA  CRISE  DE  L'ETAT  MODERNE 


L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 


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LA   CRISE  DE   L'ÉTAT  MODERNE 


L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 


TOME    PREM[EU 


LE   TRAVAIL.  LE  NOMBRE  ET  L'ETAT 

ENQUÊTE  SUR   LE  THAVAIL  DANS  LA  GRANDE  INDUSTRIE 

Mines  de  houille  —  Métallurgie  —  Construction  mécanique 
Verrerie  —  Industrie  textile 

PAR 

CHARLES  BENOIST 

DÉPUTÉ    DE    PARIS 
PROFESSEUR    A    L*ÉCOLE    DES    SCIENCES    POLITIQUES 


Deuxième  édition 


PARIS 

LIBRAIRIE     PLON 

PLON-NOURRIT  et  C's   IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8,     RUE     CARARClÈnE      6* 

1905 


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C-<5-v-L- 


(.o'i'\-or^^\\ 


/^iARVARD^ 
UNIVERSITY] 
kIBRARY 
JUN  19  1956 


/^^V«iJ2.  (j-  ^ 


Publisbed  29  uovcmber  1905. 

Privilège  of  copyright  io  the  United  States 
reserved  under  the  Act  approvcd  March  3«*  1905 
by  Plon-Nourrit  et  C«*. 


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L'ORGANISATION 


DU 


TRAVAIL 


AVANT-PROPOS 

LE   TRAVAIL   DANS   L'ÉTAT   MODERNE 


GOMMENT    SE    POSE    LA   QUESTION    SOCIALE 
LA    DOUBLE    RÉVOLUTION 

La  crise  que  traverse  l'État  moderne  est  double,  parce  qu'il 
est  issu  d'une  double  révolution.  Elle  est  non  seulement  poli- 
tique,  mais  encore  économique  ou  sociale,  parce  que  ce  n'est 
pas  seulement  d'une  révolution  politique  que  cet  État  a  pris 
naissance,  mais  encore  et  en  même  temps  d'une  révolution 
économique  ou  sociale.  L'aphorisme  ordinaire  ne  dit  donc 
pas  assez  :  nous  ne  sommes  pas  u  les  fils  »  d'une  révolution, 
mais  de  deux,  lesquelles,  d'ailleurs,  ne  se  distinguent  pas  très 
nettement  l'une  de  l'autre,  ne  sauraient  se  placer  dans  la 
chronologie  à  une  date  fixe  qui  les  exprime  toutes,  et  ne  se 
sont  point  absolument  accomplies  entre  les  limites  invariables 
d'une  période  déterminée. 

Ni  1789  n'est  toute  la  révolution  politique,  ni  1848  toute 
la  révolution  sociale;  ni  1789  n'est  une  révolution  exclusive- 
ment politique,  ni  1848  une  révolution  exclusivement  sociale; 

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î  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

ni  1 789  n'a  marqué  le  commencement  et  la  fin  de  la  révolution 
politique,  ni  1848  le  commencement  et  la  fin  delà  révolution 
sociale.  Dans  la  vie  des  nations,  tout  se  tient  :  rien  ne  peut  trou- 
bler gravement  Tordre  politique  qui  ne  se  répercute  sur  Tordre 
économique  ou  social,  comme  rien  ne  peut  profondément 
affecter  Tordre  économique  ou  social,  qui  ne  marque  aussi 
dans  Tordre  politique.  Par  une  de  ces  coïncidences  qui  sont 
peut-être  un  peu  plus  que  des  coïncidences,  vers  les  années 
où  s'annonçait  au  monde  la  révolution  politique,  vers  ces 
mêmes  années  s'annonça  également  la  révolution  économique. 
Le  Contrat  social  esi  de  1762;  le  métier  à  filer  vingt  fils,  de 
1769;  Tédit  de  Turgot  sur  les  corporations,  de  1776.  Voisines 
ainsi  à  leurs  origines,  les  deux  révolutions  se  sont,  tout  le 
long  du  siècle,  développées  selon  deux  plans  parallèles,  qui 
se  projettent  devant  nous  presque  indéfiniment.  Toutes  deux 
étaient  déjà  avant  1789;  toutes  deux  continuent  d'être  après 
1848  ;  aucune  des  deux  n'est  ni  achevée  ni  vraisemblablement 
près  de  s'achever;  ralentie  et  comme  assourdie,  mais  inces- 
sante et  ininterrompue,  la  double  révolution  se  poursuit  en 
une  double  évolution. 

De  plus  en  plus  il  apparaît  que,  politiquement  et  économi- 
quemeeit,  TÉtat  moderne  sera  construit  d'en  bas,  fondé  sur 
le  Nombre,  fait  pour  lui,  mené  par  lui,  et,  en  ce  sens,  démo- 
cratique; mais,  ni  politiquement,  ni  économiquement,  cet 
État  n'est  encore  fait,  ni  fondé,  ni  construit.  Le  vieux  monde 
politique  et  économique  n'est  déjà  plus,  mais  le  nouveau, 
promis  depuis  un  siècle,  n'est  pas  encore  ou  s'ébauche  à 
peine.  Le  Nombre  subitement  émancipé  se  joue  à  travers 
toute  cette  matière  inorganisée  comme  une  force  naturelle 
déchaînée  à  travers  le  chaos.  Économiquement  ou  sociale- 
ment et  politiquement,  TÉtat  ancien  n'a  déjà  plus  sa  forme, 
TÉtat  moderne  n'a  pas  encore  la  sienne  :  de  grands  souffles 
agitent  la  masse  inconsistante,  troublée  du  dedans  et  secouée 


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I,E  TUAVAIJ.   DA^S    L'ETAT  MODERNE  3 

du  dehors  :  quelle  sera,  cette  fois,  la  face  de  )a  terre? 
Dans  Toeuvre  mystérieuse  qui  s'élabore,  si  nous  pouvons 
jouer  un  rôle,  notre  tâche  à  nous  doit  être  de  changer  peu  à 
peu  en  des  éléments  or^janisés  la  matière  inorganisée  du 
monde,  d'apaiser  et  de  capter  les  souffles,  de  rasseoir  et  de 
raffermir  la  masse,  de  discipliner  et  de  diriger  les  forces  natu- 
relles, de  canaliser  et  de  régulariser  par  là  Faction  du  Nombre 
tout-puissant.  En  termes  précis,  elle  doit  être  d'organiser 
politiquement  et  économiquement  la  démocratie;  et,  en 
termes  plus  précis  encore,  pour  l'organiser  économiquement, 
d'organiser  le  travail,  tandis  que,  pour  l'organiser  politique- 
ment, nous  organiserons  le  suffrage  universel.  Ce  qu'il  faut 
d'ailleurs  entendre  par  u  organiser  le  travail,  «  et  aussi  ce 
qu'il  faut  ne  pas  entendre  par  cette  formule  que  l'abus  a 
quelque  peu  discréditée,  on  s'efforcera  de  le  dire  clairement 
sur  chacun  des  points  qui  seront  touchés.  Il  ne  s'agit  ici  que 
de  poser  le  principe,  qui  est  qu'une  double  crise  nous  impose 
celte  double  tâche;  que  nous  ne  sommes  pas  maîtres  de  l'ac- 
cepter ou  de  nous  y  dérober;  et  qu'enfin  nous  devons  le  faire, 
parce  que  nous  ne  pouvons  pas  ne  pas  le  faire,  emportés  que 
fiocf^  sonnmes  par  une  double  révolution. 


D'abord,  la  révolution  économique  a  transformé  le  travail 
en  transformant  l'agent,  l'outil,  l'instrument  du  travail. 
Quand,  dans  la  filature,  par  exemple,  au  Spinning^Jenny  ei  au 
Miill'Jeuny,  aux  inventions  d'Arkwright  et  de  Samuel  Cromp- 
ton,  aux  perfectionnements  d'Oberkampf  et  de  Richard- 
Lenoir,  est  venue  s'ajouter  la  machine  à  vapeur;  quand,  à  ces 


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4  l'organisation  du  tuavail 

bras  et  à  ces  doigts  multipliés  comme  à  l'infini,  elle  est  venue 
communiquer  le  mouvement  prolongé  comme  à  Tinfini;  ce 
jour-là,  s'est  produit  un  fait  capital  et  de  telle  conséquence 
qu'il  en  est  peu  sans  doute  d'aussi  considérables  parmi  tous 
ceux  que  Ton  retient  pour  en  faire  ce  qu'on  appelle  l'histoire 
de  la  civilisation.  En  effet,  ce  ne  sont  pas  seulemenc  les  ins- 
truments du  travail  qui  s'en  sont  trouvés  transformés,  mais 
le  travail  lui-même,  le  travail  tout  entier;  je  veux  dire  toutes 
les  conditions  et  toutes  les  circonstances  du  travail;  et  c'est 
dire  que  l'application  de  la  vapeur  à  l'industrie,  ce  seul  fait 
contenait  en  germe  toute  la  révolution  économique  que  nous 
avons  vue  se  développer  depuis  lors,  et  se  développer  dans 
une  direction  jusqu'ici  constante. 

La  tendance  générale  pourrait  s'en  exprimer  d'un  mot  : 
cette  révolution  a  été  une  concentration.  Autour  de  la  machine 
à  vapeur,  qui  leur  donnait  le  mouvement,  se  sont  concentrés 
naturellement  les  instruments  du  travail;  et  naturellement,  où 
étaient  ces  instruments,  s'est  concentré  le  travail;  mais,  tout 
naturellement  aussi,  où  le  travail  s'offrait,  se  sont  concentrés 
les  travailleurs  :  donc  concentration  de  l'outillage,  concen- 
tralion  de  l'ouvrage,  concentration  des  ouvriers.  —  Première 
transformation  :  l'atelier  est  devenu  l'usine,  et  le  travail,  de 
particulier  ou  individuel  qu'il  était  auparavant,  est  devenu  en 
quelque  manière  et  dans  quelque  mesure  collectif.  —  D'autre 
part,  concentrés  dans  l'usine  pour  le  travail,  les  ouvriers  ont 
été  conduits  à  se  concentrer  autour  de  l'usine  après  le  travail. 
Et,  de  la  sorte,  ce  ne  sont  pas  seulement  les  conditions  et  les 
circonstances  du  travail  que  l'on  a  vues  brusquement  modi- 
fiées du  tout  au  tout,  mais  les  conditions  et  les  circonstances 
de  la  vie  de  l'ouvrier,  dans  l'usine  et  hors  de  l'usine;  de  sa 
vie  tout  entière,  je  veux  dire  de  sa  vie  matérielle  et  de  sa  vie 
inlcllertuclle  ou  morale.  Ce  n'est  pas  seulement  le  travail  qui 
d'individuel  est  devenu  collectif;  c'est  en  quelque  manière  la 


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LE  TRAVAIL   DANS   L'ÉTAT    MODERNE  5 

vie  même  de  Touvrier,  à  qui  un  intérêt  collectif  évident  et 
permanent  a  créé,  comme  le  besoin  appelle  la  fonction  et 
comme  la  fonction  crée  Torgane,  une  espèce  de  conscience  ou 
d'âme  collective.  Par  cette  conscience  ou  cette  âme,  chacun 
de  ces  ouvriers  réunis  pour  une  même  fin,  dans  une  même 
profession,  en  un  même  lieu,  a  senti  bien  plus  vivement  et 
tout  ce  qui  le  touchait  personnellement  et  tout  ce  qui  tou- 
chait son  groupe  ;  mais  le  groupe  a  senti  bien  plus  vivement 
tout  ce  qui,  touchant  chacun  de  ses  membres,  le  touchait 
lui-même  et,  avec  lui,  et  en  lui,  toute  la  corporation.  — 
Deuxième  transformation  :  les  ouvriers  sont  devenus  la  classe 
ouvrière,  économiquement,  sociologiquement  et  psychologi- 
quement très  différente. 

D'autant  plus  que,  la  concentration  des  instruments  du  tra- 
vail exigeant  de  grandes  mises  de  fonds,  il  s'est  passé  pour  le 
second  facteur  de  la  production,  pour  le  capital,  ce  qui  se 
passait  pour  le  travail;  il  s'est  concentré  de  son  côté,  jusqu'à 
être  un  groupement  de  capitaux;  de  même  que  le  travail,  en 
face  de  lui,  le  capital  a  pris  quelque  chose  de  collectif;  sou- 
vent lointains,  uniquement  présents  par  leur  argent,  et  plutôt 
banquiers  qu'entrepreneurs,  anonymes  vis-à-vis  d'une  masse 
ouvrière  qui,  elle  aussi,  n'est  pour  eux  qu'une  force  humaine 
anonyme,  —  un  tas  de  muscles  ajouté  à  un  tas  de  charbon, 
—  mais  rapprochés  et  resserrés  entre  eux  dans  la  recherche 
du  bénéfice,  les  patrons  sont  devenus  le  patronat;  du  moins  ils 
apparaissent  tels  aux  yeux  méfiants  des  ouvriers,  qui  leur  prê- 
tent volontiers,  comme  ils  l'ont  eux-mêmes,  une  espèce  d'âme 
ou  de  conscience  de  classe,  opposée,  sinon  hostile,  à  la  leur. 

On  ne  saurait  trop  insister  sur  cet  aspect  psychologique  de 
la  question  sociale  ou  de  la  question  ouvrière.  Tous  les  statis- 
ticiens, tous  les  économistes  et  tous  les  sociologues  ont  beau 
faire  :  quand  même  ils  nous  démontreraient  par  des  chiffres 
irrécusables  que  l'ouvrier  d'aujourd'hui  peine  moins,  gagne 


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6  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

plus,  est  mieux  logé,  mieux  vêtu,  mieux  nourri  que  Touvrier 
d'autrefois,  si  bien  que  son  existence,  en  somme,  loin  d'être 
pire,  est  certainement  et  de  beaucoup  meilleure,  ce  serait 
peut-être  la  vérité  statistique,  économique  et  sociologique; 
mais  ce  ne  serait  point  la  vérité,  car  l'élément  psychologique, 
qu'ils  ne  peuvent  saisir  et  noter  d'un  coefficient,  l'incalcu- 
lable, l'impondérable  leur  échappe,  qui  vient  tout  fausser. 
Oui,  si  l'on  veut,  il  y  a,  aujourd'hui,  moins  de  misère  et  pour 
moins  d'hommes  qu'autrefois;  oui,  si  l'on  veut,  il  y  a,  sous 
certains  rapports,  moins  d'inégalité  ou  même  plus  d'égalité. 
Mais  la  fatalité,  ou  plus  exactement  la  loi  de  concentration 
qui,  à  travers  le  siècle,  régit  la  révolution  économique,  en 
rassemblant  les  ouvriers,  et,  par  le  contact  habituel,  en  les 
imprégnant,  pour  ainsi  parler,  de  la  notion  diffuse  de  leur 
solidarité,  en  «  articulant  »  ce  grand  corps  de  la  masse  ou- 
vrière, en  le  «  vertébrant  «  ,  en  lui  donnant  ce  qui  lui  avait 
manqué  jusqu'alors,  des  centres  nerveux,  un  système  nerveux 
central;  cette  loi  d'universelle  concentration  a  fait  que  jamais 
la  misère  de  chacun  n'a  semblé  à  tous  plus  lourde  que  depuis 
qu'elle  s'est  réellement  allégée,  et  que  jamais  l'inégalité  n'a 
autant  pesé  que  depuis  que  la  plus  solennelle  des  promesses  a 
aussi  généreusement  qu'imprudemment  allumé  au  cœur  des 
foules  l'ardent  désir  de  l'égalité  parfaite. 

Or,  dans  le  même  moment  où  la  révolution  économique 
opérait  cette  concentration  du  travail,  et  par  elle  cette  trans- 
formation sociologique  et  psychologique  des  travailleurs,  en 
ce  moment-là  même,  la  révolution  politique  opérait,  par  la 
proclamation  du  suffrage  universel,  une  transformation  non 
moins  profonde.  Rarement  la  bourgeoisie,  qui,  en  France, 
avait  peu  à  peu  pris  goût  au  jeu  périlleux  de  l'émeute,  sans 
distinguer  très  nettement  une  fronde  d'une  révolution,  avait 
fait  contre  elle-même,  croyant  le  faire  contre  d'autres,  un 
acte  plus  vraiment  révolutionnaire. 


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LE  TRAVAIL   DANS   L'ETAT   MODERNE  7 

Révolutionnaire,  en  effet,  un  pareil  acte  Tétait  de  toutes 
façons.  Il  Tétait  d'abord  et  en  soi,  puisque  la  proclamation  du 
suffrage  universel  était  avant  tout  la  réponse  directe  et  caté- 
gorique au  refus  opiniâtre  d'adjonction  des  capacités.  Et  puis 
il  Tétait  dans  sa  forme,  puisqu'il  venait  à  la  suite  de  manifes- 
tations violentes.  Mais  il  Tétait  encore  davantage  par  la  rapi- 
dité soudaine  du  procédé,  puisque  subitement,  tout  d'un 
temps,  sans  moyens  et  d'un  extrême  à  l'autre,  il  faisait  passer 
le  corps  électoral  de  240,000  inscrits  environ  à  environ 
8  millions,  que  d'un  seul  coup  il  le  décuplait  trois  fois  et  au 
delà.  Si  Ton  songe  que  ce  n'étaient  pas  du  tout  des  unités  de 
même  ordre  ou  des  éléments  de  même  nature  qui  se  trouvaient 
ainsi  introduits  par  irruption  brusque  et  presque  illimitée, 
mais  des  unités  irréductibles,  des  éléments  qui,  loin  de  se 
combiner,  s'opposaient  et  allaient  s'opposer  de  plus  en  plus, 
ce  chiffre  formidable  d'une  multiplication  par  33  suffit  à 
mesurer  la  portée  de  la  révolution  qui  s'accomplissait. 

La  première  tranche  de  240,000  représentait  un  système 
d'intérêts,  une  manière  de  vivre  et  de  penser,  une  couche  de 
la  société;  et  les  trente-deux  autres  tranches,  au  contraire, 
représentaient  des  intérêts  qui  peut-être  ne  se  confondaient 
pas  ensemble,  des  idées,  des  couches  sociales  qui  sans  doute 
n'étaient  pas  toutes  semblables  entre  elles,  mais  qui  se  rame- 
naient encore  bien  moins  et  ressemblaient  encore  bien  moins 
à  ce  que  voulaient,  pensaient  et  étaient  les  Deux  cent  qua- 
rante mille.  Censitaires  à  deux  cents  francs,  ils  étaient  comme 
le  lit  d'argent  sur  lequel  reposait  la  monarchie  de  Juillet;  et 
Tallégorie  était  simple  et  criante  :  ce  régime  fondé  sur  l'ar- 
gent, en  un  jour  renversé  et  remplacé  par  tout  ce  qui,  dans 
la  nation,  n'avait  pas  l'argent,  par  tout  ce  qui  n'était  point 
l'argent.  En  ce  point  se  rejoignaient  la  révolution  économique 
et  la  révolution  politique  :  la  véritable  révolution  était  là; 
elle  n'était  pas  dans  les  journées  de  Février  qui  n'avaient  fait 


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8  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

que  de  jeter  bas  un  trône  et  d'improviser  une  République, 
soit,  au  total,  que  de  changer  la  figure,  l'apparence,  l'aspect 
extérieur  de  l'État;  elle  était  là,  dans  l'établissement  du  suf- 
frage universel,  qui,  du  sommet  à  la  base,  et  jusqu'à  en 
muer  la  substance  et  l'essence,  bouleversait  à  fond  l'État  tout 
entier. 

Désormais  l'État  tout  entier  allait  porter,  non  plus  sur  ce 
lit  d'argent,  assez  mince,  des  240,000  électeurs  censitaires, 
mais  sur  l'épaisse  accumulation  des  trente-deux  couches 
d'électeurs  populaires,  à  moins  de  deux  cents  francs  ou  à  rien. 
Soit  au  repos  et  dans  sa  statique,  soit  en  action  et  dans  sa 
dynamique,  l'État  aurait  désormais,  soit  comme  base,  soit 
comme  moteur,  le  Nombre;  l'introduction  du  Nombre  dans 
la  mécanique  de  l'État  concorde  donc  et  peut  se  comparer 
absolument  avec  l'introduction  de  la  vapeur  dans  la  méca- 
nique des  métiers.  De  même  que  l'une  avait  prodigieusement 
accru  et  sous  tous  les  rapports  transformé  le  travail  indus- 
triel, ainsi  l'autre  allait  notablement  accroître  et  transformer 
radicalement  le  travail  d'État.  En  première  ligne  la  législation, 
qui  en  est  le  principal  produit.  Car,  dans  l'État,  d'une  part, 
tout  doit  désormais  se  faire  par  la  loi,  et,  d'autre  part,  la  loi 
ne  peut  se  faire  que  par  le  Nombre.  La  conséquence  néces- 
saire est  que,  faite  plus  ou  moins  directement  par  le  Nombre, 
mais  dans  tous  les  cas  inspirée  par  lui,  la  loi  sera  plus  ou 
moins  franchement  faite  pour  le  Nombre,  et  l'État  lui-même 
tourné  au  profit  du  Nombre. 

Ainsi,  et  simultanément,  le  Nombre  était  transformé  par  la 
concentration  de  l'industrie;  l'État  transformé  par  l'omnipo- 
tence de  la  loi;  la  loi  enfin  transformée  par  la  prépondérance, 
non  balancée,  du  Nombre.  Tandis  qu'auparavant  on  avait 
légiféré  pour  la  propriété,  et  presque  uniquement  pour  elle, 
maintenant  on  allait  légiférer  presque  uniquement  pour  le 
travail;  ou  du  moins  jamais  à  présent  le  travail   ne  serait 


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LE  TRAVAIL   DANS    L*ETAT   MODERNE  9 

oublié,  et  toujours,  dans  toute  la  législation,  on  se  placerait 
de  préférence  au  point  de  vue  du  travail.  Le  Gode  civil 
de  1804,  pour  des  raisons  qui  se  devinent  et  sur  lesquelles  il 
n'y  a  pas  lieu  d'appuyer  :  —  ignorance  forcée  ou  volontaire 
de  la  grande  industrie  à  peine  naissante  ;  haine  et  terreur  de 
la  corporation,  dégénérant  en  terreur  et  en  haine  de  la  simple 
association  ;  nécessité  de  reconsolider  la  terre  de  France  que 
la  vente  des  biens  nationaux  avait  brutalement  mobilisée;  — 
pour  toutes  ces  raisons,  et  parce  que  ses  rédacteurs  étaient 
des  hommes  du  dix-huitième  siècle  plutôt  que  du  dix-neu- 
vième, des  bourgeois  et  des  gens  de  parlement,  des  légistes 
nourris  de  Pothier  et  des  physiocrates  imbus  de  Quesnay,  le 
Code  civil  n'était  guère  que  le  code  de  la  propriété;  mais 
voici  qu'allait  désormais  se  constituer  et  que  déjà  s'ébauchait 
un  code  du  travail,  dont  les  décrets  de  février  et  de  mars  1848 
sont  comme  les  premiers  articles. 

  partir  du  point  de  jonction  des  deux  révolutions  écono- 
mique et  politique,  à  dater  du  jour  où  la  proclamation  du 
suffrage  universel  transférait  au  Nombre  conscient  ou  con- 
vaincu de  sa  misère  le  pouvoir  législatif,  c'est-à-dire  le  pouvoir 
ou  l'illusion  de  pouvoir  atténuer,  sinon  guérir  sa  misère  par 
la  loi,  il  était  évident  et  il  était  inévitable  que  la  législation, 
changeant  d'auteur  prochain  ou  lointain,  changerait  d'objet 
et  changerait  de  nature.  Dans  toute  société  et  en  tout  temps, 
partout  et  toujours  on  sait  qu'il  y  a  deux  partis,  et  que,  au 
bout  du  compte,  il  n'y  a  que  deux  grands  partis.  Il  y  a  ceux 
qui  possèdent  et  qui  veulent  garder;  ceux  qui  ne  possèdent 
pas  et  qui  veulent,  —  sans  doute  serait-il  excessif  de  dire  : 
qui  veulent  prendre,  —  disons  donc  ceux  qui  n'ont  pas  et  qui 
veulent  avoir  (1).  Mais  comment  la  législation  serait-elle  la 
même,  faite  par  ceux  qui  ont  ou  par  ceux  qui  n'ont  pas  ?  Le 

(1)  C'était  une   classification    chère  à    Bismarck,    et    elle    est    généralement 
jaste. 


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10  L'ORGANISATION    DU   THAVAIL 

regard  exercé  de  Tocqueville  ne  pouvait  s'y  tromper  :  alors 
que  ses  contemporains  ne  voyaient  qu'une  des  deux  révolu- 
tions, il  voyait  les  deux,  et  déjà,  lui  seul,  peut-être,  si  d'autres 
l'ont  répété  depuis,  il  disait  le  mot  de  l'homme  d'État  :  «  Il 
est  contradictoire  que  le  peuple  soit  à  la  fois  misérable  et  sou- 
verain. »  Derrière  cette  contradiction  logique,  il  distinguait 
clairement  la  concordance  des  forces  et  la  convergence  des 
mouvements,  la  double  transformation  du  législateur  et  de 
la  loi,  la  double  révolution  politique  et  économique  (1).  La  loi 
changée,  le  législateur  changé,  le  peuple  misérable  devenu  le 
peuple  souverain,  c'était  le  peuple  employant  sa  souveraineté 
contre  sa  misère,  et  c'était  non  seulement  tout  l'État  retourné, 
mais  toute  la  société  remuée. 

Car,  par  la  transformation  quotidienne  et  incessante  de  la 
loi,  par  la  juxtaposition  et  la  substitution  progressive  d'un 
code  du  travail  au  code  de  la  propriété,  ce  n'est  ni  plus  m 
moins  que  la  société  elle-même  qui  se  transforme.  Transfor- 
mation encore  sourde  et  peu  perceptible,  celle-là.  Le  bruit 
que  font  les  destructeurs  et  les  reconstructeurs  de  sociétés 
autour  de  leurs  théories  et  de  leurs  plans  d'ensemble  empêche 
d'apercevoir  le  fait  dès  maintenant  accompli  ou  en  train  de 
s'accomplir  ;  ils  chargent  tellement  l'avenir  qu'on  s'habitue  à 


(1)  De  son  côté,  et  dès  le  mois  de  juillet  184-7  (Introduction  à  la  cinquième 
édition  de  «on  célèbre  petit  livre.  Organisation  du  travail^  —  la  première  avait 
paru  en  1839,  —  p.  13),  Louis  Blanc  disait  formellement  :  «  Pour  donner  à  la 
réforme  politique  de  nombreux  adhérente  parmi  le  peuple,  il  est  indispensable  de 
lui  montrer  le  rapport  qui  existe  entre  Tamélioration,  soit  morale,  soit  matérielle, 
de  son  sort  et  un  changement  de  pouvoir...  S*il  est  nécessaire  de  s'occuper  d'une 
réforme  sociale,  il  ne  l'est  pas  moins  de  pousser  à  une  réforme  politique.  Car,  si 
Iji  première  est  le  but,  la  seconde  est  le  moyen.  II  ne  suffit  pas  de  découvrir  des 
procédés  scientifiques,  propres  à  inaufpirer  le  principe  d'association  et  à  organiser 
le  travail  suivant  les  règles  de  la  raison,  de  la  justice,  de  l'humanité;  il  faut  se 
mettre  en  état  de  réaliser  le  principe  qu'on  adopte  et  de  féconder  les  procédés 
fournis  par  l'étude.  Or,  le  pouvoir...  s'appuie  sur  des  Chambres,  sur  des  tribu- 
naux, sur  des  soldats,  c'est-à-dire  sur  la  triple  puissance  des  lois,  des  arrêts  et 
des  baïonnettes.  Ne  pas  le  prendre  comme  instrument,  c'est  le  rencontrer  comme 
obstacle.  » 


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LE  TRAVAIL   DANS   L'ETAT   MODERNE  11 

prendre  en  patience  le  poids  du  présent  ;  la  menace  de  Tin- 
vasion  endort  sur  les  dangers  de  Tinfiltration.  Cependant  la 
société  n'est  déjà  plus  la  même  dans  les  mêmes  cadres;  et, 
pour  continuer  de  marquer  la  distinction  entre  Taspect  exté- 
rieur des  choses  et  leur  réalité,  si,  dans  sa  forme  et  dans  ses 
apparences,  le  contenant  n'a  pas  encore  trop  sensiblement 
varié,  le  contenu  n'est  pourtant  plus,  en  son  fond  et  dans  sa 
substance,  identique  à  ce  qu'il  était  jadis. 

Pour  s'être  faite  en  majeure  partie  pacifiquement,  une 
révolution  sociale,  —  la  plus  réelle  de  toutes  les  révolutions, 
—  ne  s'en  est  pas  moins  faite,  double  à  ses  origines  et  en  ses 
procédés,  une  à  son  aboutissement;  ou  plutôt,  pour  se  pour- 
suivre et  se  faire  par  les  voies  légales,  cette  révolution  ne  s'en 
fait  et  ne  s'en  poursuit  pas  moins.  Quand  «  le  peuple  misé- 
rable »  est  devenu  en  même  temps  «  le  peuple  souverain  » ,  la 
législation  est  devenue  comme  le  grand  chemin  de  la  révolu- 
tion ;  et,  sur  ce  chemin,  chaque  pas  n'a  plus  laissé  sa  trace 
sanglante,  mais,  depuis  lors,  sans  bien  savoir  où  nous  allons, 
sans  même  bien  sentir  que  nous  marchons,  nous  ne  nous 
sommes  plus  arrêtés. 


Il 


11  est  temps  de  nous  interroger  :  où  le  chemin  de  la  révolu- 
tion par  la  législation  nous  conduit-il?  Car  cette  révolution, 
encore  une  fois,  n'est  pas  achevée  et  ne  peut  pas  Têtre  ;  on 
ne  saurait  lui  assigner  un  terme,  on  ne  pourrait  en  tracer  la 
courbe  que  si  l'on  pouvait  assigner  une  limite,  en  prédisant 
leur  succession,  aux  inventions  et  découvertes  capables  de 
modifier  de  nouveau,  dans  le  même  sens  ou  en  sens  con- 
traire, les  conditions  matérielles  du  monde.  Je  dis  :  dans  le 


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lî  l'organisation  du  travail 

même  sens  ou  en  sens  contraire,  et  il  faut  le  dire,  puisque 
nul  ne  peut  affirmer  que,  domestiquées  et  pliées  à  notre  ser- 
vice, agissant  par  nous  et  réagissant  sur  nous,  ce  sont  tou- 
jours les  mêmes  forces  naturelles  qui  agiront,  ni  qu'elles 
agiront  toujours  les  mêmes,  ni  par  conséquent  qu'elles  réa- 
giront toujours  dans  la  même  direction  sociale. 

Cette  direction,  comme  on  Ta  déjà  remarqué,  semble  jus- 
qu'ici avoir  été  constante  depuis  l'application  de  la  vapeur 
aux  usages  industriels;  autrement  dit,  depuis  le  début,  ou 
presque  le  début  de  la  révolution  économique.  Elle  a  tout  de 
suite  tendu  à  une  concentration  générale  et  croissante  des 
instruments  de  travail,  du  travail,  des  travailleurs,  des  fac- 
teurs de  la  production  et  des  sources  de  la  richesse  ;  en  cela 
d'abord  opposée  à  la  tendance  fortement  et  obstinément 
accusée  de  la  révolution  politique  vers  un  extrême  individua- 
lisme. La  révolution  politique,  en  broyant  et  pulvérisant  la 
nation,  en  brisant  la  classe,  l'ordre,  la  corporation,  qui 
étaient  comme  les  matrices  de  la  société  ancienne,  avait  isolé 
l'homme,  et,  l'isolant,  l'avait  individualisé.  Mais  cet  individu 
qu'isolait  la  révolution  politique,  au  fur  et  à  mesure  qu'il  se 
dégageait,  la  révolution  économique  le  reprenait,  et,  d'une 
poussée  continue,  le  regroupait,  \e  resocialisait.  Une  idée-force, 
l'avait  tiré  de  la  corporation,  la  matière-force  le  rejetait  dans 
l'association.  Non  seulement  la  vapeur,  dans  une  même  entre- 
prise, concentrait  le  travail  autour  d'un  moteur  commun  ; 
mais,  dans  un  même  genre  d'industries,  se  concentraient  les 
entreprises,  les  plus  grandes  absorbant  peu  à  peu  les  plus 
petites,  et  peu  à  peu  s'élargissant  en  cercles  de  plus  en  plus 
vastes  ;  cependant  que  les  autres  causes  de  réunion  des  indus- 
tries, soit  du  même  genre,  soit  de  genres  divers,  en  un  même 
endroit,  ne  cessaient  pas,  pour  leur  part,  de  concourir  au 
même  effet;  causes  de  toute  espèce  :  qualités  physiques  ou 
chimiques  du  sol,  de  l'air,  de  l'eau,  position  géographique 


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LE  TllAVAIL    DANS    L'KTAT    MODERNE  13 

dans  une  baie  bien  abritée,  sur.  Testuaire  d'un  fleuve  navi- 
gable, population  déjà  agglomérée,  pouvant  fournir  à  bon 
marché  une  main-d'œuvre  abondante  ;  avantages  économiques 
enfin,  tels,  pour  n'en  citer  qu'un,  que  la  facilité  et  la  rapidité 
des  communications  et  des  transports  (l). 

Ainsi,  par  la  concentration  du  travail  dans  une  même  entre- 
prise, des  entreprises  dans  une  même  industrie,  des  indus- 
tries dans  un  même  lieu,  se  reformaient  et  se  resserraient  des 
groupements,  qu'il  est  bien  permis  de  qualifier  de  naturels, 
étant  le  produit  de  forces  naturelles.  L'homme,  que  la  révo- 
lution politique  avait  individualisé  quand  elle  l'avait  chassé 
hors  de  la  corporation,  de  l'ordre  ou  de  la  classe,  la  révolution 
économique,  à  son  tour,  et  aussitôt  après,  venait  le  resocialiser 
en  le  poussant,,  qu'il  le  voulût  ou  non,  dans  l'association, 
dans  une  association  qui  n'est  libre  que  par  rapport  justement 
à  la  corporation  d'autrefois,  moins  fermée  qu'elle,  mais 
comme  elle,  quoique  pour  d'autres  motifs,  quasi  inéluctable. 

A  cette  association  qui  de  plus  en  plus  devait  se  rapprocher 
de  la  corporation,  —  mais  d'une  corporation  ouverte,  sans 
exclusion  ni  privilège  à  l'entrée,  —  il  était  d'autant  plus  diffi- 
cile que  les  ouvriers  pussent  se  soustraire,  et  d'ailleurs  ils  en 
auraient  d'autant  moins  l'envie,  que,  le  capital  comme  le  tra- 
vail ayant  pris  quelque  chose  de  collectif,  en  face  du  capital 
associé,  le  seul  contrepoids,  la  seule  chance  d'équilibre,  la 
seule  garantie  de  justice,  pour  eux,  ne  pouvait  être  que  dans  le 
travail  assôci.é.. Mais,  au  contraire,  groupés  par  le  fait,  com- 
ment n'eussent-ils  pas  aspiré  à  s'associer  pour  le  droit?  La 
nécessité  ellç-même  les  en  pressait;  elle-même,  la  force  natu- 
relle dont  ils  étaient  les  conducteurs,  et  avec  laquelle  ils  col- 
laboraient dans  l'usine,  les  y  portait  bon  gré  mal  gré.  Pendant 

(1)  Voyez,  de  ces  causes  de  la  concentralioa  industrielle,  une  analyse  très 
complète  et  très  pénétrante,  dam  le  livre  de  M.  André  Liessk,  ie  TravaV, 
p.  195-196. 


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14  I/ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

la  première  moitié  du  siècle,  elle  les  y  porta  contre  la  loi, 
imbue  de  cet  individualisme  extrême  qui  était  Tesprit  de  la 
révolution  politique  ;  puis,  lorsque,  la  révolutioij^  économique 
s'y  mêlant,  le  législateur  et  la  législation  furent  changés,  elle 
les  y  porta  avec  et  par  la  loi.  Il  avaient  eu  d'abord  à  remonter 
le  courant  ;  ensuite  ils  l'avaient  détourné,  et  ils  le  descen- 
daient, en  s'y  laissant  aller. 

L'association  réapparaissait  donc,  nécessaire  et  fatale,  en 
quelque  sorte,  comme  l'effet  mécanique  du  jeu  d'une  force 
naturelle;  aussi  pourrait-on  dire  que,  si  cette  force  restait 
constante,  et  tant  qu'elle  le  resterait,  le  sens  de  l'évolution 
sociale,  comme  elle,  demeurerait  constant;  que  l'association 
jouerait  le  plus  grand  rôle  dans  les  constructions,  soit  poli- 
tiques, soit  économiques,  de  l'avenir;  et  que TÉtat  lui-même, 
à  la  longue,  ne  serait  guère  plus  que  l'association  des  associa- 
tions. En  ce  cas-là,  ceux  qui  dès  maintenant  parlent  d'une 
«  souveraineté  future  »  des  syndicats  professionnels  confé- 
dérés (I),  bien  que  sans  doute  ils  en  aient  parlé  un  peu  tôt, 
verraient  peut-être  leur  hardiesse  justifiée,  et  peut-être  n'au- 
raient rien  avancé  de  trop  téméraire. 

Seulement  cette  force  restera-t-elle  constante?  Sera-ce  tou- 
jours elle  qui  agira?  Sera-ce  toujours  elle  qui  fera  agir?  Cela 
revient  à  demander  :  la  machine  par  excellence,  le  grand 
moteur  industriel,  sera-ce  toujours  la  machine  à  vapeur?  Et 
si,  comme  les  meilleurs  juges  ne  sont  pas  éloignés  de  le 
croire,  la  vapeur  est  destinée  à  disparaître  ou  à  déchoir  un 
jour,  si  un  jour  elle  doit  faire  place  à  d'autres  forces,  les 
forces  de  demain  agiront-elles  dans  la  même  direction 
sociale? 

La  force  électrique,  par  exemple,  n'agira-t-elle  point  tout 
différemment?  Là  où  la  vapeur  avait  concentré ^  ne  fournissant 

(l)  Voyez  J.  Paul-Bo:<coch,  le  Fédéralisme  économiuuej  avec  préface  de 
M.  Waldeck-Rousseau,  1  vol.  in  8"*,  Alcan,  1900. 


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LE  TRAVAIL   DANS    L'ETAT   MODERNE  15 

Téner^e  que  sur  place,  auprès  de  la  chaudière,  il  se  peut  que 
réiectricitè  déconcentrey  transportant  Ténergie  à  distance  et 
distribuant  le  mouvement  à  domicile.  Mais  le  mouvement  à 
domicile,  ce  serait  la  fin  de  l'usine,  et  la  fin  de  Tusine,  ce 
serait  la  dispersion  des  ouvriers  que  la  vapeur  avait  rassem- 
blés autour  de  Tusine.  Moins  étroitement  groupés  par  le  fait, 
les  ouvriers  éprouveraient  très  probablement  beaucoup  moins 
le  besoin  de  s'associer  pour  le  droit.  En  contact  moins 
immédiat  et  moins  fréquent  les  uns  avec  les  autres,  qui  sait 
s'ils  ne  reperdraient  pas  ou  tout  au  moins  ne  laisseraient  pas 
s'émousser  le  sentiment  de  leur  intérêt  de  classe,  et  som- 
meiller l'espèce  d'âme  ou  de  conscience  collective  qu'un  con- 
tact perpétuel  et  obligé  leur  avait  faite?  Mais  alors  qui  ne 
voit  que  les  données,  industrielle,  économique,  psycholo- 
gique, tous  les  facteurs  du  problème  changeant,  et  se  ren- 
versant presque,  la  solution  n'en  serait  plus  à  chercher  où 
on  la  cherche  ordinairement,  et  qu'il  pourrait  y  avoir  un 
rebroussement  dans  la  direction  que  l'évolution  sociale 
paraissait  suivre? 

Assurément,  même  comme  hypothèse,  et  avec  des  points 
d'interrogation,  une  telle  proposition  ne  peut  être  énoncée 
sans  distinctions  et  sans  nuances,  sans  précautions  et  sans 
réserves.  En  effet,  si  la  dépossession  de  la  vapeur  par  l'élec- 
tricité doit  avoir  pour  résultat  de  déconcentrer  le  travail  dans 
chacun  des  centres  où  parviendra  la  force,  —  et  c'est  ce  qui 
se  passe  déjà  à  Lyon,  à  Saint-Étienne  et  à  Genève  (1),   — 


(1)  «  Dans  la  région  Nord  du  Vclay,  où  l'industrie  des  rubans  s'est  conservée, 
le  coliivateur  habitant  les  bourgs  possède,  comme  au  siècle  dernier,  un  ou  plu- 
sieur»  métiers.  Il  travaille  pour  de  grands  industriels  de  la  Loire,  ce  qui  lui  per- 
met de  ne  pas  courir  personnellement  les  risques  d'une  mévente  et  des  crises  com- 
merciales; le  travail  fatigant  des  bras  est  supprimé,  grâce  à  l'énergie  électrique 
qui  met  en  mouvement  les  machines.  La  femme,  l'enfant  ou  la  Bile  peuvent  sur- 
veiller les  fils  et,  au  bout  de  l'année,  le  bénéfice  du  tissage  vient  s'ajouter  au 
profit  des  travaux  des  champs.  »  —  Germain  MARTin,  C Industrie  et  le  Commerce 
du  Velay  aux  dix^septième  et  dix-huitième  siècles  ^  1  vol.  in-8";  Le  Puy,  R.  Mar- 


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16  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

cependant,  jusqu'à  ce  que  le  rayon  de  transport  ait  été 
allongé  indéfiniment,  les  industries  resteront  concentrées 
dans  un  champ  assez  restreint  autour  de  Tusine  productrice 
de  force  ;  d'autre  part,  les  causes  physiques,  géog^raphiques 
ou  économiques  qui  contribuent  au  groupement  des  indus- 
tries en  un  même  lieu  ne  cesseront  pas  d'intervenir,  de  les 
retenir  à  proximité  d'un  marché  ou  d'un  débouché  ;  et, 
d'autre  part  encore,  la  distribution  de  force  à  domicile  se  fera 
surtout  dans  les  industries  où  l'ouvrier  façonnier  relève  d'un 
gros  fabricant  qui  emploie  un  très  grand  nombre  d'ouvriers, 
lesquels  garderont  ainsi  vis-à-vis  du  patron  un  intérêt  com- 
mun ;  tout  n'agira  donc  pas  absolument,  sans  résistance  ni 
compensation,  dans  le  sens  d'une  déconcentration,  d'une  disso- 
ciation, d'une  réindividualisaiion  du  travail  et  des  travailleurs. 
Mais  la  tendance  générale  n'en  sera  pas  moins  celle-là  ;  et, 
comme,  auparavant,  elle  allait  généralement  à  la  concentra- 
tion, généralement  il  est  probable  qu'elle  ira  à  une  déconcen- 
tration, —  à  une  certaine  déconcentration,  —  de  l'industrie, 
et,  par  suite,  qu'il  se  produira  une  certaine  décongestion  des 
centres  sociaux. 

De  toute  manière,  on  ne  risque  rien  d'affirmer  que  la  posi- 
tion de  la  question  sociale,  qui  n'eût  évidemment  pas  été  la 
même  sans  les  applications  industrielles  de  la  vapeur,  ne  sera 
évidemment  point  la  même  après  la  domestication  indus- 
trielle, plus  facile  et  plus  complète,  de  l'électricité.  C'est  une 
vérité,  en  elle-même  banale,  dont  les  socialistes,  les  socio- 
logues,  et  quiconque,  en  un  mot,  s'occupe  de  la  science  ou 
du  gouvernement  des  sociétés,  feraient  sagement  de  s'ha- 
bituer à  tenir  compte. 

chetsou,  1900,  p.  193.  —  Od  peut  aussi,  sur  ce  point,  consulter  avec  fruit  Pcx- 
cellente  brochure  de  M.  D.  Soulé  :  L'fnduxtrie  dans  tes  Pyrénées  par  te  travail 
famitiat,  au  moyen  de  la  distribution  de  la  force  électrique  à  domicile. 


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LE  TRAVAIL   DANS   L*ÉTAT  MODERNE  IT 


111 


Quoi  qu'il  en  soit,  ce  n'est  encore  qu'une  vérité  de  Tave- 
nir.  Sur  cet  avenir,  on  vient  de  le  voir,  nous  ne  nous  interdi- 
sons point  de  jeter  les  yeux  ;  mais  c'est  surtout  le  présent 
dont  nous  avons  souci,  parce  que  c'est  le  présent  dont  surtout 
nous  avons  charge  et  que  c'est  sur  le  présent  surtout  que  nous 
avons  prise.  Avant  même  de  savoir  où  va  la  double  révolu- 
tion, nous  avons  besoin  de  savoir  où  elle  en  est,  afin  de 
savoir  ce  que  nous  avons  à  faire.  Si  jamais  quelque  part  et 
en  quelque  temps  il  s'est  agi,  non  de  philosopher,  mais  de 
vivre,  c'est  aujourd'hui  et  c'est  ici.  Matière  non  de  philoso- 
phie, mais  de  vie,  ou  matière  aussi  de  philosophie,  mais 
selon  la  vie  et  pour  la  vie.  Par  là  déjà,  la  méthode  est  toute 
tracée.  Comme  il  n'y  a  que  la  vie  qui  crée  la  vie,  et  puisqu'il 
s'agit  de  vivre,  c'est  à  l'étude  de  la  vie  que  nous  nous  devons 
appliquer.  Nous  ne  refuserons  pas  le  secours  des  livres,  mais, 
comme  la  vie  elle-même  est  le  premier  des  livres,  nous  ne 
retiendrons  que  ceux  qui  sont,  si  l'on  peut  le  dire,  de  la  vie 
saisie  et  conservée.  Des  doctrines  en  tant  que  doctrines,  nous 
tâcherons  de  nous  dégager;  de  n'être  a  priori,  et  toujours 
et  quand  même,  ni  a  économiste  »  ,  ni  u  socialiste  »  ,  ni 
«  libéral  »,  ni  «  étatiste  »  ;  aux  livres  comme  à  la  vie,  nous 
ne  demanderons  que  des  faits;  et,  n'attendant  d'eux  aucune 
complaisance,  nous  ne  demanderons  les  faits  qu'à  l'observa- 
tion directe  ou  indirecte,  mais  également  scrupuleuse  et 
sincère.  Il  faudrait  apporter  en  ces  choses  de  la  vie  autant 
d'impartialité  sereine  qu'on  en  apporte  aux  choses  de   la 


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18  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

science;  là  aussi,  il  faudrait  «  se  placer  dans  la  position 
d'indifférence  du  naturaliste  qui  observe  w  ;  il  faudrait,  fai- 
sant taire  au  dedans  de  soi-même  les  voix  du  préjugé,  de  la 
passion,  de  l'intérêt  personnel  ou  de  classe,  —  toutes  les  voix 
troublantes,  —  arriver  à  se  mettre  en  une  sorte  d'état  de 
grâce  intellectuelle.  Et  certes  cela  n'est  point  aisé,  mais  il  le 
faut. 

Dans  le  domaine  de  la  science  pure,  l'objet  de  l'observation 
peut  être  tout  à  fait  étranger  à  l'observateur  :  au  chimiste, 
par  exemple,  qui  regarde  se  former  un  précipité,  peu  importe 
d'obtenir  du  vitriol  ou  du  sucre  ;  et,  que  ce  soit  du  sucre  ou 
du  vitriol,  il  n'en  sera  rien  de  plus  ni  rien  de  moins  pour  lui, 
sauf  peut-être  la  joie  de  voir  se  confirmer  ou  la  déception  de 
voir  s'écrouler  une  hypothèse.  Pour  le  naturaliste,  du  moins 
pour  le  physiologiste  qui  étudie  le  corps  humain,  l'objet  de 
son  observation  lui  est  déjà  moins  extérieur;  il  n'est  déjà  plus 
aussi  désintéressé  que  le  chimiste  ;  il  s'agit  de  lui,  puisqu'il 
s'agit  de  l'homme  ;  cependant,  que  tel  organe  fonctionne  de 
telle  ou  telle  manière,  il  n'y  peut  rien,  et  il  le  sait,  ce  qui 
l'aide  à  se  placer  dans  cette  position  d'indifférence  qui  est 
une  des  conditions  de  la  science.  Mais  à  pas  un  de  ceux  qui 
observent  les  sociétés  l'objet  de  son  observation  n'est  tout  à 
fait  extérieur  ;  parce  qu'il  est  homme,  rien  de  ce  qui  est 
humain  ne  lui  est  étranger;  et  parce  qu'il  croit  pouvoir  le 
diriger  ou  le  corriger,  rien  de  ce  qui  est  social  ne  lui  est  indif- 
férent :  il  n'arrive  donc,  s'il  y  arrive,  qu'en  se  faisant  vio- 
lence, à  l'indifférence  scientifique.  Toutefois  cette  indiffé- 
rence est  ici  non  pas  seulement  une  des  conditions  de  la 
science,  mais  une  des  conditions  de  l'action;  pour  corriger 
sans  erreur  et  diriger  sans  à-coups  la  marche  des  sociétés,  il 
faut  avoir  commencé  par  en  observer  impartialement  la  struc- 
ture et  l'état  ;  la  poHtique  l'exige  autant  que  la  science 
même,  et  ce  n'est  pas  Herbert  Spencer  qui  recommande 


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LE  TRAVAIL   DAISS    L*ETAT   MODERNE  19 

là-dessus  «  Tindifférence  du  naturaliste  w  ,  c'est  Bismarck  (1) . 
Une  autre  difficulté,  et  qui  n'est  guère  moindre,  en  ma- 
tière de  questions  sociales,  vient  d'ailleurs  de  Textréme 
variété  de  la  matière»  de  la  multiplicité  et  de  la  complexité 
de  ces  questions.  Depuis  un  siècle,  et  surtout  depuis  un  demi- 
siècle,  le  travail  est  de  tous  les  phénomènes  sociaux  le  phéno- 
mène prédominant.  H  n'est  sans  doute  pas  à  lui  seul  toute  la 
société,  mais  il  est  devenu  vraiment  comme  Taxe  autour 
duquel  tourne  toute  la  société,  ou  comme  l'àme  qui  la  fait 
toute  sentir  et  vivre  toute.  On  ne  saurait  toucher  au  travail 
en  un  point  sans  provoquer  à  travers  tout  le  corps  social,  et 
d'une  de  ses  extrémités  à  l'autre,  des  séries  et  des  séries  d'in- 
cidences et  de  répercussions.  Aussi  est-il  certainement  légi- 
time, —  à  qui  veut  traiter  de  la  crise  de  l'État  moderne  sous 
son  aspect  social  et  de  la  solution  de  cette  crise  ou  de  la 
réforme  de  cet  État,  mais  ne  pourrait  embrasser  toute  la 
société  dans  une  synthèse  aussi  vaste  qu'elle-même,  —  de 
procéder  sur  elle  par  une  analyse,  sous  l'espèce  choisie  du 
travail.  Mais  ce  n'est  pas  déjà  une  petite  affaire  ;  en  effet, 
pour  donner  ce  que  scientifiquement  et  politiquement  on  ose 
en  attendre,  une  telle  analyse  devrait  être  à  la  fois  impartiale 
et  totale  ;  et,  pour  l'être,  elle  devrait,  n'oubliant  aucune  dis- 
tinction, ne  faisant  aucune  confusion,  ne  négliger  aucune  de 
ces  répercussions  et  de  ces  incidences.  Après  le  travail  à  l'état 
normal  et  comme  en  pleine  santé,  —  travail  en  soi  et  circons^ 
tances  du  travail,  —  elle  devrait  porter  sur  les  maladies  du  tra^ 
vaily  et  sur  V hygiène  ou  la  médecine^  la  thérapeutique  du  travail; 
de  l'apprentissage  à  la  retraite,  en  passant  par  le  chômage, 
par  les  grèves,  par  les  accidents,  en  notant  ce  que  gagne 
l'ouvrier,  ce  qu'il  dépense  et  ce  qu'il  épargne,  comment  il  est 

(i)  Il  est  vrai  que  Le  Play  ne  la  recommande  pas  moins  :  «  Pour  recueillir  les 
matériaux  de  cet  ouvrage,  j*ai  donc  observé  par  la  méthode  de  Racon,  de  Des- 
cartes et  des  naturalistes.  »  —  Bé forme  sociale,  t.  I,  p.  81. 


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ÎO  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

nourri,  comment  il  est  logé,  quand  il  commence  et  où  il 
finit,  de  quoi  il  existe  et  de  quoi  il  meurt,  elle  devrait  par- 
courir le  cycle  tout  entier;  et,  alors,  de  tous  côtés  apparaî- 
traient les  innombrables  implications  et  imbrications  de  ce 
fait,  de  ce  phénomène,  à  première  vue  assez  simple,  du 
travail,  dans  le  réseau,  dans  le  lacis  des  faits  ou  phénomènes 
sociaux. 

Alors,  en  se  nouant,  se  tendant,  s'épaississant  et  se  serrant 
sans  cesse,  s'entre-croisent  la  chaîne  et  la  trame  du  tissu 
social,  tanl  et  si  bien  que,  partis  de  Tacte  un  et  élémentaire 
qu'accomplit  machinalement  l'ouvrier  qui  lève  son  marteau 
ou  qui  pousse  sa  navette,  nous  nous  retrouverons  très  loin,  à 
l'autre  bout  de  la  société,  ayant  vu  se  dérouler  tout  entier 
devant  nous  le  phénomène  du  travail,  avec  les  mille  phéno- 
mènes secondaires  ou  réflexes  qu'il  contient  ou  qu'il  com- 
mande, les  mille  vies  qui  se  mêlent  à  la  plus  humble  des  vies, 
et  cela,  sans  avoir  quitté  le  même  ouvrier,  sans  être  sortis  de 
la  même  profession.  Mais  alors,  cette  analyse  du  travail,  qui, 
pour  être  vraiment  scientifique,  devrait  être  non  seulement 
impartiale,  mais  totale,  —  c'est-à-dire  n'omettre  rien  ni  per- 
sonne, et  tout  exprimer  de  toutes  les  professions,  —  comment 
se  flatter  de  la  pouvoir  faire  totale,  si  le  projet  de  nomencla- 
ture présenté  au  Congrès  international  de  statistique^  à  Chicago, 
en  1893,  énumérait  près  de  cinq  cents  professions  ou  métiers, 
et  si  les  instructions  données  aux  agents  chargés  du  dernier 
recensement  en  Belgique  allaient  jusqu'à  en  énumérer  plus 
de  huit  cent  cinquante  (1)  ? 

Ce  serait  folie  de  songer,  même  un  instant,  à  suivre  et  à 
prétendre  débrouiller,  dans  l'écheveau  des  faits  sociaux,  le 
cas  personnel  de  chacun  des  millions  d'hommes  qui  vivent 
d'un  millier  de  vies  dans  chacune  de  ces  cinq  cents  profes- 

(1)  Voyez  le  Bulletin  de  Vlnstitut  international  de  statistique^  t.  VIII, 
i^  livraison,  1895;  Rapport  du  D*^  Jacques  Bertillon. 


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LE  TRAVAIL   DANS   L'ETAT   MODERNE  «i 

sions.  Quelque  objection  qu'on  puisse  donc  élever  contre  le 
procédé  des  o  moyennes  » ,  notamment  qu'elles  ne  corres- 
pondent à  rien  dans  la  réalité,  et  que  le  seul  être  qui  n'existe 
pas  est  justement  Têtre  moyen  qu'elles  enfantent  in  abstracio^ 
malgfré  tout,  on  sera  bien  souvent  obligé  d'y  recourir.  De 
même  pour  les  monographies.  S'il  est  impossible,  —  et  il  l'est 
parfaitement,  —  de  prendre  un  à  un  tous  les  ouvriers  et  de 
les  accompagner  pas  à  pas,  à  travers  toutes  les  implications  et 
toutes  les  imbrications  du  travail,  de  ses  circonstances,  de  ses 
maladies  et  des  remèdes  qu'on  y  peut  chercher,  force  sera 
bien  de  s'en  tenir,  pour  chaque  profession,  à  un  ouvrier-type. 
Mais,  comme  il  serait  impossible  encore,  ne  fît-on  que  cela, 
de  le  faire  pour  toutes  les  professions,  il  faudra  donc,  en  ce 
fourmillement  de  cinq  cents  métiers,  s'arrêter  à  quelques 
professions- types,  et  se  contenter  de  dresser  comme  des  mono* 
graphies  d'espèces. 

Sans  doute  on  n'obtiendra  ainsi  qu'une  approximation  par 
simplification,  mais,  d'approcher  par  simplification  de  la  vie 
et  de  la  vérité  sociales,  c'est  tout  ce  qui  nous  est  permis;  nou? 
ne  pouvons  jamais  plus;  et  même,  pour  en  approcher  seules 
ment,  que  de  simplifications  déjà  n'a-t-il  pas  fallu  faire!  Si  le 
travail  est  comme  un  phénomène  composé  de  phénomènes 
qui,  de  l'un  à  l'autre,  et  tous  du  premier  au  dernier,  s'appel- 
lent, s'engendrent,  s*enchainent  et  s'engrènent,  et  qui,  pour 
le  même  ouvrier,  sont  en  une  mutuelle  et  perpétuelle  inter- 
dépendance, une  interdépendance  non  moins  étroite  relie 
entre  eux  tous  les  ouvriers,  et  une  autre,  les  ouvriers 
aux  patrons  dans  la  même  profession.  Puis,  combien  d'autres 
interdépendances  encore  :  des  diverses  entreprises  dans  la 
même  industrie,  des  diverses  industries  dans  le  même  pays, 
des  mêmes  industries  dans  les  divers  pays,  enfin  des  diverses 
industries  dans  les  pays  divers!  Et  le  lien,  sans  doute,  va 
s'amincissant  à  mesure  qu'il  s'allonge,  soit  en  raison  de  la 


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tt  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

distance  plus  grande  entre  les  divers  pays;  soit  en  raison  de 
la  différence  plus  grande  entre  les  diverses  industries,  mais  il 
n'est  jamais  tout  à  fait  rompu  ;  le  monde  est  comme  enveloppé 
d'un  immense  filet  dont  les  mailles  sont  plus  claires  et  plus 
lâches  vers  les  bords  ;  on  ne  peut  toucher  à  une  seule,  sans 
qu'elle  tireàsoi  toutes  les  autres,  ou  qu'ellesoit  attirée  par  elles. 
Mais,  ainsi  que  de  l'espace  il  surgit  des  interdépendances, 
il  en  surgit  aussi  du  temps  ;  et  ce  sont  autant  de  rapports  de 
solidarité  qui  unissent  dans  le  travail  l'humanité  de  là-bas 
avec  l'homme  d'ici  et  l'homme  d'aujourd'hui  avec  l'humanité 
d'hier  et  l'humanité  de  demain.  Lors  donc  que  nous  nous 
bornons  à  constater  les  plus  apparentes,  éliminant  les  plus 
cachées,  nous  faisons,  —  et  ne  nous  abusons  pas,  —  de  l'ap- 
proximation par  simplification.  Encore  sont-elles  toutes  de 
celles  que  les  statistiques  peuvent  rendre;  mais,  —  ne  nous 
y  trompons  pas  non  plus,  —  les  statistiques  n'embrassent  et 
n'étreignent  que  les  faits  matériels  susceptibles  d'être  traduits 
par  des  chiffres  ou  figurés  par  des  diagrammes  :  le  facteur 
psychologique,  plus   subtil,   quoique    aussi   important,   leur 
échappe.  Aussi  important,  et  peut-être  davantage  :  car,  entre 
tous  les  changements  qu'a  opérés  la  transformation  de  l'indus- 
trie, la  concentration  du  travail,  il  n'en  est  pas  de  plus  grand 
que  le  changement  introduit  dans  Tàme  ou  la  conscience  de 
l'ouvrier;  à  telles  enseignes  qu'il  n'y  aurait  point  de  paradoxe 
à  dire  que  la  révolution  économique  elle-même  a  été  par-dessus 
tout  psychologique.  Voilà  le  fait,  et  pour  immatériel  qu'il  soit, 
et  inaccessible  à  la  statistique,  c'est  un  fait  :  de  n'en  pas  tenir 
compte  ou  de  n'en  pas  tenir  assez  de  compte,  fausserait  tout. 
L'observation  directe  ne  saurait,  par  conséquent,  servir  à  rien 
de  plus  utile  qu'à  le  rétablir  dans  notre  analyse;  mais,  s'il  y 
doit  être  rétabli,  on  voit  que  la   question,  même  simplifiée, 
reste  très  complexe,  et  que  la  tâche,  même  restreinte  prudem- 
ment, demeure  très  lourde. 


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LE  TRAVAIL   DANS   L'ETAT    MODERNE  M 

Toutes  ces  interdépendances,  toutes  ces  solidarités  font 
d'ailleurs  cpi'en  un  certain  sens  et  d'un  certain  point  de  vue, 
une  seule  vie  est  toute  la  vie,  un  seul  homme  est  tous  les 
hommes,  et  la  seule  question  du  travail  est  sinon  toute,  du 
moins  presque  toute  la  société.  Comme  c'est  une  question  de 
vte,  et,  intéressant  tous  les  hommes,  une  question  d'humanité, 
il  la  faut  aborder  sans  doute,  si  tant  est  qu'on  ne  Tait  pas  trop 
dit  et  dit  un  peu  à  tort  et  à  travers,  «  d'un  cœur  humain  et 
ft-aternel  » .  CSomme  on  pourra,  chemin  faisant,  rencontrer 
douleur  et  misère,  et  des  misères  parfois  imméritées,  qui  res- 
semblent alors  à  des  iniquités;  comme,  certainement,  on  en 
rencontrera,  il  faudra  donc  aimer  et  vouloir  la  justice.  Mais, 
d'autre  part,  comme  on  entend  bien  moins  faire  œuvre  de 
science  qu'œuvre  de  politique,  comme  ici  chaque  problème 
se  pose  non  en  spéculation  pure,  mais  en  application  pratique, 
il  faudra  se  résigner,  aimant  toute  la  justice,  à  ne  vouloir 
pourtant  que  le  juste  possible,  et  à  vouloir  d'abord  le  juste  le 
plus  sûrement  et  le  plus  vite  réalisable. 

Pour  cela,  il  fautvoir  réel,  voir  complet,  voir  d'abord  le  pré- 
sent immédiat,  tout  près  et  tout  de  suite.  Ce  fut,  parmi  bien 
d'autres,  l'erreur  de  1848,  de  regarder  trop  loin,  et  de  ne  pas 
voir  en  perspective.  Le  propre  secrétaire  de  la  Commission  de 
gouvernement  pour  les  travailleurs,  le  bras  droit  de  Louis  Blanc 
au  Luxembourg,  Pecqueur,  écrivait  :  w  Nous  recherchons  la 
foimule  de  ce  qui  doit  être,  indépendamment  du  milieu  actuel  de 
la  France  et  du  monde.  Rien  de  plus  capital  à  nos  yeux  que  cette 
exploration  de  l'idéal  et  même  de  F  utopie,  w  Mais  non!  c'est  la 
position  diamétralement  opposée  qui  est  la  bonne  :  rien  de 
plus  vain  que  cette  exploration  de  P utopie  et  même  de  V idéal;  et 
nous  chercherons,  nous,  partant  de  ce  qui  est,  la  formule  de 
ce  qui  peut  être,  dans  le  milieu  actuel  du  monde  et  de  la . 
France. 

Voir  tout  de  suite,  voir  tout  près,  voir  réel.  Là  comme  ail- 


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Î4  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

leurs  et  plus  que  partout  ailleurs,  les  mauvais  ennemis,  les 
diables  qui  ensemencent  le  champ  d'ivraie,  c'est  Timag^nation  et 
le  sentiment,  c'est  la  politique  conjecturale  et  la  politique 
sentimentale  (1);  il  y  en  a  un  troisième,  la  «  phrase»; 
contre  eux  trois,  armons-nous  du  fait,  et  qu'il  nous  serve  à 
percer  le  grand  mirage  des  rêves,  le  grand  brouillard  des 
larmes,  et  le  grand  mensonge  des  mots.  Guirassons-nous 
d'un  réalisme,  je  n'ose  dire  impitoyable,  —  car  qui  banni- 
rait la  pitié,  ne  pouvant  bannir  la  souffrance?  —  mais,  il 
le  faut,  imperturbable,  et  qui  n'étouffe  pas  les  battements  du 
cœur,  et  qui  reçoive  ses  suggestions,  mais  qui,  du  moins,  les 
compare  toujours,  et  les  confronte,  et  les  conforme  aux 
faits. 

Non  seulement  voir  réel,  mais  voir  complet;  tâcher,  sinon 
de  voir  tout,  puisque  tout  c'est  trop,  de  voir  toutes  les  faces  de 
ce  que  nous  verrons,  et  chaque  chose  à  sa  place,  avec  sa 
valeur,  en  ses  proportions  et  dans  sa  relation  avec  les  autres 
choses.  Du  fond  de  l'espace  et  du  temps,  en  ne  considérant 
que  le  seul  phénomène  du  travail  et  ses  ramifications,  nous 
avons  fait  lever  une  multitude  d'interdépendances  et  de 
solidarités  dont  beaucoup  d'inattendues  et  quelques-unes 
même  de  contradictoires.  L'expérience  montre  que,  lorsqu'on 
frappe  en  un  seul  point  le  corps  social,  le  coup  se  prolonge  en 
incidences  et  en  répercussions  qu'il  était  difficile  et  néan- 
moins qu'il  serait  nécessaire  de  prévoir  toutes.  Faute,  en  effet, 
d'avoir  prévu,  ou  pour  avoir  un  instant  oublié  telle  de  ces 
répercussions  et  de  ces  incidences,  on  risquerait  de  verser  en 
ce  que  Spencer  a  appelé  «  le  péché  des  législateurs  » ,  et,  vou- 
lant le  bien,  de  faire  le  mal,  ou  de  ne  faire  un  petit  bien  qu'au 
prix  d'un  plus  grand  mal.  C'est  de  quoi  l'on  doit  rigoureu- 
sement se  garder,  et  pourquoi,  pins  encore  que  si  Ton  n'ob* 

(1)  On  reconnaît  encore  là  une  expression  de  Bismarck. 


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LE  TRAVAIL   DANS   L'ÉTAT   MODERNE  Î5 

servait  que  pour  savoir,  on  doit  s'efforcer  de  bien  voir,  quand 
on  observe  pour  agir. 

Agfir,  mais  en  a-t-on  le  droit?  —  Scrupule  honorable,  mais 
un  peu  naïf  et  un  peu  tardif  :  dans  les  temps  de  révolution, 
toutes  les  questions  se  posent  non   en  droit,  mais  en  fait. 
Celle-ci  la  première,  et,  quoi  qu'on  en  puisse  penser  en  droit, 
qu'elle  se  pose  inévitablement  en  fait,  par  cela  seul  elle  est 
tranchée,    sommairement,    mais    définitivement.     En    fait, 
demander  :  «  En  a-t-on  le  droit?  »  se  ramène  à  demander  : 
a  Le  peut-on?  »»  ou  plutôt  :  «  Peut-on  ne  pas  agir?  »  Mais,  au 
fond,  qui  est-ce  que  :  On? —  On,  c'estTÉtat,  l'État  moderne  ; 
et  qu'est-ce  que  l'État  moderne?  C'est  u  le  Peuple  misérable 
et  souverain  »  ;  c'est  «  le  Nombre  malheureux  et  législateur»  ; 
c'est  lui  et  ce  sont  ceux  qui  le  représentent  ou  qui  le  condui- 
sent; ce  senties  pouvoirs  publics  de  tous  les  degrés,  lesquels 
sont  issus  de  lui,  et  ne  sont  que  par  lui  ;  c'est  tout  ce  qui  détient 
un  fragment  de  l'autorité,  une  parcelle  de  la  puissance,  et  qui 
ne  les  détient  qu'en  son  nom  et  pour  son  usage.  Pesez  bien 
ces  termes  :   «  le  Peuple  misérable  et  souverain  » ,  dans  un 
État  qui,  de  bas  en  haut  et  de  haut  en  bas,  est  fondé  unique- 
ment et  exclusivement  sur  le  Nombre,  qui  ne  se  meut  que  par 
le  Nombre,  dont  le  Nombre  est  à  la  fois  l'origine  et  la  fin. 
Rangez  ensemble,  sur  deux  colonnes,  selon  les  deux  grands 
partis  qui  se   partagent  toute  nation,  les  unités  de  même 
nature  :  additionnez-les;   réfléchissez  que,   de  même  que  le 
plus  grand  résultat  de  la  révolution  économique  a  été  une 
transformation  psychologique  de  l'ouvrier,  l'effet  le  plus  sur 
de  la  révolution  politique  a  été  une  transformation  juridique 
de  l'État;  l'une  a  donné  au  Nombre  la  volonté  d'agir,  l'autre 
lai  en  a  donné  le  moyen  :  dites  maintenant  si  la  combinaison 
du  mobile  et  du  moyen  ne  doit  pas  fatalement  déterminer 
l'action,  et  si  l'État  né  de  cette  double  transformation,  de 
celte  double  révolution,  peut  désormais  ne  pas  agir.  —  Non; 


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Î6  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

il  ne  le  peut  pas  :  le  tout  est  donc  qu'il  agisse  pour  un  bien 
certain  et  sans  aucun  mal,  ou  du  moins  pour  le  plus  petit  mal 
et  le  plus  grand  bien;  à  cette  intention,  que  peut-il  faire? 

Une  seule  chose,  une  chose  considérable.  Toute  Révolution 
s'assied  ou  s'apaise  dans  une  organisation.  Le  Gode  civil  de 
1804,  — ce  code  de  la  propriété,  —  c'est,  après  tout,  la  Révo- 
lution de  1789  organisée,  régularisée  et  légalisée.  Pourquoi 
un  Code  du  travail  ne  pourrait-il  pas,  à  son  tour,  légaliser, 
régulariser,  organiser  enfin  la  double  révolution  dont  le  rapide 
courant  nous  entraîne  depuis  1848?  En  elle-même  et  néces- 
sairement, la  force-travail  n'est  pas  plus  perturbatrice,  plus 
destructrice,  plus  négatrice  de  l'État  que  la  force-argent; 
pourquoi  l'État,  ayant  organisé  la  propriété,  ne  pourrait-il 
pas  organiser  le  travail  ?  Et  pourquoi,  le  pouvant,  n'en  aurait-il 
pas  le  droit? 

La  solution  est  là,  dans  la  pacification  par  l'organisation. 
Mais  c'est  un  tort  de  dire  :  la  solution  ;  il  faut  dire  :  les  solu- 
tions. Pas  plus  qu'il  n'y  a  ici  de  question  une  et  simple,  il  n'y 
a  de  solution  une  et  simple;  autant  de  questions,  autant  de 
solutions;  il  n'est  pas  sûr  que  l'État  puisse  toujours  agir,  il 
n'est  pas  sûr  qu'il  ne  puisse  jamais  agir,  mais  il  est  sûr  qu'il 
ne  pourra  pas  agir  partout  et  toujours  de  la  même  façon;  — 
et  aussi  bien,  puisque  c'est  par  un  code  qu'on  agirait,  tout 
code  n'est-il  pas  distribué  par  espèces  et  rédigé  par  articles?  — 
Viser  à  l'unité  et  à  la  simplicité  de  la  solution,  ce  serait 
reprendre  les  errements  condamnés,  et  de  nouveau  tenter 
l'exploration  de  la  chimère  et  de  l'utopie,  et  de  nouveau  se 
vouer  à  l'impuissance  et  au  néant.  Nous  qui  ne  voulons  point 
quitter  les  régions  mieux  connues,  la  terre  ferme  de  la  réalité, 
et  qui  nous  proposons  d'atteindre,  non  ce  qui  devrait  être, 
mais  ce  qui  peut  être,  par  ce  qui  est,  au  lieu  d'une  solution 
a  globale  »  à  la  question  posée  en  bloc,  nous  ne  poursuivrons 
modestement  que  des  solutions  partielles  à  des  parties  de  la 


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LE  TRAVAIL   DANS   L'ETAT   MODERNE  Î7 

question.  Au  moment  de  conclure,  nous  referons  à  Tenvers  le 
chemin  que  nous  aurons  fait  en  décomposant,  en  analysant  les 
implications,  les  imbrications  du  travail,  en  filant  le  fil  de  ses 
répercussions  et  de  ses  incidences;  et,  rapprochant,  recom- 
posant, réunissant  les  solutions  partielles,  nous  estimerons 
avoir  réussi  suffisamment,  si  nous  en  tirons  une  compensation 
acceptable  à  la  solution  intégrale  qui  nous  fuit. 

Ce  ne  sera  ni  de  Téternel,  ni  de  l'universel;  mais  nous  n'en 
sommes  plus  à  refondre  Funivers,  ni  à  bâtir  pour  réternité. 
Auguste  Comte  Ta  justement  et  fortement  noté  :  «  Toutes  les 
questions  humaines,  envisagées  sous  un  certain  aspect  pra- 
tique, se  réduisent  nécessairement  à  de  simples  questions  de 
temps.  »  C'est  une  ironie  que  de  répondre,  d'un  ton  de  déta- 
chement supérieur,  aux  revendications  d'hommes  qui  sont 
maintenant,  que  tôt  ou  tard,  à  la  longue,  dans  quelques 
siècles,  «  la  masse  de  notre  espèce  »  finira  par  éprouver, 
a  après  des  troubles  transitoires  » ,  une  amélioration  réelle  et 
permanente...  comme  si  la  vie  de  Thomme  n'était  pas  fort 
loin  de  comporter  une  durée  indéfinie  (i)  «  .  Le  plonger  dans 
un  désespoir  sans  issue  serait  aussi  coupable,  ftussi  peu  scien- 
tifique, aussi  peu  politique  que  de  le  bercer  d'une  espérance 
sans  bornes.  Mais,  de  leur  côté,  ceux  qui  passent  seraient 
mal  venus  à  écarter  avec  dédain  ce  qui  peut  passer,  et  du 
provisoire  est,  en  somme,  suffisant  pour  le  provisoire.  Les 
générations  d'hommes,  les  sociétés,  les  humanités  se  succè- 
dent dans  l'humanité  qui  parait  demeurer  la  même,  et  ne 
font  que  planter  des  tentes.  Avant  de  plier  celle  qui  nous 
abrita,  et  pour  ne  pas  aller  devant  nous  à  l'aventure,  regar- 
dons derrière  nous  et  autour  de  nous.  Le  plus  sage  est  de 
chercher  d'abord  où  nous  sommes  et  d'où  nous  partons  : 
c'est,  en  effet,  la  première  chose  à  savoir.  Et  la  première 

(1)  Aoçuile  CoMTK,  Cours  de  philosophie  positive^  t.  IV,  47*  leçon. 


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t%  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

chose  à  faire,  puisque  ia  double  révolution  dont  procède 
TÉtat  moderne  s'est  opérée  et  développée  sous  l'action  con- 
vergente des  feits,  des  idées  et  des  lois,  est  de  bien  marquer 
quelle  fut,  durant  ce  siècle,  sur  le  Travail,  sur  le  Nombre,  sur 
TÉtat,  Taction  de  la  double  révolution  par  les  faits,  par  les 
idées  et  par  les  lois. 


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INTRODUCTION   GÉNÉRALE 


LE    TRAVAIL 

LE  NOMBRE  ET  L'ÉTAT 


LES    FAITS 

Des  deux  révolutions  qui,  concurremment,  se  poursuivent 
depuis  un  siècle  ou  un  siècle  et  demi,  la  première,  la  révolu- 
tion économique,  a  eu  pour  conséquence  principale  la  trans- 
formation psychologique  de  Touvrier,  c'est-à-dire  de  la  grande 
majorité  des  individus  vivant  du  travail  dans  une  nation,  c'est- 
à-dire  du  Nombre;  la  seconde,  la  révolution  politique,  a  eu 
pour  effet  principal  la  transformation  juridique  de  TÉtat. 
Celte  double  révolution  s'est  accomplie,  cette  double  trans- 
formation s'est  opérée  sous  l'action  d'un  triple  mouvement 
convergent  des  faits,  des  idées  et  des  lois.  Mais  peut-être 
ne  suf6t-il  pas  de  l'avoir  indiqué  sommairement,  et  comme 
affirmé  dans  le  raccourci  d'une  formule.  Le  présent  seul  et 
quelque  peu  du  plus  prochain  avenir,  étant  jusqu'à  un  certain 
point  en  notre  dépendance,  sont  matière  de  politique.  S'il  est 
vrai  toutefois  que  le  présent  repose  sur  le  passé,  s'y  insère  à 
ses  origines,  et  soit  ainsi  a  conditionné  »  par  lui,  le  passé,  — 
au  moins  le  passé  récent,  le  dernier  passé,  — est  donc  l'un 
des  fondements  nécessaires  d'une  politique  positive;  et  il  vaut 


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30  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

alors  la  peine  de  montrer  avec  plus  de  détail  comment  la 
double  révolution  s'est  accomplie,  comment  la  double  trans- 
formation s'est  opérée,  ce  qu'en  se  rejoignant  et  s'addition- 
nant.  Tune  et  l'autre  ont  en  somme  donné. 

A  cet  éçard,  ou  de  ce  point  de  vue,  les  idées  et  les  lois  elles- 
mêmes  sont  des  faits  ;  pourtant,  comme  rien  n'est  plus  un  fait 
qu'un  fait,  le  mieux  sans  doute  est  de  commencer  par  les  faits 
proprement  dits.  Mais,  puisque  la  révolution,  la  transforma- 
tion a  été  double,  en  même  temps  économique  et  politique,  il 
y  aura  lieu  par  conséquent  de  distinguer  entre  deux  ordres  de 
faits,  —  économiques  et  politiques;  —  puis,  dans  ces  deux 
ordres,  entre  différents  genres,  faits  matériels,  ou  moraux,  ou 
sociaux,  affectant  le  Travail,  ou  le  Nombre,  ou  l'État;  car  il 
est  essentiel  de  ne  jamais  oublier  un  des  termes  du  problème, 
et,  au  contraire,  de  se  rappeler  toujours  que,  dans  l'État 
moderne,  après  un  siècle  de  grande  industrie  et  un  demi-siècle 
de  suffrage  universel,  le  Travail  ne  peut  être  considéré  indé- 
pendamment de  l'État,  ni  TÉtat  indépendamment  du  Nombre. 


Le  fait  matériel  qui  domine  la  révolution  économique,  c'est 
l'application  de  la  vapeur,  comme  force  motrice,  aux  usages 
industriels.  Il  est  plus  difficile  qu'on  ne  croit  d'en  donner 
exactement  la  date;  quelqu'un  l'a  dit  :  «  Les  grandes  inven- 
tions ne  sont  jamais  l'œuvre  d'un  seul;  une  grande  invention 
est  la  résultante  des  efforts  accumulés  d'une  longue  succession 
de  travailleurs  (1).  »  Il  semble  bien  cependantque  le  premier 

(i)  Voyez  R.  Thubston,  Histoire  de  la  machine  à  vapeur;  deux  vol.  «le  la 
BibliothètpAC  scientifique  internationale  ;  Alcan,  1880-1882. 


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LE  TRAVAIL,   LE   NOMBRE  ET   L'ÉTAT  31 

moteur  à  vapeur  approprié  à  cette  destination  spéciale  ait  fait 
son  apparition  à  Manchester,  chez  Boulton  et  Watt,  en  1790; 
que  si,  par  hasard,  ce  n'était  pas  le  premier,  et  qu'il  y  en  eût 
d'autres,  en  tout  cas  on  n'en  trouverait  point  avant  1780 
ou  1785. 

Avant  1790,  ou,  en  tous  cas,  avant  1780,  avant  cette 
K  grande  invention  »,  il  y  a[quelque  abus  des  mots  à  parler  de 
a  grande  industrie  »,  —  de  la  grande  industrie  de  type 
moderne,  caractérisée  par  la  concentration  en  un  seul  lieu  de 
Toutillage,  de  l'ouvrage  et  d'une  multitude  ouvrière,  par  le 
changement  de  l'atelier  en  usine;  —  ou  si,  depuis  les  envi- 
rons de  1 750,  on  peut  citer  des  exceptions,  ce  ne  sont  encore 
que  des  exceptions,  et  on  les  compte  (1). 

La  règle,  d'une  manière  générale,  pourrait  être  posée 
ainsi  :  au  dix-huitième  siècle,  et  jusqu'à  l'application  du  mo- 
teur à  vapeur,  l'industrie  est  nécessairement  concentrée  par 
régions  suivant  les  circonstances  physiques  et  économiques, 
mais  dispersée  dans  chaque  région  suivant  les  circonstances 
naturelles  de  la  population.  Ainsi,  l'industrie  des  draps  est 
comme  concentrée  dans  le  Languedoc,  et  dans  les  pays  de 
Sedan,  de  Rouen,  d'Amiens,  d'Abbeville;  celle  des  toiles  en 
Beaujolais  et  en  Bretagne;  celle  des  soieries  dans  la  région 
lyonnaise.  Mais,  des  25,000  métiers  battants  que  compte,  vers 
1750,  la  Picardie,  il  n'y  en  a  guère  que  6,000  ou  6,500  dans 
les  villes  (2),  le  reste  est  épars  dans  les  campagnes,  où  ils  font 
rivre   200,000  personnes.  En  1760,  tout  autour  de  Rouen, 


(i)  A  La  Réole,  vers  1750,  une  corderie  emploie  300  personnes  ;  àTroyes,  un 
tissage  en  occupe  kOO  ;  à  Thiers»  une  coutellerie  en  emploie  450  ;  la  quincaillerie 
d'Alcock  en  occupe  500.  De  1758  à  1761,  la  manufacture  royale  de  mousseline 
du  Puy  emploie  jusqu'à  1,200  personnes;  en  1750,  les  Van  Robais  d'Abbeville 
en  occapent  dans  leur  manufacture  de  draps  juaqu*à  1,550;  et,  à  la  même  date, 
près  de  Liroogea,  une  autre  manufacture  royale  d'étoffes  de  soie  et  de  coton  fait 
travailler  jusqu'à  1,800  personnes.  —  Voyez  Germain  Martin,  la  Grande  itiJus- 
trie  en  France  sous  le  règne  de  Louis  XV,  p.  206. 

(2)  5,000  à  Amiens,  1,000  à  Abbeville. 


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82  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

45,000  personnes  travaillent  pour  le  compte  de  12  maîtres 
seulement  (1);  mais,  ég^alement  ici,  la  plus  g^rande  partie  de 
ce  personnel  est  éparse  (2) . 

Il  serait  fecile,  —  s'il  n'était  aussi  fastidieux,  —  d'accu- 
muler des  chiffres  qui,  d'ailleurs,  n'ajouteraient  rien  à  la 
démonstration.  Une  seule  chose  en  doit  ressortir;  c'est  qu'en 
somme,  sauf  quelques  exceptions  qui,  comme  à  l'ordinaire, 
rendent  la  règle  plus  certaine  et  plus  évidente,  l'industrie, 
en  France,  au  dix-huitième  siècle,  est  pour  ainsi  dire  à  l'état 
sporadique.  Elle  est  comme  semée  à  travers  les  provinces, 
d'un  bout  à  l'autre  du  pays  ;  elle  est  partout  et  elle  n'est  nulle 
part;  on  vient,  en  de  certains  centres,  chez  le  sieur  un  tel 
ou  le  sieur  un  tel,  chercher  le  travail  et  la  matière  première, 
qui  se  disséminent  et  s'éparpillent  après  de  tous  côtés. 

Même  pour  les  exceptions  qui  méritent  d'être  citées,  et  là 
même  où  le  travail  s'exécute  sur  place,  en  un  seul  lieu,  on  vit 
alors  sous  un  régime  qui  n'est  encore  ni  celui  de  l'usine,  ni 
celui  de  la  grande  industrie.  Non  plus,  en  effet,  que  la  grande 
industrie  de  type  moderne,  l'usine,  au  sens  moderne^  n'existe 
point  alors,  et  c'est  justement  parce  qu'elle  n'existe  pas,  qu'on 
ne  peut  véritablement  pas  dire  qu'existe  alors  la  grande 
industrie.  Car  a  la  fabrique  »  n'est  pas  «l'usine  »  .  La  fabrique 
est  «  entièrement  close  de  murs;  chacun  y  est  installé  dans 
une  maison  comprenant  un  rez-de-chaussée  où  se  trouve  un 
métier  à  tisser,  un  premier  avec  cuisine,  et  une  ou  deux 
chambres  à  coucher  (3)  »  .  Telle  est,  entre  autres,  la  manufac- 
ture royale  de  draps  de  Villeneuvette  ;  et  telle  est  aussi  la  ma- 

(1}  54,000  fileuses;  9,000  tisserands,  600  décoiipeurs,  300  restoupeuses, 
700  femmes  dans  les  blanchcries  et  autres  services. 

\t)  Il  eu  est  de  même  des  10,000  personnes  qu*occupent  à  la  fabricntion  du 
drap,  dans  la  région  de  Givonnes,  en  1756,  4  fabricants  privilégiés  avec  390  mé- 
tiers. A  Lyon,  en  1753,  on  compte  10,000  métier3  et  60,000  canuts;  et  Tindus- 
trte  du  ruban,  à  Saint-Ktienne  ou  à  Saint-Chamond,  en  1755,  emploie 
S6,000  personnes.  —  Germain  Mirtiv,  ouv.  cité,  p.  120-121. 

^3"^  Germain  MiRTis,  ouvr.  cile.,  p.  203. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  83 

nufacture  royale  de  Sedan  :  un  village  d'artisans,  une  petite 
ville  dans  la  ville,  une  forteresse  du  travail,  entourée  d'une 
enceinte,  coupée  du  dehors,  et  se  suffisant  par  ses  seuls 
moyens.  Des  chaumières  sur  une  zone  interdite,  derrière  une 
grande  porte  défendue,  et,  dans  chacune  de  ces  chaumières, 
un  homme  faisant  u  tout  ce  qui  concerne  son  état» ,  le  faisant 
chez  lui,  avec  des  instruments  que  la  fabrique  lui  fournit  peut- 
être,  mais  qu'il  n'en  regarde  pas  moins  comme  à  lui  :  travail 
séparé,  travail  isolé,  sinon  divisé  ;  industrie  domestique  et 
familiale  jusque  dans  ce  que  Ton  appelle  en  ce  temps  la 
grande  industrie. 

Peu  à  peu,  cependant,  sous  la  fabrique,  l'usine  s'ébauche; 
et  peu  à  peu  l'organisation  nouvelle  apparaît,  reconnaissable 
à  ce  signe  :  le  travail  divisé  dans  l'atelier  commun  remplace 
le  travail  total  par  ateliers  séparés.  A  Villeneuvette,  par 
exemple>  «  on  construit  de  vastes  locaux,  où  les  baies  très 
hautes  se  détachent  sur  la  surface  des  murs;  on  y  installe, 
dans  les  salles  du  rez-de-chaussée,  les  appareils  nécessaires  au 
dégraissage,  au  lavage  etau  séchage  des  laines.  Puis,  on  place 
les  métiers  dans  les  pièces  du  premier  et  du  second  étage,  afin 
de  bien  surveiller  le  personnel.  Les  anciennes  demeures  iso- 
lées où  l'ouvrier  fabriquait  les  tissus  avec  un  métier  qu'instal- 
laient les  entrepreneurs  sont  uniquement  affectées  à  l'habita- 
tion des  travailleurs  (1).  »  A  Sedan,  même  chose  :  u  25  pa- 
trons possédant  113  métiers  y  occupent  10,130  personnes.  Ils 
ont  58  commis,  qui  surveillent  vingt-neuf  opérations  spé- 
ciales. Autant  d'opérations,  autant  de  spécialités.  Des  bâti- 
ments, composés  d'un  rez-de-chaussée  et  de  deux  étages 
éclairés  par  de  grandes  fenêtres,  contiennent  les  métiers  (2) .  » 

(1)  Germain  Martin,  ouvr.  cité  y  p.  203. 

(2)  «  Aa  rez-de-chaussée,  on  dégraisse  la  laine;  ailleurs,  on  la  fait  sécher;  des 
femmes,  350  environ,  la  plusent;  130  en  font  le  droussage;  500  la  cardent; 
2,500  la  (lient,  et  une  centaine  la  dévident.  Il  y  a  1,500  tisseurs,  à  raison  dedeus 
par  métier,  et  trois  personnes  par  usine  sont  occupées  exclusivement  au  foulage 

3 


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84  I/OHGANISATION    DU  TRAVAIL 

Cette  fois,  c'est  Tusine,  ou  presque,  et  bientôt  le  mot  va 
entrer  dans  la  langue,  bientôt  Roland  va  en  donner  la  défini- 
tion :  «  Un  vaste  laboratoire,  un  immense  atelier  où  les  ma- 
chines en  grand  sont  communément  mues  par  Teau  :  une 
grosse  forge,  une  forge  d'ancres,  une  refonderie  de  fer,  l'en- 
semble des  martinets  et  des  grands  travaux  sur  cuivre,  des 
fileries  de  fer,  etc.,  sont  des  usines,  qu'on  distingue  encore 
par  la  nature  de  Tobjet  particulier  qu'on  y  exploite,  comme 
un  laminoir,  le  lieu  où  l'on  fore  le  canon,  etc.  (I)...  » 

Aux  termes  de  cette  définition,  qu'est-ce  donc  qui  a  fait 
sortir  de  l'ancienne  fabrique  1'  «  usine  »  moderne?  La  pre- 
mière transformation,  et  la  plus  importante,  c'est  la  transfor- 
mation matérielle  de  l'usine  elle-même,  de  son  architecture 
et  de  sa  figure,  de  ses  bâtiments  et  de  ses  aménagements  :  a  un 
vaste  laboratoire,  un  immense  atelier  » .  Or,  ce  qui  a  rendu 
possible  et  nécessaire  cette  transformation  matérielle  de  la 
fabrique,  c'est,  depuis  1750,  l'application  plus  générale  d'une 
force  motrice  puissante,  —  la  force  hydraulique,  —  si  bien 
que  la  plupart  des  fabriques  ou  des  usines  à  présent  s'allon- 
gent en  longues  constructions  le  long  des  cours  d'eau. 

Mais,  pour  que  «  les  machines  en  grand  »  pussent  être  mues 
communément  par  la  force  hydraulique,  il  a  d'abord  fallu 
que  les  machines  en  grand  fussent  possibles,  et,  pour  qu'elles 
fussent  possibles,  il  a  fallu  toutes  sortes  de  changements  et  de 
perfectionnements  dans  la  technique  de  tous  les  arts.  Le  dix- 
huitième  siècle,  dans  sa  seconde  moitié  surtout,  en  est  en 
effet  rempli.  Les  inventions  se  succèdent  rapidement  :  savants 
et  ouvriers  y  rivalisent    La  métallurgie  profite  des  essais  de 


Les  chardons  qui  catissent  les  tissas  sont  nettoyés  par  des  femmes  qui  ne  font 
aucun  autre  travaiL  Des  hommes  tondent  les  draps  et  les  femmes  les  plient; 
d'autres  les  emballent.  »  —  Germain  Martut,  ouvr.  cité,  p.  202. 

(1)  Encyclopédie  méthodique.  Il  est  curieux  de  noter  qu'un  quart  de  siècle 
après,  le  Code  civil  (art.  531)  donne  encore  au  mot  Vtine  son  ancien  s^^ns  de 
K  machine  mue  par  l'eau,  »  et  dit  que  «  toutes  usines...  sont  meubies.  » 


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LE  TRAVAIL,   LE  JNOMBllE  ET   L'ÉTAT  35 

Buffon  à  Montbard;  ftéaumulr  travaille,  lui  aussi,  sur  le  fer, 
les  fontes,  l'acier,  la  porcelaine,  les  cordages  :  sa  curiosité 
ingénieuse  s'étend  à  mille  objets  ;  Vaucanson  trouve  succes- 
sivement le  métier  mobile,  le  tour  à  dévider  la  soie,  la 
calandre  à  écraser  les  étoffes;  il  trouve  la  chaîne  d'engrenage; 
Hellot  fait  faire  à  la  mécanique  du  tissage  des  progrès  qui  lui 
permettent  d'installer  de  grandes  manufactures  avec  un 
outillage  nouveau.  Anglais,  Allemands,  Hollandais,  Suisses, 
Italiens  apportent  le  meilleur  de  leurs  procédés  :  ce  que 
Holker  et  Milne,  Macarty,  Everet  et  K^y  font  pour  les  coton- 
nades et  les  laines,  d'autres  le  font  pour  d'autres  branches, 
pour  des  branches  de  plus  en  plus  nombreuses  de  l'activité 
industrielle;  et  ces  autres  ont  nom  :  Turgot,  Condorcet,  Ber- 
nard de  Jussieu,  Macquer,  Duhamel,  Vandermonde,  les  frères 
Havart,  les  Lefèvre,  Gouïn,  Eymar,  Slongel  (1),  etc.  Grâce  à 
eux,  à  eux  tous,  théoriciens  et  praticiens,  gens  de  science  et 
gens  d'expérience,  c'est  réellement  un  outillage  nouveau  qui 
se  crée,  et,  en  même  temps  que  cet  outillage  particulier  à 
chaque  fabrication,  que  cet  outillage  spécial,  l'outillage  social 
ou  national,  — j'entends  par  là  les  routes,  les  canaux,  tout  le 
réseau  des  voies,  et  tout  le  matériel  des  transports,  —  com- 
mence, continue  et  ne  cesse  plus  de  se  développer. 

Ainsi  cette  création,  lentement  opérée,  d'un  nouvel  et 
double  outillage,  spécial  et  social,  concordant  et  coïncidant 
avec  l'appropriation  plus  utile  et  plus  usuelle  comme  force 
motrice  de  l'une  des  forces  de  la  nature,  l'eau,  va  solliciter 
l'industrie,  la  pousser  à  grandir  progressivement,  jusqu'à  ce 
qu'enfin,  par  la  domestication  triomphante  de  la  vapeur,  elle 
devienne  réellement  et  pleinement  a  la  grande  industrie» .  En 
cela  encore,  du  reste,  tout  concorde  et  tout  coïncide  :  il 
semble  que  toutes  les  forces  naturelles  jouent  ensemble,  c'est- 

(i)  Germain  MimTiii,  ouvr.  cité. 


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36  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

à-dire  toutes  à  la  fois  dans  le  même  sens  ;  et  Thistoire  des 
usines  à  eau  est  Thistoire  des  usines  à  feu,  qui,  par  Temploi, 
depuis  1725  ou  du  moins  depuis  1750,  de  la  houille  comme 
combustible  (1),  n'ont  pas  été  transformées  moins  profondé- 
ment. Mais  non  seulement  ces  transformations  s'appellent  et 
s'entraînent  les  unes  les  autres  :  chacune  d'elles,  ainsi,  en 
appelle  et  en  entraine  d'autres,  d'abord  dans  le  même  ordre 
ou  dans  l'ordre  tout  à  fait  voisin,  et  puis  dans  des  ordres  en 
apparence  assez  éloignés,  par  une  série  grossissante  de  consé- 
quences; de  telle  sorte  qu'à  ce  feit  relativement  secondaire, 
la  transformation  matérielle  de  la  fabrique,  se  rattache,  se 
relie  ce  quelque  chose,  fait  de  la  transformation  de  toutes 
choses,  qui  n'est  en  bloc  ni  plus  ni  moins  que  la  transfor- 
mation économique  et  politique  du  monde. 

Car  voilà  qui  n'est  pas  moins  nouveau,  moins  moderne  que 
l'usine  elle-même,  par  rapport  à  l'ancienne  fabrique  :  le 
patron,  par  rapport  au  «  maître  »> ,  l'ouvrier,  par  rapport  au 
tt  compagnon  »  et  à  «  l'artisan  »  ;  ou,  comme  on  dit  alors, 
«  l'entrepreneur  »  et  «  l'ouvrier  mercenaire  » .  Toutes  ces 
inventions,  toutes  ces  transformations  de  la  fabrique,  du 
moteur,  de  l'outillage  spécial  et  de  l'outillage  social  inté- 
ressent directement  ou  indirectement  la  condition  de  tous 
ceux  qui  font  travailler  et  de  tous  ceux  qui  travaillent  :  en  un 
seul  mot,  du  Travail  ;  et  c'est  le  premier  des  trois  termes  du 
problème  devant  nous  posé.  Jusque-là,  entre  ceux  qui  tra- 
vaillent et  ceux  qui  font  travailler,  on  ne  peut  pas  dire  qu'il 

(i)  Le  charboD  de  terre,  déjà  en  usage  vert  1725  pour  les  fours  des  verreries, 
devient,  à  partir  de  1750,  en  France,  un  aliment  important  de  Tindustrie.  Sous 
la  Régence,  de  1715  à  172^3,  on  avait  procédé,  un  peu  de  tous  côtés,  à  deê 
recherches  de  mines.  Mais,  vers  1750,  on  exploite  encore  peu  et  mal  :  bien  des 
obstacles  s'opposent  aux  progrès,  que  ne  facilite  pas  la  préférence  pour  les 
charbons  anglais  des  industriels  qui  brûlent  de  la  houille.  Pourtant,  aussitôt 
qu*on  se  sert  du  charbon  de  terre  pour  la  cuisson,  non  seulement  Timportance 
des  manufactures  de  faïence  et  de  porcelaine,  mais  leur  nombre  jusque-là  [réduit, 
augmentent.  —  Voyez  Germain  MiRTiK,oui;r.  cite\  p.  110,215  et  passim.  Cf,  Lu 
Play,  la  Reforme  sociale j  t.  II. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  37 

n'y  eût  pas  de  séparation  :  les  privilèges  de  maîtrise  en  étaient 
une,  et  souvent  très  haute,  très  épaisse  et  très  dure;  mais  la 
distance  était  bien  moins  grande,  et  les  rôles  bien  moins 
tranchés.  Ceux  mêmes  qui  faisaient  travailler  travaillaient;  le 
patron  et  l'ouvrier  se  rencontraient  et  se  confondaient  en  un 
point  intermédiaire,  l'artisan,  à  demi  patron,  à  demi  ouvrier, 
qui  tout  ensemble  était  les  deux,  sans  cependant  être  tout  à 
fait  ni  l'un  ni  l'autre  :  les  deux,  en  s^  personne,  se  compo- 
saient et  ne  s'opposaient  pas  (1). 

Ce  n'est  guère  que  vers  1 750,  — cette  date  marque  décidé- 
ment une  ère,  —  que  l'on  voit  se  fonder  des  manufactures  où 
apparaît  ce  type,  l'ouvrier  mercenaire,  qui  ne  pouvait  appa- 
raître qu'avec  l'usine  et  dans  l'usine,  ou,  pour  être  complète- 
ment exact,  qui  ne  pouvait  apparaître  en  grand  qu'avec  les 
machines  en  grand.  Partout  en  France,  dans  toutes  les  pro- 
vinces et  toutes  les  industries,  il  en  est  à  peu  près  ainsi  :  la 
très  forte  majorité,  sans  comparaison,  des  classes  qui  tra- 
vaillent et  qui  produisent,  est  faite  de  ces  artisans,  ni  riches, 

(i)  De  cet  artisans,  uo  maître  tisseur  lyonnais  peut  être  pris  pour  type  :  «  Sa 
demeure  offre  un  aspect  simple.  Au  dehors,  on  voit  de  grandes  fenêtres  :  leur  enca- 
drement seul  est  en  moellon  ;  les  plâtres  couvrent  les  autres  parties  de  la  maçon- 
nerie.  Les  vitres  sont  rares;  jusqu'en  175.0,  le  verre  est  cher,  et,  si  Ton  est  peu  2^ 
Taise  ou  très  économe,  on  le  remplace  par  du  papier  huilé.  Les  métiers  occupent 
le  premier  étage.  La  femme  a  des  joyaux  et  du  linge  pouronze  cents  livres  environ. 
Elle  apporta  en  dot  «  quatre  métiers  propres  à  ouvrages  figurez  garnis  de  leurs 
ustensiles  de  service  quoyque  vieux;  plue,  en  meubles  meublans  qui  ont  aussy 
servi  depuis  longtemps,  composés  de  lits  avec  leur»  assortimens,  gardes-robes  de 
noyer,  tables,  chaises,  quelque  peu  de  cuivrerie  et  de  vaisselle  d'étain  et  autres 
petits  ustanciles  de  ménage,  linges  de  plusieurs  sortes  pour  le  ménage  dont  partie 
est  usée...  le  tout  évalué  entre  les  parties,  par  des  amis  communs,  la  somme  de 
deux  mille  livres.  «  Un  autre  maître,  également  lyonnais,  a  reçu  de  sa  mère  par 
contrat  >  la  somme  de  cent  cinquante  livres  en  valeur  d*un  métier  de  sa  profession 
garni  de  tes  ustanciles  et  en  ustanciles  de  ménage.  »  Sa  femme  lui  apporte  <•  deux 
cents  livres  en  valeur  d'une  garde  robe  garnie  des  habits,  linge  et  nippes  servant  à 
son  usage  et  trois  cents  livres  en  argent  et  espèces  sonnantes.  »  Le  maître  tisse 
avec  sa  femme  ou  avec  un  et  parfois  plusieurs  garçons.  »  —  Voyez  Germain  Mar- 
ti», ouvr.  cité,  t36,  Î37.  Cf.  du  même,  P Industrie  et  le  Commerce  du  Velay  aux 
dix-septième  et  dix'huitième  siècles,  p.  140  à  194.  —  Justin  Godart,  /'Ou- 
vrier ett  soie,  monographie  du  tisseur  lyonnais,  1**  partie,  la  Réglementation  du 
travail  (1466-1731).  Lyon,  Bernoux  et  Cumin,  et  Paris,  A.  Rousseau,  1809. 


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38  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

ni  pauvres,  d*une  condition  comme  d'une  position  moyenne, 
ayant  chez  eux  un  métier  ou  quelques  métiers,  parfois  sans 
compag[non  et  parfois  avec  un  ou  quelques  compagnons.  Gela 
est  si  vrai  qu'à  prendre  les  choses  dans  Tensemble,  on  ne  peut 
même  pas  dire  au  pluriel  :  a  les  classes  qui  travaillent  et  qui 
produisent  »  ;  il  faut  dire  «  la  classe  »  au  singulier,  car,  en 
vérité,  elles  n'en  font  qu'une;  le  patron  et  l'ouvrier  se  tou- 
chant et  se  confondant  en  ce  point  intermédiaire,  l'artisan,  il 
n'y  a  point,  au  pied  de  la  lettre,  de  «  classe  patronale  »  et  il 
n'y  a  point  de  a  classe  ouvrière  » .  Mais,  d'autre  part,  puisque 
l'industrie  est  répandue,  disséminée  dans  les  campagnes,  et 
que  le  tisserand  a  son  champ  qu'il  cultive,  ou  mieux  que  c'est 
le  cultivateur  qui  se  fait  tisserand  à  ses  heures,  il  n'y  a  pas 
non  plus,  en  face  d'une  classe  agricole,  une  classe  industrielle. 
Patronale  et  ouvrière,  industrielle  et  agricole,  ces  classes 
aussi  sont  modernes;  et  s'il  y  en  avait  d'autres  auparavant, 
noblesse,  bourgeoisie,  peuple,  ce  n'étaient  pas  celles-là; 
modernes  donc  comme  la  grande  industrie,  comme  l'usine, 
comme  le  patron  et  comme  l'ouvrier. 

Longtemps,  en  cet  éparpillement  du  travail,  les  manufac- 
tures appartenant  au  roi  et  les  manufactures  dites  royales  ou 
«n  possession  d'un  privilège  du  roi  furent  seules  ou  presque 
seules  à  représenter  l'industrie  concentrée;  mais,  vivant  sur- 
tout d'exemptions  et  de  subventions,  aussi  bien  leurs  direc- 
teurs que  leurs  employés  à  tous  les  degrés  sont  plutôt  des 
fonctionnaires  que  des  patrons  et  des  ouvriers  (1).  Ce  n'est 
que  lorsque  la  concentration  de  l'industrie  passe  de  l'état 
d'exception  à  l'état  de  règle,  lorsque  s'élève  l'usine  et  que 
tout  travail  industriel  tend  vers  l'usine,  que,  dans  la  force  du 
terme,  il  y  a,  d'un  côté,  le  patron,  et,  de  l'autre  côté,  l'ou- 
vrier. Entre  le  maître  de  l'ancien  régime   et  le  patron  du 

(1)   Voyez  Auguslin  CocHiN,  la  Manufacture  des  glaces  de  Saint- Gobain,  de 
1665  à  1865.  Broch.  in-8«.  Douniol  et  Guillaumin,  1865. 


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LE   TRAVAIL,   LE   NOMBRE  ET   L'ÉTAT  39 

régime  nouveau,  la  transition  est  u l'entrepreneur  de  fabrique» , 
que  y  Encyclopédie  méthodique,  —  cette  même  Encyclopédie  où 
Roland  définit  l'usine,  —  à  son  tour  définit  ainsi  :  «  L'entre- 
preneur, qu^il  connaisse  ou  ne  connaisse  pas  le  détail  des  opé- 
rations d'un  grand  objet,   est  celui  qui  les  embrasse  toutes, 
ainsi  que  les  spéculations  qui  y  ont  rapport,  et  qui  a,  en  sous- 
ordre,  des  contremaîtres  et  des  commis  pour  diriger  les  unes 
et  les  autres  et  les  lui  apporter  comme  à  un  centre  qui  leur  est 
commun.  L'homme  qui  est  à  la  tète  d'un  établissement  en 
grand  où  l'on  emploie  diverses  sortes  de  matières,  ou  d'un 
établissement    où    Ton  modifie  très   diversement  la  même 
matière,  cet  homme  est  un  entrepreneur  (1).  » 

Et  cet  homme  est  en  train  de  devenir,  au  sens  moderne,  le 
patron.  Il  le  sera,  la  maltris.e  se  sera  transformée  en  patronat, 
quand,  après  1750,  sous  Gournay  et  les  deux  Trudaine, 
l'abandon  du  système  de  privilège  et  de  monopole,  l'affran- 
chissement progressif  de  l'industrie  et  du  commerce,  puis 
quand,  sous  Turgot,  l'édit  de  février  1776  pour  l'abolition 
des  maîtrises,  auront  ouvert  libre  carrière  à  la  concurrence 
impatiente  de  toutes  les  énergies.  Ce  sera  enfin  le  patronat 
moderne,  non  seulement  le  patronat  simple,  mais  le  patronat 
collectif,  quand,  la  nouvelle  installation  et  le  nouvel  outillage 
des  usines  exigeant  de  fortes  dépenses,  il  faudra  trouver  les 
ressources,  et  qu'ainsi  la  carrière  s'ouvrira  également  à  la  con- 
currence et  à  l'association  de  tous  les  capitaux.  Après  ou  avec 
le  patron  et  le  patronat,  au  sens  moderne,  c'est  donc  le  capital 
au  sens  moderne  ;  et  l'introduction  de  ce  nouveau  fecteur  dans 
l'organisation  de  l'industrie  achève  la  transformation.  Les 
termes,  en  effet,  se  correspondent  et  se  complètent.  Dès  que 
le  patron  existe,  par  cela  même  existe  l'ouvrier;  dès  qu'il 
existe  une  classe  patronale^  par  cela  même  existe  une  classe 

(i)  EncyclopédU  méthodique,  t.  I*. 


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40  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

ouvrière;  dès  que  Tune  de  ces  classes  est  nécessairement  capi- 
taliste, Tautre,  par  cela  même,  est  nécessairement  merce- 
naire; et,  par  cela  même,  le  rôle  moderne  du  capital  déter- 
mine le  régime  moderne  du  travail.  Le  premier  changeant,  le 
second  a  changé;  qu'est-il  devenu,  et  ce  qu'il  est,  comment 
Test-il  devenu? 

L'abolition  des  maîtrises  a  eu  pour  corollaire  Taffaiblisse- 
ment  du  compagnonnage,  ou,  si  c'est  trop  dire,  qu'elle  l'eut 
pour  corollaire,  —  ce  qui  implique  une  dépendance,  —  elle 
en  fut,  du  moins,  selon  la  formule,  précédée  ou  accompagnée; 
les  deux  phénomènes  se  produisirent  simultanément  et  se 
poursuivirent  parallèlement,  n'étant  au  bout  du  compte  que 
deux  aspects  d'un  seul  et  même  phénomène,  la  transforma- 
tion de  l'industrie.  Ni  la  maîtrise,  ni  le  compagnonnage,  faits 
à  la  taille  et  sur  le  modèle  de  l'atelier,  ne  pouvaient  remplir 
le  cadre  si  prodigieusement  élargi  de  l'usine  ;  faits  pour  l'an- 
cien régime  du  Travail,  ni  l'un,  ni  l'autre  ne  pouvaient 
s'adapter  au  régime  nouveau.  Le  compagnonnage*  ne  s'était 
jamais  du  reste  étendu  à  toutes  les  professions  ;  il  ne  les  avait 
jamais  embrassées  ou  englobées  toutes  ;  et,  quoique  son  action 
se  fit  partout  sentir,  plus  ou  moins  pesante  et  plus  ou  moins 
intermittente,  il  n'avait  jamais,  n'occupant  en  permanence 
que  certaines  villes,  couvert  l'ensemble  du  pays  :  ni  unité  de 
lieu,  ni  unité  de  plan,  ni  unité  de  rites.  Il  avait  été,  il  était 
encore,  et  il  était  de  plus  en  plus  une  organisation  de  lutte 
entre  ouvriers  de  la  même  profession,  compagnons  et  non 
compagnons,  appartenant  à  un  «  devoir  »  ou  à  un  autre,  au 
moins  autant  qu'un  instrument  de  combat  contre  les  maîtres  : 
—  des  coteries,  et  non  une  classe. 

Dans  le  moment  de  sa  force,  cependant,  un  de  ses  défauts, 
et  des  pires,  avait  été  de  viser  à  monopoliser  le  travail,  en 
accaparant  la  fourniture  de  la  main-d'œuvre,  en  ne  souffrant 
pas  chez  les  patrons  d'autres  ouvriers  que  ceux  qu'ils  rece- 


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LE  TRAVAIL.   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  41 

valent  de  lui,  qui  étaient  à  lui,  et  qu'il  reprenait  à  sa  conve- 
nance ;  par  là,  le  compagnonnage  était  encore,  en  de  certains 
cas,  le  maître  des  maîtres,  qu'il  tenait  à  sa  merci,  et  se  libérer 
de  sa  servitude  passait  au  rang  de  leurs  plus  grosses  préoccu- 
pations. Cette  libération,  Tusine  l'accomplit  partout  où  l'usine 
est  possible;  et  si,  plus  tard,  on  devait  voir  renaître  des  ser- 
vitudes semblables,  celle-là  n'en  fut  pas  moins  pour  quelque 
temps  détruite.  Comme  l'industrie  concentrée  réclamait,  à 
poste  fixe  sur  un  point  fixe,  un  personnel  extrêmement  nom- 
breux, ce  personnel,  le  compagnonnage  nomade  et  limité  ne 
pouvait  le  tirer  de  son  propre  sein  :  il  lui  fallut  donc  tolérer 
que  l'on  trouvât  une  place  sans  être  affilié;  et  donc,  incom- 
patible avec  l'usine,  le  compagnonnage  fut  réduit  aux  seuls 
métiers  qui  précisément  ne  peuvent  s'accommoder  du  système 
de  l'usine,  qui  vont  chercher  et  exécuter  le  travail  sur  place  : 
c'est  ainsi  que  les  charpentiers  sont  et  seront  ses  derniers 
fidèles  (1). 

Au  demeurant,  dans  le  régime  moderne  du  Travail,  il  y  eut 
bien  autre  chose  de  changé  que  le  mode  de  l'embauchage  ;  le 
contrat  de  travail  le  fut  tout  entier,  car  toutes  les  conditions 
du  travail  changeaient.  Pour  ne  retenir  que  le  premier  des 
actes  sur  lesquels  il  porte,  n'est-il  pas  évident  que  l'appren- 
tissage, par  exemple,  ne  pouvait  pas  être,  dans  un  régime  non 
hiérarchisé  qui  repose  sur  la  concurrence  et  le  patronat,  le 
même  que  dans  un  régime  hiérarchisé  qui  aboutissait  au  pri- 
vilège et  à  la  maîtrise?  Ainsi  jusqu'à  la  rupture  du  contrat  : 
comment  eût-elle  été,  dans  un  régime  ayant  la  liberté  et 
l'égalité  pour  principes,  la  même  que  dans  un  régime  où  il 
est  à  peine  exagéré  de  dire  que  le  maître  exerçait  parfois  sur 
le  compagnon  qui  le  quittait  avant  le  jour  convenu  comme  un 
droit  de  suite,  équivalant  encore  à  un  demi-servage,  et  où 

(i)  Voyez  Etienne-Martîn  Saimt-Léon,  Histoire  des  corporations  de  métiers  ^  et 
Germain  Mabtiii,  les  Associations  ouvrières  au  dix'huitième  siècle. 


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48  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

c'était  un  terme  courant  que  celui  d'ouvrier   a  déserteur»? 

Ainsi  de  tout  le  reste  :  tout  change.  Ce  n'est  pas  pourtant 
que,  lui-même,  l'ancien  régime  du  travail  n'eût  pas  connu 
quelques-unes  des  difficultés,  quelques-uns  des  problèmes  du 
régime  nouveau.  Dès  l'apparition  de  la  grande  industrie,  et 
alors  qu'elle  n'était  encore  qu'une  exception,  on  a  bataillé 
pour  la  réduction  de  la  journée  de  travail,  et,  dans  la  seconde 
moitié  du  dix-huitième  siècle,  elle  a  diminué  ;  pour  l'augmen- 
tation des  salaires,  et,  dans  la  seconde  moitié  du  dix-hui- 
tième siècle,  ils  ont  augmenté  (1).  Non  seulement  les  diffi- 
cultés, mais  les  maladies  du  travail,  le  dix-huitième  siècle  les 
a  presque  toutes  connues  :  il  a  vu  des  chômages,  aussi  longs 
ou  plus  longs  que  tes  nôtres,  et  aggravés  singulièrement  par 
des  disettes  ou  d'extrêmes  chertés;  il  a  vu  des  grèves,  issues 
souvent  des  mêmes  causes  que  les  nôtres,  aussi  violentes,  et 
plus  durement  réprimées.  Mais  ce  sont  les  mêmes  choses,  et 
néanmoins  ce  sont  de  tout  autres  choses  :  car  la  même  chose 
ne  se  gouverne  pas  de  la  même  manière,  en  un  autre  temps 
et  un  autre  milieu. 

  ce  grand  changement  dans  la  constitution  du  Travail, 
pour  décider  si  la  masse  a  gagné  ou  perdu  au  total,  perdu  ici 
ou  gagné  là,  et  ce  qu'elle  a  gagné  ou  perdu,  il  faudrait 
prendre  chapitre  par  chapitre  et  article  par  article,  entrer 
assez  avant  dans  les  choses,  faire  pour  le  passé  ce  que  nous 
ferons  pour  le  présent,  parcourir  l'un  après  l'autre,  tout  en 
les  rapprochant  comme  en  une  comparaison  perpétuelle,  les 
quatre  domaines  à  la  fois  indépendants  et  inséparables  dont 
nous  avons  dit  que  se  compose  cette  espèce  de  règne  naturel 
ou  social  :  le  Travail  ;  et  ce  n'en  est  point  le  moment.  En  gros, 
les  faits  matériels  de  l'ordre  économique  nous  ont  montré 

(i)  Voyez  Histoire  économique  de  ta  propriété^  des  salaires^  des  denrées  et  de 
tous  les  prix  en  général  depuis  Van  1200  jusquen  Van  1800,  par  U  Ticomte 
G.  o'Avbkbl;  t.  III  et  IV. 


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LE   TRAVAIL.   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  48 

ceci,  qui  forme  arête  et  ligne  de  faîte,  et  qu'il  est  nécessaire, 
mais  sufBsant  de  ne  pas  perdre  de  vue  :  avec  le  nouvel  outil- 
lage et  le  moteur  nouveau,  Teau  d*abord,  et  puis,  et  surtout, 
la  vapeur,  est  appaiiie  Tusine;  avec  Tusine,  est  apparue  véri- 
tablement la  grande  industrie;  avec  la  grande  industrie,  est 
apparu  le  régime  nouveau  du  Travail;  et,  dans  ce  nouveau 
régime,  ce  qu'il  y  a  sans  doute  de  plus  nouveau,  c'est  pre- 
mièrement, en  regard  du  patron,  l'ouvrier;  c'est  ensuite,  en 
opposition  à  une  classe  patronale,  une  classe  ouvrière  ;  au 
résumé,  c'est  le  nouveau  corps  et,  on  le  verra  plus  loin,  la 
nouvelle  âme,  c'est  le  nouvel  être  du  Nombre. 


II 


Mais  l'ordre  économique  et  l'ordre  politique  sont  l'un  à 
l'autre  en  une  telle  corrélation,  en  une  telle  connexité,  que 
les  feits  qui  marquent  dans  l'un  ont  plus  que  leur  répercus- 
sion, développent  leurs  conséquences  jusque  dans  l'autre;  et 
la  transformation  du  Travail  ne  pouvait  guère  aller  sans  une 
transformation  plus  ou  moins  radicale  de  l'État.  En  France, 
quand,  après  1750,  lentement  et  par  degrés,  le  Travail  se 
transforme,  par  degrés  et  lentement  comme  le  Travail  lui- 
même,  l'État  aussi  se  transforme.  La  révolution  économique 
tendant  à  substituer  partout  au  travail  dispersé   le   travail 
concentré,  au  monopole  la  concurrence  des  capitaux  et  des 
bras,  au  régime  de  la  petite  industrie  le  régime  de  la  grande 
industrie,  la  révolution  politique  tend,  chez  nous  absolument, 
avec  tempéraments  et  ménagements  ailleurs,  à  substituer  à 
un  État  de  divers  états  un  État  unifié  par  l'égalité  de  droit,  au 
privilège  la  concurrence  des  personnes  et  des  classes,  à  une 


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44  I/ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

société  de  type  féodal  une  société  de  type  industriel.  Peu  à 
peu»  la  double  révolution  déplace  Taxe  de  TÉtat,  qui,  par  elle, 
en  passant  et  en  faisant  halte  à  cette  station  moyenne,  la  bour- 
geoisie, va  glisser,  —  chez  nous  tout  à  fait,  et  ailleurs  plus 
ou  moins,  —  de  la  noblesse  au  peuple,  en  trois  temps  bien 
comptés  :  avant  1789  ;  de  1789  à  1848;  et  depuis  1848;  car 
cette  Révolution  n'éclate,  n'atteint  au  sommet,  n'attaque  et 
ne  renverse  la  forme  même  du  gouvernement  que  lorsque 
déjà  elle  s'est  accomplie  dans  les  profondeurs  et  qu'elle  a 
totalement  défait  et  refait  par  le  dedans  l'armature  de  la 
société. 

Le  branle,  une  fois  donné,  ne  tardera  pas  à  emporter  la 
politique  tout  entière,  mais  il  est  sensible  d'abord  en  ce  qui 
touche  de  plus  près  à  l'ordre  économique.  Jusque-là,  il  avait 
été  interdit  de  changer  d'outillage  sans  autorisation  préalable, 
et  une  ordonnance  de  1723  défendait  encore  d'agrandir  et  de 
modiâer  la  disposition  des  fourneaux  d'usines  à  feu.  Le  nombre 
de  ces  usines,  forges,  verreries,  etc.,  était  strictement  limité, 
dans  la  crainte  que  le  bois  ne  vint  à  manquer,  et  la  prohibition 
n'était  tombée  qu'après  que  l'on  avait  eu  entrepris  activement 
la  recherche  et  l'exploitation  des  mines  de  houille,  c'est-à- 
dire  sous  la  Régence.  Les  usines  à  eau  n'étaient  guère  mieux 
traitées,  et,  comme  si  l'on  eût  craint  aussi  d'épuiser  les 
rivières,  on  exigeait  toutes  sortes  de  permissions  pour  l'éta- 
blissement d'un  moulin. 

A  ces  empêchements,  tirés  en  quelque  sorte  de  considéra- 
tions naturelles,  venaient  s'en  ajouter  d'autres,  tirés  de  con- 
sidérations sociales.  L'État,  de  haut  en  bas  et  de  bas  en  haut, 
était  immuable;  chacun  y  naissait  dans  sa  case,  où  il  grandis- 
sait ou  végétait,  mais  d'où  il  ne  pouvait  sortir  :  le  fils  d'un 
maître  de  métier  était  maitre,  il  ne  pouvait  être  que  maître, 
et  nul  ne  pouvait  Tétre  que  lui  ;  maitre  en  un  métier,  on  ne 
pouvait  l'être  qu'en  ce  métier;  dans  la  plupart  des  cas,  la 


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LE  TRAVAIL,  LE  JNOMBRE  ET   L'ÉTAT  ^5 

noblesse  se  perdait  et,  dans  aucun,  elle  ne  s'acquérait  par  le 
commerce.  C^était  une  société  à  cloisons  étanches,  où  ni  les 
hommes,  ni  les  professions,  ni  les  conditions  ne  se  mêlaient. 
L'État  maintenait,  conservait,  consacrait;  il  ne  créait  pas; 
TÉtat  visait  par-dessus  tout  à  être  stable  et  se  souciait  modé- 
rément d'être  progressif.  Dans  l'ordre  économique,  le  Travail, 
et,  dans  l'ordre  politique,  l'État,  étaient  tout  de  tradition  et 
d'immobilité  ;  mais  voici  que  l'un  et  l'autre  désormais  allaient 
être  tout  de  mouvement  et  de  permutation;  et  la  nécessité 
d'innover  dans  l'yn  devait  contraindre  à  innover  dans  l'autre. 
Ici  encore,  la  concordance,  la  coïncidence  est  frappante  ; 
c'est  à  partir  des  alentours  de  1750,  du  moment  où  commence 
à  se  transformer  l'industrie,  que  l'État  commence  à  délier  le 
Travail  des  langes  où  il  le  tenait  emmailloté.  En  1754,  un 
arrêt  du  Conseil  autorise  la  libre  fabrication  de  la  bonneterie, 
et,  quelques  années  plus  tard,  des  toiles.  Après  1760,  le  titre 
privilégié  de  manufacture  royale,  qui  s'obtenait  surtout  par 
brigue,  n'est  plus  accordé  qu'en  de  très  rares  occasions. 
Gournay,  les  Trudaine  contribuent  à  cet  affranchissement, 
que  Turgot  achève  par  le  fameux  édit  de  1776,  dont  on  a  pu 
dire  qu'il  fut  à  lui  seul  toute  une  révolution,  mais  qui,  beau- 
coup plus  encore  qu'une  révolution  soudaine,  était,  tant  ses 
voies  se  trouvaient  préparées,  l'aboutissement,  aux  confins  de 
l'ordre  économique  et  de  l'ordre  politique,  d'une  évolution 
déjà  longue.  Tandis,  en  effet,  que  naguère  le  commerce  em- 
portait généralement  dérogation  à  noblesse,  maintenant,  au 
contraire,  cette  défaveur  était  abandonnée,  cette  déchéance 
suspendue,  et,  depuis  le  premier  quart  du  siècle,  on  avait  vu 
les  gentilshommes  des  plus  grandes  maisons  demander  des 
concessions  minières  et  s'intéresser  en  des  sociétés  indus- 
trielles ou  commerciales  (1).  Ce  n'était  pas  tout,  et  Turgot 

(1)  Ainsi  le  prince  de  Condé,  dès  1716,  le  duc  d'Humlères,  le  duc  d'Aumont, 
le  duc  de  Chaulnes.  Des  sociétés  se  fondent  pour  l'exploitation  des  houillères  : 


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46  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

osait  à  présent  proposer  que  le  commerce  pût,  pour  récom- 
penser des  services  éminents,  donner  droit  quelquefois  à  col- 
lation de  noblesse. 

Ainsi  se  fendaient,  avant  de  s'abattre,  les  cloisons  étanches 
de  la  société,  et,  parles  fissures,  passaient,  dans  les  deux  sens, 
se  mélangeant  et  prenant  un  commun  niveau,  les  castes 
d'hier  qui  demain  ne  seraient  plus  que  des  classes.  Ainsi  se 
faisait  la  mutuelle  compénétration  dfe  THonneur  et  de  FAr- 
g^ent;  et  ainsi  se  formait,  —  son  élévation  sociale  constituant 
une  part  importante  de  sa  rémunération,  —  cette  large  et 
solide  bourgeoisie  industrielle  qui,  à  son  tour,  durant  une 
cinquantaine  d'années,  allait  être  la  principale  assise  de 
rÉtat.  Mais  ainsi,  avec  le  Travail  et  en  même  temps  que  lui, 
rÉtat  n'en  était  pas  moins  comme  saisi  en  son  fond  et  comme 
retourné.  Le  Parlement  de  Paris  ne  s'y  trompait  pas,  quand, 
par  la  voix  de  Séguier,  présentant  au  Roi  ses  remontrances 
sur  redit  de  mars  1776,  il  s'écriait:  «  Les  corporations..., 
c'est  une  chaîne  dont  tous  les  anneaux  vont  se  joindre  à  la 
chaîne  première,  à  l'autorité  du  trône,  qu'il  est  dangereux 
de  rompre.  La  seule  idée  de  détruire  cette  chaîne  précieuse 
devrait  être  effrayante...  et  l'édifice  même  de  la  constitution 
politique  serait  peut-être  à  reconstruire  dans  toutes  ses 
parties  (1)  »  . 

Ces  inquiétudes  n'étaient  sans  doute  point  exagérées,  mais 
sans  doute  aussi  elles  venaient  un  peu  tôt  et  allaient  un  peu 
vite  :  on  n'en  était  pas  encore  là,  et,  pour  l'heure,  quoique 
Turgot  dans  ses  considérants  et  Séguier  dans  ses  observations 
aient  tous  les  deux  parlé  très  clairement  des  ouvriers  et  même 


par  exemple,  en  1766,  pour  les  mines  de  Roche-la -Molière,  enfre  le  duc  deCba- 
rost  et  consorts.  Blumestein  a  la  concession  des  mines  du  Forez  et  du  Dauphiné; 
La  Gardette,  la  concession  de  Firminy  ;  la  famille  de  Solages  ouvre  les  mines  de 
Carmaux.  \ 

(1)  Voyei  Flammeiimoht,  Remontrances  des  Parlements  au  dix-huitième  siècle j 
p.  310. 


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LE  TRAVAIL.   LE  NOMBRE  ET   LÉTAT  47 

de  la  a  classe  »  ouvrière,  —  a  cette  classe  d'hommes,  dit  Turgot, 
qui,  n'ayant  de  propriété  que  leur  travail  et  leur  industrie, 
ont  d'autant  plus  le  besoin  et  le  droit  d'employer^  dans  toute 
leur  étendue,  les  seules  ressources  qu'ils  aient  pour  subsister  » , 
—  cependant,  il  s'agissait,  en  réalité,  du  commerce  et  de 
l'industrie,  c'est-à-dire  du  patron,  du  bourgeois,  beaucoup 
plus  que  de  u  la  classe  ouvrière  »  ou  même  du  simple  ouvrier. 
Après  comme  avant  1776  (on  sait  d'ailleurs  que  l'œuvre  de 
Turgot  ne  survécut  pas  à  sa  chute,  et  que,  dès  le  mois  d'août, 
il  ne  restait  rien  de  ce  qui  avait  été  fait  si  péniblement  au 
mois  de  mars),  après  1776  comme  avant,  l'ouvrier  ne  cessa  pas 
d'être  Tobjet  d'une  espèce  de  suspicion  légitime.  La  harangue 
de  Séguier  nous  livre  là-dessus  toute  sa  pensée,  et  toute  la 
pensée  officielle  d'alors,  en  cette  phrase  qui  répond  presque 
mot  pour  mot  à  la  phrase  tout  de  suite  célèbre  de  Turgot  : 
a  II  est  surtout  des  classes  sur  lesquelles  la  police  doit  réunir 
toute  sa  vigilance.  Elle  veille  de  loin  sur  le  riche;  il  est  inté- 
ressé au  bon  ordre  ;  mais,  en  protégeant  le  pauvre,  elle  veille 
de  plus  près  sur  sa  conduite,  parce  qu'il  n'aurait  qu'à  gagner 
dans  le  trouble.  Et  quelle  classe  doit  attirer  de  plus  près  son 
attention  qu'une  classe  d'hommes  d'autant  plus  dangereux 
que  leur  art  leur  fournit  plus  de  moyens  pour  nuire,  et  d'au- 
tant plus  à  craindre  qu'ils  ont  plus  de  besoins?  »  Sans  con- 
tester qu'il  y  eût  de  bons  ouvriers,  «  laborieux,  actifs,  sages»  , 
et  tout  en  l'admettant  expressément,  on  ne  pouvait  s'empê- 
cher de  songer  plutôt  aux  autres,  «dissipés,  inconstants,  sans 
conduite  » ,  et  derrière  eux,  et  en  eux-mêmes,  a  à  ces  êtres 
nés  pour  le  trouble  des  sociétés,  chez  qui  les  passions,  moins 
domptées  par  l'éducation,  joignent  à  l'énergie  brute  de  la 
nature  cette  activité  qu'elles  acquièrent  au  milieu  delà  licence 
des  villes  (1)  »  . 

(1)  Flammebmoht,  ouvr.  et  peusage  cités. 


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kn  L'ORGANISATION   DU  TBAVAIL 

Dans  cette  idée  officielle  qu'a  de  l'ouvrier  le  dix-huitième 
siècle  finissant,  comment  ne  pas  remarquer  qu'il  entre  on  ne 
sait  quoi  du  sentiment  méfiant  de  ce  personnag^e  de  comédie 
qui  voudra  bien,  lui  aussi,  encourager  les  arts,  mais  non  les 
artistes  :  le  dix-huitième  siècle,  même  encyclopédiste  et  éco- 
nomiste, fait  de  même;  il  veut  bien  protéger  le  travail,  mais 
se  sent  pogr  le  travailleur  tout  autre  chose  que  de  la  ten- 
dresse. En  fait,  dans  le  travail,  depuis  qu'on  s'est  décidé  à  le 
libérer  et  à  l'honorer,  ce  qu'on  libère,  c'est  l'entreprise,  et  ce 
qu'on  honore,  c'est  le  produit  :  mais  le  travail  et  le  travail- 
leur, l'œuvre  manuelle  et  le  manœuvre,  gardent  toujours,  — 
sauf  ce  que  l'expression  a  d'excessif,  —  comme  une  tare  de 
servilité. 

Cela  est  vrai  de  cette  survivance  du  droit  de  suite,  le  droit 
qu'a  le  maitre  de  retenir  son  compagnon,  et  cela  est  vrai  de 
bien  d'autres  choses.  Cela  est  vrai  du  droit  que  semblent  à 
l'occasion  disposées  à  s'arroger  les  puissances  constituées,  — 
inventant,  en  avance  de  près  d'un  siècle,  les  ateliers  natio- 
naux, —  de  déporter  à  leur  gré  les  ouvriers  d'une  province  à 
une  autre,  et,  si  elles  jugent  qu'il  y  en  a  un  trop-plein,  de  les 
faire  passer,  comme  il  leur  plail,  du  métier  à  la  terre  (1). 
Cela  est  vrai  du  droit  que  ces  mêmes  puissances  s'adjugent  de 
condamner,  lorsqu'elles  le  croient  expédient,  ces  mêmes 
ouvriers  à  se  contenter  de  ce  qu'il  faut  tout  juste  pour  vivre 
le  plus  mal  et  au  plus  bas  prix,  de  fixer  pour  eux  non  point 
un  minimum,  mais  un  maximum  de  salaire,  de  qualifier  leur 
simple  réunion  d'attroupement,  leur  accord  de  cabale,  leur 
mécontentement  de  mutinerie,  et  leurs  réclamations  de 
rébellion.  Cela  est  vrai,  en  un  mot,  de  ce  droit  perpétuel  et 
universel,   et  qui   est  à  leur  égard  tout  le  droit  public  du 

(1)  Le  Parlement  de  Rouen,  jugeant  trop  élevé  le  nombre  des  tisserands  de  la 
ré{;ion,  propose  de  le  diminuer  et  d'en  envoyer  cultiver  les  terres  du  Poitou  et  de 
la  Marche.  —  Voyez  Germain  Martin,  ouvr.  citéf  p.  259. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET    L'ETAT  49 

royaume,  «  de  les  mettre  à  la  raison  »  ;  et  cela  demeure  vrai 
jusqu'à  la  veille  de  1789.  Jusqu'à  1789,  même  quand  TÉtat 
militaire  o  s'industrialise  »  et  quand  TEtat  aristocratique 
s'embourgeoise,  TÉtat  fait  comme  du  socialisme  à  rebours  ; 
il  y  a  comme  un  antisocialisme  d'État^  si  c'est  de  V  «  antisocia- 
lisme »  que  toute  la  force  de  l'État  s'emploie  en  faveur  du 
patron  contre  l'ouvrier. 

Le  plus  singulier,  c'est  que  cela  demeure  encore  vrai,  en 
fait,  sinon  théoriquement,  même  au  delà  de  1789,  même  à 
travers  la  Révolution  française.  Non  pas  théoriquement;  car, 
en  principe,  la  Révolution  déclare  pour  toute  l'humanité  les 
droits  de  l'homme  et  pour  tous  les  Français  les  droits  du 
citoyen  ;  proclame  à  la  face  du  monde  la  liberté,  l'égalité,  la 
fraternité  ;  annonce  aux  peuples  la  souveraineté  du  Peuple  ; 
conçoit  et  définit  l'État  de  telle  façon  que  dorénavant  il  ne 
saurait  être,  —  je  dis  en  principe  et  en  doctrine,  —  qu'un 
équilibre  parfait  et  scrupuleusement  maintenu  de  tous  les 
droits,  de  toutes  les  libertés  et  de  toutes  les  parts  de  souve- 
raineté entre  tous  les  citoyens  et  tous  les  hommes.  Dans  cette 
hypothèse,  qui  est  la  thèse  révolutionnaire,  l'État  ne  penche, 
— je  veux  dire  qu'il  ne  doit  pencher,  —  ni  d'un  côté,  ni  de 
l'autre;  et,  en  l'espèce  qui  nous  occupe,  il  n'est,  —  je  veux 
dire  qu'il  ne  devrait  être,  —  ni  pour  le  patron  contre  l'ou- 
vrier, ni  pour  l'ouvrier  contre  le  patron. 

Mais  si,  en  fait  et  malgré  tout,  l'État  ne  peut  point  ne  pas 
être  entraîné  d'un  côté  plutôt  que  de  l'autre,  il  semble  que 
dès  lors  il  dût  l'être  du  côté  où  pesait  du  poids  le  plus  lourd 
le  plus  gros  amas  de  parts  égales  de  souveraineté;  en  l'espèce, 
du  côté  des  ouvriers,  qui  étaient  le  Nombre.  Il  en  fut  pour- 
tant tout  différemment.  En  fait,  la  Révolution  Française  n'a 
rien  ou  presque  rien  abandonné,  à  l'égard  de  l'ouvrier,  des 
préventions  et  des  précautions  de  l'ancien  régime.  De  lui,  de 
l'ouvrier,  l'Assemblée  nationale  ne  se  méfie  guère  moins  que 

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50  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

jadis  le  Parlement;  et  la  loi  de  1791  n'est  gfuère  moins  sévère 
envers  lui,  si  elle  ne  Test  davantag^e,  que  les  ordonnances  de 
mars  1786,  d'avril  1777,  ou  même  que  les  règlements  de  jan- 
vier 1749.  Bien  que  le  plus  souvent,  dans  les  émeutes  et  les 
insurrections,  le  Travail  soit  représenté  surtout  par  de  faux 
ouvriers  dont  la  spécialité  est  de  ne  point  travailler,  c'est  chez 
les  ouvriers  en  général,  chez  ceux-là  mêmes  qui  sont  vraiment 
le  Travail,  que  Le  Chapelier  en  1791,  comme  Séguieren  1776, 
redoute,  au  fond  de  son  âme,  <t  ces  êtres  nés  pour  le  trouble 
des  sociétés,  d'autant  plus  à  craindre  qu'ils  ont  plus  de 
besoins  et  d'autant  plus  dangereux  que  leur  art  leur  fournit 
plus  de  moyens  de  nuire  » .  Contre  eux  l'Assemblée  nationale 
prend  les  mêmes  mesures  que  le  Parlement  estimait  devoir 
prendre;  elle  professe,  elle  aussi,  qu'en  protégeant  le  pauvre, 
il  faut  que  la  police  veille  de  plus  près  sur  sa  conduite  »  ;  e 
cela,  par  le  même  motif,  toujours  le  même  :  —  la  peur  de  cet 
élément  de  désordre  et  de  perturbation,  «  parce  qu'il  n'aurait 
qu'à  gagner  dans  le  trouble  »  . 

La  Révolution,  donc,  n'a  pas  su  se  guérir  de  cette  a  phobie» 
d'ancien  régime,  et  qu'elle  ne  s'en  soit  pas  guérie,  il  n'y  a  là 
rien  qui  puisse  étonner  :  ni  dans  ses  causes,  ni  dans  ses  ori- 
gines, ni  dans  sa  direction,  ni  dans  son  personnel,  la  Révolu- 
tion de  1789  n'a  été  une  révolution  ouvrière  :  de  point  en 
point,  et,  d'un  bout  à  l'autre,  et  du  commencement  à  la  fin, 
par  quelques  phases  qu'elle  ait  passé  et  par  quelques  mains, 
elle  porte  l'empreinte,  la  marque  de  fabrique  «bourgeoise  » , 
et  de  la  plus  fermée,  de  la  plus  jalouse,  de  la  plus  aristocra- 
tique des  bourgeoisies,  cette  bourgeoisie  de  Palais  qui  ne  vit 
qu'avec  soi-même  et  qui  n'a  pas  d'ailleurs  beaucoup  plus  de 
sympathie  pour  la  bourgeoisie  de  boutique,  commerçants  ou 
industriels,  que  pour  les  ouvriers,  gens  de  négoce  ou  de 
besogne,  les  uns  et  les  autres  petites  gens  à  ses  yeux.  Car  son 
libéralisme  est  tout  oratoire,  et  de  tête;  sa  «sensibilité»  est 


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LE   TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  51 

toute  verbale  :  libéralisme  et  sensibilité  sont  les  épanchements 
par  où  s'écoule  au  dehors  la  littérature  dont  elle  est  imbue  ; 
mais  elle  n'a  dans  le  cœur  et  dans  le  sang[  que  son  Moi.  On 
comprend  que,  faite  par  elle,  la  Révolution  française  n'ait 
iait  pour  l'ouvrier,  philosophie,  philanthropie  et  phraséologie 
ôtées,  rien,  ou  si  peu  que  rien,  de  direct  et  de  positif. 

Est-ce  à  dire  toutefois  que,  pour  lui,  elle  n'ait  absolument 
rien  fait  à  échéance  plus  ou  moins  reculée  et  de  façon  plus  ou 
moins  détournée?  Ce  serait  se  moquer  que  de  le  prétendre; 
tout  au  contraire,  elle  a  beaucoup  fait,  indirectement,  de 
deux  manières  :  elle  a  fait  les  deux  plus  grandes  choses  qui 
pussent  être  faites,  si,  en  vérité,  la  double  secousse,  le  double 
ébranlement  d'où  devaient  sortir  et  la  transformation  psycho- 
logique de  l'Individu,  d'une  part,  et,  d'autre  part,  la  trans- 
formation juridique  de  l'État,  c'est  elle  qui  les  a  imprimes  à 
une  société  avant  elle  stagnante.  Avant  elle,  l'Individu  traî- 
nait en  quelque  sorte  entre  deux  éternités,  la  première  au- 
dessus  de  lui,  la  seconde  autour  de  lui,  une  existence  résignée 
et  pleine  du  sentiment  de  l'immuable  :  il  en  était  ainsi,  parce 
qu'il  en  avait  été  toujours  ainsi,  et,  parce  qu'il  en  était  ainsi, 
il  en  serait  toujours  ainsi.  C'était  plus  qu'un  ordre,  c'était 
l'Ordre,  auquel  il  ne  pouvait  être  dérogé.  Et  de  cet  ordre 
immuable  l'État  était  l'immuable  conservateur;  un  État, 
d'aiUeurs,  où  l'on  ne  voyait  jamais  agir  une  force  qui  ne  fût 
pas  la  suprême  autorité,  et  où  l'autorité  suprême,  éternelle 
comme  le  reste,  était  il  ne  se  peut  plus  personnelle,  transmise 
et  perpétuée  de  prince  à  prince  en  la  seule  personne  du 
Prince,  personne  unique  de  TÉtat.  Mais  voici  que  soudain  la 
Révolution  venait  dire  que  ce  que  l'on  avait  cru  être  tout  en 
Un  était  par  fractions  égales  en  Tous;  et  voici  qu'elle  révé- 
lait dans  l'État  une  autre  force,  un  autre  droit,  une 
autre  souveraineté  :  la  force,  le  droit  et  la  souveraineté  du 
Nombre. 


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5S  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Il  était  certes  impossible,  dès  cet  instant,  que  la  démonstra- 
tion ne  tt  sortit  »  pas,  ie  temps  accompli,  a  son  plein  effet  »  , 
mais,  ce  plein  effet  pourtant,  elle  n'allait  le  sortir  qu'à  la 
longue.  En  attendant,  et  pendant  un  demi-siècIe  encore, 
malgré  le  transfert  de  la  souveraineté,  la  déclaration  des 
droits,  et  l'éruption  de  la  force,  malgré  la  doctrine  et  la 
théorie,  malgré  les  Immortels  principes,  et  la  Liberté  et 
TÉgalité,  en  fait  TÉtat  ne  cessait  pas  de  pencher  du  côté  du 
patron  plutôt  que  du  côté  de  l'ouvrier  ;  seulement,  tant  que 
durèrent  la  Révolution  elle-même,  puis  l'Empire,  on  n'y  prit 
presque  pas  garde,  car,  pour  la  France,  le  Travail  était 
ailleurs,  et  ce  qui  eût  formé  la  classe  ouvrière  était  en  grande 
partie  absorbé  par  l'armée.  Mais,  l'Empire  tombé,  la  paix 
revenue,  de  ce  même  côté,  du  côté  du  patron,  l'État  allait 
pencher  plus  fortement  que  jamais,  quand  le  système  censi- 
taire aurait  remis  à  la  bourgeoisie,  sous  une  royauté  constitu- 
tionnelle, la  réalité  du  pouvoir,  maintenant  placée  dans  l'ar- 
gent. 

De  1815  à  1848,  le  régime  censitaire  ou,  mieux,  les  deux 
régimes  censitaires,  la  Restauration  de  la  branche  ainée  et  la 
monarchie  de  Juillet,  furent  proprement  le  règne  de  la  bour- 
geoisie. C'est  le  temps  où  la  grande  industrie  se  développe; 
Taristocratie  se  relève,  la  bourgeoisie  s'épanouit;  et,  sans 
doute,  de  par  les  mœurs  aussi  bien  que  par  les  institutions,  le 
débat  est  entre  elles,  entre  la  bourgeoisie  et  la  noblesse,  — 
Sacs  et  Parchemins^  —  quand  il  n'est  pas  entre  les  diverses 
sortes  et  les  diverses  catégories  de  bourgeoisie  :  professions 
libérales  et  métiers  productifs,  grande,  moyenne  et  petite 
bourgeoisie,  le  degré  n'étant  au  surplus  marqué  que  par  tant 
ou  tant  ou  tant  de  mille  livres  de  rente.  De  toute  façon,  la  bour- 
geoisie emplit  TÉtat.  Le  comte  Popinot  et  le  baron  Poirier 
sont  ministres  et  pairs  de  France  :  le  projet,  autrefois  caressé 
par  Turgot,  de  conférer  la  noblesse  pour  services  commer- 


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LE   TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  53 

ciaux  OU  industriels  éminents,  est  sing^ulièrement  dépassé.  Si 
pauvreté  n'est  pas  vice,  richesse  est  vertu  d'État.  La  formule, 
qui,  du  reste,  ne  mérite  pas  les  hauts  cris  qu'elle  a  feit  jeter, 
puisqu'elle  ne  résume  pas  une  morale,  mais  une  politique, 
est  :  a  Enrichissez-vous.  »  Or,  la  richesse  étant  le  produit  de 
deux  facteurs,  le  capital  et  le  travail,  TÉtat  la  comble  des 
faveurs  publiques  en  celui  de  ces  deux  facteurs  où  elle  est  le 
plus  visible,  le  capital  :  dans  le  travail,  elle  se  voit  moins, 
s'aperçoit  à  peine;  il  n'est  pas  inscrit  au  Grand  Livre  et  ne 
paye  pas  200  francs  de  contributions  directes;  par  consé- 
quent, on  le  néglige  un  peu. 

Et  l'on  s'en  fait  d'autant  moins  de  scrupule  que  lui-même, 
en  apparence,  se  soumet  et  ne  proteste  point.  Il  y  a  bien 
par-ci  par-là  quelques  grèves,  mais  n'y  en  a-t-il  pas  toujours 
eu?  quelques  barricades,  mais  n'est-ce  pas  le  sort  commun  à 
tous  les  régimes?  quelques  attentats  même,  mais  n'est-ce  pas 
le  crime  isolé  d'une  poignée  de  conspirateurs?  Ce  qu'on  voit 
du  Peuple  est  satisfait;  donc  le  Peuple  doit  être  satisfait;  et 
l'on  oublie  que  dans  le  Peuple,  comme  dans  la  mer,  il  y  a  en 
tout  temps  ce  qu'on  ne  voit  pas  ;  que,  sous  la  surface  la  plus 
calme,  peuvent  s'enfler  les  grandes  lames  de  fond.  Il  y  a  bien 
aussi  quelques  utopistes,  quelques  fous,  qui  vont  prêchant  un 
évangile  étrange  et  pour  qui  le  Capital  n'est  pas  cette  divinité 
que  1830  adore;  mais  combien  sont-ils,  qui  sont-ils?  Des 
nobles  ou  des  bourgeois  dévoyés,  postérité  lointaine  de 
Babeuf  :  un  Saint-Simon,  des  Enfantin,  des  Fourier,  des 
Cabet,  des  Barbés,  des  Louis  Blanc,  des  Considérant,  des 
Blanqui,  et  qui  les  écoute?  qui  les  prend  au  sérieux?  Per- 
sonne, ou  seulement  quelques  hallucinés  comme  eux-mêmes! 
Tout  cela  se  passe,  si  tant  est  qu'il  se  passe  quoi  que  ce  soit, 
dans  le  royaume,  faut-il  dire  de  l'idée  ou  de  la  chimère?  mais 
non  pas  dans  le  royaume  de  France,  sûrement,  sous  le  règne 
du  roi  Louis-Philippe.  Tout  à  coup  la  tempête  accourt,  la 


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54  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

foule  se  rue  sur  les  pas  des  prophètes  solitaires.  La  révolution 
était  faite  avant  qu'on  se  fût  persuadé  qu'elle  se  pouvait  faire  ; 
et  c'était,  par  son  prétexte,  la  plus  absurde,  mais,  par  son 
caractère,  la  plus  inévitable,  et,  par  sa  portée,  la  plus  consi- 
dérable des  révolutions. 

Il  était  absurde,  en  effet,  que  le  Peuple  s'émût  pour  l'ad- 
jonction aux  listes  électorales  de  quinze  ou  seize  mille  o  capa- 
cités »  ;  aussi  n'est-ce  pas  ce  dont  il  s'émut  :  l'écume  n'expli- 
que pas  la  tempête,  mais  la  lame  de  fond  l'explique.  Ce  que  la 
Révolution  de  1848  avait  d'inévitable  et  de  considérable, 
Proudhon  l'a  bien  compris  et  il  l'a  vig^oureusement  rendu,  en 
une  de  ces  oppositions  violentes  qui  lui  sont  coutumières  : 
a  Tout  gouvernement,  écrit-il,  s'établit  en  contradiction  de 
celui  qui  l'a  précédé  ;  c'est  là  sa  raison  d'évoluer,  son  titre  à 
Texistence.  D'après  cette  loi  d'évolution,  le  gouvernement  de 
Louis-Philippe,  renversé  inopinément,  appelait  son  contraire. 
Le  24  février,  avait  eu  lieu  la  déchéance  du  Capital;  le  25,  fut 
inauguré  le  gouvernement  du  Travail.  Le  décret  du  gouver- 
nement provisoire  qui  garantit  le  droit  au  travail  fut  l'acte  de 
naissance  de  la  République  de  février  (1).  w 

A  peine  née,  la  seconde  République  se  mit  à  agir  énergi- 
quement  et  précipitamment;  et  tout  de  suite,  poussant  et 
bousculant  l'État,  elle  le  jeta  du  côté  du  Travail.  Dès  le 
24  février,  on  nomme  le  gouvernement  provisoire  :  la  foule 
exige  que  l'on  y  fasse  entrer  un  ouvrier,  Albert  (2);  le  25,  sur 
les  instances  d'une  députation  ouvrière,  le  droit  au  travail  est 


(1)  P.-J.  PnouDQOit,  les  Confessions  d*un  révolutionnaire ^  pour  servir  à  l'his- 
toire de  la  Révolution  de  Février,  3*  édit.,  p.  67. 

(2)  «  Quel  fait  d'une  portée  profomle,  observe  là-dessus  Louis  Blanc  avec  la 
grandiloquence  ordinaire  de  son  langage,  que  cet  avènement  d'un  ouvrier  au  pou- 
voir, que  cette  inauguration  d'une  ère  toute  nouvelle,  que  cette  reconnaissance 
officielle  des  droits  du  travail,  que  ce  défi,  glorieusement  scandaleui,  jeté  au 
vieux  monde  !  •  —  Bévélations  historiques ^  en  réponse  au  livre  de  lord  NoR- 
MAKBY  intitulé  :  À  Year  of  Révolution  in  Paris ^  Bruxelles,  1859,  Meline,  Gans 
et  G-,  t.  !•',  p.  76. 


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LE   TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET    L*ÉTAT  55 

reconnu  et  a  le  million  qui  va  échoir  de  la  liste  civile  »  rendu 
«aux  ouvriers  auxquels  il  appartient  ».   Le  28,  une  autre 
députation  vient  demander  la  création  d'un  ministère  du  Tra- 
vail; elle  échoue,  mais  n'échoue  qu'à  demi,  car,àdéfaut  d'un 
ministère,  on  lui  accorde  une  Commission  de  gouvernement 
pour  les  travailleurs.  Cette  commission  s'installe  au  Luxem- 
bourg, et  avec  elle  s'y  installe,  —  c'est  son  président  en  per- 
sonne, Louis   Blanc,  qui  l'avoue  ou   qui   s'en  vante,  —  le 
socialisme   théorique   et  pratique.    Elle    donne  d'abord   au 
peuple  des  mots,  une  proclamation,  puis  des  projets  de  loi  qui 
ont  pour  objet  d'émanciper  le  travail  par  une  intervention  de 
lÉtat,  d'assurer  la  «  solidarité  »  entre  tous  les  ateliers  d'une 
même  industrie,  et  entre  toutes  les  industries;  elle  lui  donne 
quelque    chose   de  plus,  et,  dans  sa  première  séance,    elle 
décrète  l'organisation  immédiate  de  la  représentation  de  la 
classe  ouvrière;  elle  convoque  le  Parlement  du  Travail.  Alors 
projets  et  décrets  se  succèdent  et  s'entassent  :  pour  la  réduc- 
tion des  heures  de  travail  et  l'abolition  du  marchandage,  pour 
la  fondation  de  cités  ouvrières,  pour  l'institution  de  bureaux 
officiels  rapprochant  l'offre  et  la  demande  de  travail,  pour  la 
résiliation  des  marchés  affermant  le  travail  des  prisons,  contre 
l'expulsion  des  ouvriers  étrangers.  A  l'appel  de  la  Commission 
de  gouvernement,  les  associations  coopératives  de  production 
sortent  de  terre  :  tailleurs,  selliers,  fileurs,  passementiers,  et 
elles  essayent  de  se  fédérer  en  union.  La  plupart  disparais- 
sent d'ailleurs,  et  leur  faillite  particulière  va  se  perdre  dans 
la  faillite  générale  des  Ateliers  nationaux,  qui  est  la  faillite 
même  de  1848. 

En  cette  lamentable  débâcle,  on  dirait  que  tout  est  englouti, 
et  il  est  vrai  qu'il  ne  reste  presque  rien  des  mesures  spéciales 
que  1848  avait  prises,  de  ce  qu'il  avait  voulu,  du  jour  au  len- 
demain, faire  pour  les  ouvriers  ;  mais  néanmoins  tout  reste, 
puisqu'il  reste  le  suffrage  universel.  11  reste  la  contradiction. 


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56  LOHGANISATÏON    DU   TRAVAIL 

à  laquelle  il  n'y  a  qu'une  conciliation  possible,  que  «  le  peuple 
soit  à  la  fois  misérable  et  souverain  »  ;  et  cette  contradiction 
implique  tout  ensemble  et  le  g^erme  d'une  révolution  sociale 
et  le  moyen  d'une  révolution  légale.  Le  jour  de  mars  1848  où 
Ledru-Rollin  fait  promulguer  le  suffrage  universel  renferme 
en  soi  toute  l'histoire  politique  et  sociale  qui  doit  suivre,  tout 
le  second  Empire  et  toute  la  troisième  République.  Ce  jour-là, 
se  rejoignent  et  se  soudent  les  deux  révolutions  :  la  révolu- 
tion politique  et  la  révolution  économique,  pour  se  combiner 
et  se  dérouler  en  une  révolution  sociale;  ce  jour-là,  s'achève 
la  transformation  juridique  de  TÉtat,  après  la  transformation 
psychologique  de  l'ouvrier  ;  et,  comme  l'ouvrier  est  le  Nombre, 
comme  le  Nombre  désormais  est  l'État,  ou  encore,  comme  le 
Travail  et  l'État  sont  liés  l'un  à  l'autre  et  agissent  l'un  sur 
l'autre  par  le  Nombre,  ce  jour-là,  commence,  et  ne  s'inter- 
rompra plus,  la  transformation  légale  de  la  société. 


III 


La  transformation  psychologique  de  l'ouvrier  est  complète 
sous  divers  rapports,  et  elle  tient  à  diverses  causes;  du  milieu 
du  dix-huitième  à  la  fin  du  dix-neuvième  siècle,  non  seule- 
ment il  a  changé;  il  est  changé  :  changé  dans  sa  mentalité, 
dans  sa  moralité,  et  comment  dire?  dans  sa  sociabilité.  Changé 
premièrement  par  la  transformation  matérielle  de  la  fabrique 
en  usine,  qui  refait  à  nouveau  la  répartition  géographique  du 
Travail,  en  amène  la  concentration,  agrège  et  consolide  ainsi 
les  ouvriers  en  une  classe  ouvrière,  en  un  corps  vertébré, 
avec  des  centres  nerveux,  un  système  nerveux  central,  avec 
une  conscience  collective,  avec  une  àme  de  classe.  Changé 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  57 

ensuite  par  la  transformation  de  l'outillage,  par  la  machine, 
dont  on  a  beaucoup  trop  médit,  et  qui,  loin  d'asservir  Tou- 
vrier  à  une  tâche  abrutissante,  aurait  bien  plutôt  contribué, 
du  moins  en  général,  à  ouvrir,  à  assouplir  et  à  élargir  son 
intelligence.  Changé  encore  par  la  transformation  de  Tou- 
tillage  social,  par  la  facilité,  prodigieusement  accrue,  des 
communications  de  toute  sorte,  qui  a  établi  d'une  extrémité  à 
l'autre  de  ce  grand  corps  de  la  classe  ouvrière  comme  une 
circulation  incessante.  Changé  enfin,  tout  jeune  et  avant  le 
travail  même,  par  l'école  primaire  ;  par  l'enseignement  pro- 
fessionnel, qui,  à  mesure  que  l'industrie  devenait  de  plus  en 
plus  mécanique,  a  dû  devenir  de  plus  en  plus  technique,  et 
qui  peu  à  peu  a  remplacé  ou,  sinon  remplacé,  réduit  l'ap- 
prentissage purement  manuel  ;  par  le  service  militaire  obli- 
gatoire; par  les  cours  du  soir,  les  conférences,  les  réunions, 
par  toute  la  propagande,  écrite  et  parlée;  —  changé,  —  que 
ce  soit  un  bien  ou  un  mal,  —  par  le  livre  à  bon  marché,  la 
brochure  distribuée  et  le  journal  à  un  sou. 

Cela  dans  sa  mentalité.  Mais,  deuxièmement,  changé  dans 
sa  moralité,  par  le  changement  total  des  circonstances  et  des 
conditions  de  la  vie  :  par  un  effet  de  la  concentration  elle- 
même  du  Travail  et  de  l'agglomération  des  travailleurs  en  des 
villes  populeuses;  par  la  diffusion  du  bien-être  et  des  goûts  de 
bien-être  ;  parle  développement  un  peu  artificiel  des  besoins, 
l'abondance  et  le  bon  marché  des  satisfactions  ;  par  le  fléchis- 
sement de  toutes  les  barrières  et  le  relâchement  de  toutes  les 
contraintes;  par  la  diminution  de  tout  respect,  la  perte  de 
toute  influence,  et  la  mort  de  toute  tradition.  Troisièmement, 
l'ouvrier  est  changé  dans  sa  sociabilité,  par  l'effet  toujours  de 
sa  concentration  en  groupements  nombreux,  serrés  et  exclu- 
sifs, et  par  la  constitution  de  ces  groupements  à  l'état  de 
classe  ouvrière;  changé,  parce  que,  dans  la  coutume  ancienne 
du  Travail,  il  vivait  avec  le  patron,  dont  il  était  plus  près  cer- 


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58  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

tainement  que  des  ouvriers  d'une  autre  corporation,  et 
souvent  même  que  des  compag^nons  du  même  métier  placés 
chez  un  autre  maître,  à  combien  plus  forte  raison  des  ouvriers 
d'une  autre  profession,  dans  un  autre  lieu.  Au  contraire, 
d'après  le  statut  moderne,  par  le  syndicat,  —  malgré  la  ten- 
tative timide  et  médiocrement  suivie  de  syndicats  mixtes 
rapprochant  les  ouvriers  et  les  patrons,  —  l'ouvrier  ne  vit 
guère  qu'avec  l'ouvrier,  de  la  même  profession  d'abord  et  de 
la  même  usine  ou  de  la  même  mine,  sans  doute  ;  mais,  en 
outre,  par  les  unions  de  syndicats,  il  peut  prendre  le  contact 
de  tous  les  ouvriers  de  sa  profession,  et  de  l'ouvrier  de  toutes 
les  professions,  dans  le  pays  tout  entier  :  lequel  contact  une 
fois  établi,  l'ouvrier  se  considérant  partout  comme  solidaire 
de  l'ouvrier  et  nulle  part  comme  solidaire  du  patron,  on  peut 
bien  dire  que  sa  sociabilité  est  changée.  —  Et,  par  ces  trois 
variations  de  sa  mentalité,  de  sa  moralité  et  de  sa  sociabilité, 
on  peut  donc  dire  que  s'est  accomplie  la  transformation  psy- 
chologique de  l'ouvrier. 

Pour  la  transformation  juridique  de  l'État,  on  a  vu  com- 
ment elle  s'est  produite.  Premièrement,  ce  fut  la  politique 
commerciale  et  industrielle  qui  changea.  Auparavant,  l'État 
tenait  en  une  tutelle  jalouse  l'industrie  et  le  commerce,  en  per- 
mettait ou  en  défendait  l'exercice,  qu'il  réglementait  jusqu'aux 
plus  petites  choses,  les  déconsidérait  plus  qu'il  ne  les  favori- 
sait, gardait  sur  eux  une  sorte  de  domaine  éminent,  tantôt  les 
subventionnait  et  tantôt  les  rançonnait,  ou  subitement  les 
abandonnait,  mais  jamais  ne  les  laissait  à  eux-mêmes,  éman- 
cipés, intéressés  et  responsables.  Maintenant,  au  contraire,  il 
leur  rendait  les  rênes,  il  secouait  l'assoupissement  où  les 
avaient  plongés  l'habitude  de  se  sentir  surveillés,  garantis, 
attachés  de  très  court,  circonscrits  de  très  près  dans  le  profit 
comme  dans  la  perte,  et  l'indifférence,  qui  en  était  la  suite, 
au  succès  ou  à  l'échec;  il  les  revivifiait  par  la  liberté,  les  toni- 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE   ET   L*ÉTAT  59 

fiait  par  la  concurrence,  les  aiguillonnait  par  la  crainte  de 
réchec  et  les  éperonnait  par  Tespoir  du  succès,  que  seul  il 
promettait  de  récompenser. 

Deuxièmement,  lorsqu'il  eut  changé  de  politique  envers 
rindustrie,  TÉtat  ne  tarda  point  à  en  changer  envers  le  tra- 
vail. Auparavant,  il  traitait  le  droit  de  travailler  comme  un 
droit  régalien,   qu'il  dispensait  ou  refusait  à  son  caprice  et 
sous  ses  conditions;  qui  dépendait,  ainsi  que  tant  d'autres, 
ainsi  que  tous  les  autres,  du  bon  plaisir  du  prince;  qui  n'ap- 
partenait qu'à  ceux  à  qui  sa  grâce  le  concédait,  pour  Fobjet 
auquel  il  les  destinait,  dans  le  lieu  et  le  coin  de  ce  lieu  qu'il 
leur  désignait;  mais  que  ceux  à  qui  il  ne  l'accordait  pas  expli- 
citement et  presque  nominativement,  ou  qui  y   ajoutaient 
quelque  objet  accessoire,  ou  qui  le  transportaient  d'un  lieu 
au  voisin,  que  ceux-là  alors  usurpaient.  Maintenant,  au  con- 
traire, il  rejetait  loin  de  lui    «  une  pareille  maxime  »  ,  cette 
maxime  à  l'appui  de  laquelle  venaient  uniquement  des  raisons 
d'abusive  et  funeste  fiscalité,  «  que  le  droit  de  travailler  était 
un  droit  royal,  que  le  prince  pouvait  vendre,  et  que  les  sujets 
devaient  acheter  (1)  » .  Illusion,  que  ce  prétendu  droit  royal! 
Le  droit  de  travailler  n'est  pas  un  droit  royal,  c'est  un  «  droit 
naturel  (2)  w  ;  et  s'il  est  de  droit  divin,  ce  n'est  pas  du  droit 
divin  du  prince,  mais  du  droit  divin  de  tous  les  hommes  : 
tt  Dieu,  en  donnant  à  l'homme  des  besoins,  en  lui  rendant 
nécessaire  la  ressource  du  travail,  a  fait  du  droit  de  travailler 
la  propriété  de  tout  homme,  et  cette  propriété  est  la  première, 
la  plus  sacrée  et  la  plus  imprescriptible  de  toutes.  »  N'est-ce 
pas,  —  sous  la  Monarchie,  en  1776,  — et  n'est-ce  pas  dans  ses 
termes  propres,  la  Déclaration  des  droits?  N'en  est-ce  pas, 

(1)  Édit  du  Boi  portant  suppression  des  jurandes f  donné  à  Versailles  au  mois 
de  février  1776,  registre  le  12  mars  en  lit  de  justice. 

(2)  •  Nous  avons  vu  avec  peine  les  atteintes  multipliées  qu*ont  données  à  ce 
droit  naturel  et  commun  des  institutions  anciennes,  à  la  vérité,  etc.  »  Préambule 
de  redit  de  1776. 


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60  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

quinze  ans  en  avance,  Tarticle  1*'?  Quelque  chose  est  donc 
changée  dans  TÉtal,  et  non  pas  seulement  dans  la  politique, 
dans  la  conduite,  mais  dans  la  logique,  dans  la  conception  de 
TÉtat.  Viennent  les  temps  qui  le  changeront  dans  son  essence 
et  sa  substance,  dans  sa  nature  et  sa  structure;  et,  troisième- 
ment, ce  qui,  au  début,  n'était  qu'un  changement  politique 
sera  la  transformation  juridique,  pleine  et  parfaite,  de  TÉtat; 
tout  dans  TÉtat,  et  TÉtat  lui-même,  en  sera  changé. 

Quant  à  la  transformation  légale  de  la  société,  elle  découle 
comme  fatalement  de  la  transformation  psychologique  de 
l'ouvrier  et  de  la  transformation  juridique  de  l'État  combinées 
et  coopérantes;  elle  est  comme  la  résultante  de  ces  deux 
forces;  elle  commence  aussitôt  que  l'État  jusqu'alors 
immuable  se  met  en  mouvement,  et  elle  s'accélère  aussitôt 
que  l'État  en  mouvement  a  pour  moteur  le  Nombre.  L'intro- 
duction du  Nombre  dans  la  mécanique  de  l'État  est  compa- 
rable, n  faut  bien  s'en  convaincre,  à  l'introduction  de  la 
vapeur  dans  la  mécanique  du  Travail  ;  si  la  vapeur  est  en 
somme  l'eau  passée,  par  l'ébullition,  de  l'état  statique  à  l'état 
dynamique,  le  Nombre,  c'est  le  peuple  passé  aussi,  par  la 
révolution,  du  premier  de  ces  états  au  second.  Le  Nombre 
n'est  pas  plus  le  peuple  tout  simplement  que  la  vapeur  n'est 
l'eau  tout  simplement.  Lui  aussi  a  subi  une  transformation  ; 
et  d'abord  du  chef  même  de  la  transformation  psychologique 
de  l'ouvrier,  puisque,  la  classe  ouvrière  étant  très  nombreuse 
en  toute  nation,  lorqu'elle  change,  il  est  impossible  qu'une 
grande  partie  au  moins  du  peuple  n'en  soit  pas  changée.  Mais, 
de  la  France,  on  doit  dire  plus,  et  ce  n'est  point  seulement 
l'ouvrier,  ni  une  grande  partie  seulement  du  peuple  qui  a 
changé,  c'est  le  peuple  en  son  ensemble,  car,  par  la  double 
révolution,  le  milieu  politique  et  économique,  le  milieu  natio- 
nal et  social  est  changé  :  il  y  a,  pour  ainsi  parler,  un  milieu 
pré^révolutionnaire  eixxn  milieu  post-révolutionnaire.  Dans  toutes 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  61 

les  têtes  Tesprit  souffle  différemment  :  ce  ne  sont  pas  seule- 
ment les  ouvriers  qui  envisagent  autrement  les  questions 
ouvrières;  c'est  tout  le  monde,  et  comme  tout  le  monde  fait 
le  Ilombre,  et  comme  le  Nombre  fait  tout,  le  Nombre  se 
trouve  porté  d'instinct  à  résoudre,  ou  à  tâcher  de  résoudre 
autrement  ces  questions  par  chacune  desquelles  le  nouveau 
régime  du  Travail  pose  au  nouveau  régime  de  TÉtat  le  redou- 
table problème  d'une  société  nouvelle. 

Peut-être,  pourtant,  ceux-là  mêmes  qui  ont  applaudi  à  la 
transformation  psychologique  de  l'ouvrier  et  aidé  à  la  trans- 
formation juridique  de  l'État  ne  voient-ils  pas  sans  quelque 
inquiétude  ou  quelque  regret  la  transformation  légale  de  la 
société  qui  s'apprête  et  s'approche;  mais  il  n'est  plus  en  leur 
pouvoir,  il  n'est  au  pouvoir  de  personne,  ni  de  l'éviter,  ni  de 
l'écarter.  C'est  le  danger  des  grands  mots  et  des  beaux  dis- 
cours qu'ils  contiennent  toujours  plus  qu'on  ne  pensait  y 
mettre,  et  que  tôt  ou  tard  une  main  brutale,  en  pressant 
l'outre,  veut  en  exprimer  tout  le  contenu.  Or,  ceci  contenait 
cela,  et  cela  sortira  de  ceci.  Déclaration  des  droits,  Immortels 
principes,  Souveraineté  nationale,  osselets  qu'on  a  donnés 
comme  joujoux  au  peuple,  et  que  l'enfent  terrible  brisera 
pour  en  tirer,  si  desséchés  qu'ils  soient  ou  si  vides  qu'on  les 
ait  crus,  une  a  substanti6que  moelle  !  »  Des  mots  et  des  dis- 
cours l'ont  déchaîné,  mais  d'autres  mots,  d'autres  discours 
ne  le  renchaineront  pas. 

a  Dans  la  matinée  du  25  février,  dit  Louis  Blanc  (1),  nous 
étions  occupés  de  l'organisation  des  mairies,  lorsqu'une 
rumeur  formidable  monta  vers  l'Hôtel  de  Ville.  Bientôt,  la 
porte  de  la  chambre  du  Conseil  s'ouvrit  avec  fracas,  et  un 
homme  entra  qui  apparaissait  à  la  manière  des  spectres.  Sa 
figure,  d'une  expression  farouche  alors,  mais  noble,  expres- 

(1)  Révélation  historitjueSy  t.  I*',  p.  135-136. 


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6î  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

sive  et  belle,  était  couverte  de  pâleur.  Il  avait  un  fusil  à  la 
main,  et  son  œil  bleu,  fixé  sur  nous,  étincelait.  Qui  l'envoyait? 
que  voulait-il  ?  Il  se  présenta  au  nom  du  peuple,  montra  d'un 
geste  impérieux  la  place  de  Grève,  et,  faisant  retentir  sur  le 
parquet  la  crosse  de  son  fusil,  demanda  la  reconnaissance  du 
droit  au  travail...  M.  de  Lamartine,  qui  est  fort  peu  versé  dans 
Tétude  de  l'économie  politique,  s'avança  vers  l'étranger  d'un 
air  caressant,  et  se  mit  à  l'envelopper  des  plis  et  replis  de  son 
abondante  éloquence.  Marche  —  c'était  le  nom  de  l'ouvrier 

—  fixa  pendant  quelque  temps  sur  l'orateur  un  regard  où 
perçait  une  impatience  intelligente;  puis,  accompagnant  sa 
voix  d'un  second  retentissement  de  son  mousquet  sur  le  sol, 
il  éclata  en  ces  termes  :  u  Assez  de  phrases  comme  ça!  »  Je 
me  hâtai  d'intervenir;  j'attirai  Marche  dans  l'embrasure 
d'une  croisée,  et  j'écrivis  devant  lui  le  décret...  » 

Cette  anecdote  est  plus  que  de  l'histoire  :  un  symbole. 
L'ouvrier  Marche  parlant  au  Gouvernement  provisoire,  c'est, 
dans  «  la  rumeur  formidable  »  et  par  «  le  geste  impérieux  » 
du  Nombre,  le  Travail  signifiant  sa  volonté,  et  dictant  sa  loi, 

—  la  loi,  —  à  l'État. 


Il 

LES    IDÉES 

Les  faits  nous  ont  déjà  montré  comment  la  révolution  éco- 
nomique est  venue  opérer  la  transformation  psychologique 
de  l'ouvrier,  et  la  révolution  politique  la  transformation  juri- 
dique de  l'État,  puis  comment  toutes  deux  réunies  coopèrent 
à  la  transformation  légale  de  la  société.  Nous  avons  vu  par 
eux  comment  le  Travail  transformé  a  tout  de  suite  transformé 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  63 

le  Nombre,  qui  à  son  tour  a  transformé  TÉtat,  et  comment 
depuis  lors  l'État,  sous  la  pression  du  Nombre,  s'est  mis  en 
marche  vers  un  nouveau  régime  du  Travail.  Mais,  à  cette 
double  révolution,  les  idées  n'ont  pas  moins  contribué,  elles 
en  ont,  pour  ainsi  dire,  été  les  agents  ou  les  instruments 
autant  que  les  faits  eux-mêmes;  elles  en  déterminent  aussi 
bien,  mieux  peut-être,  et  le  caractère  et  le  sens  et  la  portée. 
A  partir  de  1750,  d'une  part,  l'application  à  l'industrie  des 
forces  naturelles,  de  l'eau  et  de  la  vapeur,  change  de  fond  en 
comble  les  conditions  du  Travail  ;  d'autre  part,  le  principe  de 
la  souveraineté  nationale  et  son  expression  pratique,  sa  tra- 
duction positive,  le  suffrage  universel,  substituant  le  Nombre 
à  l'unité,  changent  de  fond  en  comble  les  conditions  de  l'État; 
mais,  en  même  temps  et  du  même  train,  sinon  un  peu  plus 
vite,  que  s'accomplissent  à  la  fois  ce  bouleversement  de  la 
matière  et  ce  renversement  du  pouvoir,  c'est  comme  un  ren- 
versement, comme  un  bouleversement  de  l'esprit. 

Riitre  1750  et  1848,  le  Travail  passe  de  la  fabrique  à 
l'usine,  et  l'État  glisse  du  roi  au  Nombre  en  trois  étapes  bien 
marquées  :  avant  1789;  de  1789  à  1848;  après  1848  :  dans 
les  faits,  la  coupure  est  nette  ;  mais  elle  ne  l'est  pas  moins 
dans  les  idées.  En  effet,  jusqu'en  1789,  et  pendant  toute  la 
Révolution  française,  il  ne  s'agit  que  de  démolir  l'ancien  État 
et  de  détruire  l'ancienne  société,  de  promener  sur  leurs  ruines 
le  niveau  et  l'équerre  :  tout  le  monde  libre,  on  le  dit,  mais 
tout  le  monde  égal  surtout,  et  surtout,  plus  de  noblesse,  voilà 
le  point,  voilà  le  fond  de  la  philosophie  politique.  De  1789  à 
1848,  rÉtat  ancien  étant  démoli  et  l'ancienne  société  détruite, 
pour  qu'ils  ne  renaissent  pas  et  ne  repoussent  pas,  on  pro- 
clame la  déchéance  du  système  féodal  ou  militaire  et  l'avène- 
ment du  système  industriel,  sans  distinguer  d'ailleurs,  dans 
le  premier  moment,  entre  l'entrepreneur,  le  patron,  ou  le 
capitaliste  même,    et  l'ouvrier   :   tous  ensemble   formant  la 


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64  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

classe  industrielle,  que  Ton  opposait  en  bloc  à  Tautre,  à 
celle  qu'on  ne  voulait  pas  voir  revivre,  la  classe,  la  caste 
féodale  :  on  prêche  la  richesse,  le  commerce,  on  chante  la 
Bourgeoisie  sous  le  nom  d'Industrie.  Mais  peu  à  peu  voici  que 
dans  rindustrie  l'ouvrier  et  sous  la  Bourgeoisie  le  Peuple  se 
lèvent,  qu'ils  se  détachent  du  reste,  qu'on  les  en  sépare, 
qu'on  les  lui  oppose  :  à  la  théorie  de  l'État  bourgeois  se 
substitue  la  théorie  de  l'État  populaire,  de  l'État  ouvrier; 
c'est-à-dire  de  l'État  fait  non  plus  poilr  un,  ni  pour  quel- 
ques-uns, non  plus  pour  tous,  mais  pour  le  Nombre;  non 
plus  pour  la  naissance,  ni  pour  la  propriété,  mais  pour  le 
Travail. 

Ici  encore  et  à  cette  fin  deux  courants  se  réunissent,  deux 
mouvements  convergent,  venus,  en  quelque  sorte,  l'un  du 
dedans,  l'autre  du  dehors.  Durant  les  deux  premières  périodes 
de  cette  révolution  séculaire,  ce  sont  des  nobles  et  des  bour- 
geois qui  s'en  instituent  les  propagateurs  :  des  nobles  qui,  en 
1789,  font  le  pont  à  la  bourgeoisie,  des  bourgeois  qui,  en 
1830,  font  le  pont  au  peuple  ;  et  là  aussi  il  y  a  comme  un  glis- 
sement. Ce  n'est  guère  qu'aux  environs  de  1848,  au  plus  tôt 
aux  environs  de  1840,  que  ces  doctrines,  ces  pensées  de  bour- 
geois réformateurs  et,  comme  on  commence  à  dire,  «  socia- 
listes »  ,  ayant  pénétré  la  masse  ouvrière,  les  germes  apportés 
de  l'extérieur  y  éclosent,  s'y  reproduisent,  et  que  des  idées 
nouvelles  sur  le  Travail  s'élaborent  à  l'intérieur  même  du 
monde  du  Travail.  Il  est  vrai  que  dès  cet  instant  la  puissance 
en  devient  irrésistible,  et  que,  brûlant  les  étapes,  tout  d'une 
traite,  en  huit  années,  —  de  1840  à  1848,  —  la  double  Révo- 
lution entre  dans  sa  troisième  période.  Le  grand  problème  est 
posé  en  ses  trois  termes  :  le  Travail,  le  Nombre,  l'État.  S'il  ne 
s'est  pas  ainsi  formulé  d'un  seul  coup,  on  peut  sans  doute  en 
suivre,  pour  chacun  de  ces  trois  termes,  les  énoncés  successife« 
et  attendre,  d'un  rapide  historique,  d'une  brève  chronologie 


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LE  TRAVAIL,   LE   NOMBRE  ET   L'ÉTAT  65 

des  idées,  en  concordance  avec  les  faits,  plus  que  la  satisfac- 
tion d'une  vaine  curiosité. 


I^aturellement,  cela  commence  par  des  généralités.  Tout 
est  à  défaire  et  tout  est  à  refaire.  L'homme  était  bon,  à  Tori- 
gine,  dans  les  bois  et  dans  les  cavernes  :  sa  civilisation  n'a  été 
que  sa  corruption.  Il  était  bon  et  il  était  heureux,  quand  il  n'y 
avait  ni  tien  ni  mien,  et  quaftd  rien  n'était  à  personne.  La 
terre  était  un  vaste  Eden  livré  aux  jouissances  communes;  à 
rhumanité  tout  entière  Tarbre  tendait  ses  fruits,  la  forêt 
offrait  son  gibier  et  les  rivières  leurs  poissons;  Therbe  pous- 
sait dans  les  prairies  pour  des  troupeaux  qui  venaient  d'eux- 
mêmes  s'y  ranger.  Nul  ne  s'inquiétait  de  travailler,  de  possé- 
der, d'opprimer.  Ce  qui  a  tout  perdu,  c'est  le  travail,  la 
propriété,  la  société,  etc.  —  Je  me  hâte  de  poser  cet  etc., 
car  on  pense  bien  qu'il  n'y  a  point  ombre  d'utilité  à  ressas- 
ser pour  la  millième  fois  ces  balivernes;  il  suffit,  là-dessus, 
d'un  renvoi  aux  poètes  antiques  !  Dans  le  fatras  des  déclama- 
tions politico-sentimentales  dont  a  retenti  le  dix-huitième 
siècle,  dans  ce  déballage  de  romantisme  social,  je  voudrais 
simplement  chercher  s'il  y  a  quelque  chose  d'un  peu  précis 
sur  la  question,  qui  naît  alors,  des  formes  modernes  du  Tra- 
vail et  de  l'État,  sur  la  manière  de  concevoir  leur  constitution, 
leurs  conditions,  leurs  relations;  et,  si  ce  quelque  chose  y  est, 
l'en  isoler  et  l'extraire.  Partis,  pour  les  faits,  de  1750,  la  coïn- 
cidence, la  concordance  est  telle  que  c'est  de  1750  encore 
qu'il  Caut  partir  pour  les  idées.  Justement  en  1748,  cent  ans 
avant  que  lés  journées  de  Février  vinssent  imposer  la  conclu- 
sion, Montesquieu  publiait  V Esprit  des  lois.  Or,  on  y  litj  entre 

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66  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

tant  de  considérations  qui  touchent  de  plus  ou  moins  près  à 
notre  sujet,  des  aphorismes  comme  ceux-ci,  que  l'on  ne  sau- 
rait négliger  de  relever,  car  la  trace  ne  va  plus  s'en  perdre, 
mais  se  creuser,  au  contraire,  jusqu'à  faire  sillon  :  «  Un 
homme  n'est  pas  pauvre  parce  qu'il  n'a  rien,  msiis  parce  qu'il 
ne  travaille  pas.  Dans  les  pays  de  commerce,  où  beaucoup  de 
gens  n'ont  que  leur  art,  l'État  est  souvent  obligé  de  pourvoir  aux 
besoins  des  vieillards^  des  malades  et  des  orphelins.  Un  État  bien 
policé  tire  cette  subsistance  du  fond  des  arts  mêmes;  il  donne 
aux  uns  les  travaux  dont  ils  sont  capables;  il  enseigne  les  autres 
à  travailler,  ce  qui  fait  déjà  un  travail...  Quelques  aumônes 
que  l'on  fait  à  un  homme  nu  dans  les  rues  ne  remplissent 
point  les  obligations  de  l'État,  qui  doit  à  tous  les  citoyens  une 
subsistance  assurée,  la  nourriture,  un  vêtement  convenable^  et  un 
genre  de  vie  qui  ne  soit  point  contraire  à  la  santé,  n 

Montesquieu  a  beau  s'apercevoir,  ce  chapitre  d'une  page  à 
peine  écrit,  que  c'est  là  s'engager  très  loin,  et,  s'en  aperce- 
vant, il  a  beau  se  couvrir  de  toutes  sortes  de  «  si  v  et  de 
a  mais  » ,  faire  apparaître,  derrière  nne  médiocrité  trop  fa- 
cile, les  spectres  de  la  paresse  et  de  la  misère  universelles  (1); 
il  a  beau  se  reprendre,  s'expliquer,  se  restreindre  (2)  ;  il  ne 
peut  plus  faire  que  ces  quelques  phrases  ne  contiennent  pas 
en  puissance  :  et  le  droit  de  travailler,  auquel  s'ajoute,  duquel 
découle  le  droit  de  choisir  librement  son  travail  (3)  ;  et  le 

(1)  (t  A  Rome,  les  hôpitaux  font  que  tout  le  monde  est  à  son  aise,  excepté 
ceux  qui  travaillent,  excepté  ceux  qui  ont  de  Tindustrie,  excepté  ceux  qui  cul- 
tivent les  arts,  excepté  ceux  qui  ont  des  terres,  excepté  ceux  qui  en  font  le  com- 
merce. » 

(2)  •  J'ai  dit  que  les  nations  riches  avaient  besoin  d'hôpitaux,  parce  que  la 
fortune  y  était  sujette  à  mille  accidents  ;  mais  on  sent  que  des  secours  passagers 
vaudraient  bien  mieux  que  des  établissements  perpétuels.  Le.mal  est  momentané  : 
il  faut  donc  des  secours  de  même  nature,  et  qui  soient  applicables  à  l'accident 
particulier.  »  Esprit  des  loU,  liv.  XXIII,  ch.  xxiv,  Des  Hôpitaux, 

(3)  Ibid.y  liv.  XX,  ch.  xxii  :  «  Les  lois  qui  ordonnent  que  chacun  reste  dans 
sn  profession,  et  la  fasse  passer  à  ses  enfants,  ne  sont  et  ne  peuvent  être  utiles 
que  dans  les  États  despotiques,  où  personne  ne  peut  ni  ne  doit  avoir  d'ému- 
lation. •» 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  67 

droit  à  Fassisiance  dans  Tinyalidité  et  dans  la  vieillesse  ;  et  ce 
que,  cent  ans  plus  tard,  on  devait  appeler  le  droit  au  travail, 
qui  n'est  pas  seulement  le  droit  de  travailler,  mais  le  droit 
d'exiger  du  travail;  et  ce  que,  plus  tard  aussi.  Ton  devait 
appeler  le  droit  à  la  subsistance,  qui  n'est  pas  seulement  le 
droit  de  vivre,  mais  le  droit  d'exiger  «  un  genre  de  vie  qui  ne 
soit  pas  contraire  à  la  santé  »»  ;  tous  ces  droits,  contre  qui,  — 
puisqu'un  droit  ne  peut  pas  ne  pas  être  à  la  charge  comme  au 
profit  de  quelqu'un?  —  contre  l'État  évidemment  :  a  l'État 
doit. ..  »  Ils  sont  en  puissance  dans  ces  dix  lignes,  ils  se  déve- 
lopperont au  fur  et  à  mesure  que  se  développera  l'industrie 
elle-même  et  que  s'accomplira  par  elle  la  transformation  ma- 
térielle du  monde,  cette  transformation  qui  ne  se  fera  pas 
sans  des  perturbations  profondes,  et  dont  Montesquieu  pres- 
sent et  redoute  certaines  conséquences  :  «  Ces  machines,  dit- 
il,  —  et  qu'étaient  les  machines  de  1748?  —  ces  machines, 
dont  l'objet  est  d'abréger  Fart,  ne  sont  pas  toujours  utiles.  Si 
un  ouvrage  est  à  un  prix  médiocre,  et  qui  convienne  égale- 
ment à  celui  qui  l'achète  et  à  l'ouvrier  qui  Ta  fait,  les 
machines  qui  en  simplifieraient  la  manufacture,  c'est-A-dire 
qui  diminueraient  le  nombre  des  ouvriers,  seraient  perni- 
cieuses (1).  » 

Tous  ces  droits  en  puissance  se  développeront,  quand, 
dans  la  société,  les  préjugés  céderont,  les  cloisons  se  fendront 
ou  s'abaisseront,  les  rangs  se  rapprocheront,  les  classes  s'ou- 
vriront et  se  compénétreront;  phénomène  que  Montesquieu 
fait  mieux  que  de  pressentir,  qu'il  constate  déjà,  et  dont  les 
bons  effets  ne  lui  échappent  pas  (2). 

(1)  Esprit  des  lois^  liv.  XXIII,  ch.  ivii,  Du  nombre  des  habitants  par  rapport 
aux  arts. 

(2)  m  Des  gens,  frappés  de  ce  qui  se  pratique  dans  quelques  États,  pensent 
qu'il  faudrait  qu'en  France  il  y  eût  des  lois  qui  enfjageassent  les  nobles  à  faire  le 
commerce.  La  pratique  de  ce  pays  est  très  sage  :  les  négociants  n'y  sont  pas 
nobles;  mais  ils  peuvent  le  devenir.   Ils  ont  l'espérance  d'obtenir  la  noblesse, 


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68  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Enfin,  ils  s'élèveront  de  la  puissance  à  l'acte,  ces  droits 
posés  par  Montesquieu,  ou  du  moins  ils  tendront  à  s'y  élever, 
lorsque,  d'un  côté,  s'affirmera  le  désir,  le  besoin  d'éga- 
lité, et  que,  de  l'autre,  l'inégalité  réelle  s'accusera  ou  sera 
plus  vivement,  plus  douloureusement  ressentie;  lorsque  la 
grande  industrie  concentrera  de  grandes  foules  dans  les 
grandes  villes,  et  y  juxtaposera  de  grandes  fortunes  et  de 
grands  dénuements,  faisant  ainsi  ressortir  de  grandes  diffe-> 
rences  qui,  pour  ceux  qui  en  souffrent,  ressembleront  aisé- 
ment à  de  grandes  injustices.  En  haut,  c'est  m  le  luxe  v ,  qui 
est  «  en  raison  composée  des  richesses  de  l'État,  de  l'iné- 
galité des  fortunes  des  particuliers,  et  du  nombre  d'hommes 
qu'on  assemble  dans  certains  lieux.  »  Mais  le  luxe  est  sur- 
tout en  proportion  avec  l'inégalité  des  fortunes  :  «  Si  dans 
un  État  les  richesses  sont  également  partagées,  il  n'y  aura 
point  de  luxe  :  car  il  n'est  fondé  que  sur  les  commodités  quon 
se  donne  par  le  travail  des  autres  (1).  »  Plus  donc  il  y  aura 
de  luxe,  plus  il  y  aura  d'inégalité  dans  l'État,  et  plus  l'iné- 
galité tournera  à  l'injustice,  car  plus  le  luxe  des  uns  sera 
fait  de  l'abus  du  travail  des  autres.  Et  c'est,  en  termes 
réservés,  la  thèse  de  «  l'exploitation  de  l'homme  par 
rhomme.  » 

Avoir  fourni  ceci  :  et  le  principe  du  droit  de  travailler,  et 
celui  du  droit  au  travail,  et  celui  du  droit  à  l'assistance,  aux 
novateurs  en  quête  de  maximes,  n'est  certes  pas  n'avoir  rien 
donné,  ou  n'avoir  donné  que  peu,  n'avoir  apporté  qu'une 
petite  contribution  au  mouvement  des  idées  dans  le  domaine 
social;  et  en  vérité,  si  désormais  elles  y  sont  en  mouvement, 
et  prennent  cette  direction,  là   peut-être,  chez  Montesquieu, 


•ans  en  avoir  l'inconvénient  actueL  lU  n'ont  pas  de  moyen  plus  sûr  de  sortir  de 
leur  profession  que  de  la  bien  faire,  on  de  la  faire  avec  honneur...  ■  Esprit 
des  lois,  liv.  XX,  ch.  iiili. 

(i)  Esprit  des  lois  y  liv.  VII,  ch.  i*,  Du  luxe. 


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LE  TKAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  60 

est  leprtmum  movens,  et  de  lui  vient  la  chiquenaude  initiale. 

Mais,  Tannée  même  où  il  mourait,  et  avant  que  fût  épuisé 
le  prodigieux  succès  de  V Esprit  des  Lois,  paraissait,  sans  nom 
d^auteur,  un  livre  dont  le  titre  complet,  —  long  et  explicatif 
suivant  la  mode  du  jour,  —  était  :  le  Code  de  la  Nature  ou  le 
véritable  Esprit  de  ses  lois  de  tout  temps  négligé  ou  méconnu  (1) , 
que  Tardent  et  violent  éclat  du  style  fit  attribuer  à  Diderot, 
et  qui  était  d'un  personnage  de  qui,  maintenant  encore,  on 
ne  sait  guère  que  son  nom  :  Morelly,  avec  le  lieu  et  vague- 
ment la  date  de  sa  naissance  :  Vitry-le-François,  vers  la  fin  du 
règne  de  Louis  XIV  (2).  Quelle  loi  édictait-il,  ce  Code  de  la 
Nature,  et  quel  principe  Tinspirait?  Du  fond  de  la  solitude  où 
Tobscur  Morelly  Tallait  chercher,  la  bonne  Nature  disait  ce 
qu'elle  eût  dû,  depuis  les  premiers  âges,  être  lasse  de  répéter, 
à  savoir  que,  laissée  à  elle-même,  elle  serait  parfaite,  et  que, 
laissé  à  lui-même,  Thomme  aussi  serait  parfait  dans  la  nature 
parfaite;  que  les  législateurs  et  autres  fabricateurs  et  exploi- 
teurs des  sociétés  avaient  fait  tout  le  mal;  que  la  cupidité, 
en  effet,  était  le  vice  des  vices;  mais  que  nul  ne  fût  devenu 
avare,  si  nul  n'eût  pu  devenir  propriétaire.  De  l'univers 
qu'elle  empoisonne,  on  chasserait  donc  «  la  détestable  pro- 
priété »  ,  et  Ton  prendrait  à  l'avenir  ses  sûretés  contre  elle; 
•  fou  furieux,  ennemi  de  l'humanité,  »  et  bon  à  enfermer 
pour  toute  sa  vie  en  un  caveau  «  bâti  dans  le  lieu  des  sépul- 
tures publiques  » ,  quiconque  tenterait  de  la  rétablir!  —  puis 
le  rabâchage  ordinaire  des  vieilles  turlutaines. 

Il  y  avait  pourtant,  dans  Morelly,  quelque  chose  de  plus; 
et  ce  quelque  chose,  en  y  regardant  de  près,  n'était  pas  beau- 

(1)  1755  et  1760. 

(t)  Benoit  Malon,  daot  te  Sociathme  intégrât  (1890),  t.  I*',  p.  124,  le  qualifie 
pourtant  «  d'humble  instituteur  »  ;  ■  sa  vie  est  restée  inconnue  » ,  dit  le  Nouveau 
Dictionnaire  d'Économie  poiitiifue  Avant  te  Code  de  ta  Nature^  Morelly  avait 
publié  un  Essai  sur  f  esprit  humain  ^  1743;  un  Essai  sur  le  cœur  humain ^  1745; 
le  Prince  ou  Traité  des  qualités  d'un  grand  roi,  et  le  Système  d'un  sage  gouverna 
mentf  1751;  te  Naufrage  des  (les  flottantes  ou  la  Basiliade^  1753. 


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70  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

coup  moins  que  Fébauche  d'un  plan  d'organisation  ou  de 
réorganisation  sociale.  L'article  premier  du  Code  de  la  Nature 
est  ceIui-K;i  :  «  Le  champ  n'est  point  à  celui  qui  le  laboure, 
ni  l'arbre  à  celui  qui  y  cueille  des  fruits;  il  ne  lui  appartient, 
même  des  productions  de  sa  propre  industrie,  que  la  portion 
dont  il  use  :  le  reste,  ainsi  que  sa  personne,  est  à  l'huma- 
nité. »  Le  modèle  d'une  société  ainsi  réformée,  c'est  a  la 
famille  consanguine  »  ;  et  le  type  de  son  gouvernement,  c'est 
le  gouvernement  paternel  ou  patriarcal,  a  Or,  tout  membre 
de  la  femille  apporte  en  naissant  le  droit  de  vivre,  qui  est 
antérieur  à  celui  de  travailler.  Ce  droit  à  la  vie  dblige  donc  de 
laisser  en  communauté  une  partie,  sinon  la  totalité  des  res- 
sources accumulées,  afin  que  les  survenants  ne  trouvent  pas 
toujours  les  parts  réglées.  »  En  conséquence,  si  «  la  détes- 
table propriété  »  n'était  pas  absolument  rayée  de  la  terre, 
elle  était  du  moins  «  socialisée  »,  et  il  n'y  avait  plus  de  pro- 
priétaires à  titre  privé,  mais  des  usufruitiers  en  nom  collectif. 
Indivisible  était  le  sol,  indivisible  la  demeure  commune,  et 
commun  l'usage  des  instruments  de  travail,  commune  la  jouis- 
sance des  fruits.  Chacun  travaillerait  selon  ses  forces  et  ses 
facultés,  chacun  consommerait  selon  ses  besoins  et  ses  goûts. 
Les  citoyens,  disons  le  vrai  mot,  les  sociétaires,  seraient  réunis 
par  groupes  de  mille  au  moins.  La  famille,  la  tribu ,  la  pro- 
vince étant  les  unités  organiques  de  toute  nation,  c'est  en 
provinces,  tribus  et  familles  que  la  nation  serait  politiquement 
répartie. 

A  sa  tête,  un  Sénat  ou  Conseil  suprême,  magistrature 
souveraine  qu'occuperaient  tour  à  tour  les  chefs  de  pro- 
vince, élus  dans  chaque  province  par  chaque  tribu  à  son 
tour,  chaque  famille  dans  la  tribu  élisant  à  son  tour  le  chef 
de  tribu,  et  chaque  sociétaire  à  son  tour  étant  chef  de 
famille.  Sur  dix  et  des  multiples  ou  des  composants  de  dix, 
Morelly   fonde    ainsi    comme    un    système    décimal    de    la 


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LE  TRAVAIL,    LE   NOMBRE   ET    L'ETAT  71 

société  (l).  Passons.  Il  suffit  présentement  de  noter  qu'en  cet 
essai  d'organisation  ou  de  réorganisation  sociale  on  trouve 
un  peu  de  tout  ce  qu'on  retrouvera  plus  tard  dans  d'autres 
rêves  d'instauration  ab  imis  fundameniis  :  tout  à  l'heure  nous 
dégagerons  et  marquerons  mieux  le  lien  de  parenté;  alors, 
d'une  théorie,  d'une  construction  à  l'autre,  la  filiation,  par- 
fois inavouée,  apparaîtra. 

Cependant  la  part  de  la  déclamation  pure  y  est  aussi  très 
abondante,  et  c'est  le  moment  de  nommer  au  moins  le  roi  des 
déclamateurs  de  ce  temps  et  sans  doute  de  tous  les  temps  : 
J.-J.  Rousseau.  Je  dis  :  de  le  nommer,  de  nommer  au  moins 
trois  ou  quatre  de  ses  ouvrages  :  le  Discours  sur  rorigine  de 
Finég alité  parmi  les  hommes  et  le  Discours  sur  f  Economie  poli'- 
tique  (1755)  ;  le  Contrat  social;  Emile  ou  de  r Éducation  (1762); 
et  j'aurais  raison  de  le  dire,  s'il  ne  s'agissait  que  du  Travail,  et 
si  l'on  ne  cherchait  et  ne  retenait  que  des  idées  suffisamment 
précises  sur  ce  point  particulier;  mais  j'ai  tort,  si  l'on  con- 
sidère les  deux  autres  termes  du  problème  :  le  Nombre  et 
rÉtat,  et  si  Ton  songe  que  ces  livres  ont  eu  sur  la  direction 
générale  des  esprits  pendant  un  demi-siècle  une  influence 
incomparable.  II  n'en  est  peut-être  point  dans  toute  la  litté- 
rature qui  jamais  aient  remué  aussi  profondément  l'âme,  la 

(1)  Le  mariage  aura  lieu  de  quinze  à  dix-huit  ans;  il  sera  obligatoire  et  indis- 
soloble  pour  dix  ans;  après  dix  ans,  le  divorce  sera  permis.  Les  enfants,  que  la 
mère  allaitera  obligatoirement,  resteront  dans  la  famille  jusqu'à  cinq  ans  :  après 
quoi,  ils  seront  élerés  en  commun  aux  frais  de  la  société;  ils  recevront  obligatoi- 
rement ane  éducation  tout  expérimentale,  dégagée  de  toute  crainte  comme  de 
toute  espérance^  sans  intervention  de  la  divinité,  et  professionnelle  à  partir  de 
rage  de  dix  ans.  De  vingt  à  vingt-cinq  ans,  ils  seront  répartis  dans  les  diverses 
branches  du  travail  par  un  conseil  de  revision,  pacifique  distributeur  des  peines 
et  des  récompenses,  qui  du  reste  ne  pourront  jamais  être  des  récompenses  en 
argent,  tout  argent  étant  capital  social,  tout  capital  étant  instrument  de  travail, 
et  tout  instrument  de  travail  étant  à  la  fois  indivisible  quant  au  fonds  et  commun 
qoant  à  Tusage;  —  nul  autre  privilège  au  talent  que  celui  de  diriger  les  travaux 
dans  rintérét  commun.  Tous  les  cinq  jours,  repos  public  et,  par  surcroit,  des 
/étea  publiques  nombreuses.  —  Le  projet  de  Morelly  comprenait  du  reste,  trente 
ans  avant  Lagrange,  Berthollet,  Borda  et  Prony,  l'introduction  du  système  déci- 
mal pour  les  poids  et  mesures. 


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72  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

conscience  et  la  volonté  des  hommes  ;  il  n'en  est  pas  où  les 
mois  aient  été  si  manifestement,  si  rapidement,  si  invincible- 
ment des  forces  (1).  Ils  sont  comme  un  foyer  intense  dont  la 
chaleur,  en  se  communiquant,  crée  du  mouvement  de  proche 
en  proche.  Presque  tout  ce  qu'ils  disent,  on  Tavait  déjà  dit, 
mais  on  ne  Tavait  pas  dit  encore  de  ce  ton  et  avec  cet 
accent. 

Reprenez,  par  exemple,  la  tirade  fameuse  :  «  Le  premier 
qui,  ayant  enclos  un  terrain,  s'avisa  de  dire  :  Ceci  est  à  moi, 
et  trouva  des  gens  assez  simples  pour  le  croire,  fut  le  vrai 
fondateur  de  la  société  civile.  Que  de  crimes,  de  g[uerres,  de 
meurtres,  que  de  misères  et  d'horreurs  n'eût  point  éparg[nés 
au  g^enre  humain  celui  qui>  arrachant  les  pieux  ou  comblant 
les  fossés,  eût  crié  à  ses  semblables  :  Gardez-vous  d'écouter 
cet  imposteur;  vous  êtes  perdus  si  vous  oubliez  que  les  fruits 
sont  à  tous  et  que  la  terre  n'est  à  personne  (2).  »  Au  fond, 
cela  est  banal,  cela  traîne  partout  :  on  vient  d'en  voir  autant 
chez  Morelly,  et  l'on  en  verrait  autant  chez  bien  d'autres; 
mais,  chez  d'autres,  cela  passait  et  cela  tombait,  cela  ne  fai- 
sait qu'un  bruit  sourd;  chez  Rousseau,  au  contraire,  cela 
vibre  d'une  vibration  qui  tout  de  suite  emplit  toutes  les  oreilles 
et  dure  toutes  les  minutes  de  toute  une  génération. 

Cela  pour  la  propriété,  ceci  maintenant  pour  le  travail  : 
tt  Celui  qui  mange  dans  l'oisiveté  ce  qu'il  n'a  pas  gagné  lui- 
même  le  vole;  et  un  rentier  que  l'État  paye  pour  ne  rien  faire 
ne  diffère  guère,  à  mes  yeux,  d'un  brigand  qui  vit  aux  dépens 
des  passants.  Hors  de  la  société,  l'homme  isolé,  ne  devant 
rien  à  personne,  a  droit  de  vivre  comme  il  lui  plaît;  mais 


(1)  Je  sais  que  le  sens  où  j'emploie,  dans  tout  cet  article,  le  mot  d'idéeS'/orces 
n*est  pas  tout  à  fait  celai  que  son  auteur,  M.  Alfred  Fouillée,  lui  a  donné  et  loi 
conserve  ordinairement;  mais  peut-être  n'en  est-ce  pas  pourtant  un  abus  impar- 
donnable, si,  moyennant  cette  légère  déviation^  la  langue  politique  peat  l'em- 
prunter au  lan{;age  philosophique. 

(t)  Discours  sur  Cinégalité. 


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LE  TUAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  73 

dans  la  société,  où  il  vit  nécessairement  aux  dépens  des 
autres,  il  leur  doit  en  travail  le  prix  de  son  entretien...  Tra- 
vailler «st  donc  un  devoir  indispensable  à  Thomme  social. 
Riche  ou  pauvre,  puissant  ou  faible,  tout  citoyen  oisif  est  un 
fripon  (1).  »  Et  cela  encore  est  ailleurs  :  cela  aussi  est  chez 
Morelly;  mais  pourtant  cela  n'y  est  point  ainsi,  et  c'est  ici, 
dans  Emile,  qu'a  été  réellement  frappé  un  axiome  destiné  dans 
la  suite  à  un  retentissant  scandale. 

Rousseau  continue  :  a  Or,  de  toutes  les  occupations  qui 
peuvent  fournir  la  subsistance  à  l'homme,  celle  qui  le  rap- 
proche le  plus  de  l'état  de  nature  (toujours  !)  est  le  travail  des 
mains  :  de  toutes  les  conditions,  la  plus  indépendante  de  la 
fortune  et  des  hommes  est  celle  de  l'artisan.  L'artisan  ne 
dépend  que  de  son  travail;  il  est  libre...  »>  Et  cela,  comme  le 
reste,' est  ailleurs;  cela  se  rencontre  dans  Montesquieu  ;  mais 
ce  qui  n'y  est  pas,  c'est  cette  apostrophe  :  «  Un  métier  à  mon 
fils!  mon  fils  artisan!  Monsieur,  y  pensez-vous?  —  J'y  pense 
mieux  que  vous,  Madame,  qui  voulez  le  réduire  à  ne  pouvoir 
jamais  être  qu'un  lord,  un  marquis,  un  prince,  et  peut-être 
un  jour  moins  que  rien  :  moi,  je  lui  veux  donner  un  ran{j 
qu'il  ne  puisse  perdre,  un  rang  qui  l'honore  dans  tous  les 
temps;  je  veux  l'élever  à  l'état  d'homme  ;  et,  quoi  que  vous 
puissiez  dire,  il  aura  moins  d'égaux  à  ce  titre  qu'à  tous  ceux 
qu'il  tiendra  de  vous.  » 

*  Dans  Montesquieu  aussi  se  rencontre  cette  opinion  que  la 
démocratie  peut,  en  certains  cas  et  avec  certaines  précau- 
tions, sinon  égaliser,  du  moins  régler  ou  régulariser  les  for- 
tunes par  des  lois  somptuaires  (2),  —  Rousseau  ajoute,  à 
l'imitation  de  l'antiquité  :  par  l'impôt  progressif,  par  la  con- 
fiscation légale  (3)  ;  —  mais  ce  qui  n'est  pas  dans  V Esprit  des 

(i)  Emile,  liv.  IIL 

{%)  Esprit  des  Aotf,  liv.  VII,  chap.  u.  Des  lois  somptuaires  dans  la  démocratie . 

(3)  Voyez  J. -G.  Bougtot,  ouv.  cit.,  l.  I,  p.  20. 


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74  L'ORGANISATION    DD   TRAVAIL 

Lois  et  ce  qui  est  ici,  c*est  la  glorification,  toute  plébéienne, 
de  l'œuvre  des  mains,  du  travail  manuel,  du  métier.  Montes- 
quieu voulait  anoblir  le  travail  ou  plutôt  le  commerce  qui 
réussit;  pour  Rousseau,  tout  travail,  tout  métier  est  noble  par 
lui-même  et  sans  anoblissement  :  «  Souvenez-vous  que  ce 
n'est  point  un  talent  que  je  vous  demande  ;  c'est  un  métier, 
un  vrai  métier,  un  art  purement  mécanique,  où  les  mains 
travaillent  plus  que  la  tête,  et  qui  ne  mène  point  à  la  fortune, 
mais  avec  lequel  on  peut  s'en  passer,  w  Tout  métier  donc  est 
noble,  s'il  est  «  honnête  »  ;  et  il  est  a  honnête  » ,  dès  qu'il 
est  «  utile  »  .  Que  Jean-Jacques  s'égaie  ensuite  ou  se  livre 
sérieusement  à  un  petit  jeu  de  classification  et  de  hiérarchie 
des  professions,  écartant  celles  w  de  brodeur,  de  doreur  ef 
de  vernisseur  »  ,  aimant  mieux  qu'Emile  a  soit  cordonnier 
que  poète  »  et  a  qu'il  pave  les  grands  chemins  que  de  faire 
des  fleurs  de  porcelaine  »  ;  qu'il  mette  plus  bas  que  tout  «  les 
professions  oiseuses,  futiles,  ou  sujettes  à  la  mode,  telles,  par 
exemple,  que  celle  de  perruquier,  qui  n'est  jamais  nécessaire, 
et  qui  peut  devenir  inutile  d'un  jour  à  l'autre,  tant  que  la 
nature  ne  se  rebutera  pas  de  nous  donner  des  cheveux  »  ,  ou 
bien  «  la  couture  et  les  métiers  à  l'aiguille  » ,  qu'il  est  d'avis 
de  ne  permettre  qu'aux  femmes  ou  aux  boiteux,  réduits  à 
s'occuper  comme  elles  »  ;  que  même  il  pousse  à  cet  égard  sa 
sévérité  un  peu  étrange  jusqu'à  prononcer  :  «  s'il  faut  abso- 
lument de  vrais  eunuques,  qu'on  réduise  à  cet  état  les  hom- 
mes qui  déshonorent  leur  sexe  en  prenant  des  emplois  qui  ne 
lui  conviennent  pas  »  ;  —  ce  petit  jeu  n'est  qu'un  petit  jeu; 
d'autres,  comme  Locke,  je  crois,  s'y  sont  égayés  ou  livrés 
avant  Rousseau;  et  il  n'importe  en  rien  (1). 

(i)  Par  une  de  ces  contradictions  dont  il  est  coutumier,  tout  aussitôt  le  maître 
d*Emile  consulte  ■  l'agrément,  Finclination,  la  conrenance  • ,  décide  qu*«il  fisut 
que  tous  les  métiers  se  fassent,  mais  qui  peut  choisir  doit  avoir  égard  k  la  pro- 
preté ■ ,  et,  pour  tant  de  raisons,  ne  veut  faire  de  son  élève  ni  un  maréchal,  ni 
un  serrurier,  ni  un  forgeron,  ni  un  maçon,  ni,  quoique  préférable  au  poète, 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  75 

Il  n'importe  pas  davantage  qu'il  repousse  :  a  ces  stupides 
professions  dont  les  ouvriers,  sans  industrie  et  presque  auto- 
mates, n'exercent  jamais  leurs  mains  qu'au  même  travail  : 
les  tisserands,  les  faiseurs  de  bas,  les  scieurs  de  pierre  » ,  et 
qu'il  les  repousse  dédaigneusement,  a  A  quoi  sert  d'employer 
à  ces  métiers  des  hommes  de  sens?  c'est  une  machine  qui  en 
mène  une  autre.  » 

Dans  cette  ardente  coulée  de  lave,  dans  ce  torrent  de 
phrases  bouillonnantes,  voici  les  paroles  qui  restent  :  ce  qui 
demeure,  ce  qui  vibre  et  ce  qui  vit,  n'est-ce  pas  le  chant 
triomphal,  n'est-ce  pas  l'hymne  au  travail,  signe  en  même 
temps  et  source  de  virilité?  Entendez  par  virilité,  sous  cette 
inspiration  toute  plébéienne  encore,  le  mâle  épanouissement 
de  la  force  physique  :  «  Jeune  homme,  imprime  à  tes  tra- 
vaux la  main  de  l'homme.  Apprends  à  manier  d'un  bras 
vigoureux  la  hache  et  la  scie,  à  équarrir  une  poutre,  à  monter 
sur  un  comble,  à  poser  le  faite...,  puis  crie  à  ta  sœur  de  venir 
t'aider  à  ton  ouvrage,  comme  elle  te  disait  de  travailler  à  son 
point-croisé.  »  Mais,  par  virilité,  ne  manquez  pas  d'entendre, 
d'autre  part,  accroissement,  développement  de  force  morale 
et  plénitude  d'humanité  :  «  Si  quelque  homme  que  ce  soit  a 
honte  de  travailler  en  public  armé  d'une  doloire  et  ceint  d'un 
tablier  de  peau,  je  ne  vois  plus  en  lui  qu'un  esclave  de  l'opi- 
nion, prêt  à  rougir  de  bien  faire,  sitôt  qu'on  se  rira  des  hon- 
nêtes gens...  Il  n'est  pas  nécessaire  d'exercer  toutes  les  pro- 
fessions utiles  pour  les  honorer  toutes;  il  suffit  de  n'en 
estimer  aucune  au-dessous  de  soi  (1) .    » 

Et  sans  doute  ce  n'est,  en  1762,  qu'une  vision  de  l'avenir  : 
«  J'en  dis    trop  pour  mes  agréables  contemporains,  je  le 


encore  moins  un  cordonnier.  L'état  qu'il  préfère  à  tout  les  autres,  c'est  celui  de 
menuisier:  et   il   n'est  pas  jusqu'à  ce  choix  dont  on  ne  puisse  retrouver  encore 
Tinfluence,  un  demi-siècle  après,  dans  la  discipline  saint-simonienne. 
(1)  Emile,  liv.  IIL 


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76  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

sens...  »  Mais  cet  avenir  est-il  si  éloigné?  a  Nous  approchons 
de  Tétat  de  crise  et  du  siècle  des  révolutions  (I)  »  ;  le  souffle 
prophétique  a  passé,  et  sous  lui  déjà  le  peuple  se  courbe, 
frémit  et  se  redresse  :  en  ce  philosophe  qui  est  peuple, 
d'instinct  le  peuple  devine  et  va  chercher  sa  philosophie,  à 
lui  peuple,  et  sa  politique  de  demain.  Philosophie  et  poli- 
tique bien  simples,  et  telles  que  le  peuple  les  comprend  et 
les  aime  :  —  la  nation  est  souveraine;  tout  le  monde  est  égal 
dans  la  nation  ;  —  le  souverain  peut  absolument  tout  (2). 
Corollaires  ou  conséquences  pratiques,  un  jour  ou  l'autre  :  le 
suffrage  est  universel;  tout  le  monde  est  électeur,  et  la  majo- 
rité décide;  le  Nombre  tient  TÉtat.  Indépendamment  donc 
de  ce  que  Rousseau  a  fait  pour  la  libération,  la  réhabilitation, 
Texaltation  du  Travail,  ce  qu'il  a  fait  pour  la  suprématie  du 
Nombre  dans  l'omnipotence  de  l'État,  —  et  nul  assurément 
n'a  pu  faire  ni  plus  ni  autant,  —  exige  qu'on  ne  se  contente 
pas  de  le  citer  en  une  nomenclature  hâtive,  mais  qu'il  soit 
mis  au  tout  premier  rang,  en  évidence  et  par  prééminence, 
entre  les  précurseurs,  les  fauteurs  et  les  auteurs  de  la  double 
Révolution. 

Mais,  parmi  eux  encore,  ceux  que  vraiment  il  faut  au 
moins  nommer,  ce  sont  les  encyclopédistes,  et  les  physio- 
crates,  les  économistes  mêmes.  Pour  les  premiers,  on  se  rap- 
pelle qu'un  des  objets  de  V Encyclopédie,  —  le  Prospectus  et  le 
Discours  préliminaire  l'annoncent  formellement,  —  est  a  de 
donner  aux  arts  mécaniques  la  place  à  laquelle  ils  ont  droit 
dans  le  système  des  connaissances  humaines  » .  Et  quant  aux 
économistes,  malgré  leur  idolâtrie  de  la  terre  et  leur  mépris, 
d'ailleurs  plus  apparent  que  réel,  pour  la  classe  stérile,  convait 
dit  Quesnay,  ou  stipendiée,  comme  dit  Turgot,  ou  subordonnée, 
comme  dira  Dupont  de  Nemours,  —  c'est  de  l'ensemble  des 

(1)  Emile,  liv.  m. 

(2)  Voyez  F.  BRCifBTiànE,  Manuel  de  V Histoire  de  la  Littérature  française. 


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LE   TRAVAIL,   LE  ISOMBBB  ET   L'ÉTAT  77 

industriels,  des  commerçants,  des  ouvriers  des  villes,  de  tout 
ce  qui  n'est  pas  ag^riculteur,  qu'ils  parlent  en  ces  termes  ;  — 
malgré  cela,  quelles  que  soient  les  exagérations  de  leurs  sym- 
pathies et  de  leurs  antipathies,  quelles  que  soient  les  diver- 
gences irréductibles  entre  eux  et  les  philosophes,  et  quoi  qu'ils 
affectent  de  dire  de  TÉtat,  ainsi  que  les  philosophes  pourtant, 
par  une  singulière  contradiction  avec  leurs  propres  principes, 
ils  aboutissent,  eux  aussi,  à  la  toute-puissance  de  l'État,  et 
concluent  à  la  nécessité  du  «  despotisme  légal  «  (1)  pour  assurer 
et  maintenir  »  Tordre  naturel  et  essentiel  des  sociétés  » . 

A  ce  même  despotisme  légal,  à  cette  même  toute-puis- 
sance de  TEtat,  d'autres,  de  leur  côté,  font  appel  pour  le 
changer  ou  plutôt  pour  le  restaurer  :  car  philosophes  et  éco- 
nomistes confessent  d'une  même  voix  qu'il  y  a  a  un  ordre 
naturel  et  essentiel  des  sociétés  »  ;  où  ils  cessent  de  s'en- 
tendre, c'est  lorsqu'il  s'agit  de  savoir  ce  que  peut  bien  être 
cet  ordre  naturel.  Pour  ceux-ci,*  la  propriété  privée  en  est  le 
fondement,  l'instrument;  mais,  pour  ceux-là,  elle  n'en  est 
que  la  perturbation,  et  la  destruction  même.  Elle  n'est  que 
perturbation  et  que  destruction  pour  Mably,qui,  plus  modéré 
que  Morelly,  ou  du  moins  plus  opportuniste,  plus  politique 
dans  ses  moyens,  mais  également  radical  dans  son  dessein, 
professe  que  »  l'État  doit  être  intolérant»  et,  pour  le  bonheur 
des  hommes,  aller  au  besoin  jusqu'à  décimer  l'humanité  : 
•  Il  vaut  mieux  ne  compter  qu'un  million  d'hommes  heureux 
sur  la  terre  entière  que  d'y  voir  cette  multitude  innombrable 
de  miséreux,  d'esclaves,  qui  ne  vit  qu'à  moitié  dans  l'abrutis- 
sement et  dans  la  misère.  » 

Or,  en  1768,  à  l'apparition  du  livre  de  Mably  (2),  on  n'est 
plus  guère  qu'à  vingt  ans  de  la  Révolution  ;  et,  depuis  plu- 

(1)  L'exprestion  est  de  Mercier  de  la  Rivière. 

(t)  Doutes  propesés  aux  philosophes  économistes  sur  V ordre  naturel  et  essentiel 
ie$  Sociétés. 


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78  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

sieurs  années,  Rousseau  Ta  déjà  prédite.  Il  Tavait  vue  comme 
ss  formant  au  lointain  ;  maintenant  elle  est  prête  et  elle  est 
proche  :  presque  tous  les  éléments  en  sont  à  présent  rassem- 
blés. Critique  aiguë  ou  amère  de  l'inégalité,  désir  idyllique 
ou  farouche  de  Tégalité,  ascension  morale  et  sociale  du  tra- 
vail, conception  nouvelle  du  droit  privé  et  du  droit  public, 
aspiration  vers  la  liberté  en  toute  chose  et  individualisme 
quasi  anarchique  s'alliant  tant  bien  que  mal  à  Tadoration  de 
l'État  tout-puissant  et  l'invocation  à  cette  toute-puissance 
pour  une  meilleure  distribution  du  bien-être  et  de  la  justice  : 
il  reste  seulement  à  retourner  FÉtat,  et  Ton  sait,  par  Jean- 
Jacques  encore,  comment  il  se  peut  retourner.  Ce  n'est  désor- 
mais que  l'affaire  d'une  main  qui  ose.  Mably,  venu  le  der- 
nier, achève  la  préparation  révolutionnaire,  et,  en  donnant, 
dès  1768,  la  formule  du  jacobinisme,  il  enseigne  et  il  accou- 
tume à  oser. 


II 


Pendant  toute  la  première  partie  de  la  Révofution,  ce 
furent  en  effet  les  Jacobins  qui  osèrent.  Mais,  jacobine  ou 
girondine,  la  Révolution  est  bourgeoise  :  elle  est  anti-aristo- 
cratique plus  que  démocratique,  légalitaire  autant  qu'égali- 
taire.  Girondins  ou  Jacobins,  Constituants  ou  Conventionnels, 
Déclaration  de  1791  et  Déclaration  de  1793,  proclament  à 
l'envi  l'intangibilité,  l'inviolabilité  de  la  propriété  privée  :  la 
propriété  est  un  des  droits  de  l'homme.  Ou  plutôt  il  y  a  une 
propriété  qui  n'est  pas  intangible,  pas  inviolable,  mais  il  n'y 
en  a  ou  il  n'y  en  avait  qu'une  :  la  propriété  féodale,  celle  qui 
offusquait  tous  ces  bourgeois,  girondins  ou  jacobins;  et  du 
moment  que  la  translation  a  été  faite,  et  qu'elle  est  bour- 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  79 

g^eoise,  g^irondine  ou  jacobine,  la  propriété  est  sacrée. 
Rabaud-Saint-Étienne  peut  vanter  le  partage  et  la  commu- 
nauté des  biens  ;  Tabbé  Fauchet  peut  fonder  le  «  Cercle 
social  (1)  »  et  attaquer  l'hérédité;  Condorcet  et  Vergniaud  se 
chargent  de  répondre  et,  girondine  ou  jacobine,  la  majorité 
d'approuver  (2) . 

Les  Jacobins,  cependant,  sont  terribles  en  paroles,  —  et 
plût  à  Dieu  que  jamais  ils  ne  l'eussent  été  autrement!  — 
L'égalité,  la  vertu,  le  bonheur,  ou  la  mort!  Robespierre 
déclare  ennemis  publics  les  hommes  vicieux  et  les  riches. 
Saint-Just  ajoute  que  l'opulence  est  une  infamie  incompatible 
avec  un  régime  d'égalité.  Morris,  commissaire  de  la  Répu- 
blique à  Lyon,  n'y  va  pas  de  main  morte  :  «  Les  capitalistes, 
dit-il,  sont  détruits  pécuniairement  par  les  assignats  et  physi- 
quement par  la  guillotine.  »  Barère  veut  effacer  du  monde 
l'esclavage  de  la  misère;  plus  de  mendiants,  d'aumônes, 
d'hôpitaux.  Mais  le  même  Barère  fait  voter  la  peine  de  mort 
contre  quiconque  proposerait  m  la  loi  agraire  ou  toute  autre 
mesure  subversive  des  propriétés  territoriales,  commerciales 
ou  industrielles  (3)  »  ;  et  ni  Saint-Just,  ni  Robespierre,  ni 
Marat,  ni  Anacharsis  Glootz,  ni  le  père  Duchesne  ne  dépas- 
sent, en  fait  de  communauté,  un  certain  lacédémonisme  plus 
ou  moins  contrefait  et  travesti  (4) . 

Le  seul  ennemi  authentique  de  la  propriété,  de  toute  pro- 
priété personnelle,  est  peut-être  alors  Brissot  de  Warville  : 
«  La  propriété,  c'est  le  vol.  »  Mais,  dans  la  seconde  période, 
vers  1795,  voici  venir,  avec  Gracchus  Babeuf,  Sylvain  Maré- 
chal, les  Égaux  et  leur  Manifeste;  ceux-ci  ne  se  payent  pas  de 


(1)  Eng.  D*EiCHTB4i.,  Socialitme,  communisme  et  collectivisme ^  p.  58. 
[%)  Séaoce  de  la  Convention  du  8  mars  1793. 

(3)  D'ElCHTHAL,  ouv.  cit.^  p.  59. 

(4)  Sur  le  «  sociatUme  »  au  diz-huilièine  siècle  et  pendant  la  Révolution  fran- 
çaise, voyez  lea  travaux  de  M.  A.  Lichtenberger  et  les  études  de  M.  Emile Faguet 
daoi  sea  Quesiiont  et  Problèmes  politiques. 


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80  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

mots,  OU  les  mots  qu'on  leur  a  jetés  ne  leur  suffisent  plus.  Ils 
veulent  donner  à  la  Révolution  une  portée  sociale  :  «  Qu'est- 
ce  que  la  Révolution?  Une  guerre  entre  les  patriciens  et  les 
plébéiens,  entre  les  riches  et  les  pauvres  »  ;  en  exprimer  tout 
ce  qu'elle  contient;  lui  faire  produire,  jusqu'au  bout,  toutes 
ses  conséquences.  Ah!  les  Déclarations  des  droits  parlent 
d'égalité!  De  quelle  égalité,  s'il  vous  plait?  Girondins  ou 
Jacobins,  bourgeois  et  gens  de  justice,  vous  nous  la  baillez 
belle  avec  votre  «  égalité  devant  la  loi  »  !  Il  n'y  a  qu'une  éga- 
lité, —  l'égalité  ;  et  si  elle  n'est  pas  de  fait,  si  elle  n'est  pas 
totale,  l'égalité  n'est  pas.  «  Faisons  table  rase  pour  nous  en 
tenir  à  elle  seule  ;  l'égalité  conditionnelle  devant  la  loi  est  une 
chimère;  s'il  existe  un  seul  homme  sur  terre  plus  riche,  plus 
puissant  que  ses  semblables,  que  ses  égaux,  l'équilibre  est 
rompu;  qu'il  ne  soit  plus  d'autre  différence  parmi  les  hommes 
que  celle  de  Tàge  et  du  sexe;  la  terre  n'est  à  personne  ;  les 
fruits  sont  à  tout  le  monde;  l'État  les  distribue  aux  indi- 
vidus, auxquels  il  doit  une  existence  heureuse;  en  revanche 
il  exige  d'eux  un  travail  obligatoire  dont  le  mode,  la  quantité, 
la  qualité  sont  réglés  par  lui  seul  (I).  »  Et  nous  voici  du  coup 
loin  de  Barère  et  de  la  Convention  ;  ce  n'est  plus  quiconque 
proposerait  d'établir  la  loi  agraire,  d'attenter  à  la  sainte  pro- 
priété, qui  serait  puni  de  mort;  mais  quiconque  parlerait  de 
maintenir  ou  de  rétablir  «  la  détestable  propriété  v  ,  qui  serait 

(i)  «  Il  nout  faut  non  pas  sealement  ceUe  égalité  transcrite  dans  la  Déclara- 
tion des  droits  de  l'homine  et  du  citoyen  ;  nous  la  roulons  au  milieu  de  nous, 
sous  les  toits  de  nos  maisons.  »  Manifeste  des  Egaux,  —  Analyse  de  la  doctrine 
(/e  Sa6eu/,  manifeste  distribué  en  avril  1796.  —  Cf.*  Bdoiiaiiiioti,  Conspiration 
pour  V égalité f  dite  de  Babeuf;  et,  du  même,  dans  i* Encyclopédie  nouvelle  de 
Pierre  Leroux,  Résumé  des  utopies  de  Babeuf;  V.  Advibllb,  Histoire  de  Grac- 
chus  Babeuf  et  du  Babouvisme,  Gondorcet^  qui,  —  comme  le  remarque  M.  Anton 
Merceb,  le  Droit  au  produit  intégral  du  travail,  p.  89,  —  «  n*a  nullement  été 
un  socialiste  ■ ,  ne  s'exprime  guère  autrement.  Dans  les  jours  mêmes  qui  ont  pré- 
cédé sa  mort  (1794),  •  il  déclare  qu'il  considère  l'égalité  de  tous  les  hommes  en 
instruction  et  en  bien-être  comme  le  dernier  but  de  l'art  social.  ■  Égalité  de 
faitf  dernier  but  de  fart  social.  —  Cf.  l'squisse  d*un  tableau  historique  des  pro- 
grès  de  t Esprit  humain. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  81 

enfermé  à  vie  «  dans  le  lieu  des  sépultures  publiques  ».  —  a  II 
faut  dépropriétariser  la  France  !  »  s*écrie  le  Tribun  du  Peuple. 
Mais  Girondins,  Jacobins,  Montag^nards,  Hébertistes  ou 
Babouvistes,  partisans  ou  ennemis  delà  propriété  individuelle, 
ceux  qui  frappent  de  mort  quiconque  y  touche  et  ceux  qui 
condamnent  à  la  réclusion  perpétuelle  quiconque  y  aspire, 
tous  ont  ce  trait  commun  qu'ils  sont  avant  tout,  qu'ils  sont 
presque  exclusivement  des  démolisseurs,  qui  démolissent  les 
uns  telle  forme  de  propriété  ou  telle  forme  de  société,  les 
autres  toute  propriété  et  toute  société,  mais  qui  ne  font  que 
démolir.  Tous  sont  comme  marqués  du  signe  de  cette  Révo- 
lution toute  critique,  toute  négative,  si  destructrice,  si  peu 
constructrice.  Ils  «  déchristianisent  » ,  a  démonarchisent  » , 
«  désaristocratisent  »  ,  «  dépropriétarisent  « ,  «  désorgani- 
sent »  :  obstinés  à  jeter  bas,  ils  ne  se  soucient  point  de  réédi- 
fier, u  Faisons  table  rase  »  et  a  qu'il  ne  soit  plus  « ,  sont  les 
mots  inspirés  de  cette  création  à  l'envers.  Et  après?  sur  la 
table  rase?  que  mettra-t-on?  ils  ne  mettent  rien.  C'est  à  peine 
si,  dans  le  Manifeste  des  Égaux ^  quand  le  grand  râteau  a  passé 
sur  les  décombres,  on  peut  apercevoir  un  petit  bourrelet,  un 
léger  renflement  du  sol  qui  trace  une  reconstruction,  et  si 
vague  (I)  !  D'être  extrêmement  vagues  est  le  second  caractère 
commun  aux  idées  révolutionnaires  en  matière  sociale  :  c'est, 
en  cette  matière,  le  caractère  même,  on  peut  le  dire,  de  tous 

(1)  Quelques  aphorismes  :  «Le  peuple  français  devrait  être  déclaré  comme  pi  o- 
priétaire  du  territoire  national  ;  —  le  travail  individuel,  déclaré  fonction  publique 
et  réglé  par  la  loi;  — -  les  citoyen»  seraient  répartis  en  diverses  classes  et  chargés 
d'une  somme  de  travail  exactement  pareiUe  ;  le*  fonctions  incommodes  seraient 
remplies  à  tour  de  rôle;  le  pouvoir  social,  représenté  par  des  magistrats  chargés 
d'équilibrer  l'ensemble  de  la  production...,  de  veiller  à  la  répartition  faite  par 
rations  égales  à  chaque  citoyen  des  produits  généraux  réunis  dans  les  magasins 
publics...  »  —  C'est  encore  et  toujours}  du  Morelly,  mais  moins  net.  Condorcet, 
dont  le  passage,  cité  plus  haut,  sur  l'égalité  de  fait  sert  d'épigraphe  au  Manifeste 
des  Égaux,  a  serré  de  plus  près  les  diffîcultés  et  arrive  à  des  conclusions  plus 
pratiques.  Cent  ainsi  qu'entre  autres  mesures,  il  préconise  la  création  de  caisses 
de  secours  pour  la  vieillesse,  lep  veuves  et  les  enfants,  la  fondation  de  compa- 
gnies d'a?8«irapces,  etc. 

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%%  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

les  écrivains  français  du  dix-huitième  siècle  (sauf  peut-être 
Morelly,  qui  a  un  système  étudié  dans  tous  ses  détails  et  lié 
dans  toutes  ses  parties,  mais  à  qui  Ton  ne  prend  que  ses  dia- 
tribes, lui  laissant  pour  compte  son  système)  ;  et  c'est  pour- 
quoi, dans  le  mouvement  des  idées,  il  serait  sans  doute  plus 
juste  de  rattacher  la  période  révolutionnaire  au  dix-huitième 
qu'au  dix-neuvième  siècle,  caractérisés  ainsi  Tun  et  l'autre  : 
le  dix-huitième  siècle  généralise,  et  le  dix-neuvième  essaie  de 
préciser;  le  dix-huitième  siècle  détruit,  et  le  dix-neuvième 
essaie  de  reconstruire. 

Il  l'essaie  tout  de  suite  et  surla  chair  même,  avec  Napoléon. 
Mais  il  l'essaie  d'autre  part  en  esprit,  et  se  lançantà  la  décou- 
verte, avec  Saint-Simon  et  Fourier.  Napoléon  est  un  réaliste 
qui  déteste  les  idéologues.  Saint-Simon  et  Fourier  sont  des 
idéologues  qui  se  croient  des  réalistes.  Eux  aussi  sont  des 
constructeurs;  c'est  ce  qui  les  distingue  du  dix-huitième  siècle 
en  général,  et  de  la  Révolution,  qui  est  absolument  et  en  tout 
du  dix-huitième  siècle;  c'est  par  quoi  ils  se  rattachent  au  dix- 
neuvième,  qu'ils  inaugurent.  Le  dix-neuvième  siècle,  avec 
eux,  va  rêver  encore,  comme  a  rêvé  le  dix-huitième;  mais, 
tandis  que  le  dix-huitième  rêvait  pour  ainsi  dire,  «en  arrière»  , 
d'un  retour  vers  un  lointain  passé,  le  dix-neuvième  rêve,  «  en 
avant  »,  d'élans  vers  un  lointain  avenir  (1).  Cependant, 
quoique  trop  souvent  sur  un  fond  mouvant  de  chimère,  Saint- 
Simon  et  Fourier  construisent  :  du  moins  ils  s'y  efforcent,  ils 
s'en  vantent,  ils  le  veulent. 

La  fortune  d'un  mot  nous  livre  le  secret  du  siècle  (2).  Tout 

(1)  «  Le»  poètes  ont  placé  râged'or  au  bercenu  de  l'eipèce  parmi  la  (grossièreté 
et  l'ignorance  des  premiers  temps.  C'était  bien  plutôt  l'âge  de  fer  qu'il  fallait  y 
relé(çucr.  L'Age  d'or  du  genre  humain  n'est  pas  derrière  nous^  il  est  devant  nous 
il  est  dans  la  perfection  de  l'ordre  social  ;  nos  pères  ne  l'ont  point  vu,  nos  enfants 
y  arriveront  un  jour,  c'est  à  nous  de  leur  en  ouvrir  la  route.  » 

(2)  Saint-Simon  l'avait  bien  prévu  :  «  11  y  aura  cette  différence  entre  les  tra- 
vaux du  dix-huitième  siècle  et  ceux  du  dix-neuvième,  que  toute  la  littérature  du 
dii(-hnitième  siècle  a  tendu  à  désorganiser  et  que  toi|te  ce|le  du  dix-neuvièmQ 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  88 

sera  désormais  à  a  Torg^anisation  »  et  Ton  ne  parlera  plus  que 
«  d'organiser  ».  Saint-Simon,  dès  1819,  donne  le  ton  en 
publiant  C Organisateur,  ou  même  dès  1814,  dans  son  aperçu 
De  la  réorganisation  de  la  Société  européenne.  C'est  le  but  de  sa 
vie  et  Tobjet  de  son  œuvre  «  d'éclaircir  la  question  de  l'orga- 
nisation sociale  y  .  Fidèle  disciple  du  maître,  u  le  Père  » 
Enfantin  développe  la  pensée  de  Saint-Simon  et  pose  «  l'or- 
ganisation industrielle  »  en  l'opposant  à  <«  l'organisation  féo- 
dale (1)  ».  Un  autre  disciple,  plus  indépendant  et  comme 
affranchi,  mais  qui  pourtant,  sous  bien  des  rapports,  n'est 
qu'un  Saint-Simon  réussi,  Auguste  Comte,  s'il  ne  crée  pas 
peut-être  l'adjectif  «  organique  »  ,  lui  communique  à  coup  sur 
une  plénitude  de  force  qu'il  n'avait  jamais  eue,  et  fait  plus 
que  personne  dans  l'ordre  intellectuel  pour  toutes  ces  idées 
et  pour  tous  ces  mots  d'  «  organisme  » ,  d'  «  organique  » , 
d'  a  organiser  »  et  d'  «  organisation  (2)  »  . 

Le  sens  en  ira  depuis  lors  se  resserrant  toujours,  se  con- 
crétant,  et  toujours  davantage  on  tendra  à  sortir  des  généra- 
lités, à  entrer  dans  des  précisions.  D'abord  «  organisation  » 
tout  court;  et  puis  a  organisation  sociale  »  ;  ensuite  a  organi- 
sation industrielle  t>  ou  bien  «  organisation  du  travail  »  ;  et 
d'autres  enfin  trouveront  d'autres  choses  à  organiser.  Une 
seule  année  après  l'Organisateur,  en  1820,  un  économiste, 
quelque  peu  hérétique,  il  est  vrai,  Sismondi,  ose  déjà  dire 
«  l'organisation  du  travail  (3)  »  .  Laissez  passer  encore  vingt 
ans;  Louis  Blanc  le  dira  plus  fort,  on  l'entendra  de  plus  loin, 

lendni  à  réorganiser  la  société.  »  Mémoire  sur  fa  Science  de  P homme,  dans  les 
Œuvres  choisies  de  C-H.  de  Saiut'Simou,  précédées  d*un  essai  sur  sa  doctrine. 
Bruxelles,  van  Meenen  etC^  1859;  3  vol.  in-i6;  t.  II,  p.  152. 

(1)  Erfartir,  Considérations  sur  l'organisation  féodate  et  industrielle,  dans 
le  Producteur,  1826. 

(2)  Âufpste  Comte,  Cours  de  philosophie  positive,  notamment  aux  tomes  IV, 
V,  VI,  et  Système  de  politique  positive,  4  vol.,  avec  une  table  analytic|ue  et 
alphabétique  des  matières;  édition  de  1883,  conforme  à  la  première. 

(3)  SiSMOKDi,  Nouveaux  principes  d'économie  politique,  ou  De  la  richesse 
dans  ses  rapports  avec  (a  Popufation,  1820,  t.  I,  p.  407,  414-415. 


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84  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

et  on  le  répétera  plus  haut.  Bientôt  Tidée  et  le  mot  nous 
reviennent  renvoyés  d'Angleterre  et  d'Allemagne  (1).  Chez 
nous,  pendant  longtemps,  leur  retentissement  ne  fait  que 
s'accroître.  Pour  l'affirmative  ou  la  négative,  pour  l'éloge  ou 
le  blâme,  ils  s'imposent  à  tous  les  parlis,  favorables  ou  hos- 
tiles, et  dominent  toutes  les  discussions,  savantes  ou  passion- 
nées. Adolphe  Boyer  vers  1840,  Cantagrel  vers  1845,  traitent, 
le  premier  De  létat  des  ouvriers  et  de  son  amélioration  par 
r Organisation  du  Travail,  le  second  Du  Droit  au  travail  et  de 
son  organisation  pratique.  La  Révolution  de  1848  tourne 
autour.  Ceux  mêmes  qui  repoussent  les  nouvelles  doctrines 
n'échappent  pas  tout  à  fait  à  la  contagion  :  ils  combattent 
l'idée  en  se  servant  du  mot;  ainsi  les  économistes  orthodoxes 
et  libéraux,  Michel  Chevalier,  Audiganne  (2).  Lamartine,  qui, 
dans  le  flottement  d'opinions  souvent  contradictoires,  semble 
à  la  fin  n'avoir  point  admis  «  l'organisation  du  travail  (3)  «  , 
n'en  avait  pas  moins  préconisé  de  bonne  heure  «  l'organisa- 
tion de  la  démocratie  (4)  » .  A  l'étranger,  l'écho  se  prolonge, 
et,  d'outre-Rhin,  Mario  nous  rend  le  petit  pamphlet  de  Louis 
Blanc  systématisé  en  trois  gros  volumes,  bourré  d'érudition  et 
de  philosophie,  élevé,  lui  aussi,  avant  même  qu'on  eût  forgé 
ce  barbarisme,  à  je  ne  sais  quelle  puissance  et  plein  de  je  ne 
sais  quelles  ambitions  «  mondiales  (5)  » .  Ni  du  mot  ni  de 

(1)  Albert  Brisbaive,  Social  Desliny  of  Man^  or  Association  and  Reorganisation 
of  Iinlustry  :  1840.  —  Franz  STnoMETEn,  Organisation  der  Arbeit,  184-4. 

(2)  La  Table  de  la  Revue  des  Deux  Mondes  en  fournirait  au  besoin  une 
preuve.  C'est  dans  la  Revue  que  Michel  Chevalier  publie  la  Question  des  tra- 
vailleurs, V Amélioration  du  sort  des  ouvriers  et  V Organisation  du  travail^  — 
livraison  du  15  mars  1848;  —  et  Audiganne,  auteur  de  V Organisation  du  travail^ 
examen  critique  des  divers  systèmes  (mars  1848),  en  était  le  collaborateur  assidu. 

(3)  En  1848,  il  la  dénonce  comme  «  illusoire,  imaginaire,  chimérique  », 
comme  «  la  ruine  de  tout  le  capital  * ,  comme  «  un  attentat  à  toute  société  et  à 
la  propriété  » . 

(4)  fM  Politifjue  rationnelle^  1831. 

(5)  Marlo  (Karl-Georg  \fNMnkelblech)  :  Unlersuchungen  ûber  die  Organisation 
der  Arbeit^  oder  System  der  U'eliàkonomie-y  ?  vol.,  J 850-1857;  2*  édition  ei» 
quatre  volumef,  1884-1886. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  85 

ridée  un  siècle  presque  entier  n'a  pu  épuiser  laverlu;  tout  au 
contraire;  et  aux  ambitions  s'ajoutent  maintenant  des  espé- 
rances tt  mondiales  »  comme  elles  :  de  plus  en  plus,  c'est  de 
Torganisation  du  travail  que  dans  la  plupart  des  pays  la  plu- 
part des  hommes  attendent  la  réorganisation  de  la  société  (1). 
Mais,  si  c'est  là  le  socialisme  en  sa  substance  et  si  le  socia- 
lisme couvre  la  terre,  c'est  donc  de  Saint-Simon  que  le  socia- 
lisme est  issu;  et  c'est  donc  de  sa  pensée  que  la  terre  est 
couverte. 

Non  pas  sans  doute  de  sa  pensée  toute  seule,  car  à  la  propre 
pensée  de  Saint-Simon  s'est  mêlée,  de  son  vivant  et  sous  ses 
yeux,  la  pensée  des  saint-simoniens,  Bazard,  Enfantin, 
Auguste  Comte,  Olinde  Rodrigues  et  leurs  amis,  cependant 
que,  dans  le  même  temps,  d'autres,  appartenant  à  d'autres 
écoles,  comme  Fourier  et  les  fouriéristes  en  France,  Robert 
Owen  et  ses  sectateurs  en  Angleterre,  pensent  à  part,  mais 
simultanément,  sur  les  mêmes  sujets.  Et  c'est  encore,  par 
opposition  au  dix-huitième  siècle,  une  caractéristique  du 
siècle  nouveau,  qu'au  dix-huitième  siècle,  il  n'y  avait  là- 
dessus  que  des  pensées  solitaires,  et  qu'au  dix-neuvième,  il 
y  a  comme  une  pensée  commune;  au  dix-huitième,  des  pen- 
sées personnelles,  au  dix-neuvième,  une  pensée  collective  : 
c'est-à-dire,  pour  ne  rien  forcer,  qu'au  dix-huitième  siècle, 
ces  questions  ne  faisaient  la  préoccupation  que  de  quelques- 
uns,  tandis  qu'au  dix-neuvième,  elles  font  d'abord  la  préoccu- 
pation de  beaucoup,  et  puis  la  préoccupation  de  tout  le 
monde;  le  dix-huitième  siècle,  en  un  mot,  y  pensait  a  par 
tête  »  ,  le  dix-neuvième  y  pense  d'abord  en  groupes,  et  puis 
en  masse. 

Aussi,  du  point  de  vue  où  nous  nous  sommes  placés,  serait- 


^Ij  Voyez,  par  exemple,  Franz  Hitze,  Kapital  und  Arbeit  und  die  Reorgani- 
tation  lier  Gesellschafty  1881.  Je  ne  dis  rien  des  socialistes  purs  ou  social-démo- 
cra(e«9  dont  les  écriu  sont  innombrables. 


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86  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

il  superflu  de  nous  obstiner  à  vouloir  discerner  par  une  ana- 
lyse rigoureuse  ce  qui  revient  en  particulier  à  tel  ou  tel  et  si 
cette  idée  est  originairement  à  celui-ci  ou  à  celui-là  ;  besogne 
d'érudit,  indifférente  au  politique.  On  a  vu  tout  à  l'heure 
combien  d'hommes  et  combien  d'oeuvres  ont  contribué,  depuis 
Saint-Simon,  à  former  et  à  répandre  l'idée  et  le  motd'  «  orga- 
nisation »»  ;  on  en  verrait  autant,  si  l'on  suivait,  depuis  Fou- 
rier,  la  fortune  de  l'idée  et  du  mot  d'  «  association  »»  .  Ce  sont 
des  fortunes  parallèles,  mais  ici  les  parallèles  se  rencontrent; 
et  ce  sont  des  idées  jumelles  :  tantôt  1'  «  organisation  »  pré- 
domine, et  tantôt  «  l'association  » ,  mais  »  l'association  »  est 
aux  saint-simoniens  comme  aux  fouriéristes,  et  «  l'organisa- 
tion w  aux  fouriéristes  comme  aux  saint-simoniens,  jusqu'à 
ce  qu'enfin  toules  deux,  se  confondant  et  se  combinant,  four- 
nissent à  Louis  Blanc,  sans  qu'il  s'en  rende  compte  et  même 
quoiqu'il  s'en  défende  expressément,  sa  formule  totale  de 
((  l'organisation  du  travail  par  l'association  des  travailleurs.  » 
Saint-Simon  et  Fourier,  et  les  saint-simoniens  et  les  fou- 
riéristes (I),  et  d'autres,  par  surcroît,  passent  donc;  et,  quand 
ils  ont  passé,  il  reste,  dans  l'air  que  le  siècle  respire,  un  peu 
de  leur  pensée,  qui  devient  un  peu  de  la  pensée  des  temps 
nouveaux.  De  nouveaux  apôtres  sont  venus  annoncer  à  la 
terre  l'avènement  messianique,  quelque  grand  soir  ou  quelque 
grand  matin,  d'un  ordre  nouveau  de  la  vie  des  sociétés  : 
«  L'âge  d'or  n'est  pas  derrière  nous,  il  est  devant  nous  » ,  et 
tout  justement  il  consistera  dans  la    perfection   de  l'ordre 


(1)  Ce  n'est  pas  qu'on  veuille,  —  il  faut  le  dire  tout  de  suite,  —  établir  un 
accord  posthume  ou  faire  une  assimilation  entre  saint-simoniens  et  fouriéristes. 
On  n'a  pas  oublié  tout  ce  qui  les  divisait,  ni  que  Fourier  ne  pouvait  pardonnera 
Saint-Simon  ses  vues  sur  l'égalité,  sur  la  communauté  des  biens,  sur  la  propriété, 
sur  la  Famille,  etc.  Mais,  en  dépit  des  difft'rences,  les  points  de  contact  abondent 
tant  que,  du  dehors,  et  pour  qui  n'en  juge  qu'à  l'effet,  les  deux  systèmes  peu- 
vent paraître  faire  bloc;  je  veux  dire  que  des  deux,  sans  y  démêler  ti-op  de 
finesses,  Topinion  publique,  en  leur  temps,  reçoit  un  seul  coup,  et  un  grand 
coup. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  87 

social.  L'ordre  social  sera  parfait  lorsque  la  politique  s'appli- 
quera à  son  véritable  et  unique  objet,  qui  est  la  production 
et  la  répartition  des  produits;  et  ce  serait  évidemment,  de  la 
politique,  une  conception  très  matérialiste,  si,  d'une  manière 
quelconque,  par  un  moyen  quelconque,  un  élément  intellec- 
tuel n'y  était  tout  de  suite  réintroduit.  Veiller  à  ce  que  la 
politique  ne  s'écarte  pas  désormais  de  son  véritable  objet  sera 
l'affaire  du  gouvernement,  suprême  régulateur  de  la  produc- 
tion, suprême  centralisateur  des  produits,  qui,  au  temporel, 
sera  administré  par  les  «  industriels  «  ,  et,  au  spirituel,  dirigé 
par  les  savants  et  les  artistes,  prêtres  d'une  sorte  de  théocratie 
de  l'esprit.  Et  voici  que,  d'une  troisième  part,  le  gouverne- 
ment réglant  la  production  et  opérant  la  répartition  des  pro- 
duits conformément  à  ce  précepte  :  «  De  chacun   selon  ses 
forces,  à  chacun  selon  ses  mérites,  »  —  et  non  plus,  comme 
disaient  les  gens  du  dix-huitième  siècle  :  «  De  chacun  selon 
ses  forces,  à  chacun  selon  ses  besoins,  »  —  un  élément  moral 
se  trouve  par  là  réintroduit  dans  la  politique  :  mais  quoi  ! 
n'est-ce  pas  ou  ne  serait-ce  pas  «  Tordre  social  parfait  » ,  que 
celui  qui  est  ou  serait  tout  ensemble  l'ordre  matériel,  l'ordre 
intellectuel  et  l'ordre  moral  ? 

Pour  qu'un  pareil  ordre  puisse  régner,  des  réformes  sont 
nécessaires,  ou  plutôt  des  transformations.  Reléguer  au  loin 
la  force  parasite,  mettre  au  premier  plan  le  travail  produc- 
teur, ce  sera  la  vraie  révolution.  Elle  ne  sera  pas  tant  »  dans 
l'hégémonie  de  telle  forme  politique  donnée  (république, 
empire,  monarchie)  que  dans  l'avènement  au  pouvoir  de 
Tindustrie,  dans  la  substitution  du  régime  industriel  au 
régime  féodal  (1)..  Tout  se  faisant  par  Tindustrie,  tout  doit 
se  faire  pour  elle  (2)...  La  classe  industrielle  est  la  classe 

(1}  Cf.  Catéchisme  des  Industriels,  2*  cahier,  dans  les  Œuvres  choisies f  t.  IlL 
p.  1«7. 
(t)  Catéchisme,  i"  cabier.  Œuvres  choisies,  t.  IIl,  p.  68. 


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88  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

fondamentale,  la  classe  nourricière  de  la  société  >» .  Numéri- 
quement, d'ailleurs,  cette  classe  forme  «  les  vingt-quatre 
vingt-cinquièmes  de  la  nation  »  ;  car  elle  comprend  les  fabri- 
cants, les  commerçants,  les  banquiers,  proclamés  par  excel- 
lence les  hommes  utiles  à  l'humanité  :  elle  n'exclut  pas  Tagri- 
culture  traitée  comme  une  espèce  d'industrie  et  qui  n'est 
point  sacrifiée;  et  entre  les  industriels  elle  ne  distingue  pas, 
elle  ne  connaît  pas  de  patrons  et  d'ouvriers.  «  Industriel  » 
veut  dire  également  patron  et  ouvrier.  L'entrepreneur  est 
un  «  industriel  »,  et  c'est  un  homme  utile  aux  hommes; 
l'ouvrier  est  un  industriel,  et  c'est  aussi  un  homme  utile  aux 
hommes.  Puisque  l'objet  de  la  politique  sociale  est  la  pro- 
duction, par  cela  même  est  politique,  est  social  tout  ce  qui 
est  productif,  et  tout  ce  qui  est  improductif  est  anti-poli- 
tique et  anti-social.  L'antagonisme  n'est  donc  ni  entre 
fabricants  et  agriculteurs,  ni  entre  patrons  et  ouvriers  : 
puisque  tous  sont  utiles,  tous  composent  une  seule  et  même 
classe,  la  classe  industrielle,  autrement  dit  la  classe  pro- 
ductive ;  l'antagonisme  est  entre  cette  classe  tout  entière  et 
la  classe  improductive,  —  la  noblesse,  le  clergé;  —  entre 
les  a  travailleurs  »  et  les  «  oisifs  »  ;  entre  les  a  abeilles  »  et 
les  «  frelons  » .  Le  crime  d'État  pire  que  tous  les  crimes, 
c'est  l'oisiveté,  et  par  conséquent,  au-dessus  de  toutes  les 
vertus,  la  vertu  d'État,  c'est  le  travail.  L'État  doit  être 
du  haut  en  bas  orienté,  tendu  et  comme  bandé  vers  le 
travail. 

Dans  cet  État,  pour  cette  politique,  deux  partis,  pas  un  de 
plus  :  la  classe  productive,  parti  industriel,  «  parti  national» , 
et  la  classe  improductive,  «  parti  anti-national  »  .  Il  faut  arra- 
cher le  pouvoir  au  parti  anti-national,  le  donner  au  parti 
national.  Il  faut  le  lui  donner  pour  développer,  multiplier, 
«  universaliser  le  travail  »  ,  et,  pour  cela,  après  avoir  «  natio- 
nalisé »  la  politique  et  le  gouvernement,  a  nationaliser  »  la 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  89 

propriété  (l).  On  ne  dit  pas  Tabolir,  mais  la  nationaliser; 
ni  la  supprimer,  mais  la  socialiser;  ni  la  détruire,  mais  créer 
une  propriété  nationale  ou  sociale,  et,  plus  exactement,  un 
fonds  national  ou  social,  par  extinction  périodique,  par  solu- 
tion de  continuité  de  la  propriété  privée.  Toute  propriété 
privée,  en  effet,  n'est  pas  abolie,  ni  supprimée,  ni  détruite; 
ce  qui  est  aboli,  supprimé,  détruit,  c'est  l'héritage  :  ainsi  ce 
n'est  point  la  propriété,  c'est  la  transmission  de  la  propriété. 
C'est  l'héritage  privé;  TÉtat  est,  au  profit  de  Tuniversel 
travail,  l'universel  héritier;  et  ainsi  la  propriété  n'est  plus 
perpétuelle,  mais  viagère  ;  elle  est  comme  une  emphytéose 
plus  ou  moins  longue  que  la  société  consente  l'individu,  et 
qui,  à  sa  mort,  fait  retour  à  l'État  pour  être  par  lui  baillée 
à  un  autre  en  emphytéose  jusqu'à  la  mort.  A  cette  possession 
précaire,  il  n'est  qu'un  titre  :  le  travail.  Nulle  égalité  du  reste, 
ni  active  ni  passive,  ni  dans  le  devoir  ni  dans  le  droit  :  «  De 
chacun  selon  sa  capacité,  à  chacun  selon  ses  œuvres  »  .  L'État 
a  pour  fin  le  travail,  pour  ressort  le  travail,  pour  limite  de  ses 
attributions  et  pour  mesure  de  ses  distributions,  pour  règle 
de  sa  justice,  le  travail;  il  transforme  la  propriété  en  prime 
pour  récompenser,  en  crédit  pour  encourager,  en  capital  pour 
féconder  le  travail. 

Le  roi  règne,  les  industriels  gouvernent.  Le  roi  appelle  à 
lui  u  les  industriels  les  plus  importants  »  ;  il  leur  confie  a  la 
haute  direction  delà  fortune  publique  »  .  En  conséquence,  un 


(1)  ■  La  loi  qui  conf*itue  les  pouvoirs  et  la  forme  du  gouvernement  n'est  pas 
aufti  importante,  elle  n*a  pas  autant  d'influence  sur  le  bonheur  des  nations  que 
celle  qui  constitue  les  propriétés  et  qui  en  règle  l'exercice...  *  La  constitution  du 
gouvernement  n'est  que  la  forme,  mais  •>  la  constitution  de  la  propriété  est  le 
fond  B  .  Le  droit  de  propriété  individuelle  repose  sur  «  V utilité  commune  et  gêné- 
raie  de  Vexercice  de  ce  droite  utilité  qui  peut  varier  selon  les  temps  »  ;  et,  par 
conséquent,  il  est  indispensable  qu'il  y  ait  un  droit  de  propriété  sanctionné  par 
ïa  loi,  mais  non  que  ce  soit  toujours  invariablement  telle  forme  de  ce  droit.  — 
SàiNT-SiMOH,  Vues  sur  la  Propriété'  et  sur  la  Législation^  éd.  Rodrigues,  p.  257, 
258,  265,  206. 


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90  I/ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

Conseil  d'industriels  est  chargé  de  préparer  le  projet  de 
budget  (l);une  Chambre  d'industriels  est  chargée  de  pro- 
curer la  tranquillité  des  citoyens  et  Téconomie  dans  les 
finances.  Mais,  si  ce  sont  a  les  plus  importants  »  des  indus- 
triels qui  gouvernent,  ils  ne  doivent  pas  gouverner  pour  eux- 
mêmes.  «  Le  projet  de  budget  sera  conçu  dans  l'intérêt  de  la 
majorité  de  la  nation;  il  tendra  le  plus  directement  possible 
à  l'amélioration  de  l'existence  du  peuple,  en  favorisant  les 
progrès  et  le  <léveloppement  de  l'industrie.  »  A  cet  effet, 
«  les  deux  premiers  articles  de  dépenses  seront  :  1"  celui 
relatif  à  l'instruction  du  peuple  ;  2*  celui  ayant  pour  objet 
d'assurer  du  travail  à  tous  ceux  qui  n'ont  point  d'autre  moyen 
d'existence  (2)  » .  C'est,  très  reconnaissable,  une  variante  de 
l'axiome  :  «  Toutes  les  institutions  ont  pour  objet  l'améliora- 
tion la  plus  rapide  possible  du  sort  de  la  classe  la  plus  nom- 
breuse et  la  plus  pauvre  »  ;  si  ce  n'est  pas  encore  «  l'avène- 
ment )»  des  travailleurs,  au  moins  est-ce  déjà  peut-être 
Tavènement  du  Travail;  et,  si  ce  n'est  pas  encore  celui  du 
Travail,  au  moins  est-ce  sans  doute  celui  de  l'Industrie.  Si  ce 
n'est  pas  l'avènement  du  Nombre,  c'est  tout  au  moins  celui 
d'une  élite  administrant  et  légiférant  au  bénéfice  du  Nombre; 
et,  si  ce  n'est  pas  encore  l'avènement  du  peuple  à  TÉtat,  c'est 
tout  au  moins  celui  d'une  bourgeoisie  qui  se  propose  le  bon- 
heur du  peuple,  et,  sinon  d'une  démocratie,  du  moins  d'une 
oligarchie  de  sentiment  démocratique. 

D'autres  ont  trouvé  d'autres  recettes  et  se  servent  d'autres 
formulaires.  Ce  n'est  plus  un  Conseil  et  une  Chambre  des 
industriels  qui  ont  mission  d'administrer  et  de  légiférer  pour 
le  bonheur  de  la  nation  ;  mais  c'est  toujours  un  gouvernement 
unitaire,  régulateur  industriel,  qui  domine  la  hiérarchie  des 

(i)  SAiwT-SmoN,  Du  Système  industriel,  f  partie,   OEuvret  choisies,  t.  III» 
p.  *7. 

(2)  Id.,  ibid.,  p.  51. 


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LE   TRAVAIL,  LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  «1 

pouvoirs  rég^ionaux,  provinciaux  et  communaux  (I).  Ce  n'est 
pas  parla  suppression  de  Thérédité  que  la  propriété  est  trans- 
formée, c'est  par  l'association  volontaire  ou  obligatoire;  et 
elle  n'est  pas  nationalisée  ou  socialisée,  mais,  si  l'on  peut  le 
dire,  u  communalisée  (2)  »  ou  «  sociétarisée  »  .  Plus  de  vastes 
centres  où  la  race  s'étiole,  plus  de  villages  dispersés,  mais  un 
pays  dessiné  au  cordeau  par  un  arpenteur  social  :  ici  excès  et 
là  défaut  de  population  :  il  n'y  a  qu'à  en  ôter  où  il  y  en  aurait 
trop,  et  à  le  mettre  où  il  en  manque.  Partout  des  aggloméra- 
tions égales,  des  phalanges  de  1,800  à  2,000  personnes,  aux- 
quelles tous  les  habitants  apportent  leurs  immeubles,  leurs 
capitaux,  leurs  instruments  de  travail;  en  échange  de  quoi  ils 
reçoivent  des  parts  ou  actions  garanties  par  des  hypothèques 
sur  le  fonds  commun  (3).  Chacun  conserve  pourtant,  en  cette 
communauté,  sa  personnalité  :  c'est  l'individualisme  dans  le 
communalisme  ou  le  sociétarisme  ;  chacun  travaille  libre- 
ment, suivant  ses  aptitudes  et  ses  facultés,  dans  le  groupe  de 
travail  qu'il  a  librement  choisi.  Chacun  est  rétribué  suivant  la 
triple  proportion  du  capital,  du  travail  et  du  talent;  et  de  la 
sorte,  dans  le  phalanstère,  sous  le  commandement  des 
unarques,  chefs  des  phalanges,  et  de  Vomniarque^  chef  de  cette 
société  de  sociétés  (4),  le  monde  goûte  enfin  la  félicité  et  la 
paix.  Beau  rêve  où  revienneat  des  réminiscences  de  Morelly, 
dont  la  tribu  était  proche  parente  de  la  phalange;  rêve  que  le 
monde  a  déjà  fait  plus  d'une  fois  depuis  les  Frères  moraves, 
et  auparavant,  avec  toutes  les  Spensonias  et  toutes  les  Oceanas, 


(1)  J.-G.  BouoTOT,  ouvr.  cité,  t.  I,  p.  102. 

(2)  JNe  pas  prendre  ce  niol  dans  le  sens  de  «  communiste  » .  —  Communiste, 
Fourtrr  ne  l'est  à  aucun  degré,  et  son  socialisme  uième  est  d'une  espèce  si  par- 
ticulière qu'on  a  pu  rapprocher  sa  doctrine  des  idées  de  Proudhon  sous  ce  titre  : 
le  l'aradoxK  de  V Individualisme . 

[Z)  J.-G.  BoccTOT,  ouvr,  cité^  t.  I,  p.  102. 

(4)  La  hiérarchie  fouricriste  est  pleine  de  «  magnais  »,  de  «  magnâtes  * ,  et  de 
•  sceptres  gradués  ».  U  y  a  une  <•  régence  »  et  un  «  aréopage  »  ;  mais  ce  ne  sont 
que  des  •  consultants  passionnels  »  . 


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9î  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

avec  toutes  les  Utopies  et  toutes  les  Cités  du  soleil^  mais  qu'il 
recommence  sans  lassitude  ni  désillusion^  avec  toutes  les 
Icaries  et  toutes  les  CrècherieSy  avec  toutes  les  Cités  nouvelles. 
De  telles  idées  déposent  et  se  cristallisent  dans  le  cerveau 
des  hommes  :  plus  ils  sont  ou  plus  ils  se  sentent  malheureux, 
plus  désespérément,  c'est-à-dire  avec  de  plus  folles  espé- 
rances, ils  s'accrochent  aux  marchands  de  bonheur.  En  vain 
on  se  moquera  des  folies  authentiques  des  saint-simoniens  et 
des  fouriéristes ,  des  processions  de  Ménilmontant,  de 
rhomme-femme,  de  la  «  papillonne  «  ,  des  a  diablotins  » ,  des 
«  gammes,  pivots  et  amitiés  en  quinte  superflue  w ,  des 
«  amours  en  tierce  diminuée  (1)  »  ;  en  vain  on  rira  de  ce  qui 
est  en  effet  ridicule  dans  le  saint-simonisme  et  le  fouriérisme. 
On  s'en  est  vraiment  trop  moqué,  et  l'on  en  a  vraiment  trop 
ri.  Mais,  pour  qui  réfléchit  à  l'évolution  moderne  des  idées 
sur  le  Travail,  sur  le  Nombre  et  sur  l'État,  il  n'y  a  pas  de  quoi 
se  moquer  si  haut  et  rire  si  fort,  car  Saint-Simon  et  Fourier, 
les  saint-simoniens  et  les  fouriéristes,  et  tout  ce  qu'on  a  dans 
la  suite  nommé  le  saint-simonisme  et  le  fouriérisme,  ont  fait 
beaucoup  pour  elles.  Ils  ont  fait  beaucoup  pour  l'idée 
moderne  du  Travail,  en  lui  attribuant  dans  leurs  constructions 
sociales  la  place  d'honneur,  en  voulant  en  étendre  le  champ 
à  l'infini;  pour  l'idée  moderne  du  Nombre,  en  assignant 
comme  fin  dernière  à  la  politique  le  plus  grand  bien  du 
plus   grand  nombre  (2)  ;  enfin,  —  Saint-Simon,  si  ce  n'est 

(1)  Comme  Saint-Simon,  Fourier  se  propose  de  multiplier  par  l'association  le 
bénéfice  du  travail,  et  il  veut  que  tous  soient  sûrs  de  pouvoir  travailler.  A  son 
nvis,  «  l'omission  ou  le  refus  du  droit  au  travail  est  l'erreur  la  plus  choquante  des 
théories  dites  libérales  »  . 

(2)  Fourier  :  «  C'est  un  effrayant  problème  que  d'établir  une  justice  éclatante, 
une  pleine  harmonie  dans  le  partage  des  bénéfices  »  .  Mais  ce  problème,  il  le  croit 
résolu  par  le  régime  sociétaire,  qui,  dit-il,  u  sue  la  justice  »  .  —  Comme  dans  le 
saint-simonisme,  les  industriels  les  plus  importants,  les  capitalistes,  en  Harmonie, 
ont  le  souci  constant  d'améliorer  la  condition  des  travailleurs.  C'est  une  «  frater- 
nité »  ou  véritablement  une  «  société  »  ;  et  Alcippe  prend  en  charge  le  bonheur 
de  Jeannot. 


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LE  TRAVAIL,  LE  NOMBRE  ET  L'ÉTAT  98 

Fourier  (1),  —  pour  Tidée  moderne  de  TÉtat,  en  lui  con- 
férant en  ce  domaine  une  espèce  d'omnipotence,  en  absor- 
bant presque  toutes  ses  fonctions  dans  une  suprême  fonction 
de  régulateur  du  travail.  Et  ils  ont  fait  pour  ces  trois  idées, 
qui  sont  bien  les  idées  fondamentales  ou  centrales  de  notre 
temps,  beaucoup  encore  d'une  façon  plus  indirecte,  ne  fût- 
ce  qu'en  préchant  le  millénium  (2),  en  annonçant  que,  dans 
Talternance  des  périodes  critiques  et  des  périodes  organi- 
ques, une  ère  critique  était  close,  une  ère  organique  allait 
s'ouvrir,  et  en  l'ouvrant  eux-mêmes  par  une  tentative  d'or- 
ganisation ou  de  réorganisation  de  l'industrie  (3),  d'organisa- 
tion de  l'État  industriel. 


III 


La  démarcation  est  ici.  Jusqu'ici  on  n'a  point  vu  appa- 
raître tt  la  lutte  des  classes» ,  ou,  si  elle  est  timidement  appa- 
rue, ce  n'a  été  que  par  intermittences  et  pour  disparaître  aussi- 
tôt. Le  Tribun  du  Pew;?/e  a  avancé  que  la  Révolution  française  a 
été  «  une  guerre  entre  les  riches  et  les  pauvres  » ,  mais  il  a  dit 

(1)  Selon  Fourier,  pourtant,  et  malgré  son  «  individualisme  « ,  qui  n'est  pas  du 
tout  du  «  libéralisme  » ,  la  contrainte,  les  voies  coercitives  sont  les  seules  qui 
conviennent,  dans  la  période  de  développement  où  il  est  arrivé,  à  un  pays  comme 
la  France,  «  le  moins  fait  pour  la  liberté  politique  ".  —  A  maintes  reprises, 
Fourier  proteste  de  son  respect  pour  les  pouvoirs  publics,  et,  peut-être  par  pru- 
dence pratique,  jure  qu'il  ne  songe  pas  à  toucher  à  l'État,  à  rogner  sur  le  gouver- 
nement, à  en  diiiiinner  les  fonctions  ou  les  fonctionnaires.  Si  même  il  fallait  Tln- 
qoisitîon  pour  imposer  \q  garant isine^  il  admettrait  l'Inquisition. 

(2)  Fourier  ne  se  donnait  qu'un  délai  dedeui  ans  pour  «  amener  un  premier 
canton  du  monde  à  l'ordre  sociétaire  •> . 

(3)  Pour  Fourier  comme  pour  Saint-Simon,  l'industrie  est  une  «  fonction  pri- 
mordiale »  .  Elle  est  «  la  puissance  par  excellence,  créatrice  d'un  ordre  nouveau 
et  (Je  relations  nouvelles  entre  les  individus  » . 


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94  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

aussi  a  entre  les  patriciens  et  les  plébéiens.  »  Et  généralement 
on  continue  d'entendre,  comme  en  1789  et  comme  en  1793  : 
«  entre  les  nobles  et  les  roturiers  »  .  C'est  entre  Taristocratie 
et  la  démocratie  représentée  parla  bourgeoisie  plutôt  qu'exis- 
tant d'une  existence  propre  que,  jusqu'ici,  l'on  a  vu  et 
dénoncé  l'antagonisme  ;  entre  les  industriels  et  les  non-indus- 
triels, entre  les  producteurs  et  les  non-producteurs  (1)  ;  nul- 
lement entre  les  patrons  et  les  ouvriers,  ni  entre  le  patronat 
et  le  prolétariat,  car  on  commence  dès  lors  à  dire  «  le  patro- 
nat T)  et  «  le  prolétariat  » .  Mais  dès  lors  commence  à  s'accuser 
cette  transformation  psychologique  de  l'ouvrier  qui  est  une 
des  conséquences  les  plus  importantes  de  la  révolution  écono- 
mique et  sera  l'un  des  facteurs  les  plus  puissants  de  la  révo- 
lution politique. 

La  concentration  du  travail  dans  l'usine  et  des  travailleurs 
autour  de  l'usine  fait  que  la  souffrance  réelle,  tout  en  étant 
moins  grande  peut-être,  pèse  bien  plus  lourdement;  et,  à  la 
souffrance  réelle  plus  pesante,  l'instruction  de  plus  en  plus 
répandue  vient  encore  ajouter  comme  une  «sur-souffrance  »  . 
Ceux-là  en  effet  souffrent  davantage  et  sont  plus  cruellement 
blessés  qui  errent  en  quelque  sorte  ballottés  entre  les  deux 
classes,  renvoyés  de  l'une  à  l'autre,  sans  tenir  ni  appartenir 
à  aucune,  plus  près  du  patronat  par  l'instruction,  plus  près 
du  prolétariat  par  l'indigence,  déclassés,  inclassables.  «  11 
faut  être  aveugle  pour  ne  pas  voir  que  la  classe  la  plus  mal- 
heureuse, c'est  celle  des  hommes  sans  fortune,  mais  dégrossis 

(1)  Dans  le  Producteur  (1825-1826),  Enfantin  cite  néanmoins  comme  le  plus 
important  des  antagonismes  l'opposition  entre  ceux  qui  vivent  de  leur  travail  et 
ceux  qui  vivent  du  produit  du  travail  d'autrui.  Et  cnla  sitjnifie  encore,  signifie 
surtout  :  «  les  travailleurs, et  les  oisifs  ».  Mais,  dans  les  mêmes  articles,  on 
trouve  déjà  cette  idée  que  «  la  rente  foncière  et  le  profit  du  capital  sont  nn 
impôt  que  les  ouvriers  doivent  payer  aux  propriétaires  oisifs  des  fonds  de  terre  et 
des  capitaux  pour  que  ceux-ci  mettent  à  leur  disposition  les  moyens  de  produc- 
tion. Producteur^  t.  I,  p.  243,  t.  Il,  p.  411  ;  Cf  Anton  Mknckb,  ouv.  cit.^ 
p.  93.  Ainsi  les  propriétaires  et  capitalistes  sont  déjà  en  train  de  devenir  «  lef 
oisifs  » ,  et  les  seuls  ouvriers  d'être  considérés  comme  «  les  travailleurs  *  , 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  »5 

et  raffinés  par  une  éducation  qui  a  élargi  leur  esprit  et  leur 
cœur,  qui  les  a  initiés  aux  jouissances  de  l'opulence,  qui  a 
évoqué  en  eux  des  besoins  ardents,  une  ambition  dévorante  ; . . . 
pour  ceux-là,  la  vie  n'est  qu'une  amère  déception  ;  elle 
s'égare  souvent  dans  l'abjection  et  se  termine  par  le  sui- 
cide (1)...  »  —  A  moins  qu'elle  ne  s'égare  dans  la  révolte,  en 
attendant,  lorsque  l'État  sera  livré  au  Nombre,  qu'elle  se  ter- 
mine par  la  politique!  Ces  déclassés  sont  comme  le  ferment 
qui  va  faire  lever  la  masse,  par  elle-même  neutre  et  amorphe, 
du  Travail. 

Une  impatience  haineuse  de  l'inégalité  double  et  décuple 
en  eux  la  passion  furieuse  de  l'égalité.  Au  moment  où  cette 
flamme  s'allume,  Babeuf  lui-même  semble  sortir  de  sa  tombe 
pour  souffler  le  feu.  C'est  en  1828  que  Buonarroti  (2),  son 
compag^non  et  son  témoin,  publie  V Histoire  de  la  Conspiration 
des  Égaux,  et  les  effets  ne  tardent  pas  à  en  être  visibles,  non 
seulement  dans  les  idées,  mais  dans  les  faits.  11  n'est  pas 
jusqu'au  mot  de  «  conspiration  »  qui  ne  tombe  à  point  en  un 
milieu  bien  préparé,  où  il  est  sans  cesse  question  de  clubs  et 
de  sociétés,  de  loges  maçonniques  et  de  «  ventes  »  de  carho^ 
nari,  d'intrigues  ténébreuses  de  la  Congrégation.  La  révolu- 
tion de  Juillet  1830  est  politique,  mais  l'insurrection  de  Lyon, 
en  1831,  est  sociale  :  «  Du  travail  ou  la  mort!  —  Du  pain  ou 
du  plomb  (3)  !  »  Toute  politique  qu'elle  est,  d'ailleurs,  la  révo- 
lution de  1830  a  bien  aussi  son  aspect  ou  son  côté  social,  car, 
en  installant  ouvertement  et,  on  peut  le  croire  alors,  défini- 
tivement, la  bourgeoisie  aux  affaires,  elle  déplace  politique- 
ment l'antagonisme,  que  l'évolution  du  travail  et  les  progrès 
de  l'industrie,  vers  cette  même  date,  déplacent  économique- 

(1)  V.  CoifSiDÉRArr,  Destinée  sociate,  p.  241.  Cf.   Sismo:<di,   Études  sur  tes 
sciences  sociateSy  t.  III,  p.  256. 

(2)  Voyez,    sur   Philippe    Ruonarroti  (1761-1837)  un    tout   récent  article   ilc 
M.  Georges  Weil  dans  la  Hevue  historique. 

'^^)  Voyez  Jean  Bouho^au,  V Évolution  du  socialisme^  chap.  I,  p,  li. 


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96  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

ment.  Dorénavant  l'antagonisme  sera  non  plus  entre  Taristo- 
cratie  et  la  bourgeoisie,  mais  entre  la  bourgeoisie  et  le  peu- 
ple :  ou  mieux  entre  le  capital  et  le  travail,  entre  l'argent  et 
la  main-d'œuvre  ;  et,  comme  des  nobles  «  déclassés  «  étaient 
naguère  venus  dire  à  la  bourgeoisie  que  les  ennemis  du  peuple 
étaient  les  nobles,  et  que  c'était  à  elle  à  le  sauver  d'eux,  de 
même  des  bourgeois  «  déclassés»  venaient  dire  au  peuple  que 
la  bourgeoisie  était  coupable  et  responsable  de  ses  maux,  que 
c'était  à  lui-même,  par  lui  seul,  à  se  sauver  d'elle,  et  qu'il  ne  se 
sauverait  d'elle  qu'en  prenant  position  contre  elle.  Aussi  bien, 
prétendaient-ils,  n'est-ce  pas  la  nature,  la  force  des  choses  qui 
met  en  antagonisme  ces  deux  classes,  le  patronat,  le  proléta- 
riat, et  les  oblige  à  prendre  position  Tune  contre  l'autre? 

Ce  qui  est  sûr,  c'est  que  désormais  le  mouvement  des 
idées  comme  le  mouvement  des  faits,  dans  l'ordre  politique 
comme  dans  l'ordre  économique,  porte  et  pousse  en  avant  et 
au-dessus  de  toutes  les  questions  une  question  ;  c'est  qu'il  y  a 
une  question  sociale  ;  et  c'est  que  la  question  sociale  se  ramène 
de  plus  en  plus  à  la  question  du  Travail,  qui  se  décompose 
en  une  série  de  questions  ouvrières.  Suivant  une  marche 
prévue,  on  avait  débuté  par  des  généralités,  on  va  en  spé- 
cialisant. L'attaque  n'est  pas  moins  violente,  ni  la  critique 
moins  âpre;  mais  ce  n'est  plus  la  société  en  général,  ni  toute 
société,  qu'on  attaque  sur  toute  la  ligne,  dans  son  être  et 
dans  son  principe  :  c'est  la  société  d'aujourd'hui  dans  sa 
structure  et  dans  sa  forme,  la  forme  présente  de  la  société 
telle  qu'elle  résulte  de  la  forme  d'industrie  qui  prévaut; 
c'est  cette  forme  même  d'industrie;  et,  dans  l'industrie, 
c'est  la  concurrence  et  la  mauvaise  organisation,  ou  la 
désorganisation,  ou  la  non-organisation  du  Travail.  Quoique 
au  fond  il  s'agisse  toujours  d'une  refonte  de  la  société 
tout  entière,  au  dehors  et  dans  l'expression  il  ne  s'agit 
même  plus  d'une  «  réorganisation  de  l'industrie  »  ,  ce  qui  est 


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LE  THAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L*ÉTAT  97 

encore  vague,  mais  de  la  réorganisation  ou  de  l'organisation 
du  Travail.  La  réorganisation  de  l'industrie,  c'était  bon  au 
temps  de  THarmonie,  avant  la  «  lutte  des  classes  » ,  mais  là, 
sur  le  terrain  de  la  lutte  des  classes,  le  but,  l'objectif,  c'est 
l'organisation  du  Travail.  Généreusement,  mais  vainement  on 
avait  voulu  faire  de  l'industrie,  patronat  et  prolétariat  réunis, 
entrepreneurs  et  ouvriers  réconciliés,  une  sorte  de  Confédé- 
ration des  forces  productives;  on  veut  maintenant  faire  du 
Travail  une  manière  de  Sonderbund^  la  Ligue  séparée  des 
forces  ouvrières  contre  les  forces  patronales.  Qu'on  ne  s'as- 
semble pas  pour  élaborer  une  constitution  défensive  et  con- 
servatrice ou  même  progressive  de  l'Industrie;  mais,  au  con- 
traire, qu'on  se  retranche  pour  élaborer  une  constitution 
offensive,  rénovatrice  et  même  révolutionnaire  du  Travail  : 
point  de  paix  sociale,  tant  que  durera  la  forme  présente  de  la 
société  ;  la  guerre  sociale,  jusqu'à  ce  que,  sur  cette  société 
abattue,  se  dresse  une  société  tolérable,  laquelle  ne  sera 
tolérable  que  si  elle  est  faite  ainsi,  et  non  autrement,  que  si 
elle  est  à  nous,  et  non  aux  autres,  que  si  c'est  la  société  aux 
ouvriers,  la  société  du  Travail. 

Posée  en  ces  termes  ou  en  termes  à  peine  moins  tranchants, 
passée  toute  de  suite  à  l'état  aigu,  la  question  s'impose  à  tous 
les  gouvernements,  à  tous  les  partis,  à  tous  les  citoyens,  à 
toutes  les  écoles,  à  tous  les  esprits,  à  quiconque  pense  et  à 
quiconque  vit  :  et  il  faut  penser,  puisqu'il  s'agit  de  vivre,  il 
faut  se  déclarer  pour  ou  contre,  attaquer  ou  se  défendre,  — 
mais  nul  ne  peut  rester  indifférent,  ou  nul  du  moins  ne  peut 
plus  ignorer.  Et  c'est  encore  quelque  chose  de  nouveau  et  de 
caractéristique,  qu'à  présent  il  faille  se  défendre,  et  trouver 
des  raisons  et  des  arguments  pour  la  société,  si  d'autres  en 
trouvent  bien  contre  elle.  Autrefois,  quand  de  loin  en  loin  il 
lui  arrivait  de  subir  quelque  assaut,  ce  n'était  que  fantaisie 
belliqueuse  de  solitaires.  On  regardait  et  on  passait,  en  haus- 

7 


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98  L'OUGANISATION    DU   TRAVAIL 

sant  les  épaules,  tant  on  avait  la  certitude  qu'ils  en  seraient 
pour  leur  peine,  que  tout  au  plus  réussiraient-ils  à  se  singu- 
lariser, et  qu'elle  ne  s'en  porterait  pas  plus  mal.  Mais  ce  n'est 
plus  à  présent  une  bande  d'enfants  perdus  et  ce  n'est  plus  une 
escarmouche  :  ce  sont  deux  armées  et  c'est  une  bataille.  Depuis 
cinquante  ans,  depuis  1789,  on  a  perdu  le  sens  de  l'éternité  : 
on  sait  d'expérience  qu'il  n'est  pas  d'institution,  politique  ou 
sociale,  qui  puisse  se  vanter  d'être  immuable.  Et  l'on  a  peut- 
être  un  peu  aussi  gagné  le  sens  de  la  justice  :  on  se  dit  qu'il 
est  possible  que  tout  ne  soit  pas  faux  dans  ces  plaintes  qui 
montent  de  la  foule,  et  que  tout  ne  soit  pas  chimérique  dans 
ces  espérances  ;  qu'en  tout  cas,  il  faut  écouter,  il  faut  voir. 
Alors,  soit  pour  combattre,  soit  pour  écouter  et  pour  voir, 
avec  des  intentions  diverses,  on  s'approche  et  de  plus  en  plus 
rares  sont  ceux  qui  se  tiennent  délibéi-ément  à  l'écart.  Phi- 
lanthropes et  politiciens,  philosophes  et  démagogues,  hommes 
d'État  et  hommes  d'étude,  hommes  de  tête  et  hommes  de 
main,  petits  manteaux  bleus  et  manteaux  couleur  de  muraille, 
savants  et  faiseurs,  chevaliers  du  peuple  et  pêcheurs  en  eau 
trouble,  il  n'est  personne  qui  se  désintéresse,  —  pas  même 
les  plus  désintéressés.  Ce  qui  le  prouve,  c'est  l'extrême  abon- 
dance de  la  «littérature  »  sociale  entre  1830  et  1840.  Et  de 
plus  en  plus  on  serre  la  question,  de  plus  en  plus  on  spécia- 
lise, on  divise,  on  fait  des  séries  de  questions.  Les  uns  pour, 
les  autres  contre,  d'autres  enfin  ni  pour  ni  contre,  —  mais 
ceux-ci  naturellement  les  moins  nombreux,qui  ne  cherchent  et 
ne  servent  que  la  vérité  pure,  —  tout  le  monde  s'y  met  :  on 
plonge  dans  les  profondeurs  de  la  société;  on  en  sonde  tous 
les  coins;  on  en  interroge  tous  les  mystères.  C'est  en  1837 
que  M.  de  Gasparin  présente  son  rapport  sur  f  Assistance  (1), 


(1)  D'après  les  chiffres  de  1833.  —  Ed  cette  année  1833,  dans  les  1,329  hô- 
pitaux et  hospices  du  royaume,  il  aurait  été  secouru  425,049  indigents.  —  Voyez 
f.ouis  Blanc,  Organisation  du  travail^  5'  édition,  p.  43. 


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LE  TRAVAIL,  LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  99 

en  1838  ou  1839  que  Frégier,  chef  de  bureau  à  la  préfecture 
de  police,  publie  son  livre  sur  la  Misère  et  le  Crime  {l)  y  en 
1842  que  parait  l'ouvrage,  aussitôt  célèbre,  de  Buret,  où  les 
socialistes  puisent  comme  dans  une  mine  ou  dans  un  arse- 
nal (2) .  L'Institut  s'émeut  officiellement  ;  et  l'Académie  des 
sciences  morales  charge  d'une  enquête  le  D' Villermé.  D'ail- 
leurs, on  ne  circonscrit  pas  étroitement  le  regard  à  la  France  : 
on  jette  les  yeux  sur  l'Angleterre,  l'Europe,  l'Amérique 
même.  En  1833,  le  baron  d'Haussez  donne  un  tableau  de  la 
Grande-Bretagne  (3).  Le  traité  classique  de  Tocqueville,  la 
Démocratie  en  Amériffue,  est  de  1835;  l'Histoire  de  V économie 
politt4fue  en  Europe^  d'Adolphe  Blanqui,  de  1837  (4).  On 
connaît  en  France,  dans  le  texte  ou  par  des  traductions, 
depuis  1836,  la  Philosophie  des  manufactures,  de  Ure  (5);  vers 
1840,  Touvrage  de  Bulwer  (6),  le  pamphet  de  Marcus  (7),  le 
Livre  du  meurtre  (8).  Le  mouvement  chartiste  attire  et  fixe 
l'attention. 

Mais  la  collection  et  la  collation  des  faits  ne  font  ni  dédai- 
gner, ni  délaisser  la  théorie.  C'est  au  contraire  une  floraison, 
un  épanouissement  de  doctrines,  et  jamais,  peut-être,  on  ne 


(i)  Des  classes  dangereuses  de  la  population,  L'aateur  évalue  à  un  peu  moins 
de  65,000  hommes  (63,072)  «  Tarmée  du  mal  ».  —  Cf.  Louis Blakc,  ouvr.  cite\ 
p.  H. 

(2}  De  la  Misère  des  classes  laborieuses  en  France  et  en  Angleterre.  —  Selon 
Bnret,  le  rapport  de  la  «  population  souffrante  »  à  la  «  population  totale  »  aurait 
été  alors  de  1  à  9  :  —  soit  3  millions  sur  29  millions  environ  (i  million  d'indi- 
gents inscrits  à  multiplier  par  3  millions  d'indigents  non  déclarés).  —  Voyez 
Louis  Blahc,  ouvr.  cité,  p.  43  et  209.  Joignez-y  Rubichor,  Mécanisme  social,  et 
Edelestand  Dcméril,  Philosophie  du  budget;  ce  sont  les  «  sources  n  de  Louis 
Blanc. 

(3)  La  Grande-Bretagne  en  1833. 

(4)  Cf.  du  même  le  Cours  d^ économie  industrielle. 

(5)  Philosophie  des  manufactures,  ou  Économie  industrielle  de  la  fabrication 
du  coton,  de  la  laine,  du  lin^  de  la  soie. 

(6)  England  and  the  English.  —  Cf.  Louis  Blakc,  Organisation  du  travaily 
p.  73. 

(7]  Louis  Blarc,  ibid. 

(8)  Publié  en  février  1839.  Cf.  Louis  Blanc. 


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100  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

vit  pousser  tant  de  systèmes  à  la  fois.  Pêle-mêle  des  noms 
s'offrent  à  la  mémoire  :  Sismondi  (1),  Bûchez,  Villeneuve- 
Bargemont,  Quételet  (2),  Pecqueur,  Vidal,  Cabet  (3),  Ville- 
gardelle  (4),  Lamennais  (5),  Pierre  Leroux,  Proudhon, 
Considérant;  et,  les  dépassant  tous,  les  dominant  tous,  celui 
qui  est  le  plus  sûr  de  rester  :  Auguste  Comte  ;  et  le  nom  de 
rhomme  par  qui  devait  se  faire  la  transition,  Theure  venue, 
entre  la  pensée  et  l'action,  entre  les  idées  et  les  lois  :  Louis 
Blanc.  Pour  l'instant,  ce  n'est  encore  qu'un  grand  flux  de 
pensée,  une  grande  éruption  d'idées.  Sur  tous  ces  hommes 
et  toutes  ces  œuvres  il  serait  amusant,  et  probablement  ins- 
tructif de  coller  des  étiquettes,  de  les  classer  par  genres  et 
espèces  :  économistes  orthodoxes,  économistes  dissidents, 
économistes  chrétiens,  doctrinaires  et  libéraux,  démocrates, 
socialistes  autoritaires,  collectivistes,  communistes,  indivi- 
dualistes raisonnables,  et  individualistes  paradoxaux,  etc.;  et 
sûrement  il  serait  instructif,  sinon  toujours  amusant,  d'ana- 
lyser toutes  ces  idées  pour  en  établir  la  nature,  la  qualité, 
la  formation  et  la  composition.  Mais  l'analyse  des  idées, 
c'est  de  l'histoire  ou  de  la  philosophie  :  la  politique  ne  s'oc- 
cupe que  de  la  synthèse  des  forces.  Même  pour  les  idées- 
forces,  —  nous  l'avons  déjà  dit,  mais  on  ne  saurait  trop  le 
redire,  —  l'idée  ne  relève  de  la  politique  que  du  moment 
où  elle  est  devenue  une  force  ;  et,  si  deux  idées-forces  tom- 


(1)  Ses  Nouveaux  principes  d'économie  politique  sont  de  1820  et  par  consé- 
quent antérieurs  à  la  période  dont  nous  parlons  surtout  ici;  mais  ils  8*y  rattachent 
pourtant  par  une  influence  durable. 

(2)  Sur  Vhomme  et  le  développement  de  ses  facultés^  ou  Essai  de  physique 
sociale j  1835.  —  Du  système  social  et  des  lois  qui  le  régissent,  1848. 

(3)  Voyage  en  Icarie,  1842.  —  Le  vrai  Christianisme  suivant  J.^C,  1847. 

(4)  Histoire  des  idées  sociales  avant  la  Révolution  française,  ou  les  Socialistes 
modernes  devancés  et  dépassés  par  les  anciens  penseurs  et  philosophes^  avec 
textes  à  V appui,  1846. 

(5)  Le  Livre  du  Peuple,  1837;  Politique  à  l* usage  du  peuple,  1838;  De  l'Es- 
clavage moderne,  1839;  Projet  de  constitution  du  Crédit  social^  1848;  Question 
du  travail,  1848,  etc. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L*ÉTAT  101 

bent  en  contradiction  ou  entrent  en  conflit,  ce  n'est  ni  la 
plus  intéressante,  ni  même  la  plus  juste,  que  la  politique 
doit  suivre  :  c'est  la  plus  forte.  Voici  donc  toutes  ensemble, 
telles  qu'alors  elles  bouillonnent  et  coulent,  les  idées-forces 
de  ces  dix  années,  en  ce  qui  touche  le  Travail,  le  Nombre  et 
l'État. 

—  La  liberté  économique  illimitée  est  une  erreur  ou  une 
duperie.  Dans  le  domaine  économique,  l'État  a  certainement 
un  droit  et  un  devoir  (1).  En  ce  siècle,  si  fier  de  lui-même 
«  la  seule  faim  est  la  loi  souveraine  de  la  conduite  morale, 
rationnelle  et  industrielle  de  l'immense  majorité  » .  Nulle 
entente,  partout  des  égoïsmes  jaloux  les  uns  des  autres.  Une 
concurrence  effrénée  entraîne  la  baisse  de  la  main-d'œuvre  et 
la  misère  des  ouvriers.  Le  régime  du  travail  découvre  «  des 
plaies  profondes  et  hideuses  »  .  Le  progrès  se  fait  »  par  les 
masses,  humanité,  nation,  non  par  les  individus  »  .  Mais  les 
masses  seules  ne  le  feraient  pas  ;  il  leur  faut  une  direction, 
qui  ne  peut  être  que  celle  de  l'État.  Comme  pouvoir  politique, 
l'État  n'a  d'autre  borne  à  sa  puissance  que  le  sentiment  de 
son  devoir.  Et,  en  matière  économique,  l'État  doit  être  «  une 
prévoyance  collective  (2)  »  .  Que  dit-on  «  une  prévoyance  »  ? 
il  ne  faut  pas  avoir  peur  du  mot,  et  c'est  «  une  Providence  » 
qu'il  faut  dire.  «  Les  gouvernements  sont  les  ministres 
visibles  de  la  Providence.  »  Ils  sont  institués  pour  «  assurer 
à  tous  les  membres  de  la  société  justice,  protection,  liberté  >»  . 
Mais  leur  sollicitude  appartient  légitimement  «  aux  pauvres 

(1)  SiSMOROi,  Nouveaux  principes  d'économie  politique ^  ou  de  la  Richesse  dans 
ses  rapports  avec  la  population.  Cf.  Études  sur  les  sciences  sociales.  Malf^ré  ia 
pente  démocratiqae  de  ses  opinions,  et  quoiqu*on  ait  voulu  faire  de  lui  un 
ancêtre,  Sismondi  n'aime  pas  le  suffrage  universel  et  repousse  avec  horreur  «  la 
toute-puissance  des  majorités  ».  11  serait  piquant,  à  ce  propos,  de  relever,  dans 
la  finesse  des  aperçus  de  Sismondi,  et  dans  un  certain  goût  qu'il  a  pour  les  «  com- 
binaisons •  ,  des  traces  bien  marquées  d'origine  italienne. 

(2)  BccHEZ,  Introduction  à  la  Science  de  l'Histoire  (1833),  t.  I,  p.  5,  13,  22, 
493,  Histoire  parlementaire  de  la  Révolution  française  (1833-1838).  Le  traité  de 
politique  et  de  science  sociale  n'a  été  publié  qu'en  1866. 


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102  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

bien  plus  qu*aux  riches,  aux  faibles  plus  encore  qu'aux  puis- 
sants » .  En  faveur  des  pauvres,  le  gouvernement  a  tout  à 
faire  ;  en  faveur  des  faibles,  il  doit  faire  tout  ce  qu'il  peut 
faire  (l).  Comme  la  propriété  industrielle  se  développe  de 
jour  en  jour,  et  comme  il  est  de  la  nature  de  l'industrie 
«d'agglomérer  une  multitude  d'hommes  dans  un  même  lieu, 
d'établir  entre  eux  des  rapports  nouveaux  et  compliqués  »  , 
la  classe  industrielle  a  besoin  d'être  «  réglementée,  sur- 
veillée, contenue  n  plus  que  les  autres  classes.  Il  est  donc 
naturel  «  que  les  attributions  du  gouvernement  croissent 
avec  elle  » .  L'industrie  a  apporte  le  despotisme  en  son  sein, 
il  s'étend  naturellement  à  mesure  qu'elle  se  développe  (2)  ». 
Et  ne  prenez  pas  «  despotisme  «  en  trop  mauvaise  part  :  il 
ne  signifie  guère  en  ce  cas  que  très  large  intervention  d'une 
très  haute  autorité. 

Le  programme  maximum  ou  intégral  irait  jusqu'à  socia- 
liser les  individus,  les  moyens  de  production  et  le  sol, 
«  faire  en  sorte  que  le  sol  et  les  moyens  de  production.. - 
soient  régis,  exploités,  employés  sous  la  suprême  direction 
des  pouvoirs  représentatifs  »  ,  et  puisque,  aussi  bien,  l'usine 
est  un  centre  où  l'ouvrier  va  se  servir  d'instruments  qui  ne  lui 
appartiennent  pas,  créer  un  centre,  un  seul,  auquel  appar- 
tiendraient tous  les  instruments  de  travail  ;  —  centre  unique 
qui  serait  l'État,  dans  lequel  tous  les  citoyens  deviendraient 
des  fonctionnaires  (3).  Mais  il  y  a  un  programme  minimum  : 

(1)  Marquis  de  Villenevve-Bargemoht,  Économie  politique  chrélienne^  ou 
Recherches  sur  la  nature  et  les  causes  du  paupérisme  en  France  et  en  Europe^  et 
sur  les  moyens  de  le  soulager  et  de  le  prévenir  (1834),  t.  II,  p.  395,  t.  111, 
p.  132. 

(2)  TocQUEViLLB,  De  la  Démocratie  en  Amérique,  OEuvres,  l.  III,  p.  506  et 
508.  Ce  n'est  pas  à  dire  que  Tocqueville  approuve  absolument  ou  recommande, 
mais  il  constate. 

(3)  Pecqubur,  Des  améliorations  matérielles  dans  leurs  rapports  avec  la 
liberté  (1839),  —  Théorie  nouvelle  d'économie  sociale  et  politique,  ou  Étude  sur 
t organisation  des  sociétés^  1842.  Pecqueur  aboutit  en  somme  à  l'association, 
«  universelle  dans  chaque  pays  »  ,  puis  cosmopolite;  chaque  peuple  formerait  une 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  103 

faire  en  sorte  que  le  travail  parvienne  à  conquérir  «  une 
part,  si  petite  soit-elle,  de  la  propriété  des  instruments  qu'il 
emploie  »  ;  et,  pour  qu'il  y  parvienne,  recourir  sans  hésita- 
tion à  la  loi.  La  loi  est  bienfaisante.  «  La  loi,  quand  elle  est 
bien  intentionnée  et  intelligente,  a  le  pouvoir  de  faire  le 
bonheur  d'un  peuple  :  la  loi  intelligente  est  l'expression  de  la 
justice.  »  Tout  est  organisé,  sauf  l'industrie.  Il  faut  l'organi- 
ser, fonder  o  le  gouvernement  de  l'industrie  »  ,  le  fonder  sur 
le  travail  et  pour  le  travail,  a  Que  la  loi  fasse  en  faveur  du 
travail  moitié  moins  seulement  de  ce  qu'elle  a  fait  autrefois 
contre  lui,  et  la  cause  la  plus  générale  de  la  misère  sera  sup- 
primée (1).  »  Le  gouvernement  n'est  pas,  comme  les  écono- 
mistes Font  trop  dit,  «  un  ennemi  naturel  campé  au  milieu 
du  système  social  ».  On  ne  peut  se  passer,  si  l'on  veut  préve- 
nir a  la  dispersion  fondamentale  des  intérêts  »,  de  m  Téner- 
g^que  prépondérance  d'un  pouvoir  central  »  ;  et  ce  pouvoir 
central  a  énergiquement  prépondérant  »  devra  agir  »  éner- 
gpquement  »  en  matière  économique  ;  avec  une  «  énergie  » 
toute  spéciale,  il  «  interviendra  dans  les  relations  des  ouvriers 
et  du  patron,  ainsi  que  dans  les  relations  des  diverses 
industries  entre  elles  » .  L'État  sera  tourné  vers  les  prolé- 
taires, pour  qui  il  est  plein  de  sympathie,  et  au  bénéfice  de 
qui  doit  être  «  énergiquement  »  exercée  et  résolument  dirigée 
l'action  sociale  (2) . 

vaste  association,  économique,  politique,  civile,  sous  la  raison  sociale  :  associa- 
tioD  française,  italienne,  américaine,  etc.  —  De  même  Vidal,  De  la  répartition 
des  richesses,  ou  de  la  justice  distributive  en  économie  sociale,  1846;  —  Vivre  en 
travaillant,  projets,  voies  et  moyens  de  réformes  sociales,  1848. 

Cl)  Bchbt,  De  la  Misère  des  classes  laborieuses,  t.  II,  p.  234,  S51,  290. 

(2)  Voyez  Auguste  Comtb,  Cours  de  philosophie  positive,  t.  IV,  Y  et  VI, 
passim,  surtout  dans  la  fin  «lu  siiième.  —  Cf.  Système  de  politique  positive,  où 
la  Table  analytique  (édition  de  1883)  facilite  beaucoup  les  recherches  ;  se  repor- 
ter par  exemple  aux  mots  :  Appartement  normal  du  travailleur.  Apprentissage^ 
Associations,  Associations  ouvrières,  Avenir  de  V Industrie,  etc.  Mais  les  quatre 
volumes  de  la  Politique  positive  n*ont  été  publiés  que  de  1851  à  1854.  Et  c'est 
pourquoi  Von  s'en  tient  ici  à  une  indication  très  sommaire  des  idées  d'Auguste 
Comte  sur  Je  Travail  et  sur  l'État. 


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104  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

Lier  ensemble,  enchaîner  l'une  à  Tautre,  employer  Tune  à 
l'autre  l'action  politique  et  l'action  sociale.  Prolétariat  et 
démocratie  sont  synonymes  ;  il  ne  faut  plus  m  séparer  la 
revendication  économique  en  feveur  des  besoins  du  proléta- 
riat de  la  revendication  politique  en  faveur  des  droits  de  la 
démocratie  »> .  L'État  doit  servir,  doit  s'appliquer,  doit  s'adon- 
ner à  faire  triompher  cette  double  et  unique  revendication  ; 
—  l'État,  ce  «  chef-d'œuvre  de  la  faculté  créatrice...  »  Qui 
dit  cela?  Pierre  Leroux  (1) .  Et  qui  dit  ceci  :  «  Le  régime  féo- 
dal ayant  été  aboli,  le  principe  de  la  liberté  et  de  l'égalité 
civile  proclamé,  la  conséquence  était  qu'à  l'avenir,  la  société 
devait  s'organiser  non  pour  la  politique  de  la  guerre,  mais 
pour  le  travail?  »  L'homme  par  la  bouche  brûlante  duquel 
le  verbe  soit  passé  le  plus  caustique  depuis  Rousseau,  Prou- 
dhon,  —  oui,  —  l'ennemi  personnel  de  l'État,  le  prophète 
de  l'An-archie,  Proudhon  lui-même  (2). 

H  faut  organiser  le  Travail,  dit  Arago  (3).  Il  faut  organiser 
le  Travail,  répète  Ledni-Rollin  (4).  Et  cent  autres,  puis  des 
milliers  d'autres,  le  répètent  après  eux.  Mais  qui  peut  orga- 
niser le  Travail?  Évidemment  l'État,  et  l'État  seulement. 
Mais  encore  quel  État?  Évidemment  l'État  au  Nombre,  l'État 
du  Nombre,  et  cet  État  seulement  qui,  par  la  force  des  choses, 
sera  l'État  du  Travail.  Il  faut  donc  poursuivre  sans  se  lasser 
l'introduction  du  suffrage  universel  :  en  lui,  dans  le  suffrage 


(1)  De  V Humanité^  1840.  —  De  VÊgalité.  —  Projet  tVune  constitution  démO' 
erotique  et  sociale^  1848. 

(î)  Idée  générale  de  la  Révolution  au  dix-neuvième  siècle,  édition  de  1868. 
p.  39.  —  Cf.  .1.  TcHKnNOFF,  le  Parti  républicain  sous  la  monarchie  de  Juillet^ 
1901,  p.  110;  et  d'ailleurs,  sur  tout  ce  mouvement  et  toute  cette  période,  la  belle 
Histoire  de  M.  Thureau-Dangin.  Avant  1848,  Proudhon  avait  publié,  entre 
autres  écrits  :  Qu'est-ce  que  la  Propriété?  1"  mémoire,  1840,  î*  mémoire,  1841  ; 
Avertissement  aux  propriétaires,  1842;  Création  de  l'ordre  dans  C humanité, 
1843;  Système  des  contradictions  économiques  ou  philosophiques;  De  la 
Misère,  1846. 

(3)  TcBERNOFF,  ouvr.  cite\  p.  161. 

(4)  /(/.,  ibid.,p.  165. 


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LE  TRAVAIL,   LE   NOMBRE  ET   L'ÉTAT  105 

universel,  est  le  moyen  d'arriver  à  u  de  justes  améliorations 
sociales  »  ;  le  moyen  «  d'émanciper  le  prolétariat  »  ,  «  d'ame- 
ner une  distribution  des  richesses  plus  équitable  »  ;  —  Ledru- 
RoUin,  Godefroy  Gavaig^nac,  Gabet,  Baspail  le  disent  (1),  et 
tant  d'autres  le  répètent,  —  le  moyen  de  réaliser  un  jour 
l'État  du  Travail  en  réalisant  d'abord  l'État  du  Nombre. 

Cependant  de  plus  en  plus  le  ferment  pénètre  et  échauffe 
la  masse.  Il  la  pénètre  peu  à  peu  par  la  propagande  du  parti 
républicain  démocrate  (2),  et,  bien  que  les  journaux  soient 
chers  et  relativement  peu  lus,  par  le  journal  de  ce  parti,  la 
Réforme^  au  secours  duquel  viennent  successivement  la  Revue 
républicainCy  la  Revue  du  Progrès,  et  rAtelier,  qui  s'adresse 
particulièrement  aux  ouvriers  ;  par  la  brochure  populaire, 
comme  les  trois  Dialogues  de  maître  Pierre  avec  François;  par 
la  société  Aide^toi,  V Association  pour  la  Liberté  de  la  presse, 
V Association  pour  l'Instruction  populaire,  la  société  des  Afuis  du 
peuple,  la  société  des  Droits  de  rhomme;  plus  bas  et  plus  en 
secret,  par  les  Légions  révolutionnaires ,  les  Familles,  les  PAa- 
langes  démocratiques,  les  Saisons,  la  Société  communiste  et  les 
Travailleurs  égalitaires. 

Le  grand  soir  approche,  ou  le  grand  matin.  Depuis  1839, 
depuis  qu'il  a  jeté  dans  la  circulation  son  petit  livre,  f  Organi- 
sation du  Travail,  l'homme  est  là.  Il  a  l'ambition,  il  a  la 
flamme,  il  a  la  foi.  11  vient  à  temps,  il  est  de  son  temps.  H 
réunit,  en  sa  personne  menue,  remuante,  et  comme  tour- 
mentée par  un  besoin  de  croissance  et  de  dilatation,  le 
charme  et  la  fougue  ;  en  sa  doctrine,  les  deux  pensées  du 
siècle,  l'organisation  et  l'association  ;  en  sa  méthode,  les  deux 
procédés,  la  prédication  et  l'action,  le  socialisme  philoso- 
phique et  le  jacobinisme  poHtique.  Plus  nettement  et  plus 

(1)  TcHEBwoFP,  ouv.  cité,  p.  164-,  242,  254,  332. 

(2)  Sur  toute  cette  propagande  et  toute  cette  action,  on  consultera  avec  profit 
I  ouvrage  cité  de  M.  Tchernoff.  —  Cf.  G.  Weill,  Histoire  du  parti  républicain. 


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106  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

décidément  que  tous,  il  veut  le  Nombre  pour  avoir  TÉtat,  et 
TÉtat  pour  organiser  le  Travail.  Dépouillées  du  prestige  ora- 
toire, les  idées  de  Louis  Blanc  n'ont  rien  de  bien  neuf  ni  de 
bien  original  ;  mais  il  a  compris  que  «  ne  pas  prendre  le 
pouvoir  pour  instrument,  c'est  le  rencontrer  comme  obs- 
tacle »  ;  et  les  circonstances  font  qu'il  peut  prendre  le  pou- 
voir pour  instrument. 

Les  idées,  dés  lors,  valent  moins  en  elles-mêmes.  Les  faits 
sont  aux  trois  quarts  accomplis.  Ce  qu'il  reste  d'idées  à  déve- 
lopper et  de  faits  à  accomplir  va  désormais  se  développer  et 
s'accomplir  surtout  par  les  lois.  Par  les  lois,  le  Travail  va 
emplir  et  accaparer  l'État,  dont  le  premier  et  le  dernier  mot 
est  le  Nombre. 


III 


LES    LOIS 


D'après  les  faits  et  d'après  les  idées,  il  est  possible  de  pres- 
sentir ce  que  va  être  l'œuvre  des  lois.  D'abord,  lois  de  des- 
truction, ensuite  de  reconstruction.  Dans  les  lois,  comme  dans 
les  faits  et  comme  dans  les  idées,  on  s'attache  d'abord  à 
démolir  l'ordre  ancien  de  la  société,  puis  lentement,  peu  à  peu, 
et  de  plus  en  plus,  on  s'efforce  à  fonder  sur  les  lois  l'ordre 
nouveau  conçu  dans  les  idées  et  déterminé,  ou  commandé,  ou 
conditionné  par  les  faits.  De  même  que  le  Travail  a  changé, 
qu'à  l'atelier  de  famille  s'est  substituée  la  fabrique  et  à  la 
fabrique  l'usine;  de  même  que  le  Nombre  a  changé,  qu'il  s'est 
concentré,  qu'il  a  pris  conscience  de  lui-même,  qu'il  a  perdu 
le  sens  de  l'éternité  et  que  s'est  aiguisé  en  lui  le  sens  de 
l'inégalité;  de  même,  enfin,  que  l'État  a  changé,  reposante 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  107 

présent  sur  le  suffrage  universel,  et  de  bas  en  haut  ou  de  long 
en  large  comme  traversé  par  lui,  comme  actionné  par  lui  ; 
ainsi,  la  conséquence  étant  en  quelque  sorte  forcée,  la  loi 
elle-même  change.  Elle  change  de  nature  :  c'était  jadis  un 
instrument  de  conservation;  c'est  maintenant  un  instrument 
de  transformation,  d'abord  de  déformation,  si  l'on  peut  le 
dire,  puis  de  réformation  sociale.  Elle  change  de  direction  ou 
d'intention  :  faite  jadis  pour  une  certaine  propriété,  main* 
tenant  elle  va  l'être,  d'abord  pour  la  propriété  sans  exclu- 
sion ni  privilège  noble,  puis  pour  l'industrie,  puis  pour  le 
travail. 

Comme  il  est  naturel,  d'ailleurs,  puisqu'il  ne  peut  rien  y 
avoir  dans  les  lois  qui  n'ait  été  premièrement  dans  les  faits  et 
dans  les  idées,  les  lois  retardent  un  peu  sur  les  idées  et  même 
sur  les  faits.  Gomme  il  est  naturel  encore,  les  lois  procèdent, 
ainsi  que  les  idées,  des  généralités  aux  spécialités,  et  il  le  faut 
bien,  puisque  c'est  la  méthode  même  et  la  forme  même  de  la 
loi  de  distinguer  et  de  disposer  par  espèces.  Mais,  en  même 
temps  qu'elle  va  se  compliquant,  se  chargeant  de  détails,  et  se 
resserrant  en  ce  qu'elle  se  précise,  la  législation  du  travail, 
d'autre  part,  va  s'étendant,  agrandissant  son  champ,  allon- 
geant et  multipliant  ses  atteintes,  unifiant  et  essayant  d'unifier 
toujours  davantage  son  action  :  jadis  locale  et  corporative, 
maintenant  nationale,  demain,  peut-être,  internationale  en 
quelques-unes  de  ses  prescriptions  et  de  ses  interdictions. 


Dans  sa  partie  positive  et  de  reconstruction,   l'œuvre   de 
msformation  de  la  société  par  la  loi  ne  commence  guère  ^ 


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108  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

pour  être  systématiquement  poursuivie,  qu'en  1848;  et  la 
raison  en  est  évidente  :  ce  n'est  qu'en  1848  que  la  transfor- 
mation psychologique  de  l'ouvrier  et  la  transformation  juri- 
dique de  l'État  sont  accomplies,  que  la  révolution  économique 
et  la  révolution  politique  se  rejoignent,  et  que  «  le  peuple 
misérable  «  devient  indirectement,  mais  réellement,  par  le 
bulletin  de  vote,  «  le  peuple  législateur  « .  Jusque-là,  en  ses 
actes  principaux,  et  sauf  les  exceptions  qui  nulle  part  ne 
manquent  jamais  tout  à  fait,  la  loi  n'a  guère  que  démoli  :  la 
partie  négative  de  l'œuvre  en  précède,  comme  elle  le  devait, 
la  partie  positive. 

L'édit  de  1776  démolissait  :  a  Avons  éteint  et  supprimé,  étei- 
gnons et  supprimons  tous  les  corps  et  communautés  de  mar- 
chands et  artisans,  ainsi  que  les  maîtrises  et  jurandes.  Abro- 
geons tous  privilèges,  statuts  et  règlements  donnés  auxdits 
corps  et  communautés...  (1)  « .  Le  décret  des  2-17  mars,  la 
loi  des  14-27  juin  1791  démolissaient  :  «  L'anéantissement  de 
toutes  espèces  de  corporations  de  citoyens  du  même  état  et 
profession  étant  l'une  des  bases  fondamentales  de  la  Consti- 
tution française,  il  est  défendu  de  les  rétablir  sous  quelque 
prétexte  et  sous  quelque  forme  que  ce  soit.  Les  citoyens  de 
même  état  et  profession. . .  ne  pourront. . .  Il  est  interdit. . .  (2)  m  . 
Les  constitutions  elles-mêmes,  —  chose  étrange  et  contra- 
dictoire à  toute  définition  !  —  démolissaient.  Ce  ne  sont  pas, 
sur  ce  point,  —  celle  de  1  791  et  celle  de  1793,  —  des  consti- 
tutions, mais  plutôt  des  destitutions  :  «  Il  n'y  a  plus  ni  jurandes, 
ni  corporations  de  professions,  arts  et  métiers  (3).  » 

Sans  doute  on  veut,  en  démolissant,  fonder  quelque  chose, 
et  à  la  vérité  une  seule  chose,  mais  qu'on  croit  qui  suffit  à 


(1)  Edit  du  Roi  portant  suppression  des  jurandes,  donné  à  Versailles  au  mois 
de  février  1776,  re^ristré  le  12  mars  en  lit  de  justice. 

(2)  Loi  du  14-27  juin  1791,  art.  1,2.  —  Cf.  Décret  du  29  mai  1793. 

(3)  Constitution  du  3  septembre  1791.  —  Cf.  Constitution  du  24  juin  1793. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE   ET   L'ÉTAT  109 

tout  :  la  liberté.  L'édit  de  1776  proclamait  :  «  Il  sera  libre  à 
toutes  personnes,  de  quelque  qualité  et  condition  qu'elles 
soient...  d'embrasser  et  d'exercer...  telle  espèce  de  commerce 
et  telle  profession  d'arts  et  métiers  que  bon  leur  sem- 
blera... (l)  n  Le  décret  des  2-17  mars  1791,  en  termes  à  peu 
près  identiques  :  «  Il  sera  libre  à  toute  personne  de  faire  tel 
négoce  |ou  d'exercer  telle  profession,  art  ou  métier  qu'elle 
trouvera  bon»  .  Les  constitutions  de  1791  et  1793  impliquaient 
ou  exprimaient  une  semblable  liberté  (2) .  Mais  c'est  la  liberté 
abstraite,  idéale,  théorique,  métaphysique;  la  liberté  sans 
droits  ni  devoirs  autres  que  le  droit  du  voisin  à  la  liberté; 
hypothétique,  par  conséquent  :  «  Libre,  si  tu  es  assez  fort 
pour  l'être  et  si  le  voisin  n'est  pas  assez  fort  pour  que  tu  ne 
le  sois  pas  n  ;  c'est  la  liberté  dans  le  désert,  et  je  ne  sais  ce 
qui  me  retient  de  répéter  ici  le  mot  célèbre  :  «  la  liberté 
désolée  de  l'àne  sauvage  »» . 

En  brisant  la  corporation,  on  a  désorganisé  économiquement 
la  société;  en  ne  donnant  au  travail  libéré  ni  fin  ni  frein  que 
la  liberté  même,  on  ne  l'a  pas  économiquement  réorganisée. 
Entre  la  désorganisation  et  la  non-réorganisation,  elle  demeure 
donc  inorganisée.  On  a  manqué  le  but  en  le  dépassant;  et  la 
réforme  qui  était  à  faire,  on  ne  l'a  pas  faite,  en  faisant  plus 
qu'il  ne  fallait;  elle  n'a  pas  été  une  réforme,  parce  qu'elle  a 
été  exagérée  jusqu'à  être  une  révolution.  Ministres  de  1776  et 
Constituants  de  1791,  ils  étaient  tous  en  cela  des  philosophes 
bien  plus  que  des  politiques;  ils  avaient  trop  d'absolu  dans 
l'esprit;  moins  philosophes,  plus  politiques,  moins  préoccupés 
du  parfait,  et  plus  occupés  du  possible,  ils  eussent  corrigé  les 
abus  afin  de  sauver  l'organisation,  non  point  ruiné  l'organi- 


(1)  Édit.  de  février  1776,  art.  premier. 

(2)  Déclaration  des  Droits  de  rAomme(Con8tituiiondu24  juin  1793),  art.  17: 
■  Nul  genre  de  travail,  de  culture,  de  commerce  ne  peut  être  interdit  à  l'indus- 
trie des  citoyen».  • 


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110  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

sation  afin  de  corriger  les  abus  ;  en  quoi  ils  imitaient  un  peu 
tt  les  sauvages  de  la  Louisiane  »  ,  blâmés  pourtant  par  Tun  de 
leurs  auteurs  préférés,  qui  abattaient  Tarbre  pour  en  avoir  les 
fruits.  Plus  politiques,  plus  pénétrés  du  sens  du  relatif,  mieux 
avertis  de  l'inévitable  imperfection  des  hommes  et  des  insti- 
tutions, mieux  instruits  de  la  nécessité  de  soutenir  et  de 
consolider  Tune  par  l'autre  ces  deux  faiblesses,  mieux  assurés 
que  l'individu  n'est  réellement  libre  que  s'il  est  suffisamment 
protégé,  et  que  sa  débilité  a  besoin  comme  d'une  superpo- 
sition d'enveloppes  sociales,  ils  n'eussent  pas  désorganisé, 
mais  réorganisé;  ou  du  moins  ne  Teussent  fait  que  pour 
réorganiser  ;  ou  du  moins  ne  l'eussent  pas  fait  sans  réorga- 
niser; et,  par  exemple,  ayant  désorganisé  le  travail,  ils  ne 
l'eussent  pas  laissé  ensuite  complètement  inorganisé. 

Tel  cependant  ils  le  laissèrent,  et  tel  il  resta  longtemps 
après  eux.  Dans  les  dix  années  qui  s'écoulent  de  1792  à  1802, 
et  qui  sontles  années  proprement  révolutionnaires,  on  légifère 
assez  abondamment  par  lois  ou  par  décrets  sur  les  maladies  et 
la  médecine  du  travail^  sur  les  secours  à  accorder  aux  enfants, 
aux  vieillards  et  aux  indigents,  sur  les  ateliers  nationaux,  les 
hôpitaux  et  les  hospices  (1) .  On  légifère  même,  et  malheureu- 
sement, par  les  décrets  établissant  le  maximum  du  prix  des 
denrées  et  objets  de  grande  consommation,  sur  les  circons- 
tances  du  travail  (2) .  Mais  du  travail  en  soi,  du  travail  à  l'état 
de  santé  et  des  conditions  normales  du  travail,  presque  rien. 
Bien,  avant  la  loi  du  22  germinal  an  XI,  concernant  les  manu- 


el) Décrets,  lois  ou  arrêtés  de  juillet  1791,  du  17  janvier  1792,  du  13  lunn, 
du  8  juin,  du  28  juin  1793,  des  24-27  vendémiaire,  16  ventôse  et  23  messidor 
an  II,  9  fructidor  an  III,  28  {germinal  an  IV,  16  vendémiaire,  7  et  27  frimaire, 
20  et  30  ventôse,  8  thermidor  an  V,  16  messidor  an  VII,  15  brumaire,  4  ven- 
tôse, 7  germinal,  7  messidor  an  IX,  etc. 

(2)  DécreU  du  3  mai,  26-28  juillet,  19  août,  29  septembre,  2  octobre  1793; 
11  brumaire  an  II,  14  février  1794;  et  loi  du  4  nivôse  an  III,  qui  supprime 
toutes  celles  portant  fixation  d*un  maximum  sur  le  prix  des  denrées  et  marcban- 
dises. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  111 

factures,  fabriques  el  ateliers;  et  Ton  peut  dire  de  cette  loi, 
qui  traite  en  Tun  de  ses  titres  du  louage  de  services,  en  un 
autre  de  l'apprentissage,  qu'elle  se  rattache,  par  son  esprit  et 
par  sa  lettre  même,  à  Tancienne  législation  plutôt  qu'à  la 
législation  moderne  du  travail  :  quoiqu'elle  s'inspire,  en  appa- 
rence, du  principe  nouveau  de  l'égalité  de  droit,  si  elle  n'est 
pas  ouvertement  comme  autrefois  au  bénéfice  du  patron,  elle 
n'est  pas  encore,  et  il  s'en  faut  bien  davantage,  au  bénéfice  de 
l'ouvrier  (I). 

Presque  rien  dans  le  Code  civil,  qui  semble  avoir  à  peu 
près  oublié  ou  à  peu  près  ignoré  l'ouvrier;  et  l'on  en  trouvera 
toute  espèce  de  motifs,  et  on  l'expliquera  par  toute  sorte  de 
raisons,  et  nous  en  connaissons  plusieurs;  mais  il  n'y  a  ni 
motifs  ni  raisons  ni  explications  qui  puissent  faire  qu'il  ne 
nous  paraisse  pas  quand  même  très  étonnant,  à  nous  qui 
avons  vu  se  développer  le  dix-huitième  siècle  après  l'an  XII, 
après  1804,  que,  dans  cette  règle  de  vie  de  la  société  nou- 
velle, et  dans  ce  monument  de  la  législation  moderne,  il  n'y 
ait  autant  dire  pas  un  mot  du  travail  et  pas  une  place  pour  le 
travail. 

En  revanche,  dans  le  Code  pénal  de  1810,  il  y  a  l'article  291, 
qui  n'est  pas  spécial  aux  associations  ouvrières,  mais  qui  les 
atteint  comme  les  autres,  et  qui  est  une  survivance  de  l'an- 
cienne législation,  de  l'ancienne  défiance  parlementaire  et 
révolutionnaire  envers  toute  association  ;  il  y  a  les  articles  414, 
415  et  416,  contre  toute  coalition.   Puis,  comme  si  le  Code 

(1)  •  Nul  ne  pourra,  sous  les  mêmes  peines  (dommages-intérêts),  recevoir  un 
oaTrier  s'il  n'e^t  porteur  d*un  livret  portant  le  certificat  d'acquit  de  ses  engage- 
ments, délivré  par  celui  de  chez  qui  il  sort.  —  Les  conventions,  faites  de  bonne 
foi  entre  les  ouvriers  et  ceux  qui  les  emploient,  seront  exécutées.  —  L'en{{age- 
ment  d*un  ouvrier  ne  pourra  excéder  un  an,  à  moins  qu'il  ne  soit  contremaître, 
conducteur  des  autres  ouvriers,  ou  qu'il  n'ait  un  traitement  et  des  conditions 
stipulées  par  un  acte  exprès.  —  En  quelque  lieu  que  réside  Touviier,  la  juridic- 
tion sera  déterminée  par  le  lieu  de  la  situation  des  manufactures  ou  ateliers  dans 
lesquels  l'ouvrier  aura  pris  du  travail.  »  Loi  du  22  germinal  an  XI,  art.  12,  14, 
15  et  21. 


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112  L'ORGANISATION   DU   TilAVAlL 

pénal  n'était  pas  assez  sévère,  on  le  renforce,  sans  doute  sous 
la  pression  de  circonstances  telles  que  les  émeutes  lyonnaises, 
par  la  loi  du  10  avril  1834. 

On  s'obstine  donc  et  Ton  s'applique  donc  à  maintenir  à 
l'état  inorganique  le  travail  désorganisé  depuis  un  demi-siècle. 
Mais  de  lui-même  déjà,  comme  par  un  effort  interne,  et 
comme  par  cette  force  plus  forte  que  la  force  des  lois  même 
renforcées  d'autres  lois,  par  la  force  des  choses,  il  tend  à  se 
réorganiser.  C'est  ainsi  que  la  force  des  choses,  introduisant 
le  groupement  nécessaire  des  ouvriers  dans  le  fait,  tend  à 
réintroduire,  d'abord  malgré  la  loi,  l'association  dans  la  loi. 
C'est  ainsi  encore  que  la  force  des  choses  oblige  dès  1806  à 
instituer,  en  ce  pays  qui  vient  d'être  replacé  sous  l'égalité  de 
droit  et  l'unité  de  juridiction,  une  juridiction  particulière  du 
travail,  les  conseils  de  prud'hommes,  dont  la  compétence 
s'étend  et  dont  les  attributions  se  compliquent  avec  l'extension 
et  la  complication  croissantes  de  l'industrie  (1).  En  attendant, 
deux  ou  trois  décrets,  relatifs  aux  bureaux  de  bienfaisance, 
aux  enfants  trouvés  ou  abandonnés,  ou  aux  orphelins  pauvres, 
et  qui,  par  conséquent,  visent  à  organiser  l'assistance  et  non 
le  travail  (2)  ;  quelques  dispositions  sur  les  monts-de-piété  et 
les  bureaux  de  placement  (3)  ;  quelques  mesures  de  police 
réglant  l'exploitation  des  mines  (4-)  ;  quelques  ordonnances  sur 
les  fabriques  de  poudre,  d'allumettes,  de  fulminate  de  mer- 
cure (5)  ;  une  loi  sur  le  travail  des  enfants  employés  dans  les 
manufactures,  usines  ou  ateliers^  qui  fixait  à  huit  ans  Tàge  où 

(1)  Loi  du  18  mars  1806,  établissant  un  con8t*il  des  prud'hommes  à  Lyon. 
Cf.  Décret  du  11  juin  1809,  portant  rè{;lement  sur  les  conseils  de  prud'hommes. 
Décret  du  3  août  1810  relatif  à  la  juridiction  des  prud'hommes.  —  Et,  pour  ne 
rien  omeUre,  ordonnance  du  12  novembre  1828,  concernant  les  insignes  deii 
membres  des  conseils  de  prud'hommes. 

(2)  Décrets  du  17  juillet  1807  et  du  9  décembre  1809.  —  Décret  du  19  jan- 
vier 1811.  ' 

(3)  20  pluviôse  an  XII  (10  février  1804). 

{k)  Décret  du  3  janvier  1813;  —  Ordonnance  du  26  mars  1843. 
(5)  Ordonnances  du  25  juin  1823;  du  30  octobre  1836. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  ilS 

les  enfonts  pourraient  être  admis,  et  qui  passait  alors  pour  être 
une  loi  de  protection  (1);  à  travers  tout,  de  nombreux  actes 
concernant  la  Caisse  des  invalides  de  la  marine  (2)  ;  par-dessus 
tout,  les  lois  et  ordonnances  sur  les  caisses  d'épargne  (3)  ;  et 
nous  sommes  en  1848  ;  et  c'est  toute  la  législation  sociale  de 
la  France,  dont  il  semble  que  le  caractère  essentiel  soit  celui-ci  : 
au  travail,  la  liberté  suffit  ;  tout  le  monde  est  également  libre; 
Touvrier  n*a  pas  besoin  d'autres  droits  que  les  droits  de 
l'homme  ;  et  la  misère,  puisqu'aussi  bien  il  y  en  aura  toujours, 
est  matière  de  législation  sociale;  le  travail  ne  Test  pas,  sauf 
précisément  sur  les  points  par  lesquels  il  touche  et  en  quelque 
façon  se  marie  à  la  misère. 

Mais  voici  le  24  février  1 848  ;  tout  de  suite  le  sens  profond 
de  cette  révolution  en  apparence  assez  dépourvue  de  sens,  — 
car  enfin  un  peuple  ne  fait  pas  une  révolution  pour  l'adjonction 
de  16,000  capacitaires,  qui  ne  sont  pas  lui,  —  son  sens  pro- 
fond et  puissant  se  révèle.  De  ce  moment,  de  la  fin  du  mois 
de  février  à  la  fin  du  mois  de  novembre  1848,  il  ne  se  passe 
pour  ainsi  dire  point  de  jour,  en  tout  cas  point  de  semaine, 
sans  qu'il  soit  légiféré  sur  le  travail  ;  et,  cette  fois,  c'est  bien 
sur  le  travail  lui-même,  sur  le  travail  en  sot.  Si,  par  le  travail 
en  501,  il  faut  entendre  :  la  situation  économique  et  commer- 
ciale des  différentes  branches  du  travail  ;  l'état  ou  la  quantité 
du  travail  dans  les  différentes  professions;  la  situation  des 
ouvriers  et  apprentis  comme  salaire  et  mode  de  rémunération, 
durée  du  travail  et  temps  de  repos,  conditions  d'admission  et 
de  résiliation,  en  un  mot  contrat  de  travail;  il  n'est  pour  ainsi 
dire  pas  un  de  ces  sujets,  en  tout  cas  il  n'en  est  guère  sur 

(1]  22  mart  iS41. 

(2)  Loi  (lu  15  germinal  an  III;  arrêtés  du  9  messidor  an  IX,  du  19  frimaire 
an  XI;  ordonnances  du  13  mai  1818,  du  17  septembre  185K3,  du  22  janvier  1824, 
du  12  mars  1826,  du  29  juin  1828;  loi  du  4  mars  1831;  ordonnances  du  9  oc- 
tobre 1837,  du  10  mai  1841,  du  5  octobre  1844. 

(3;  Ordonnances  du  29  juillet  1818,  du  3  juin  1829,  du  16  juillet  1833;  loisdu 
5  juin  1835^  da  31  mars  1837,  du  22  juin  1845. 

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114  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

lesquels  il  ne  soit  directement  et  immédiatement  légiféré. 
Le  décret  sur  a  le  droit  au  travail  »  parait  au  Moniteur  le 
29  février,  mais  il  a  été  rédigé  à  THôtel  de  Ville  le  25  dans  la 
matinée.  En  ce  décret,  «  le  gouvernement  provisoire  de  la 
République  française  s'engage  à  garantir  Texistence  de  l'ou- 
vrier par  le  travail;  il  s'engage  à  garantir  du  travail  à  tous  les 
citoyens  ;  il  reconnaît  que  les  ouvriers  doivent  s'associer  entre 
eux  pour  jouir  du  bénéfice  de  leur  travail  w  .  G'est-à-dire  que, 
dans  les  six  lignes  de  ces  trois  paragraphes,  on  s'engage  à 
légiférer  sur  la  quantité  du  travail,  sur  le  taux  et  le  mode  de 
rémunération,  sur  le  mode  même  du  travail.  C'est-à-dire 
qu'on  y  fait  tenir  non  seulement  la  reconnaissance  du  droit  au 
travail,  mais  la  promesse  de  l'organisation  du  travail  et  le 
principe  de  l'association  ouvrière.  Pour  un  commencement  de 
législation  positive  du  travail,  c'en  est  un  assez  beau  et  hardi 
commencement  !  Mais,  à  ce  même  décret  du  26  février,  il  y  a 
un  quatrième  paragraphe  :  «Le  gouvernement  provisoire  rend 
aux  ouvriers,  auxquels  il  appartient,  le  million  qui  va  échoir 
de  la  liste  civile  (1).  »  Et  c'est-à-dire  que  les  bénéficiaires  de 
l'État  sont  changés;  ce  million,  qui  est  retiré  au  roi,  ce  n'est 
pas  à  tous  les  Français,  aux  contribuables,  qu'on  le  rend,  mais 
aux  ouvriers,  et  l'on  affirme  qu'il  leur  appartient,  mais  qu'est- 
ce  qui  ne  leur  appartient  pas?  Ils  ont  la  science,  la  sagesse,  la 
raison,  a  Écoutez-les;  ils  en  savent  plus  que  vous!  n  disent  les 
uns  (2).  —  a  Vous  qui  en  savez  plus  que  nous  (3),  »  suren- 
chérissent les  autres.  Pourquoi?  parce  qu'ils  sont  le  Nombre. 
Et  c'est-à-dire  que  non  seulement  la  loi  sera  désormais  faite 
pour  eux,  mais  faite  par  eux.  Non  seulement  le  Travail,  en 


(1)  Louis  Blanc  avait  rédigé  lee  trois  premiers  paragraphes;  Ledru-Rollin  y  fit 
a^oatcr  le  dernier. 

(2)  Séance  du  2  novembre  1848.  Discours  de  M.  Marius  André  (du  Var). 
Interruption.  —  Un  membre  :  «  Laissez-le  parler,  il  en  sait  plus  que  vous!  • 

(3)  Propos  prêté  par  lord  Normanby  à  Louis  Blanc,  À  Year  of  Révolution  in 
Paris,  t.  I",  p.  167-168;  Voyez  Révélations  historiques^  t.  I*',  p.  107. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  115 

vingt-quatre  heures,  est  devenu  législatifs  s'il  est  permis  d'ex- 
primer par  là  qu'il  est  à  présent  matière  de  législation,  ce 
qu'il  n'avait  pas  encore  été,  mais  il  est  devenu  législateur. 

Il  l'est  devenu  non  seulement  au  second  degré,  par  déléga- 
tion, en  vertu  du  suffrage  universel  et  au  moyen  du  bulletin 
de  vote;  non  seulement  il  est  représenté  dans  l'Assemblée  par 
les  ouvriers  Agricol  Perdiguier,  Corbon,  Pelletier  (de  Lyon), 
Marins  André  (du  Var),  etc.,  et  au  gouvernement  par  Albert 
«  l'ouvrier  »,  en  la  personne  de  qui  le  mot  prend  une 
ampleur  et  une  valeur  de  symbole,  au  point  d'être  bientôt 
auprès  des  électeurs  une  recommandation  sans  rivale,  et 
comme  le  passe-partout  du  parfait  candidat  :  «  Fils  d'ouvrier, 
ouvrier  moi-même...  »  Le  l*'mars  est  instituée,  au  Luxem- 
bourg, la  Commission  de  gouvernement  pour  les  travailleui^s ^ 
dont  Louis  Blanc  est  le  président,  et  Albert  le  vice-président. 
Or,  le  décret  qui  les  nomme  ne  dit  pas  :  «  M.  Louis  Blanc, 
publiciste  »  ,  mais  il  dit  :  «  M.  Albert,  ouvrier  »  ;  et  il  ne  dit 
pas  :  «  Des  économistes,  des  industriels,  des  commerçants. . .  w , 
mais  il  dit  :  a  Des  ouvriers  seront  appelés  à  faire  partie  de  la 
Commission.  »  Ses  «  considérants  »  sont  d'ailleurs  très  nets, 
et  le  sens  profond  de  la  Révolution  de  1848  s'en  dégage  plus 
franchement  encore  :  a  Considérant  que  la  révolution  faite 
par  le  peuple  doit  être  faite  pour  lui;  qu'il  est  temps  de 
mettre  un  terme  aux  longues  et  iniques  souffrances  des  tra- 
vailleurs; que  la  question  du  travail  est  d'une  importance 
suprême;  qu'il  n'en  est  pas  de  plus  haute,  de  plus  digne  des 
préoccupations  d'un  gouvernement  républicain;  qu'il  appar- 
tient surtout  à  la  France  d'étudier  ardemment  et  de  résoudre 
un  problème  posé  aujourd'hui  chez  toutes  les  nations  indus- 
trielles de  l'Europe;  qu'il  faut  aviser  sans  le  moindre  retard 
à  garantir  au  peuple  les  fruits  légitimes  de  son  travail  (1)...  » 

(i)  Décret  da  Î8  février,  publié  au  Moniteur  le  1"  mars  1848. 


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116  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Tout  pour  le  peuple,  par  le  peuple  et  au  peuple;  et  le 
peuple  a  été  autre  chose  en  1789,  mais,  en  1848,  le  peuple, 
c'est  les  ouvriers;  eux  seuls,  rien  qu'eux.  A  peine  installés  au 
Luxembourg,  Louis  Blanc  et  Albert  adressèrent  «  aux 
ouvriers  » ,  aux  «  citoyens  travailleurs  »  ,  une  proclamation 
dans  laquelle,  après  le  grand  serment  du  début,  ils  exposaient 
brièvement  que  «  toutes  les  questions  qui  touchent  à  l'orga- 
nisation du  travail  sont  complexes  de  leur  nature  »  ;  qu'  «  elles 
veulent  être  abordées  avec  calme  et  approfondies  avec  matu- 
rité (1)»»;  par  laquelle,  en  somme,  ils  demandaient  un  peu 
de  crédit  à  ce  peuple  qui  avait  ouvert  à  la  Réptiblique  un  cré- 
dit de  trois  mois  de  misère;  car  ils  n'ignoraient  pas  que, 

u  dans  le  long  et  douloureux  acheminement  de  l'humanité 
vers  le  règne  de  la  justice,  il  est  de  nécessaires  étapes  (2)  »  . 
La  première  séance  de  la  Commission  eut  lieu  dès  le  jour 
même,   1"  mars.  Deux  cents  ouvriers  environ  y  assistaient, 

«  sur  les  sièges  que  naguère  encore  occupaient  les  pairs  de 
France  (3)  »» .  L'un  d'entre  eux,  se  levant,  réclama,  au  nom 
de  ses  camarades,  la  réduction  des  heures  de  travail  et  Tabo- 
lition  du  marchandage.  Louis  Blanc  répondit  qu'avant  tout, 

«  il  y  avait  à  organiser  la  représentation  de  la  classe  ouvrière 
au  Luxembourg  «  ,  et  proposa  «  que  chaque  corporation  dési- 
gnât trois  délégués  »  ,  dont  Tun  prendrait  part  aux  travaux 
journaliers  de  la  Commission  de  gouvernement  pour  les  tra- 
vailleurs, et  dont  les  deux  autres  pourraient,  dans  les  assem- 
blées générales,  discuter  les  rapports  présentés  par  elle.  Ce 
qu'il  fallait  faire  d'abord,  c'était  forger  l'outil,  et  l'outil,  ce 
serait,  —  il  mettait  le  nom  sur  la  chose,  —  le  Parlement  du 
travail. 

(1)  Voyez  le  Moniteur  du  5  mars  1848. 

(2)  Louis  Blanc,  Révélatiotis  historiques^  ch.  viii.  Le  Luxembourg^  le  Socia- 
lisme en  théorie,  t.  I*',  p.  157. 

(3)  Il  avait  été  décidé  (proclamation  des  l''-2  mars)  que  chaque  profession 
nommerait  un  délégué  auprès  de  la  Commission  pour  les  travailleurs. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L*ETAT  117 

Les  ouvriers  applaudirent,  mais  ils  insistèrent  :  avant  tout, 
la  réduction  de  la  journée  et  Tabolition  du  marchandage. 
Cependant  Louis  Blanc,  déjà  gouveimemenialisé,  et  qui  déjà 
pensait  à  parlementariser  la  révolution,  voulait  que  les  patrons 
fussent  préalablement  consultés  :  il  fit  remettre  la  décision  au 
lendemain  ;  et  c'est  avec  le  consentement  des  u  représentants 
les  plus  connus  des  principales  industries  de  Paris  u ,  convo- 
qués d'office  par  l'intermédiaire  de  «  citoyens  à  cheval  » ,  que 
fut  rendu  le  décret  des  2-4  mars  1848  abolissant  en  effet  le 
marchandage  et  réduisant  les  heures  de  travail,  de  onze  à  dix 
dans  Paris  et  de  douze  à  onze  dans  les  départements  (1).  Le 
Parlenaent  du  travail  fut  ensuite  institué  conformément  aux 
indications  de  Louis  Blanc,  a  chaque  corporation  étant  repré- 
sentée au  Luxembourg  par  trois  délégués  tirés  de  son  sein. 
De  cette  manière,  un  levier  puissant  se  trouva  aux  mains  de 
la  Commission  de  gouvernement  pour  les  travailleurs  ;  et,  au 
moyen  d'une  assemblée  permanente  composée  de  ses  élus,  le 
peuple  de  Paris  fut  en  état  d'agir  comme  un  seul  homme  (2)  » . 
La  semaine  d'après,  le  10  mars,  le  Parlement  du  travail 
ouvrit  sa  session,  et  on  lui  traça  d'un  mot  son  programme  : 
aider  la  Commission  de  gouvernement  ;  au  vrai,  la  pousser  en 
lui  faisant  sentir  la  pression  «  du  peuple  de  Paris  »  pesant  sur 
elle  M  comme  un  seul  homme  »  . 

Son  but,  à  nouveau  défini  et  mieux  déterminé,  serait 
b  d'étudier  les  questions  qui  touchent  à  Tamélioration  soit 
morale,  soit  matérielle  du  sort  des  ouvriers,  de  formuler  les 
solutions  en  projets  de  loi,  et  de  les  soumettre,  avec  approba- 
tion du  Gouvernement  provisoire,  aux  délibérations  de  l'As- 
semblée nationale...  »  Et  l'on  n'en  était  encore  qu'aux 
phrases  :  «  C'est  de  l'abolition  de  l'esclavage,  en  effet,  qu'il 
s'agira;  esclavage  de  la  pauvreté,  de  l'ignorance,  du  mal; 

(1)  LouU  BuKC,  oui;,  cité^  t.  I*%  p.  178  et  •uiv. 
(î)  Id.,  i*irf.,p.  181. 


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118  L  ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

esclavage  du  travailleur  qui  n'a  pas  d'asile  pour  son  vieux 
père;  de  la  fille  du  peuple  qui,  à  seize  ans,  s'abandonne  pour 
vivre  ;  de  l'enfant  du  peuple  qu'on  ensevelit,  à  dix  ou  douze 
ans,  dans  une  filature  empestée  (1).  »  Mais,  la  mécanique  une 
fois  montée  et  l'engrenage  une  fois  endenté,  —  Parlement  du 
travail,  Commission  de  gouvernement  pour  les  travailleurs, 
Gouvernement  provisoire.  Assemblée  nationale,  —  on  entend 
bien  passer  aux  actes. 

Les  actes  devaient  être  :  la  fondation  de  sociétés  et  de 
colonies  agricoles  coopératives,  la  création  d'institutions  de 
crédit,  la  centralisation  des  assurances,  la  formation  d'entre- 
pôts et  de  magasins  généraux  pour  le  commerce  en  gros,  de 
bazars  pour  le  petit  commerce,  l'établissement  d'une  banque 
d'État  (2),  la  construction,  a  dans  chacun  des  quartiers  les 
plus  populeux  de  Paris  » ,  d'une  sorte  de  familistère  modèle 
a  assez  considérable  pour  loger  environ  quatre  cents  familles 
d'ouvriers,  dont  chacune  aurait  eu  son  appartement  séparé, 
et  auxquelles  le  système  de  la  consommation  sur  une  grande 
échelle  aurait  assuré,  en  matière  de  nourriture,  de  loyer,  de 
chauffage,  d'éclairage,  le  bénéfice  des  économies  qui  résultent 
de  l'association  (3) .  w 

Les  actes  furent,  outre  ceux  plus  haut  rapportés  :  8  mars, 
un  décret  «  établissant  des  bureaux  de  renseignements  pour 
faciliter  les  rapports  entre  les  personnes  qui  cherchent  du 
travail  et  celles  qui  demandent  des  travailleurs;  21  mars,  un 

(1)  Louis  Blanc,  ouv.  cité,  p.  184-185.  Discours  prononcé  à  Touverture  du 
Parlement  du  travaU. 

(2)  Rapporl  de  Vidal,  publié  au  Moniteur,  puit  en  volume,  sous  ce  litre  :  La 
Révolution  de  Février  au  Luxembourg , 

(3)  Louis  Blanc,  ouv,  cité^  p.  187-188.  «  Dans  ces  établissements,  il  y  aurait 
eu  une  salle  de  lecture,  une  salle  pour  les  enfants  en  nourrice,  une  école,  un  jar- 
din, une  cour,  des  bains.  Chaque  établissement  eût  coûté  à  peu  près  un  million. 
Pour  couvrir  cette  dépense,  te  {gouvernement  aurait  ouvert  un  emprunt,  des 
femmes  se  seraient  mises  en  quête  de  souscriptions,  et  tous  le«  rangs  de  la  Société 
eussent  été  appelés  ù  fournir  des  agents  pour  le  succès  d'une  négociation  finan- 
cière d'un  caractère  si  nouveau  et  d'une  portée  si  bienfaisante.  » 


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LE  TRAVAIL,   LE  ISOMBRE  ET   L'ETAT  110 

arrêté  a  relatif  à  la  répression  de  l'exploitation  de  l'ouvrier 
par  voie  de  marchandage  »  ;  3  avril,  22  mai  et  20  juin,  trois 
décrets  allouant  des  crédits  ou  des  subventions  aux  ateliers 
nationaux;  30  mai,  un  décret  substituant  le  travail  à  la  tâche 
au  travail  à  la  journée;  5  juillet,  un  décret  relatif  aux  associa- 
tions ouvrières  de  production  (1);  9  septembre,  enfin,  le 
décret-loi  relatif  aux  heures  de  travc^il  dans  les  manufactures 
et  usines;  — je  passe  quelques  décrets  ou  lois  sur  les  con- 
seils de  prud'hommes  et  les  caisses  d'épargne,  qui  sont, 
ainsi  qu'on  l'a  vu,  depuis  les  premières  années  du  dix-neu- 
vième siècle,  comme  les  matières  classiques  de  la  législation 
sociale  (2). 

Si  tout  ce  qui  devait  être  ne  fut  pas,  loin  de  là,  et  si,  au 
bout  du  compte,  1848  fit  positivement  assez  peu,  c'est  d'abord 
que  la  mécanique  demeura  incomplète  et  que  Louis  Blanc  ne 
put  obtenir  qu'on  instituât  et  qu'on  lui  donnât  un  ministère 
du  Travail  et  du  Progrès,  «  avec  mission  spéciale  de  préparer 
la  révolution  sociale,  et  d'amener  graduellement,  pacifique- 
ment, sans  secousse,  l'abolition  du  prolétariat  (3)  »  ;  et  c'est 
qu'ainsi,  président  d'une  simple  commission,  et  n'ayant  ni 
autorité  directe  ni  ressources  propres,  il  se  vit  condamné,  au 
lieu  d'appliquer  ses  idées,  à  ne  présenter  que  des  proposi- 
tions :  au  lieu  d'être,  comme  il  l'avait  rêvé,  l'organisateur  du 
travail,  il  dut  se  contenter  d'être  l'arbitre  de  certains  diffé- 
rends entre  patrons  et  ouvriers  (4)  ;  au  lieu  de  fonder  en  bloc 

(1)  Ce  décret  leor  ouvrait  un  crédit  de  trois  millions,  somme  égale  à  celle  que 
le  décret  du  20  juin  précédent  allouait  aux  ateliers  nationaux. 

(2)  Voyez  Joseph  Cuaillet-Bert  et  Arthur  Fontaiiib,  Lois  sociales,  Recueil 
des  textes  de  la  législation  sociale  de  la  France^  1895,  avec  suppléments 
annuels. 

(3)  Louis  BhkfiCf  ouvrage  et  passage  cités f  p.  188. 

(4)  Conciliations  dans  les  grèves  des  établissements  Derosne  et  Gai!  ;  des 
paveurs  (réparation  des  rues  bouleversées  par  les  barric^ides);  des  omnibus,  favo- 
rites, fiacres,  cabriolets  et  voitures  publiques;  des  couvreurs;  des  mécaniciens, 
ouvriers  en  papiers  peints,  débardeurs,  chapeliers,  plombiers-zingueurs,  maré- 
chaux, blanchisseurs,  boulangers...  Ibid.y  p.  194-195. 


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120  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

un  système  social  nouveau,  a  la  commune  industrielle,  »  par 
l'association  et  la  coopération  (1),  il  dut  se  contenter  de  fon- 
der en  détail,  dans  le  système  social  en  vig^ueur,  des  associa- 
tions coopératives,  dont  la  plupart  d'ailleurs  devaient  réussir 
pis  que  médiocrement,  et  borner  à  une  série  de  petites  expé- 
riences privées  la  grande  expérience  nationale  qu'il  voulait 
tenter  avec  l'aide  et  sous  le  contrôle  de  l'État  (2).  Toutefois, 
grâce  à  ces  petites  expériences,  de  proche  en  proche,  la 
coopération  se  serait  répandue  et  aurait  gagné  la  province  ; 
alors  on  eût  appelé  la  loi  à  l'aide,  car,  dès  cet  instant,  la 
loi  crée. 

Si  1848  fit  positivement  assez  peu,  c'est  ensuite  qu'au 
milieu  du  chemin,  les  journées  de  Juin  et  les  craintes  inces- 
santes causées  par  les  ateliers  nationaux  vinrent  couper  l'élan 
et  briser  le  ressort.  Non  seulement  on  s'arrêta,  mais  on  réagit. 
La  preuve  en  est  dans  la  discussion,  du  reste  fort  remar- 
quable, que  soulevèrent  à  l'Assemblée  nationale  le  para- 
graphe VIII  du  préambule  et  l'article  XIII  du  texte  même  de 


(1)  Comtesse  d*Agout  (Daniel  Stern),  histoire  de  la  Révolution  de  Février^ 
citée  dans  Révélations  historiques,  t.  II,  p.  200. 

(2)  AssociatioDS  ouvrières  de  tailleurs  d'habits,  tailleurs  de  limes,  cuisiniers, 
formiers  pour  chaussures,  ébénistes,  menuisiers  en  fauteuils,  selliers,  fileurs,  etc. 
En  quelques  mois,  on  put  compter  plus  de  cent  associations  ouvrières  de  toute 
profession.  (Une  coopérative  de  bijoutiers  existait  déjà'  depuis  1843.)  D'après 
Louis  Blanc,  elles  jouissaient  de  la  confiance  publique,  et  quelques-unes  étaient 
allées  jusqu'à  émettre  une  sorte  de  papier-monnaie,  des  bons  mensuels  qui 
étaient  acceptés  par  le  petit  commerce.  En  1849,  on  songea  à  les  fédérer  en  un 
Comité  central  des  Associations  ouvrières,  et  c'est  alors  que  se  forma  V Union  des 
Associations,  avec  un  comité  de  23  membres,  dont  le  fondateur  fut  du  reste  pour- 
suivi et  condamné.  La  plupart  de  ces  associations  succombèrent,  quelques-uns 
disent  au  mauvais  vouloir  du  gouvernement  et  de  la  police  qui  y  voyaient  surtout 
des  associations  politiques.  Toutefois,  en  1859,  on  citait  encore  des  associations 
de  menuisiers,  maçons,  formiers,  ébénistes,  tourneurs,  ferblantiers,  brossiers, 
lunetiers,  forgerons,  graveurs,  charrons,  fabricants  de  machines,  de  pianos,  etc. 
Deux  ou  trois  (les  formiers,  les  maçons)  semblaient  prospérer.  De  toutes  ces 
associations,  celle  des  tailleurs  peut  être  prise  pour  type.  Elle  débuta  par  la  com- 
mande de  100,000  tuniques  de  la  garde  nationale  pour  finir  par  l'ouverture  d'un 
fourneau  économique.  —  Voyez  Louis  Blanc,  ouvrage  cité^  I,  p.  203  et  sui- 
vantes. 


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LE  TRAVAIL.   LE  NOMBRE  ET  L'ÉTAT  1«1 

la  Constitution.  Ce  droit  au  travail  que  tout  de  suite,  en 
février,  et  comme  une  préface  à  son  œuvre,  ou  comme  une 
espèce  de  denier  à  Dieu,  le  g^ouvernement  provisoire  avait 
solennellement  reconnu,  la  Constituante,  en  septembre,  se 
refusait  à  Tinscrire  dans  la  charte  républicaine.  Ellle  biaisait, 
elle  tournait  autour,  elle  prenait  des  périphrases  :  elle  trans- 
posait le  droit  de  l'individu  en  un  devoir  de  TÉtat,  et  en  le 
circonscrivant  au  plus  près  qu'elle  pouvait,  en  le  rétrécissant 
peu  à  peu  jusqu'à  ne  laisser  subsister  génère  qu'un  devoir 
d'assistance,  une  charité  sociale. 

La  première  rédaction  portait  :  a  Le  droit  au  travail  est 
celui  qu'a  tout  homme  de  vivre  en  travaillant.  La  société  doit, 
par  les  moyens  productifs  et  généraux  dont  elle  dispose  et  qui 
seront  org^anisés  ultérieurement,  fournir  du  travail  aux 
hommes  valides  qui  ne  peuvent  s'en  procurer  autrement  (1).  » 
La  deuxième  corrigea  :  a  La  République...  doit  la  subsis- 
tance aux  citoyens  nécessiteux,  soit  en  leur  procurant  du  tra- 
vail dans  les  limites  de  ses  ressources,  soit  en  donnant,  à 
défaut  de  la  famille,  les  moyens  d'exister  à  ceux  qui  sont  hors 
d'état  de  travailler  (2).  »  La  formule  adoptée  fut  :  «  Elle  doit 
(la  République) ,  par  une  assistance  fraternelle,  assurer  l'exis- 
tence des  citoyens  nécessiteux,  soit  en  leur  procurant  du  tra- 
vail dans  les  limites  de  ses  ressources,  soit  en  donnant,  à  défaut 
de  la  famille,  des  secours  à  ceux  qui  sont  hors  d'état  de  tra- 
vailler (3).  »  A  quoi  l'article  13  ajoutait  :  «  La  Constitution 
garantit  aux  citoyens  la  liberté  du  travail  et  de  l'industrie.  La 
société  favorise  et  encourage  le  développement  du  travail  par 
l'enseignement  primaire  gratuit,  l'éducation  professionnelle, 
l'égalité  de  rapports  entre  le  patron  et  l'ouvrier,  etc.  (4).  » 

(1)  Projet  de  Déclaration  des  devoirs  et  des  droits;  Rapport  d'Armand  Mar- 
rait, In  à  la  aéance  du  20  juin  1848. 

(2)  Préambule  du  second  projet,  lu  à  la  «éance  du  29  août. 

(3)  Préambule,  Yoté  le  25  septembre 

[i)  Titre  II,  voté  dans  la  fin  de  septembre. 


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IM  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Tout  ce  débat,  qui  fut  grave  et  passionné,  n'est  au  vrai  que 
la  querelle  de  deux  idées  ou  de  deux  doctrines  :  de  la  liberté 
nécessaire  et  suffisante,  de  la  liberté  sans  conditions,  absolue 
et  abstraite,  contre  la  liberté  sous  conditions,  relative,  réelle, 
précaire  et  contingente  ;  de  Y  égalité  de  droit  contre  V  inégalité 
défait.  «  Tu  es  libre!  s'écrie  M.  Thiers,  en  qui  s'incarne  Tune 
de  ces  écoles,  travaille  (1)!»  Mais,  du  dehors,  Louis  Blanc, 
et,  dans  l'Assemblée,  ses  amis  répondent  :  «  Sont-ils  libres , 
ceux  qui...  ceux  qui?...  —  Travaille!  —  Mais  nous  n'avons 
ni  un  champ  pour  labourer;  ni  du  bois  pour  construire;  ni  du 
fer  pour  forger;  ni  de  la  laine,  ni  de  la  soie,  du  coton,  pour 
en  faire  des  étoffes  (2) .  »  Ni  libres  donc,  ni  égaux,  pour  le 
travail  et  dans  le  travail.  —  C'est  cette  antinomie  qui  ressort, 
et  ce  sont  plusieurs  antinomies  pareilles,  éternelles  ou  nou- 
velles, de  toujours  ou  d'un  jour,  dont  la  dernière  est  que  le 
peuple  soit  à  la  fois  «  misérable  et  législateur  v  .  Peu  importe, 
après  cela,  ce  que  1848  a  fait  ou  n'a  pas  fait;  qu'il  ait  fait  un 
peu  plus  ou  fait  un  peu  moins;  il  a  fait  a  législateur  v  le 
peuple  u  misérable  »  ;  rien  ne  peut  faire  désormais  que 
cette  dernière  et  plus  forte  antinomie,  en  laquelle  on  se 
flatte  de  trouver  la  solution  ou  la  conciliation  de  toutes 
les  autres,  ne  produise  pas  dans  les  lois  toutes  ses  consé- 
quences. 

ii)  Discours  du  3  septembre.  Voyez  le  Droit  au  travail^  recueil  des  discourt 
prononcés  à  1* Assemblée  nationale,  1  vol.  in-S**;  Guillaumîn,  1848. 

(2)  Louis  Blabc,  ouvrage  citéf  I,  167-169.  Le  président  de  la  Commission  de 
gouvernement,  tout  en  opposant  l'inégalité  réelle  à  la  prétendue  égalité,  se  donne 
d'ailleurs  beaucoup  de  peine  pour  expliquer  •  qu'il  n'y  eut  jamais  d'autre  dogme 
professé  au  Luxembourg  que  celui  de  l'égalité  relative ,  de  l'égalité  prise  non  dans 
le  sens  d*identité,  mais  dans  le  sens  de  proportionnalité:  de  l'égalité  qui  consis- 
terait, pour  tous,  dans  l'égal  développement  de  leurs  facultés  inégales,  et  dans 
l'e^a/tf  satisfaction  de  leurs  besoins  inégaux  ».  Ibid.,  p.  164.  —  11  reste  que 
c'est  bien  Végalite^  le  grand  argument,  l'article  de  foi,  le  «  dogme  professé  au 
Luxembouiig  ■ , 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L*ETAT  183 


II 


Durant  la  deuxième  moitié  du  siècle,  elle  les  a  produites, 
et  elle  continue  de  les  produire,  quel  que  fût  alors  et  quel  que 
soit  maintenant  le  gouvernement  ou  le  régime.  C*est  que  les 
régimes  ou  les  gouvernements  ne  sont,  à  cet  égard,  que  des 
formes,  je  dirais  presque  des  apparences  :  Tempire  a  succédé 
à  la  république,  et  une  autre  république  à  l'empire  ;  et,  dans 
les  formes  ou  les  apparences,  on  a  pu  croire  que  c'étaient 
deux  régimes  très  divers  et  même  opposés,  mais,  dans  le  fond 
et  quant  aux  réalités  de  la  vie  sociale,  république  ou  empire, 
empire  ou  république  étaient  assez  indifférents.  Au  fond  et 
en  réalité,  depuis  1848,  la  France  vit,  à  travers  la  république 
et  l'empire,  à  travers  l'empire  et  la  république,  sous  le 
régime  économique  de  la  grande  industrie  et  le  régime  poli- 
tique du  suffrage  universel,  dont  la  conjonction  et  la  combi- 
naison dominent  et  dirigent  comme  par  une  sorte  de  fatalité 
sa  législation  sociale.  Au  fond  et  en  réalité,  depuis  1848,  nous 
avons  eu  tantôt  la  république,  et  tantôt  l'empire,  mais  tou- 
jours la  grande  industrie  et  le  suffrage  universel,  avec  la 
législation  sociale,  non  de  la  république  ou  de  l'empire,  mais 
de  la  grande  industrie  et  du  suffrage  universel.  Quand  on  dit 
de  Napoléon  III  qu'il  a  a  voulu  faire  du  césarisme  ouvrier  » , 
on  s'exprime  inexactement,  ou  du  moins  imparfaitement;  il 
Ta  peut-être  voulu  aussi;  mais  il  n'était  pas  autant  qu'il  le 
paraissait  le  maître  de  le  vouloir  ou  de  ne  le  vouloir  pas,  et  ne 
reût-il  pas  voulu,  que  tout  de  même  il  y  eût  été  porté  et 
poussé;  par  quoi?  par  cette  force  des  choses  qui  eût  éga- 
lement porté  et  poussé  tout  autre  à  sa  place,  et  tout  autre 


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m  L'ORGANISATION   DU  TUAVAIL 

gouvernement  comme  le  gouvernement  impérial,  qui  porte  et 
qui  pousse  la  république  comme  l'empire,  et  qui  est  la  résul- 
tante de  ces  deux  forces  :  la  grande  industrie  et  le  suffrage 
universel,  lesquelles,  derrière  les  apparences  de  régimes  qui 
passent,  ont  fait  à  ce  pays  un  fond  de  régime  permanent  dont 
la  stabilité,  la  continuité,  la  progressivité,  lorsqu'on  y  regarde 
bien,  apparaissent  dans  les  lois. 

Avant  1848,  ou  s'en  souvient,  la  législation  s'était  bornée  à 
ce  que  nous  appellerons,  en  nous  excusant  dès  à  présent  de  ce 
qu'il  y  a  de  métaphorique  dans  l'expression,  V hygiène  ou  la 
médecine  du  travail.  En  1848,  on  vient  de  le  voir,  elle  s'occupa 
surtout  de  ce  que  nous  appelons  le  travail  en  soi,  et  de  généra- 
lités plus  ou  moins  philosophiques,  telles  que  «  le  droit  au 
travail  »  .  Après  1848,  elle  embrassa  tout  ensemble  et  ce  pre- 
mier titre  :  le  travail  en  soi,  et  ce  dernier  :  la  thérapeutique  du 
travail,  avec  les  deux  titres  intermédiaires  :  les  circonstances 
du  travail  et  les  maladies  du  travail.  Pour  les  circonstances  du 
travail,  —  coût  de  la  vie,  prix  au  détail  des  objets  et  denrées 
de  grande  consommation,  —  depuis  qu'on  a  renoncé  aux 
essais  de  maximum,  la  loi  ne  peut  intervenir,  et  elle  n'est  inter- 
venue que  très  indirectement  :  la  législation  n'a  agi  sur  ce 
point  que  dans  la  mesure  où  les  impôts,  et,  par  exemple,  les 
octrois  et  les  douanes,  affectent  les  ressources,  les  dépenses, 
et  conséquemment  modifient  les  conditions  d'être  de  la  classe 
ouvrière;  ou  bien  en  tant  que  l'institution  de  coopératives, 
d'habitations  ouvrières,  etc.,  a  reçu  d'elle,  —  de  la  législa- 
tion, —  plus  ou  moins  de  facilités  et  d'encouragements. 
Encore  cela  même  rentre-t-il  dans  la  quatrième  catégorie,  et 
cela  même  est-il  de  Vhygiène  ou  de  la  médecine  du  travail. 
Quant  au  troisième  chapitre,  les  maladies  du  travail,  —  chô- 
mage, grèves,  conflits,  accidents,  morbidité,  alcoolisme,  dégé- 
nérescence, criminalité,  — il  est  clair  que  là-dessus  la  légis- 
lation doit  être  infiniment  rare,  et  si  rare  qu'elle  est  presque 


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I.E  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  IW 

nulle;  car,  bien  qu'il  puisse  y  avoir  et  que  par  malheur  il  y 
ait  en  effet  des  lois  mal  faites,  de  portée  mal  prévue,  d'inci- 
dence mal  calculée,  qui  occasionnent,  engendrent  ou  exaspè- 
rent quelque  maladie  du  travailj  toutefois  elles  n'ont  pas  été 
feites  dans  cette  intention,  mais  le  plus  souvent,  pour  ne  pas 
dire  toujours,  elles  l'ont  été  dans  l'intention  contraire  :  elles 
ont  aggravé,  mais  elles  voulaient  prévenir  pu  guérir;  c'était 
donc,  là  aussi,  de  V hygiène  ou  de  la  médecine  du  travail;  et 
donc  la  législation  du  travail  s'appliquera  successivement  à 
tous  les  sujets,  à  tous  les  objets,  mais,  en  somme,  elle  a 
deux  objets,  deux  sujets  principaux  :  c'est  le  travail  en  soi,  à 
l'état  normal,  e\.\di  thérapeutique  du  travail,  troublé  par  certains 
désordres,  qui  lui  fournissent  sa  matière  la  plus  abondante. 

Pendant  deux  ou  trois  ans,  le  mouvement  commencé  par 
la  révolution  de  Février  se  prolonge  :  de  préférence  on  légi- 
fère sur  le  travail  en  soi,  tantôt  en  développement  de  la  législa- 
tion de  1848  et  tantôt  en  réaction  contre  elle;  tantôt  dans  le 
même  sens  et  tantôt  dans  un  autre  sens  ;  mais,  pour  ou  contre, 
on  y  a  intéressé  le  législateur,  on  ne  l'en  désintéresse  plus,  et 
de  moins  en  moins  on  se  résigne  à  croire  qu'il  n'ait  en  ce 
domaine  ni  rien  à  dire,  ni  rien  à  faire.  Ainsi  de  la  loi  du 
7  mars  1850  sur  les  moyens  de  constater  les  conventions 
entre  patrons  et  ouvriers  en  fait  de  tissage  et  de  bobinage;  de 
celle  du  22  février  1851  relative  au  contrat  d'apprentissage; 
de  celles  des  25  avril,  8  et  14  mai  suivants,  en  ce  qui  con- 
cerne les  avances  de  salaire  et  les  livrets;  ainsi  du  décret  du 
17  mai  1851  apportant  des  exceptions  à  la  loi  du  9  sep- 
tembre 1848  sur  la  durée  du  travail  dans  les  manufactures  et 
usines. 

Tout  cela,  c'est  de  la  législation  sur  le  travail  en  soi.  Cepen- 
dant on  légifère,  en  même  temps,  sur  ou  contre  les  maladies 
du  travail  :  on  fait,  on  essaye  de  faire  de  la  thérapeutique 
sociale.  Je  ne  veux  citer  qu'en  passant  les  mesures  qui  con- 


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126  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

cernent  Tassistance  publique,  mesures  qui  s'imposent  plus 
que  jamais  au  lendemain  de  la  liquidation  des  ateliers  natio- 
naux (loi  du  10  février  1849),  et  dans  Fenchainement  et  le 
développement  desquelles  les  décrets  viennent  doubler  les 
lois,  et  les  arrêtés,  les  décrets.  Mais  voici,  dès  le  13  avril  1850, 
une  loi  relative  à  Tassainissement  des  log^ements  insalubres; 
et,  coup  sur  coup,  la  loi  qui  crée,  sous  la  garantie  de  TÉtat, 
une  caisse  de  retraites  ou  rentes  viagères  pour  la  vieillesse 
(18  juin);  une  loi  sur  les  sociétés  de  secours  mutuels  (15  juil- 
let); une  loi,  puis  encore  une  loi  sur  les  caisses  d'épargne 
(29  août  1850  et  30  juin  1851).  Depuis  lors,  caisses  de 
retraites,  et  surtout  caisses  d'épargne  et  sociétés  de  secours 
mutuels  vont  se  partager  la  sollicitude  chaque  jour  plus 
empressée  des  pouvoirs  publics. 

Aux  sociétés  de  secours  mutuels,  le  décret  du  22  jan- 
vier 1852  alloue,  «  sur  les  biens  de  la  famille  royale  déchue»  , 
une  dotation  de  dix  millions,  —  don  de  joyeux  avènement  du 
second  Empereur;  déjà,  ces  sociétés  pouvaient,  sur  leur 
demande,  être  déclarées  établissements  d'utilité  publique  (1); 
deux  mois  après,  le  26  mars,  un  décret-loi  organique  pose  en 
principe  qu'une  société  de  secours  mutuels  sera  créée  dans 
chaque  commune  ou  union  de  communes  au-dessous  de  mille 
habitants,  par  les  soins  du  maire  et  du  curé,  sur  l'avis  du  con- 
seil municipal,  sous  l'autorisation  du  préfet  et  la  direction 
d'un  président  nommé  par  le  Président  de  la  République.  Et 
l'on  voit  sans  doute  poindre  en  cette  disposition  la  préoccu- 
pation politique  de  rassembler  et  de  tenir  en  une  seule  main 
tout  ce  qui  peut  être  dans  le  pays  ordre,  organisation,  vie  et 
force;  mais  une  autre  préoccupation  n'y  est  pas  moins,  qu'on 
pourrait  qualifier  de  sociale,  et  qui  s'affirme  plus  hautement 
encore  ailleurs,  —  voyez  l'article  13  de  la  loi  du  18  juin  1850, 

(1)   Loi  du  15  juillet  1850;décret  portant  règlement  d'administration  publique 
^u  14  juin  1851. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  1«T 

fondant  la  caisse  nationale  des  retraites  pour  la  vieillesse  (1), 
—  celle  de  ne  pas  diviser  les  forces  sociales,  de  ne  pas  les 
opposer  les  unes  aux  autres  ni  les  jeter  les  unes  sur  les  autres, 
mais,  au  contraire,  de  les  grouper  et  de  les  faire  concourir 
toutes  à  la  recherche  des  solutions  du  problème  social  et  des 
remèdes  ou  des  adoucissements  au  mal  social. 

Ensuite,  les  sociétés  de  secours  mutuels  étendent  leur 
action  et  s'affranchissent  :  on  les  eng^age  et  on  les  aide  par 
une  subvention  à  constituer,  de  leur  côté,  sans  préjudice  de 
la  caisse  nationale,  et  d'accord  avec  elle,  un  fonds  de  retraites 
spécial  à  leurs  membres  ;  on  fixe  à  cinq  ans  la  durée  des  fonc- 
tions de  leurs  présidents  ;  et  ces  présidents,  on  leur  permet 
enfin  de  les  élire  elles-mêmes  ;  ainsi  que  les  sociétés  de  bien- 
faisance, on  les  exempte  de  la  taxe  qui  frappe  les  autres  socié- 
tés, cercles  ou  lieux  de  réunion  :  on  règle  et  on  combine  leur 
jeu  avec  celui  des  deux  caisses  d'assurances  en  cas  de  décès 
et  en  cas  d'accidents,  auprès  desquelles  on  s'efforce  de  leur 
permettre  de  contracter  des  assurances  collectives  ;  quand  elles 
ont  foisonné  et  couvrent  le  territoire  de  la  métropole,  on  les 
transplante  au  delà  des  mers  et,  sous  les  espèces  de  sociétés 
indigènes  de  prévoyance,  de  secours  et  de  prêts  mutuels  des 
communes  d'Algérie,  on  s'efforce  d'inaugurer  comme  une 


(1)  Cet  article  instituait  une  commission  «  chargée  de  Texamen  de  toutes  les 
questions  relatives  à  la  caisse  des  retraites  «  et  composée  de  vin^rt-cinq  membres, 
savoir  :  quatre  représentants  nommés  par  TAssemblée  nationale,  deux  conseillers 
d  ctat  nommés  par  le  Conseil  d'Élati  deux  conseillers  à  la  Cour  de  cassation 
nommés  par  la  Cour  de  cassation,  deux  conseillers-maîtres  nommés  par  la  Cour 
des  comptes,  deux  membres  de  T Académie  des  sciences  nommés  par  leur  Aca- 
démie, le  directeur  de  la  comptabilité  au  ministère  des  Finances,  le  directeur  du 
mouTement  des  fonds  au  même  ministère,  deux  membres  du  clergé,  deux  doc- 
teurs en  médecine,  deux  prud'hommes,  un  agriculteur,  un  industriel,  un  com- 
merçant :  ceux-ci  nommés  par  le  gouvernement.  La  loi  du  20  juillet  1886,  en 
réduisant  la  commission  à  seize  membres  (art.  3},  n'y  laissait,  à  l'exception  de 
deux  présidents  de  sociétés  de  secours  mutuels  et  d'un  industriel^  désignés  tous 
les  trois  par  le  ministre  du  Commerce,  et  du  président  de  la  chambre  de  com- 
merce de  Pans,  membre  de  droit,  que  des  fonctionnaires  :  six  sur  seize  membres, 
et,  en  outre,  deux  sénateurs,  deux  députés  et  deux  conseillers  d'État. 


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188  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

colonisation  de  la  mutualité  (l).  De  1852,  date  du  premier 
décret-loi  organique,  à  1898,  date  de  la  loi  qui  la  réorganise, 
la  mutualité  ne  cesse  de  croître  et  de  multiplier  :  elle  s'épa- 
nouit, elle  essaime,  elle  triomphe;  et,  comme  elle  a  justifié 
les  plus  grandes  espérances,  volontiers  on  place  en  elle  des 
espérances  infinies;  parce  qu'elle  a  beaucoup  fait,  on  est  par- 
fois un  peu  enclin,  et  peut-être  un  peu  trop,  à  lui  demander 
de  tout  faire. 

Aux  caisses  d'épargne,  on  ne  peut  demander  que  de  sus- 
citer et  de  faciliter  l'épargne,  en  la  rendant  commode,  sûre  et 
fructueuse,  en  la  plaçant  pour  ainsi  dire  à  la  portée  de  tout  le 
monde,  et  pour  ainsi  dire  en  allant  Toffrir  partout  à  domi- 
cile. L'esprit  d'épargne  étant  d'ailleurs  comme  une  parcelle 
constitutive  du  caractère  français,  l'épargne  étant  chez  nous 
comme  «  psychologique  »  ou  psychologiquement  donnée,  les 
caisses  d'épargne  sont  une  des  institutions  dont  s'occupe  en 
premier  lieu  notre  législation  sociale.  Mais,  avant  même 
toute  législation  sociale,  elles  étaient  apparues  sous  forme 
quasiment  de  produit  spontané  :  vers  la  fin  du  dix-huitième 
siècle,  on  avait  vu  surgir  du  sol  le  Bureau  d'économie^  la 
Chambre  (T accumulation  des  capitaux  et  intérêts  composés^  la 
célèbre  Tontine  Lafarge,  qui  justement  avait  pris  le  titre  de 
Caisse  d'épargne,  La  première  caisse  d'épargne  véritable,  la 
Caisse  d'épargne  de  Paris,  fut  reconnue,  et  ses  statuts  homolo- 
gués par  ordonnance  royale  du  29  juillet  1818.  C'était,  aux 
termes  de  ces  statuts,  une  société  anonyme,  établie  avec  l'au- 
torisation du  gouvernement  sous  la  dénomination  de  Caisse 
d'épargne  et  de  prévoyance,  à  l'effet  «  de  recevoir  en  dépôt  les 
petites  sommes  qui  lui  seront  confiées  par  les  cultivateurs, 


(i)  Décrets  des  26  avril  1856,  18  juin  1864,  22  septembre  1870  et  27  oc- 
tobre 1870,  loi  de  finances  de  l'exercice  1871,  décret  du  28  novembre  1890,  loi 
du  14  avril  1893,  décrets  du  30  mars  1896,  loi  du  1«'  avril  1898,  décret  du 
14  mai  1898 


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LE   TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ETAT  129 

ouvriers,  artisans,  domestiques  et  autres  personnes  indus- 
trieuses. »  Chaque  dépôt  devait  être  a  d'un  franc  au  moins  et 
sans  fraction  de  franc.  »  La  Compagnie  royale  d'assurances, 
par  le  moyen  de  vingt  de  ses  actionnaires  fondateurs, 
•  dotait  •  la  Caisse  d'épargne  ei  de  prévoyance  d'une  somme  de 
1,000  francs  de  rente  5  pour  100,  destinée  à  «  former  le  pre- 
mier fonds  de  la  caisse  » ,  et  la  logeait  en  outre  dans  un  coin 
de  ses  locaux  :  humble  origine  d'une  grande  fortune. 
Enlre  1818  et  1835,  la  Caisse  d'épargne  de  Paris  a  sans  doute 
provoqué  des  imitations  en  province,  car  la  loi  du  5  juin  1835 
parle  «  des  caisses  d'épargne  autorisées  »» ,  et  les  livrets  y  sont 
assez  nombreux  pour  qu'elles  soient  admises  à  verser  leurs 
fonds  en  compte-courant  à  la  Caisse  des  dépôts  et  consignations, 
caisse  que,  deux  ans  plus  tard,  en  1837,  une  autre  loi  chargea 
obligatoirement  de  recevoir  ces  fonds  et  de  les  administrer  à 
l'avenir  (1). 

Puis,  une  loi  de  1845  (2)  nous  conduit  jusqu'en  1848. 
Période  révolutionnaire,  où  il  est  à  plusieurs  reprises  ques- 
tion des  caisses  d'épargne,  mais  surtout,  —  et  l'on  ne  saurait 
s'en  étonner,  —  à  cause  de  l'affluence  des  demandes  de  rem- 
boursement, de  l'excédent  des  «  retraits  »  sur  les  verse^ 
ments  (3).  L'épargne,  inquiète  ou  effrayée,  s'enfuit  du  Trésor 
public  et  des  caisses  reliées  au  Trésor  :  elle  s'abaisse  en  même 
temps  que  la  confiance,  rentre  sous  terre,  et  s'enfouit.  Il  faut 
avouer  que  cette  épouvante  n'est  point  du  tout  injustifiée. 
Elle  est  l'effet  non  seulement  des  perturbations  de  la  rue, 
mais  des  préventions  connues  et  étalées  de  quelques-uns  de 
ceux  qui  détiennent  alors  le  pouvoir,  de  leurs  déclamations 
contre  «  l'immoralité»  de  la  caisse  d'épargne.  A  les  entendre. 


(i)  Loi  du  31  mart  1837,  art.  i". 

(2)  22jaiii. 

(3)  Pécrei  du  gouvernement  provisoire  (9  mars  1848).  —  Décret  de  T  Assemblée 
nationale  (7  juillet  1848). 

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130  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

la  caisse  d'éparg^ne  ne  serait  alimentée  qu'en  partie  par  les 
bénéfices  du  travail  honnête.  «  Receleuse  aveuçle  et  autorisée 
d'une  foule  de  profits  illégitimes,  elle  accueille,  après  les 
avoir  à  son  insu  encouragés,  tous  ceux  qui  se  présentent, 
depuis  le  domestique  qui  a  volé  son  maitre,  jusqu'à  la  cour- 
tisane qui  a  vendu  sa  beauté.  »  Au  surplus,  si  Touvrier,  par 
a  le  travail  honnête  » ,  gagne  à  peine  de  quoi  vivre,  comment 
gagnerait-il  de  quoi  épargner  (I)?  Et  ce  raisonnement  vaut  ce 
qu'il  vaut,  et  ces  sentiments  sont  ce  qu'ils  sont,  mais  ils  ne 
peuvent  être  ignorés,  et  ils  ne  sont  pas  rassurants. 

C'est  à  rassurer  l'épargne  effarouchée  que  s'appliquent,  en 
n'y  réussissant  qu'assez  lentement,  les  lois,  décrets  et  arrêtés 
accumulés  dans  la  dernière  moitié  de  1848  et  dans  les  cinq 
années  de  1849  à  1853  (2).  Peu  à  peu,  pourtant,  l'épargne 
reprend  son  niveau,  et  le  garde  jusqu'aux  catastrophes  de 
1870,  où,  d'autres  causes  produisant  des  effets  semblables,  le 
gouvernement  de  la  Défense  nationale  se  voit  contraint  de 
rendre  un  décret  qui  rappelle  ceux  du  gouvernement  provi- 
soire, et  que,  du  reste,  on  se  hâte  d'abroger  dès  qu'on  le 
peut  (3).  A  nouveau,  Tesprit  français  retrouve  sa  pente  :  le 
niveau  se  rétablit,  pour  monter  ensuite  si  rapidement,  que 
l'épargne,  comme  la  mutualité,  croissant  et  multipliant,  on 
doit  multiplier  aussi  les  prises,  les  récepteurs,  l'outillage  de 
l'épargne.  Il  y  aura  donc,  par  surcroît,  une  Caisse  d'épargne 
postale  (4),  ou  plutôt  des  caisses  d'épargne  postales  ;  tous  les 
bureaux  de  poste  seront  ses  succursales  dans  les  départements; 
et,  de  plus,  la  caisse  nationale  d'épargne  aura  des  succursales 
à  l'étranger,  sur  terre  et  sur  mer,  en  quelque  sorte  :  elle  aura 


(1)  Louis  Rlanc,  Organisation  du  travail ,  5"  édition,  p.  58. 

(2)  Loi  du  21  novembre  1848,  arrêté  du  2  mai  1849,  loi  du  29  août  1850,  loi 
du  30  juin  1851,  déci-et  du  15  avril  1852,  loi  du  7  mai  1853. 

(3)  Décret  du  17  septembre  1870,  abrogé  par  la  loi  du  12  juillet  1871. 

(4)  Loi  du  9  avril  1881,  décret  du  31  août  1881,  loi  du  3  août  1882,  loi  dq 
6  juillet  1883,  loi  du  26  décembre  1890, 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE   ET   L'ÉTAT  131 

des  succursales  navales  (1),  afin  qu'il  ne  se  perde  pas  un 

grain,  pas  une  goutte  de  l'épargne  française. 

Tout  est  ainsi  recueilli,  condensé,  concentré;  quelques-uns 

disent  :  trop  condensé,  trop  concentré,  et  ils  manifestent  des 
craintes;  s'il  survenait  une  crise  violente,  un  de  ces  événe- 
ments à  la  merci  desquels  nous  sommes  toujours?  Mais,  comme 
le  pire  danger  serait  que  ces  craintes  pussent,  en  attendant  la 
crise,  provoquer  la  panique,  la  loi  du  3  février  1893  interdit 
et  réprime  «  les  manœuvres  contre  les  caisses  d'épargne  » . 
Et,  de  même  encore  que  la  mutualité  a  été  réorganisée  par 
la  loi  de  1898,  de  même  l'épargne  l'a  été  par  la  loi  du 
20  juillet  1895  et  la  série  de  décrets  qui  s'y  rattachent  (2), 
série  dont  on  peut  dire  qu'elle  ne  sera  jamais  close,  car  c'est 
surtout  en  ces  choses  de  la  vie  sociale  saisie  dans  ses  fonc- 
tions intimes  et  son  mouvement  quotidien  que  la  législation 
doit  suivre  la  vie  et  se  régler  perpétuellement  sur  elle. 

Pour  les  caisses  de  retraites,  le  principe  est,  — ou  du  moins 
il  a  longtemps  été,  —  que  ce  sont  des  institutions  «  particu- 
lières »  .  Longtemps  elles  n'ont  été  soumises  à  aucune  législa- 
lation  qui  leur  fût  propre  :  constituées  en  sociétés  de  secours 
mutuels,  elles  étaient  régies  par  la  loi  sur  les  sociétés  de  secours 
mutuels;  constituées  autrement,  elles  se  régissaient  selon  le 
droit  commun  et  d'après  leurs  statuts.  Cependant,  depuis 
longtemps  aussi,  un  autre  principe  était  reconnu  :  le  secours 
est  dû,  notamment  en  cas  d'accident,  aux  ouvriers  de  cer- 
taines industries;  et,  depuis  longtemps  même,  il  était  inscrit 
dans  les  actes  concernant  ces  industries.  Ainsi  des  mines, 
depuis  le  décret  du  3  janvier  1813  (3),  et  de  la  marine  mar- 
chande, en  vertu  des  articles  262  et  263  du  Code  de  com- 


(1)  Décrets  du  29  octobre  1885  et  du  22  novembre  1886. 

(2)  DécreU  du  28   octobre  1895,  8  avril  et  20  septembre  1896,  6  septembre 
iS97  et  14  mai  1898. 

(3)  Art.  15,  16,  net  20. 


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132  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

merce  (1).  D'autre  part,  les  caisses  de  retraites  des  mines  et 
des  chemins  de  fer  n'ont  pas  tardé  à  être  réglementées  par 
des  lois,  et  les  caisses parliculières  d'établissements  ou  adminis- 
trations relevant  de  l'État,  par  des  décrets,  des  arrêtés  minis- 
tériels. C'est  à  partir  de  1890  que  la  législation  sur  ce  point 
devient  active  et  s'élargit   progressivement,   s'amplifie  jus- 
qu'aux vastes  projets  aujourd'hui  pendants  devant  le  parle- 
ment et  devant  l'opinion  (2).  La  loi  du  20  juillet  1886  avait 
refondu  et  revivifié  la  loi  de  1850  créant  sous  la  garantie  de 
l'État  une  Caisse  nationale  de   retraites  ou   rentes   viagères 
pour  la  vieillesse  ;  au  cours  des  dix  années  suivantes,  des  me- 
sures nouvelles  la  complètent,  règlent  ses  rapports  avec  telle 
ou  telle  caisse  particulière,   comme   celle   des  mineurs,  et 
donnent  aux  ouvriers  le  moyen  de  contracter  une  espèce  d'as- 
surance contre  la  vieillesse  (3).  De  même  pour  la  loi  de  1868 
qui  créait,  également  sous  la  garantie  de  l'État,  deux  caisses 
d'assurances,  l'une  en  cas  de  décès  et  l'autre  en  cas  d'accidents 
résultant  de  travaux  industriels  ou  agricoles;  de  1890  à  1897, 
on  la  revise  et  on  l'achève  (4).  Caisse  nationale  ou  caisses  par- 
ticulières, elles  ont  toutes  d'ailleurs  une  aïeule  vénérable  en 
la  Caisse  des  invalides  de  la  marine,  qui,  du  mois  d'août  1681 
au  mois  d'avril  1898,  a  une  histoire  législative  de  plus  de 
deux  siècles,  la  plus  longue  à  la  fois  et  la  plus  remplie  (5). 

(1)  Cf.  loi  du  8  août  1885. 

(t)  Décrets  du  13  janvier  1883,  du  9  juillet  1888,  loi  du  27  décembre  1890, 
arrêté  du  25  février  1892,  lot  du  29  juin  1894,  décrets  du  25  juillet  et  14  août 
1894,  loi  du  27  décembre  1895,  décret  du  10  janvier  et  loi  du  16  juillet  1896, 
décrets  des  26  février,  31  juillet  et  14  octobre  1897. 

(3)  l^is  du  18  juin  1850,  30  janvier  1884,  20  juillet  1886,  décreU  des  27  et 
28  décembre  1886,  loi  du  20  juillet  1893,  décreU  du  28  décembre  1893  et 
14  août  1894,  loi  du  27  décembre  1895,' décrets  du  22  février,  30  mars,  9  juin, 
loi  du  13  juillet,  décret  du  22  juillet,  arrêté  du  23  décembre  1896,  décrets  des 
28  avril  et  22  juin  1897,  loi  du  13  avril  1898. 

(4)  Loi  du  11  juillet,  décrets  du  10  août  1868,  du  13  août  1877,28  novembre 
1890,  28  décembre  1893,  17  juillet  1897. 

(5)  Nous  avuns  indiqué  plus  haut  les  dates  principales  de  cette  histoire,  avant 
1848;  citons  à  présent  la  loi  du  24  novembre  1848,  le  décret-loi  du  9  janvier  et 


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LE  TRAVAIL,   LE   NOMBRE  ET   L'ÉTAT  13« 

Ce  qu'on  a  fait  pour  ces  deux  ou  trois  points  de  notre  légis- 
lation sociale,  pour  ces  deux  ou  trois  chapitres  du  titre  Thé- 
rapeutique du  travail^  on  pourrait  aussi  bien  le  faire  pour  tous 
les  autres  titres,  tous  les  autres  chapitres  et  tous  les  autres 
points.  On  le  ferait,  toujours  au  titre  quatrième,  pour  les  dis- 
positions qui  regardent  Thygiène  et  la  sécurité  des  travail- 
leurs, soit  dans  Tindustrie  en  général,  soit  dans  certains 
genres  d'industrie  plus  particulièrement  dangereux,  mines, 
minières,  carrières,  salines,  ou  dans  les  chemins  de  fer,  ou 
dans  les  usines  qui  emploient  des  appareils  à  vapeur,  ou  dans 
les  fabriques  d'explosifs,  de  dynamite,  d'allumettes,  etc., 
établissements  dangereux,  eux  aussi,  ou  simplement  insa- 
lubres. Comme  pour  ces  établissements  mêmes,  on  pourrait  le 
faire  pour  les  logements  malsains,  pour  les  accidents  du  tra- 
vail comme  pour  les  différends,  les  contestations  ou  les  con- 
flits nés  du  travail,  et  l'analyse  chronologique  de  toute  cette 
législation  ne  serait  pas  moins  instructive  ni  moins  concluante 
que  celle  de  la  législation  sur  les  caisses  de  retraites,  les 
caisses  d'épargne  et  les  sociétés  de  secours  mutuels.  Elle  éta- 
blirait en  fin  de  compte  que  sur  chacun  de  ces  chapitres  on  a 
commencé  à  légiférer  plus  ou  moins  tôt  :  sur  les  mines,  dès 
1810  et  1813  ;  sur  les  explosifs,  dès  1823;  sur  les  logements 
insalubres,  en  1850;  sur  les  appareils  à  vapeur,  en  1856  ;  et 
que,  sur  les  accidents  du  travail,  il  n'y  avait  jusqu'à  une  date 
récente  rien  que  les  règles  générales  de  responsabilité  édic- 
tées par  le  Code  civil  :  «  Tout  fait  quelconque  de  l'homme 
qui  cause  à  autrui  un  dommage...  »»  (art.  1382),  et  parle 
Code  pénal  (art  319)  :  «  Quiconque,  par  maladresse,  impru- 
dence, inattention,  négligence...  etc.   »  ;  mais  que,  sur  tous 

les  décreu-loiâ  des  19,  20,  28  mars  1852,  le  décret  du  11  juillet  1856,  la 
décision  impériale  du  26  février  1857,  les  lois  du  28  juin  1862,  8  juillet  1865, 
11  avril  1881,  15  janvier  1884,  le  décret  du  10  avril  1884^  les  lois  du  8  août  1885 
et  1«'  mars  1888^  le  décret  du  6  août  1888,  les  lois  du  30  janvier  1893  et 
21  avril  1898. 


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134  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

ces  chapitres  pourtant,  c'est  après  1880,  et  aux  environs 
de  1890,  vers  1892  et  1893,  que  l'activité  législative  s'est 
déployée  très  résolument. 

Il  en  serait  de  même  pour  le  titre  premier,  le  Travail  en  soi^ 
aux  chapitres  de  l'apprentissage  proprement  dit  et  de  l'ensei- 
gnement professionnel  à  ses  divers  degrés  ou  sous  ses  diverses 
formes  :  écoles  manuelles  d'apprentissage,  écoles  pratiques 
de  commerce  et  d'industrie,  écoles  nationales  d'arts  et  mé- 
tiers ;  aux  chapitres  aussi  de  la  recherche  du  travail  par  les 
bureaux  de  placement  et  les  bourses  du  travail,  de  la  protec- 
tion du  travail  national  et  de  l'admission  des  associations 
ouvrières  aux  adjudications  de  l'État,  de  la  limitation  du 
temps  de  travail  et  de  la  surveillance  du  travail  des  enfants  et 
des  femmes,  soit  dans  les  professions  ambulantes,  soit  dans 
les  manufactures,  usines  et  ateliers,  puis  de  la  garantie  et  de 
a  l'insaisissabilité  »  des  salaires.  De  même  encore  pour  le 
titre  deuxième  :  Circonstances  du  travail^  aux  chapitres  des 
habitations  à  bon  marché,  et  des  coopératives  de  consomma- 
tion. 

L'œuvre  législative  se  dessine  ou  s'ébauche  plus  ou  moins 
tôt,  mais,  là  comme  ailleurs,  c'est  après  1880  et  autour  de 
1890  que  l'effort  est  sensible  et  visible;  1892,  1893,  1894  et 
les  années  suivantes  sont  les  grandes  années  de  la  législation 
sociale  en  France.  En  cinquante  ans,  de  1849  à  1898  inclusi- 
vement, j'ai  compté  environ  170  textes  importants  :  lois, 
décrets  ou  arrêtés,  sur  lesquels  1850  et  1851  en  fournissent 
chacun  6  ou  7;  mais  1890  en  donne  8;  1893,  10;  1894,  12; 
1895,  une  vingtaine.  Entre  ces  cinquante  années,  il  n'y  a 
sans  doute  point  de  surprise  h  constater  que  celles  où  la  légis- 
lation sociale  est  la  moins  féconde  sont  naturellement  celles 
où  la  lutte  politique  est  la  plus  vive  :  un  ou  deux  textes 
en  1877,  rien  en  1878  (année  d'Exposition),  un  ou  deux 
en  1879,  quelques-uns  en  1880  :  les  Chambres  sont  occupées 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE   ET   L'ETAT  135 

autre  part;  et  Ton  pourrait  faire  là-dessus  bien  des  réflexions, 
si  c'en  était  ici  le  lieu.  En  revanche,  tous  les  trois  ou  quatre 
ans,  vers  les  fins  de  législature,  quand  la  réélection  est 
proche,  il  y  a  une  forte  année.  Dans  Tensemble,  et  le  fort 
portant  le  faible,  nous  sommes  arrivés  à  posséder  une  législa- 
tion sociale  très  touffue  et  très  ramifiée,  où  il  n'est  pas  tou- 
jours facile  de  se  retrouver  et  dont  la  richesse  même  nuit 
quelquefois  à  Tordre,  mais  en  Tenchevêtrement  de  laquelle 
quelques  lois  pourtant  font  saillie  et  marquent  la  charpente  : 
la  loi  de  1864  sur  les  coalitions,  la  loi  de  1884  sur  les  syndi- 
cats professionnels,  la  loi  de  1892  sur  le  travail  des  enfants, 
des  filles  mineures  et  des  femmes  dans  les  établissements 
industriels,  la  loi  sur  l'assurance  obligatoire,  et,  si  elle  est 
votée,  —  quelque  chose,  sûrement,  sera  voté,  —  la  loi  sur 
les  retraites  ouvrières. 

Nous  en  sommes  là.  Et  c'est  là  à  peu  près  que  les  autres  en 
sont  comme  nous.  Ainsi,  depuis  1848  jusqu'à  présent,  et, 
tout  en  s'étendant,  en  se  précisant  davantage  d'année  en 
année,  tout  en  se  compliquant,  en  se  resserrant  davantage 
par  le  soin  du  détail,  s'est  développée  la  législation  sociale  de 
la  France  :  ainsi  s'est  opérée  par  elle,  ou  du  moins  a  com- 
mencé et  se  poursuit,  arec  une  rapidité  et  une  sûreté  de 
direction  de  plus  en  plus  grandes,  la  transformation  légale  de 
la  société  française.  Mais,  plus  ou  moins,  la  même  transfor- 
mation s'opère,  suivant  la  même  marche,  dans  les  autres 
sociétés  de  l'occident  de  l'Europe,  parce  que  la  même  révo- 
lution économique  a  partout  amené  la  même  transformation 
psychologique  de  l'ouvrier,  et  la  même  révolution  politique, 
pas  aussi  brusquement  peut-être,  mais  aussi  certainement,  la 
même  transformation  juridique  de  l'État  :  plus  ou  moins, 
mais  ce  n'est  qu'une  question  de  plus  ou  de  moins.  Â  quoi 
s'ajoutaient  toutes  sortes  de  causes  de  tous  genres  :  la  fré- 
quence, la  multiplicité,  la  continuité  des  communications  et 


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136  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

des  échanges  matériels  ou  intellectuels;  d'inévitables,  d'iné- 
luctables solidarités;  l'action  révolutionnaire  de  certains 
partis  et  la  réaction  antirévolutionnaire  des  gouvernements 
contre  ces  partis;  tout  concourait  à  internationaliser  d'année 
en  année  davantage  le  travail,  les  produits  du  travail,  et  les 
problèmes  du  travail.  Le  moment  devait  donc  venir  où,  en 
face  du  travail  sous  tant  de  rapports  internationalisé,  une 
législation  nationale  du  travail  risquerait  de  ne  plus  suffire  à 
chaque  nation;  où  tel  ou  tel  des  problèmes  posés,  et  posés  en 
termes  impérieux,  apparaîtrait  insoluble  pour  chaque  nation, 
et  soluble  seulement,  si  tant  est  qu'il  le  soit,  par  une  entente 
en  vue  de  jeter  les  bases  et  de  tracer  les  directrices  d'une 
législation  internationale  du  travail,  réduite  sans  doute  au 
minimum,  mais  qui,  reconnaissant  le  nouvel  état  social  de 
l'Europe,  formerait  comme  un  appendice  nécessaire  au  droit 
des  gens  européen. 


111 


Dans  cette  intention  et  pour  parer  en  commun  au  commun 
péril  ou  aux  difficultés  communes,  l'Empereur  allemand  prit, 
après  la  Confédération  helvétique  qui,  la  première,  en  avait 
émis  l'idée,  l'initiative  de  réunir  à  Berlin  une  conférence 
internationale  où  ces  questions  seraient  étudiées  en  commun. 
Ce  sont  presque  les  expressions  mêmes  que  nous  venons 
d'employer  dont  se  servait  le  prince  de  Bismarck  en  transmet- 
tant aux  ambassadeurs  le  rescrit  impérial  du  4  février  1890  : 
«  Vu  la  concurrence  internationale  sur  le  marché  du  monde, 
disait-il,  et  vu  la  communauté  des  intérêts  qui  en  provient, 
les  institutions  pour  l'amélioration  du  sort  des  ouvriers  ne 
sauraient  être  réalisées  par  un  seul  État,  sans  lui  rendre  la 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  137 

concurrence  impossible  vis-à-vis  des  autres.  Des  mesures  dans 
ce  sens  ne  peuvent  donc  être  prises  que  sur  une  base  établie 
d'une  manière  conforme  par  tous  les  États  intéressés.  Les 
classes  ouvrières  des  diftérenls  pays,  se  rendant  compte  de 
cet  état  de  choses,  ont  établi  des  rapports  internationaux  qui 
visent  à  ramélioration  de  leur  situation.  Des  efforts  dans  ce 
sens  ne  sauraient  aboutir  que  si  les  Gouvernements  cher- 
chaient à  arriver  par  voie  de  conférences  internationales  à 
une  entente  sur  les  questions  les  plus  importantes  pour  les 
intérêts  des  classes  ouvrières  (1).  »»  Et  ce  sont  les  mêmes 
expressions  encore  qu'avait  personnellement  employées  l'Em- 
pereur :  u  Je  suis  résolu  à  prêter  les  mains  à  l'amélioration 
du  sort  des  ouvriers  allemands,  dans  les  limites  qui  sont  fixées 
à  ma  sollicitude  par  la  nécessité  de  maintenir  l'industrie 
allemande  dans  un  état  tel  qu'elle  puisse  soutenir  la  concur- 
rence sur  le  marché  international  et  d'assurer  par  là  son 
existence  ainsi  que  celle  des  ouvriers...  Les  difficultés  qui 
s'opposent  à  l'amélioration  du  sort  de  nos  ouvriers,  et  qui 
proviennent  de  la  concurrence  internationale,  ne  peuvent 
être,  sinon  surmontées,  du  moins  diminuées,  que  par  l'en- 
tente internationale  des  pays  qui  dominent  le  marché  inter- 
national (2).  »  Ce  sont  enfin  ces  expressions  mêmes  dont 
usait  le  ministre  allemand  du  Commerce,  le  baron  de  Ber- 
lepscb,  en  ouvrant  la  Conférence,  le  15  mars  1890  :  u  Dans 
la  pensée  de  l'Empereur,  la  question  ouvrière  s'impose  à 
l'attention  de  toutes  les  nations  civilisées,  depuis  que  la  paix 
des  différentes  classes  parait  menacée  par  la  lutte  à  la  suite 
de  la  concurrence  industrielle.  La  recherche  d'une  solution 
devient  dès  lors  non  seulement  un  devoir  humanitaire,  mais 


(I)  Lettre  rie  la  Chancel'erie  impériale  à  l'ambassadeur  d'Allemafïne  à  Paris, 
8  février  1890,  Livre  Jaune  %Mr  X^  Conférence  internationale  de  Berlin  y  15-29 
mars  1890,  p.  10. 

(%)  Conférence  internationale  de  Berlin,  Livre  Jaune^  p.  il. 


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138  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

elle  est  exigée  aussi  par  la  sagesse  gouvernementale,  qui  doit 
veiller  en  même  temps  au  salut  de  tous  les  citoyens  et  à  la 
conservation  des  biens  inestimables  d'une  civilisation  sécu- 
laire. Tous  les  États  de  l'Europe  se  trouvent  en  présence  de 
cette  question  dans  une  situation  identique  ou  semblable,  et 
cette  analogie  seule  semble  justifier  la  tentative  d'amener 
entre  les  gouvernements  un  accord,  pour  obvier  aux  dan- 
gers communs  par  l'adoption  de  mesures  de  prévention  géné- 
rales (1).  » 

Le  programme  soumis  aux  délégués  distinguait  dans  «  la 
question  ouvrière  »  et  retenait  un  certain  nombre  de  ques- 
tions, rangées  sous  cinq  ou  six  catégories  :  règlement  du  tra- 
vail dans  les  mines;  règlement  du  travail  du  dimanche; 
règlement  du  travail  des  enfants;  interdiction  du  travail  des 
jeunes  ouvriers;  règlement  du  travail  des  femmes  (2).  L'idée 
d'une  législation  internationale  du  travail  y  perçait  en  plu- 
sieurs endroits  :  au  paragraphe  premier,  concernant  les 
usines  :  «  Pourra-t-on,  dans  l'intérêt  public,  pour  assurer  la 
continuité  de  la  production  du  charbon,  soumettre  le  travail 
dans  les  houillères  à  un  règlement  international?  »  et  au 
dernier.  Mise  à  exécution  des  dispositions  adoptées  par  la  Confé-- 
rence  :  «  Devra-t-on  prendre  des  mesures  en  vue  de  l'exécu- 
tion des  dispositions  à  adopter  par  la  Conférence  et  de  la 
surveillance  de  ces  mesures?  Y  a-t-il  lieu  de  prévoir  des 
réunions  réitérées  en  conférence  des  délégués  des  gouverne- 
ments et  sur  quels  points  leurs  délibérations  devraient-elles 
porter  (3)?  » 

A  la  vérité,  il  ne  s'agissait  pas  et  il  ne  pouvait  plus  s'agir 
d'une  tt  législation  internationale  »  dans  toute  la  rigueur  des 

(1)  Livre  Jaune ^  p.  29. 

(2)  Annexe  à  la  note  de  l'ambastade  d'Allemagne  du  27  février  1890.  Livre 
Jaune f  p.  14.  —  Cf.  le  premier  progi-amme  élaboré  par  le  Conseil  fédéral  suisse 
(sur  le  rapport  de  M.  Raspar  Decurtins),  dans  ce  même  Livre  Jaune^  p.  7. 

(3)  Livre  Jaune,  p.  14,  15. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE   ET   L'ÉTAT  139 

mots,  la  plupart  des  gouvernements  ayant  eu  soin  de  faire, 
dès  les  pourparlers,  leurs  réserves  expresses.  Il  ne  s'agissait 
pas  de  confier  à  la  Conférence  même  la  mission  d'édicter 
directement  une  législation  internationale  du  travail,  obliga- 
toire et  uniforme  pour  toutes  les  puissances  représentées. 
Mais  il  s'agissait  de  savoir  si,  dans  chaque  pays  représenté, 
une  législation  nationale  du  travail,  conforme  aux  vœux  émis 
et  adoptés  par  la  majorité  des  délégués,  sortirait  indirecte- 
ment des  délibérations  de  la  Conférence  internationale.  La 
Suisse  en  fit  la  proposition  formelle;  et  cette  proposition  me- 
nait très  loin,  car,"  ce  qui  en  découlait,  c'était  non  seulement 
une  législation  du  travail,  nationale  peut-être  en  sa  confec- 
tion, internationale  quand  même  en  sa  direction;  mais  c'était 
encore  une  sanction  internationale  à  cette  législation,  et  une 
juridiction  internationale  pour  appliquer  cette  sanction. 
Quelle  que  dût  être  la  sanction,  la  juridiction  paraissait 
devoir  être  déférée  à  l'ensemble  des  puissances  représentées, 
et  plus  spécialement  à  une  autre  conférence  réunie  au  nom 
des  puissances,  qui  alors  changerait  de  caractère  et  qui,  de 
législative  qu'elle  aurait  été  cette  fois,  deviendrait  conten- 
tieuse,  coercitive,  et  constituerait  une  sorte  de  tribunal.  Et  ce 
qui  en  découlerait,  ce  serait  ou  la  permanence  ou  la  périodi- 
cité d'une  conférence  internationale  ouvrière;  mais,  comme 
elle  ne  pourrait  ni  constamment  étendre  ni  constamment 
modifier  la  législation,  elle  serait  obligée  de  se  renfermer 
dans  la  jurisprudence,  et  ce  ne  seraient  pas  des  délibérations 
qu'elle  prendrait,  mais  des  décisions  qu'elle  aurait  à  rendre. 
Si  la  proposition  suisse  était  adoptée,  toutes  les  puissances 
représentées  à  Berlin  s'engageraient  pour  chacune  d'elles; 
elles  acquerraient  des  droits  et  des  devoirs  réciproques  :  ce 
serait  bien  alors  un  ordre  juridique  nouveau,  et  alors  il  y 
aurait  bien  un  appendice  ajouté  au  droit  des  gens  européen, 
un  droit  international  ouvrier. 


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1*0  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

On  n'osa  ni  ne  voulut  aller  d'un  coup  jusque-là.  La 
Grande-Bretagne  se  récria,  refusant  de  a  mettre  ses  lois 
industrielles  à  la  discrétion  d'un  pouvoir  étranger  »>  ;  et 
TAlIemagne  introduisit,  pour  éviter  Tavortement  complet, 
une  résolution  transactionnelle  où  il  ne  restait  que  de  simples 
vœux,  et  des  vœux  assez  modestes;  résolution  qui  fut  «  votée 
par  l'unanimité  des  voix,  moins  celle  de  la  France,  qui  s'abs- 
tint (1).  »  La  Conférence  de  Berlin  ne  donna  donc  point  de 
résultats  positifs  ;  du  moins  pas  ce  résultat,  gros  lui-même  de 
conséquences,  que  les  uns  avaient  espéré  qu'elle  donnerait 
et  que  d'autres  avaient  craint  qu'elle  donnât.  Elle  ne  fonda 
point  un  ordre  juridique  nouveau;  elle  n'ajouta  point  au 
droit  des  gens  européen  l'appendice  d'un  droit  ouvrier  inter- 
national. Toutefois  gardons-nous  bien  de  croire  qu'elle  fut 
absolument  vaine  et  vide,  qu'elle  aboutit  à  un  échec  total, 
qu'elle  ne  fit  rien  et  qu'il  n'en  sortit  rien. 

Ce  n'est  jamais  tout  à  fait  en  vain  qu'un  puissant  souverain 
comme  l'Empereur  allemand  prend  une  initiative  de  ce  genre, 
ni  jamais  tout  à  fait  en  vain  que  douze  ou  treize  États  s'as- 
semblent en  conférence  et  discutent  une  question  qui  les 
intéresse  tous  au  point  d'être  pour  tous  primordiale  et  vitale. 
Entre  les  États  représentés  à  la  Conférence  de  Berlin,  s'il  ne 
se  créait  pas  d'organe  international,  un  lien  international  se 
nouait  :  à  l'Internationale  révolutionnaire,  on  avait  essayé 
d'opposer  comme  une  Internationale  de  gouvernement,  «  à 
la  conjuration  cosmopolite  des  travailleurs  armée  en  guerre 
contre  le  capital  et  la  propriété,  comme  un  cosmopolitisme 
bienfaisant  et  pacifique  (2)  » . 

Même  demeurant  en  chemin  et  ne  réussissant  qu'à  demi, 

(1)  Rapport  adressé  au  ministre  des  Affaires  étrangères  par  M.  Jules  Simon, 
premier  délégué  à  la  conférence;  Livre  Jaune ^  p.  17. 

(2)  Cakovas  DEL  Castillo,  Problemas  coutemporaneoSy  t.  III,  De  los  resul- 
tatlos  fie  la  Con/erencia  de  Berlin  y  del  estaUo  oficial  de  la  Cueslion  obrera^ 
p.  535. 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   LETAT  141 

même  ne  dépassant  çuère  l'état  de  projet,  ce  projet,  à  lui 
seul  et  en  soi,  était  un  fait  considérable.  La  question  sociale, 
ou,  si  Ton  veut,  les  questions,  sociales,  ou,  si  Ton  veut,  les 
questions  ouvrières,  étaient  désormais  oFficielIement  posées 
devant  les  nations  et  dans  chaque  nation  ;  il  y  avait  désor- 
mais en  Europe  «  un  état  officiel  de  la  question  ouvrière  »  , 
constaté  de  nation  à  nation  par  la  communication  des  docu- 
ments, des  rapports,  des  relevés  statistiques.  On  n'avait  pu 
tirer  de  la  Conférence  une  législation  internationale  du  tra- 
vail, unique  pour  toutes  les  nations,  avec  une  juridiction  et 
une  sanction  internationales;  mais  on  en  (irait  autant  de 
législations  nationales  du  travail  qu'il  y  avait  d'Etats  repré- 
sentés, et  de  législations,  sinon  conformes  au  même  type,  du 
moins  conçues  dans  le  même  esprit  et  dirigées  dans  le  même 
sens.  Parmi  les  nations,  aucune  ne  voulait  paraître,  quant  à 
la  protection  des  ouvriers,  législativement  en  retard  sur  les 
autres  :  celles  qui  se  sentaient  un  peu  arriérées  l'avaient, 
pendant  la  Conférence,  dissimulé  ou  expliqué  de  leur  mieux, 
et,  la  Conférence  passée,  se  promettaient  de  doubler  les 
étapes  pour  regagner  l'avance;  toutes  se  piquaient  d'émula- 
lion,  et  Ton  a  vu  qu'en  France  l'activité  législative  en  matière 
de  travail  fut  rarement  aussi  grande  ou  plus  grande  que 
dans  les  années  qui  suivent  immédiatement  1890,  de  1891 
à  1895.  S'il  en  fut  de  même  partout,  cela  encore  est  un  fait 
considérable,  car  c'est  l'avènement  d'une  politique  nou- 
velle. 

Cette  politique  se  pourrait  définir  :  une  politique  de  con- 
cessions et  de  conciliations,  la  politique  du  sacrifice  et  de  la 
justice  nécessaires.  Il  y  a  cinquante  ans,  Félix  Pyat,  dans  un 
discours  dont  l'Assemblée  nationale  n'entendit  que  la  pre- 
mière partie,  invitait  «  la  bourgeoisie  »  et  »  les  bourgeois  »  à 
s'immoler  sur  l'autel  de  la  Patrie  :  a  Le  débat  est  désormais 
entre  le  seigneur  souverain.  Capital,  et  le  citoyen.  Travail.  Le 


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ikt  I/ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

capital  est  donc  dans  la  même  position  que  Taristocratie  en 
89.  S'il  veut  tout  garder,  il  perdra  tout.  Il  faut  qu'il  ait  sa 
nuit  du  4  Août,  sa  part  de  concessions,  son  tour  de  dévoue- 
ment. Nous  ne  pouvons  nous  sauver  que  par  le  sacrifice.  »» 

Signifiée  ainsi,  brutalement,  avec  cet  air  comminatoire,  la 
sommation  était  inacceptable.  Et  que  venait-on  parler  d'une 
seconde  nuit  du  A  Août  là  où  il  n*y  avait  plus  ni  privilèges, 
ni  privilégiés?  Mais  d'autres,  depuis,  qui  n'étaient  pas  des 
insurgés,  des  révoltés,  de  perpétuels  remueurs  de  pavés  et 
de  professionnels  fabricants  de  barricades,  d'autres  qui 
n'étaient  pas  des  artisans  de  trouble  et  des  attiseurs  d'incen- 
die, qui,  au  contraire,  comptaient  parmi  les  quelques  hommes 
d'État  sur  lesquels  l'Europe  pouvait  se  reposer,  et  parmi  les 
plus  «  conservateurs  »  de  ces  hommes  d'État,  les  plus  atta- 
chés à  l'ordre  existant,  à  l'ordre  ancien,  à  ce  que  de  tout 
temps  on  avait  appelé  l'ordre,  —  d'autres,  à  leur  tour,  ont 
dit  :  «  Il  faut  que  les  classes  dirigeantes  d'autrefois,  si  elles 
dirigent  encore  aujourd'hui  quelque  chose,  mettent  à  profit 
le  répit  qui  leur  est  laissé;  la  classe  moyenne,  surtout,  qui, 
par  indifférence  ou  par  imprévoyance,  est  en  train  d'abdiquer 
sa  suprématie  politique.  Qu'elle  ne  s'endorme  pas,  pour  Dieu, 
dans  les  douceurs  de  son  triomphe,  déjà  si  mal  assuré,  sur 
les  autres  classes  sociales.  Ainsi  dormait  l'aristocratie  fran- 
çaise quand  la  secouèrent  les  coups  de  la  guillotine  qui  tom- 
bait,  n 

Et  pourquoi  faut-il  réveiller  «  les  classes  dirigeantes  »  ,  la 
tt  classe  moyenne  »  ?  Que  doit  faire  la  bourgeoisie,  que  l'aris- 
tocratie ne  fit  pas?  «  La  science  moderne,  le  droit  moderne, 
la  politique  économique  moderne  ont  le  devoir  d'adoucir  les 
maux  qu'engendre  la  lutte  aveugle  entre  nations  et  nations, 
entre  individus  et  individus,  la  lutte  même  de  tout  homme 
avec  la  nature  et  les  lois  sociales;  ce  devoir,  il  faut  qu'elles  le 
remplissent,  et  c'en  est  l'heure,  afin  de  rendre  à  la  civilisation 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  lU 

la  ferme  assiette  qui  lui  va  manquant.  »  Certes,  ni  entre 
nations  et  nations,  ni  entre  individus  et  individus,  ni  entre 
rhomme  et  la  nature,  Tantique  lutte  ne  finira  pas;  il  y  aura 
toujours  concurrence,  compétition  et  conflit;  c'est  une  peine 
éternelle  à  quoi  Thumanité  est  condamnée  :  «  Il  est  écrit  que 
rhomme  gagnera  son  pain  à  la  sueur  de  son  front  :  symbole 
de  ce  que  la  vie  demandera  toujours  d'effort,  de  fatigue,  de 
douleur  à  qui  en  jouit,  si  c'est  en  jouir  que  de  la  posséder... 
Mais,  lorsque  l'ouvrier,  même  à  la  sueur  de  son  front,  n'est 
point  en  état  de  gagner  son  pain,  qu'on  le  regarde  au  moins 
comme  tombé  sur  le  champ  de  bataille,  et  qu'on  le  traite  en 
conséquence  (I).  »  Sur  le  champ  de  bataille  du  travail,  qu'on 
élève  donc  des  ambulances  du  travail  ;  et,  ne  pouvant  faire 
cesser  l'universel  conflit  des  individus  et  des  nations,  ni  le 
combat  de  l'homme  contre  les  lois  naturelles,  aussi  vieux  que 
le  monde  et  aussi  fatal  qu'elles-mêmes,  qu'on  arbitre  au 
moins  et  qu'on  apaise,  par  des  lois  sociales  meilleures,  le 
débat,  qui  a  trop  duré,  de  trop  d'hommes  avec  les  lois  sociales 
mauvaises  ou  caduques. 

Faites  cette  législation  sociale  meilleure,  élevez  ces  ambu- 
lances sociales,  tandis  qu'il  en  est  temps  encore,  de  vos  mains 
pieuses  et  prudentes,  vous  classes  dirigeantes,  classe  moyenne, 
bourgeoisie.  Non  pas  dans  une  nuit  du  4  Août,  en  abandon- 
nant tout,  en  lâchant  tout,  mais  en  pesant  tout,  en  estimant 
tout,  et  en  jugeant  tout.  Non  pas  en  cédant,  mais  en  concé- 
dant, ce  qui  implique  échange  et  réciprocité.  Non  pas  parce 
qu'on  nous  arrache,  mais  en  donnant  librement,  en  restant 
les  maîtres  de  nos  cessions  ou  de  nos  concessions,  en  n'allant 
que  jusqu'où  nous  voulons  aller,  en  ne  faisant  que  ce  que 
nous  voulons  faire.  Non  pas  par  sentiment,  mais  par  intérêt; 
je  dis  dans  l'intérêt  social,  dans  l'intérêt  des  autres,  dans  notre 

(1)  Cawovas  DEL  Castili.o,  ouv.  citéy  Ultimas  ConsiJeraciones,  p.  584  et  589. 


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iU  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

intérêt  propre  :  céder  aux  autres  dans  notre  intérêt,  leur  résis- 
ter au  besoin  dans  le  leur,  et  chercher  l'intérêt  social  dans  la 
conciliation  des  intérêts  de  classe.  Voilà  la  politique  nouvelle. 
Le  socialisme  vit  de  prêcher  la  guerre  des  classes,  «  Témanci- 
pation  w  de  la  classe  ouvrière  par  elle-même,  à  Texclusion 
des  autres,  et  contre  les  autres;  il  leur  jette  à  la  face  un  mé- 
prisant et  menaçant  Fara  da  se.  La  politique  sociale  doit  se 
proposer  et  poursuivre  la  paix  entre  les  classes,  la  paix  dans 
Téquité,  et,  sinon  «  Témancipation  "  ,  —  mot  qui  n'a  plus 
guère  de  sens,  de  nos  jours,  en  nos  sociétés,  —  l'amélioration 
du  sort  des  travailleurs,  par  la  coopération  sincère  de  toutes 
les  classes,  puisqu'on  veut  qu'il  y  ait  encore  des  classes,  entre 
lesquelles  assurément  il  n'en  est  pas  qui  aient  plus  d'intérêt 
à  faire  pour  la  classe  ouvrière  tout  le  juste  et  tout  le  possible 
que  celles  qui  ne  sont  pas  la  classe  ouvrière.  Car  c'est,  encore 
une  fois,  sur  l'intérêt  que  se  fonde  cette  politique,  non  sur  le 
sentiment,  et  c'est  pourquoi  nous  avons  foi  et  espérance  en 
elle.  D'autres  soutiendront  que  c'est  par  le  sentiment  ou  par 
la  passion  que  l'on  gouverne  les  hommes;  mais  ceux  qui  les 
ont  le  plus  et  le  mieux  gouvernés,  et  ceux  aussi  qui,  sans  les 
gouverner,  ont  le  mieux  su  comment  on  les  gouvernait  le 
plus,  répondent  que  c'est  l'intérêt  qui  les  groupe  dans  l'atta- 
que et  dans  la  défense,  que  c'est  par  leurs  intérêts  qu'ils  se 
meuvent  et  pour  leurs  intérêts  qu'ils  se  décident.  La  règle  est 
là  :  mettons  notre  intérêt  où  il  est  vraiment,  à  faire  aper- 
cevoir, à  faire  saisir  aux  ouvriers  leur  intérêt,  et  à  le  séparer, 
à  l'isoler  de  leurs  passions  et  de  leurs  sentiments.  Une  des 
raisons  qui  font  le  socialisme  redoutable,  c'est  justement  qu'il 
est  tout  sentiment  et  toute  passion,  qu'il  est  un  fanatisme, 
une  espèce  de  mahométisme  :  il  y  a  les  croyants  et  les  infi- 
dèles, et  les  croyants  ne  peuvent  rien  attendre  des  infidèles, 
qu'ils  ont  charge  seulement  d'exterminer  un  jour.  Montrons 
aux  ouvriers  qu'ils  peuvent  au  contraire  attendre  de  nous  tout 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L»ETAT  145 

le  juste  et  tout  le  possible  :  opposons  au  socialisme  la  poli- 
tique sociale. 

Ce  n'est  pas  à  dire  en  effet  qu'il  faille  désarmer  devant  le 
socialisme,  ni,  par  peur  de  ce  qu'il  apporterait,  en  précipiter 
la  venue,  ni,  pour  éviter  de  tomber  dans  sa  {jueule,  aller  se 
jeter  dans  ses  bras.  Ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  faille  lui  ouvrir 
les  voies  sous  prétexte  de  le  détourner,  ni  l'introduire  dans  la 
place  à  seule  fin  qu'il  ne  l'enlève  pas  d'assaut.  Plus  simple- 
ment, ce  n'est  pas  à  dire  qu'il  ne  faille  point  le  combattre; 
mais  c'est-à-dire  qu'il  faut  le  combattre  d'une  autre  façon.  Il 
a  changé  ses  positions,  il  faut  changer  nos  formations  et  notre 
tactique  de  combat.  Tant  qu'il  est  demeuré  révolutionnaire, 
et  ne  s'est  confié  que  dans  la  violence,  c'était  bien  :  tout 
homme  d'État  qui  connaissait  son  devoir  et  savait  son  métier 
était  fixé  à  son  égard  :  il  en  était  de  lui  comme  de  l'anarchie  ; 
à  la  force,  la  force  ;  aux  bombes,  les  baïonnettes  ;  aux  fusils, 
les  canons.  Mais  le  suffrage  universel,  la  transformation  légale 
de  l'État  par  la  toute-puissance  législative  du  Nombre,  d'au- 
tres transformations  encore  dans  les  lois,  dans  les  mœurs  et 
dans  l'opinion,  ont  légalisé,  parlementarisé,  et  même  minis- 
térialisé  le  socialisme.  Ne  disons  pas  trop  de  mal  de  ceux  qui 
le  légalisent,  le  parlementarisent  et  même  le  ministérialisent; 
en  un  certain  sens,  ils  nous  rendent  tout  de  même  service, 
mais  à  la  condition  de  les  suivre  et  de  le  suivre  sur  ce  nou- 
veau terrain,  à  la  condition   de  manœuvrer  en  fece  d'eux 
comme  ils  manœuvrent  en  face  de  nous.  Ils  ont  compris  que, 
par  la  force  seule,  ils  ne  vaincraient  pas  :  à  nous  de  com- 
prendre que,  par  la  force  seule,  nous  ne  nous  sauverons  pas, 
et  que  ce  serait  tout  ensemble  un  crime  et  une  faute  que  de 
faire  appel  à  la  force  avant  d'avoir  épuisé  la  justice. 

M.  de  Bismarck,  ce  terrible  praticien  de  la  force,  M.  Cano- 
vas, ce  froid  théoricien  de  la  force,  Guillaume  II,  ce  lyrique 
et  ce  mystique,  j'oserai  dire  ce  théologien  couronné  de  la 

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146  I/ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

force,  tous  trois  étaient  amenés  à  en  convenir  :  o  Le  désir 
que  j'ai  de  trouver  des  moyens  de  répression  contre  les  socia- 
listes, avouait  Bismarck  au  Beichstag^  le   20  mars  1884,  je 
l'appuie  sur  la  conviction  que  les  sujets  de  plainte  réels  que 
font  valoir  les  ouvriers  peuvent  être  atténués  ou  supprimés.  » 
Guillaume  II  disait  de  même,  à  Touverture  de  la  session  du 
Parlement  impérial,  après  la  Conférence  qu'il  avait  convo- 
quée  :  u  A  mesure  que  la  population  ouvrière  se  rendra 
compte  des  efforts  de  l'Empire  pour  améliorer  sa  condition, 
elle  prendra  une  conscience  plus  claire  des  maux  qu'attirerait 
sur  elle  la  revendication  de  réformes  excessives  et  irréalisa- 
bles. Cette  juste  sollicitude  envers  les  ouvriers  constitue  la 
plus  grande  force  de  ceux  qui,  comme  moi  et  mes  augustes 
confédérés,  sommes  dans  l'obligation  de  nous  opposer  à  toute 
tentative  destinée  à  troubler  l'ordre,  et  sommes  résolus  à 
remplir  une  telle  mission  avec  une  énergie  inébranlable.   » 
M.  Canovas,  de  son  côté,  consacrait  discours  et  écrits  à  mon- 
trer qu'en  présence  du  socialisme  légalisé,  et  parlementarisé 
par  le  suffrage  universel,  aux  «  revendications  excessives  et 
irréalisables  »  duquel  se  mêlent  d'ailleurs  des  revendications 
modérées  et  raisonnables  qu'il  entraîne  et  dont  il  se  grossit, 
qui,  de  plus,  dans  la  forme,  procède  par  la  loi  et  réserve  la 
force,  on  ne  pouvait,  pour  tout  argument  et  sans  discuter 
davantage,  recourir  à  l'artillerie,  uliima  ratio  regum,  — Ainsi 
la  question  sociale  sort  de  l'agitation   révolutionnaire  pour 
rentrer  dans  la  politique;  ainsi  elle  cesse  d'être  une  Macht- 
frage^  une  question  de  force,  et  de  se  traiter  selon  le  Faust- 
recht,  selon  le  droit  du  poing,  pour  redevenir  une  question 
politique,  la  première  et  la  dernière,  la  plus  importante  et  la 
plus  urgente  de  toutes,  et  se  traiter  selon  les  méthodes  et  les 
procédés  de  la  politique. 

Je  voudrais  avoir  assez  nettement  marqué  la  position  nou- 
velle de  la   question  sociale,  question  politique,  et  des  pro* 


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LE  TRAVAIL,   LE  NOMBRE  ET   L'ÉTAT  147 

blêmes  du  Travail  dans  TÉtat  construit  ou  à  construire  sur  le 
Nombre.  Nul  doute  que,  pour  les  résoudre,  on  ne  doive  faire 
tout  le  juste  et  tout  le  possible,  et  que,  si  cela  doit  être  fait, 
ce  soit  nous  qui  devions  le  faire,  puisque  aussi  bien  la  sag^esse 
commande  de  s'en  fier  à  soi-même  plutôt  qu'à  autrui,  et 
puisque  nous  serons  en  plus  favorable  posture  pour  rejeter  ce 
qu'il  y  a  de  chimérique  et  d'inique  dans  le  socialisme,  quand 
nous  l'aurons  vidé  de  ce  qu'il  y  a  de  fondé  et  de  raisonnable. 
Nui  doute  non  plus  que  nous  ne  devions  rien  faire  en  dehors 
du  juste,  ni  rien  tenter  au  delà  du  possible,  et  qu'on  ait  déjà 
fait  beaucoup,  mais  que  pourtant  tout  le  juste  et  tout  le  pos- 
sible ne  soit  pas  encore  fait.  C'est  pour  savoir  ce  qui  est  juste 
et  ce  qui  est  possible,  pour  présenter  en  ses  données  exactes 
la  question  sociale,  ou  quelques-unes  des  questions  ouvrières 
dont  elle  se  compose,  pour  tâcher  de  découvrir  dans  une 
sag^e  et  équitable  organisation  une  solution  au  moins  pro- 
visoire à  la  crise  de  l'État  moderne,  qui  est  double  comme 
la  révolution  dont  elle  est  issue  a  été  double;  c'est  dans  le 
dessein  de  tirer  des  réalités  positives  les  principes  et  les  for- 
mules de  la  politique  sociale  nécessaire,  que  nous  ouvrons 
et  conduirons  ici  l'enquête  la  plus  large,  la  plus  directe  et  la 
plus  impartiale  qui  soit  permise  à  notre  bonne  volonté,  sur 
le  Travail,  considéré  simultanément  ou  successivement  dans 
les  quatre  domaines,  Travail  en  soi,  Circonstances  du  travail, 
Maladies  du  travail,  Thérapeutique  du  travail,  qu'il  embrasse 
et  qu'il  unit  en  une  sorte  de  règne  à  la  fois  naturel  et 
social. 


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ions  réunies  dans  ce  volume  ont  été  faites  : 

nines  de  houille,  en  1901. 
létallurgie,  en  1902. 
mstruction  mécanique,  en  1903. 
^rrerie,  en  1903. 
ustrie  textile,  en  1904  et  1905. 


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LE   TRA.VA1L 

DANS  LA  GRANDE  INDUSTRIE 


I 
LES  MINES  DE  HOUILLE 


L  ORGANISATION    DU    TRAVAIL 


A  mesure  que  les  sociétés  progressent  et  se  compliquent,  le 
travail  s'y  divise,  et  Tactivité  de  Thomme  s'y  réfracte  et  s'y 
répartit  en  des  métiers  de  plus  en  plus  nombreux.  Le  compte 
en  varie  du  reste  selon  les  observateurs,  mais  il  demeure  tou- 
jours fort  élevé.  Tandis  que  Tlnstitut  international  de  statis- 
tique, sur  le  rapport  du  docteur  Jacques  Bertillon,  reconnais- 
sait, il  y  a  quelques  années,  quatre  cent  quatre-vingt^Hx-neuf 
professions,  —  autant  dire  tout  d'un  coup  cinq  cents,  —  les 
documents  émanant  du  Ministère  belge  de  l'Industrie  et  du 
Travail  n'en  dénombrent  à  présent  pas  moins  de  huit  cent 
cinquante-huit. 

Pour  nous,  étant  donné  l'objet  que  nous  nous  proposons, 
quel  que  soit,  de  ces  deux  chiffres  :  huit  cent  cinquante^huit, 
ou  seulement  cinq  cents,  celui  que  l'on  adopte,  l'impossibi- 
lité est  évidente  d'étendre  à  tous  les  métiers  une  enquête  qui 


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150  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

doit  porter  à  la  fois  sur  le  travail,  sur  les  circonstances  du  tra- 
vait,  sur  les  maladies,  au  sens  le  plus  large,  et  sur  la  médecine, 
au  sens  le  plus  large  aussi,  ou  lu  thérapeutique  du  travail,  en 
d'autres  termes  sur  chaque  détail  de  chacun  des  phénomènes 
dont  Tensemble  constitue  ce  phénomène  principal,  —  le  plus 
grand  fait  de  la  vie  des  sociétés  modernes,  — le  travail.  Si 
d'ailleurs  il  y  a  impossibilité  quasi  matérielle,  en  raison  du 
nombre  même  des  professions,  il  n'y  aurait  pas  moins  impos- 
sibilité logique  ou  scientifique,  à  cause  des  différences  pro- 
fondes qui  les  séparent.  Il  nous  faut  donc  nécessairement  dis- 
tinguer et  choisir. 

Voilà  longtemps  déjà  que  Ton  cherche  une  classification 
des  métiers  et,  depuis  les  Encyclopédistes  jusqu'à  nos  statisti- 
ciens, on  en  a  essayé  plusieurs,  ce  qui  prouve  sans  doute 
qu'on  n'en  a  point  encore  découvert  une  bonne  (1). 

De  toutes  les  méthodes  inventées,  et  de  toutes  autres  qu'on 
pourrait  inventer,  la  meilleure  est  probablement  la  plus 
simple,  et  la  plus  simple  est  certainement  celle  qui  commence 
par  distinguer  l'industrie  du  commerce,  de  l'agriculture,  etc.  ; 
qui,  pour  nous  bornera  l'industrie,  distingue,  dans  l'industrie 
même,  entre  la  grande,  la  moyenne  et  la  petite  industrie, 
ou  tout  au  moins  entre  la  grande  et  la  petite  industrie.  Outre 
que  cette  classification  est  la  meilleure  parce  qu'elle  est  la 

(1)  Méthode  psychotogitjue  de  Diderot  et  d'Alembert,  où  les  profettiont  sont 
rangées  «  quant  à  leur  dépendance  vit-à-vis  des  trois  facultés  de  l'entendementa  ; 
méthode  économique  de  Charles  Dupin,  suivant  les  besoins  communs  des 
hommes;  méthode  historico'juriditfue  de  Bluntschli^  qui  se  fonde  sur  les  classes; 
méthode  physiologique  de  M.  le  docteur  Bordier,  qui  fait  deux  groupes  des  «  pro- 
fessions manuelles  •  et  des  «  professions  cérébrales  ■  ;  méthode  sociologique  de 
M.  Guillaume  de  Greef|  qui  dégage  avant  tout  le  rapport  des  procédés  industriels 
aux  mathématiques,  à  la  physique,  à  la  chimie;  méthode  géographico-^dministra' 
tive  de  M.  Bertillon  lui-même,  qui  examine  successivement  la  production^  la 
transformation  et  l'emploi  de  la  matière  première^  mettant  à  part  les  administra- 
tions publiques  et  les  professions  libérales,  et  cette  catégorie  plus  ou  moins  vague 
que  l'on  désigne,  —  et  que  l'on  s'abstient  de  définir^  —  sous  l'étiquette  :  Divers. 
—  Voyez,  pour  une  énumération  plus  complète,  la  Crise  de  VÉtat  moderne^  — 
V Organisation  du  Suffrage  universel,  ch.  vi,  p.  251  et  suiv. 


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LE   TRAVAIL   DANS   LA   GRANDE   INDUSTRIE  151 

plus  simple,  elle  est  la  meilleure  encore  parce  qu'elle  est  la 
plus  naturelle  y  la  plus  conforme  à  la  nature  des  choses. 

J'appelle  Grande  industrie^  d'après  Tusage  reçu  et  avec  les 
publications  officielles,  les  industries  qui  possèdent  des  éta- 
blissements employant  chacun  plus  de  500  ouvriers  ou 
ouvrières.  C'est  de  cette  «  grande  industrie  »»  que  je  m'occu- 
perai presque  uniquement,  car  c'est  elle  qui  est  au  plus  haut 
degré  C industrie  concentrée ^  —  à  outillage  concentré,  à  travail 
concentré,  à  capital  concentré,  à  population  ouvrière  concen- 
trée;—  et,  pour  elle,  la  question  ne  se  pose  pas  du  tout 
comme  pour  l'industrie  dispersée;  c'est  par  elle  vraiment  que 
se  pose  cette  question  qui  est  par  éminence,  par  imminence, 
la  question,  et  qui  est  double  :  sociale  et  politique.  Question 
sociale,  cela  va  de  soi,  et  tout  le  monde  en  sait,  en  voit,  en 
sent  les  raisons,  mais  question  politique  aussi,  puisqu'une 
société  où  existent  de  place  en  place,  à  la  surface  du  terri- 
toire, des  agglomérations  d'hommes  et  comme  des  dépôts 
d'intérêts  et  de  passions  si  considérables,  ne  peut  manifeste- 
ment se  gouverner  selon  les  mêmes  règles  et  par  les  mêmes 
procédés  qu'une  société  où  il  n'en  existerait  pas.  Or,  la  liste 
est  assez  chargée  des  industries  qui  s'exercent  en  des  établis- 
sements dont  chacun  occupe  plus  de  500  personnes  et  qui,  à 
ce  titre,  forment  la  grande  industrie.  En  France,  le  total  n'en 
va  pas  au-dessous  de  quatre-vingts.  Dans  ce  total,  il  y  a  de 
tout  :  mines  de  houille;  ardoisières;  produits  chimiques;  fila- 
tures et  tissages  de  coton  et  de  laine  ;  fabriques  de  tulles  et  de 
broderies  à  la  mécanique;  usines  pour  le  tissage  mécanique 
d'étoffes  de  soie;  rubanerie;  ganterie;  chapellerie;  fabriques 
de  chaussures;  fonderies,  forges  et  laminoirs;  construction 
mécanique  et  quincaillerie,  machines  et  outils;  fabriques  de 
feiïences  et  de  porcelaines,  verreries  et  glaceries;  sans  omettre 
ni  les  chemins  de  fer  ni  les  manufactures  de  l'État  :  arsenaux, 
poudreries,  allumettes  et  tabacs;  tout  ce  qui  a  trait  au  loge- 


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15t  LOllGANÏSATION    DU   TRAVAIL 

ment,  au  vêtement,  à  la  nourriture,  aux  transports;  toute  la 
vie  stable  et  toute  la  vie  mobile,  toute  la  vie  traditionnelle  et 
toute  la  vie  moderne  de  Thomme  (1). 

Sur  ces  quatre-vingts  industries  encore,  qui  composent  la 
grande  industrie,  mener  une  enquête  aussi  délicate  et  aussi 
difficile,  aussi  complexe  et  aussi  complète  que  celle  que  nous 
voudrions  faire,  n*est  guère  moins  impossible  que  de  la  mener 
sur  Tensemble  même  des  cinq  cents  professions  ou  métiers 
qu'on  estime,  dans  nos  sociétés,  embrasser  intégralement,  en 

(1)  Nous  abrégeons  et  nous  résumons  dans  le  texte,  mais  peut-être  n*est-il  pas 
8ans  int<^rèt  de  joindre  ici  la  liste  tout  entière.  Elle  a  été  dressée  pour  nous  p;ir 
M.  Fagnot,  enquêteur  à  l'Office  du  Travail,  è  Tobligeance  de  qui  nous  devons 
beaucoup,  d'après  les  données  du  recensement  professionnel  de  1896.  Voici  donc 
quelles  sont,  en  France,  par  (groupes  similaires,  —  comme  disent  les  livrets  d'ex- 
position, —  les  80  industries  à  établissements  de  plus  de  500  ouvrieis  : 

Mines  de  houille,  de  pyrite,  de  cuivre,  de  plomb;  ardoisières. 

Hauts  fourneaux  (fonderies  de  i**  fusion);  aciéries;  fabriques  ft  laminage  de 
cuivre;  fontleiies  de  minerai  de  plomb  et  de  minerai  de  zinc;  fabriques  de  fer- 
blanc;  forges  et  laminoirs  (ff r  et  acier);  fabriques  de  grosse  quincaillerie;  tréfile- 
ries  ;  étirages  de  métaux,  fabri(|ue8  de  métaux  étirés;  fabriques  de  plumes  métal- 
liques; fabriques  de  petite  quincaillerie  et  d'ustensiles  en  fer  battu  ou  étamé; 
construction  de  navires  en  fer  ou  de  cbaudicres  ;  fonderies  de  fer  (2*  fusion)  ; 
construction  mécanique  de  maténel  de  chemin  de  fer,  de  machines-outils; 
fabriques  de  cartouches. 

Fabriques  de  plâtre,  de  chaux  hydraulique;  faïenceries,  fabriques  de  bijouterie 
en  faïence;  fabriques  de  porcelaines,  de  gobeletterie,  de  bouteilles  de  verre,  de 
verre  à  vitre,  de  glaces  sans  tain  ; 

Fabriques  d'ameublement  et  de  brosserie  ;  de  vannerie,  d'objets  en  bambou, 
roseau,  etc. 

Produits  chimiques;  fabriques  de  bougies,  de  soude  artificielle;  raffineries  et 
épuration  de  pétrole  ; 

Fabriques  d'objets  en  gomme  et  caoutchouc;  fabriques  de  papier  et  de  carton. 

Filatures  de  lin,  corderies,  fabriques  de  cordages  et  de  ficelle;  tissages  de 
toile;  filatures  de  coton;  fabriques  de  cotonnades;  filatures  de  laine  peignée; 
peignages  de  laine;  tissage  de  laine;  fabriques  de  mérinos  et  flanelles;  fabriques 
de  tissus  d'ameublement;  fabriques  de  lainages;  fabriques  de  draperies,  de  pe- 
luches, de  couvertures  en  laine,  de  tapis;  filatures  de  soie;  peigneries  ou  Garde- 
ries de  bourres  de  soie  ;  filatures  de  déchets  ou  de  bourres  de  soie  ;  tissages  de 
soie,  fabriques  de  couvertures  en  soie;  fabriques  de  bonneterie,  de  ganterie  de 
laine,  de  jerseys,  de  broderies  à  la  mécanique,  de  rubans,  d'équipements  mili- 
taires, de  chapeaux  en  feutre,  soie,  etc.  ;  de  chaussures  de  feutre  et  déchaussons; 
de  chaussures,  de  ganterie  de  peau. 

lUffineries  de  sucre;  fabriques  de  chocolat;  de  conserves  de  légumes. 

A  VÈtat  :  manufactures  de  tabacs;  poudreries;  allumettes;  Imprimerie  natio- 
nale ;  arsenaux  de  la  guerre  et  de  la  marine. 


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LE  TRAVAIL   DANS   LA   GRANDE   INDUSTRIE  153 

sa  masse  et  en  sa  somme,  le  phénomène  du  travail.  Là  encore 
on  se  heurterait  à  la  même  impossibilité  matérielle,  et  à  la 
même  impossibilité  scientifique.  Et  donc,  entre  ces  quatre- 
vingts  industries  encore,  il  nous  faut  disting^uer,  choisir,  nous 
en  prendre  et  nous  en  tenir  à  quelques  types,  —  disons  à 
sept  ou  huit  types.  Ce  qui  doit,  pour  nous,  foire  type,  il  n'est 
pas  malaisé  de  le  discerner.  Si  le  caractère  prédominant  de  la 
révolution  économique  qui   depuis  un  siècle  ou  un  siècle  et 
demi  a  transformé  le  travail  est  précisément  la  concentration 
du  travail  ;  si  cette  concentration  est  la  marque  et  le  sig^ne  de 
la  grande  industrie;  et  si  c'est  la  grande  industrie  qui  pose 
réellement  le  problème  social  et  politique  qu'il  s'agit  aujour- 
d'hui de  résoudre,  c'est  la  grande  industrie  surtout  que  nous 
avons  à  considérer,  et  c'est  surtout  la  plus  grande  industrie, 
Tindustrie  la  plus  concentrée,  celle  qui  exige  la  plus  grande 
concentration  en  un  même  lieu  et  dans  le  même  temps  du 
travail  et  du   capital,  du   matériel  et   du   personnel;   c'est 
Tindustrie  à  outillage  mécanique  très  cher  et  à  population 
ouvrière  très  dense.  Ainsi  les  mines,  la  métallurgie,  la  cons- 
truction de  machines,  la  verrerie,  la  filature,  le  tissage,  etc. 
Ce  seront  par  conséquent  ici   comme  des  monographies 
d'industries,  ou  plus  exactement  de  quelques  industries,  — 
les  plus  concentrées  de  la  grande  industrie  concentrée,  —  ou 
plus  exactement  encore  des  monographies  de  la  population 
ouvrière  de    ces    quelques    industries,    mines,   métallurgie, 
construction,  verrerie,  filature,  tissage,  etc.,  que  nous  étudie- 
rons successivement  par  rapport  au  travail,  aux  circonstances 
du  travail,  aux  maladies  du  travail,  à  la  médecine  du  travail. 
Si  nous  n'adoptons  pas  la  a  monographie  de  famille  »  ,  malgré 
la  haute  estime  que  mérite  l'œuvre  à  bien  des  égards  et  en 
bien  des  parties  admirable  de  Le  Play,  c'est  d'abord  qu'on 
n'est  jamais  sur  de  tenir  la  famille  moyenne,  celle  d'après 
laquelle  on  peut  juger  de  toutes  ou  de  la  plupart  des  autres  ; 


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154  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

que  dès  lors  une  seule  monographie  de  famille  ne  prouve  rien, 
je  veux  dire  ne  prouve  pas  assez;  et  que,  pour  prouver  suffi- 
samment, il  faudrait  en  dresser  beaucoup  ou  du  moins  plu- 
sieurs dans  le  même  métier  et  dans  le  même  milieu.  C'est 
ensuite  et  surtout  que  la  grande  industrie,  —  telle  qu'elle  est 
maintenant  exercée,  —  ayant  eu  trop  souvent  et  malheureu- 
sement pour  effet  de  désarticuler,  de  désorganiser  et  presque 
de  détruire  la  famille  ouvrière,  ce  qui  serait  encore  légitime 
et  possible  pour  la  petite  industrie  ne  Test  plus  du  tout  pour 
la  grande;  qu'il  y  a  comme  un  contresens,  qu'il  y  a  en  tout 
cas  une  contre-réalité,  à  prendre  la  famille  pour  unité  sociale 
sous  le  régime  de  la  grande  industrie;  etque,  sous  ce  régime, 
—  cela  est  d'autant  plus  vrai  que  l'industrie  est  d'autant  plus 
grande,  d'autant  plus  concentrée,  —  l'unité  sociale  n'est  point 
la  famille,  mais  bien  l'entreprise  ou  l'usine. 

Je  le  sais,  constater  ce  fait  et  vouloir  en  partir,  le  mettre  à 
la  base  de  cette  enquête  et  fonder  sur  lui  la  méthode  mêiçe, 
ce  n'est  pas  supprimer  toute  cause  d'erreur  et  toute  incerti- 
tude. Gomme  on  n'est  jamais  sur,  avec  la  monographie  de 
famille,  d'avoir  la  famille  moyenne,  on  ne  sera  jamais  sûr 
non  plus,  avec  la  monographie  d'entreprise  ou  d'usine, 
d'avoir  l'entreprise  ou  l'usine  moyenne.  Et  comme,  dans  le 
même  métier  et  dans  le  même  milieu,  les  choses  varient 
d'une  famille  à  l'autre,  les  choses  aussi,  dans  la  même  indus- 
trie, varient  sans  doute  d'une  région  à  l'autre,  et,  dans  la 
même  région,  d'une  entreprise  à  l'autre. 

Un  premier  écart  sera  donc  donné  par  la  géographie,  puis- 
que la  nature  n'a  groupé  qu'en  gros  les  industries  par  régions; 
que,  d'ailleurs,  elle  est  loin  d'imposer  à  toutes  également  ses 
lois  ou  ses  conditions  ;  que,  pour  telle  ou  telle  d'entre  elles, 
ces  lois,  ces  conditions  sont  secondaires  ;  et  que,  pour  celles- 
là  mêmes  qui  y  sont  soumises,  les  conditions  sont  modifiables, 
jusqu'à  un  certain  point  et  dans  une  certaine  mesure,  par  la 


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1 


LE  TRAVAIL   DANS   LA   GRANDE   INDUSTRIE  J55 

volonté  et  Tesprit,  par  Tinvention  et  Taction  des  hommes. 

Le  Nord  et  le  Pas-de-Calais  ont  des  mines  de  houille,  mais 
il  y  en  a  d^autres  dans  la  Loire,  dans  le  Gard  et  quelques 
départements  du  Midi.  Or,  les  mines  du  Nord  et  du  Pas-de- 
Calais,  au  seul  point  de  vue,  où  nous  nous  plaçons,  de  Tétat 
de  leur  population  ouvrière,  diffèrent  sensiblement  de  celles 
du  bassin  de  la  Loire,  qui  diffèrent  sensiblement  des  mines  du 
Gard  et  des  départements  méridionaux.  Ainsi  pour  la  métal- 
lur^e,  la  construction  mécanique,  la  verrerie,  la  filature  et  le 
tissag^e. 

Et  vraisemblablement,  pour  la  métallurgie,  la  construction 
mécanique,  la  verrerie,  la  filature  et  le  tissage,  comme  pour 
les  mines,  Tétat  des  populations  ouvrières,  dans  chacune  des 
régions,  différera  ensuite  selon  les  entreprises  ou  les  usines, 
de  même  qu'il  diffère  d'abord  selon  les  régions;  toutes  les 
différences,  nous  les  noterons  aussi  soigneusement,  aussi 
rigoureusement  que  possible,  par  rapport  à  la  région,  à  Ten- 
treprise  ou  à  Tusine  que  nous  aurons  choisie  pour  type.  Ce 
sera  un  deuxième  écart,  mais  cela  ne  fera  jamais  que  deux 
variations,  —  aussi  peu  que  possible,  —  et  de  cette  façon, 
pour  ce  qui  est  de  l'industrie  concentrée,  type  de  l'industrie 
moderne,  qui  à  son  tour  fait  type  dans  la  société  moderne, 
nous  serrerons  d'aussi  près  que  possible  la  vérité.  Que  si  nous 
ne  feisons  que  la  serrer  de  près,  sans  la  saisir  ni  l'étreindre 
entièrement,  si  beaucoup  de  choses  qui  la  compléteraient 
restent  ignorées  ou  inexprimées,  et  si,  au  bout  du  compte,  en 
bien  des  cas,  nous  sommes  obligés  de  convenir  que  nous  n'y 
pouvons  que  très  peu,  ou  peut-être  rien,  on  voudra  bien  son- 
ger au  peu  que  la  médecine,  aujourd'hui  même,  connaît  et 
surtout  au  rien  qu'elle  peut  sur  le  corps  humain,  qui,  pour- 
tant, quelque  compliqué  qu'il  soit,  ne  saurait  être  comparé 
en  complication  au  corps  social  ;  on  ne  demandera  pas  à  la 
médecine  des  sociétés  ce  que  l'on  n'oserait  demandera  l'autre, 


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156  L'ORGANISATION   DD   TRAVAIL 

de  rayer  absolument  du  monde  le  mal  et  la  mort;  et  Ton 
trouvera  là,  avec  un  motif  de  s'humilier,  une  raison  de  se 
résigner;  non  pas  de  s'abstenir  sous  prétexte  que  Ton  ne 
connaîtra  et  que  Ton  ne  pourra  jamais  tout,  mais  de  se 
contenir  dans  ce  qu'il  est  permis  de  connaître  et  de  pouvoir, 
et  de  se  contenter  si  Ton  connaît  par  approximation  et  si  Ton 
peut  par  amélioration. 

A  ces  deux  fins,  qui  pour  la  politique  sociale  n'en  font 
qu'une,  connaître  assez  bien  et  pouvoir  mieux,  tendront  les 
monographies  d'industries  que  nous  entreprenons  de  réunir. 
Ou  plutôt  non  :  nous  n'entreprenons  pas  seulement  de 
recueillir  des  monographies  d'industries,  puisque  des  mono- 
graphies ne  peuvent  être  à  elles-mêmes  leur  propre  objet; 
que  notre  dessein  est,  au  contraire,  de  faire  concourir  toutes 
celles-ci  à  un  même  objet;  et  que,  par  suite,  elles  se  meuvent 
toutes  dans  un  même  plan,  elles  sont  chacune  partie  d'un 
même  ensemble,  et  fonction  d'un  même  tout.  La  formule 
n'est  pas  bonne^  de  dire  que  ce  seront  ici  des  monographies 
de  quelques  industries  à  grande  concentration,  par  rapport, 
successivement,  au  travail,  aux  circonstances  du  travail,  aux 
maladies  du  travail,  à  la  médecine  du  travail.  Il  est  plus  vrai 
de  dire,  en  la  renversant,  que  nous  étudierons  ici  le  phéno- 
mène social  et  politique  du  travail  dans  l'État  moderne,  suc- 
cessivement sous  ses  quatre  aspects  :  travail  en  soi,  circons- 
tances du  travail,  maladies  du  travail,  médecine  du  travail,  à 
propos  et  sur  des  exemples  tirés  de  quelques  industries,  les 
plus  concentrées  de  l'industrie  concentrée  :  mines,  métal- 
lurgie, construction  mécanique,  verreries,  filature  et  tissage. 
Ce  quadruple  aspect  du  phénomène  trace  le  quadruple  cadre 
où  viendront  s'inscrire,  en  fragments  ordonnés  par  matière  et 
à  leur  rang  dans  la  composition,  ces  monographies  d'indus- 
tries qui  ne  sont  pas  pour  elles-mêmes,  qui  ne  valent  que 
comme  illustration  et  démonstration  de  fait.  Tels  seront  donc 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  157 

les  quatre  titres  de  cette  enquête;  telle  en  sera  Tossature,  la 
division  fondamentale  et  en  quelque  sorte  org^anique. 

•Après  quoi,  à  propos  de  quoi  et  sur  l'exemple  de  quoi, 
travail,  circonstances  du  travail,  maladies  et  médecine  du 
travail  dans  les  mines,  la  métallurgie,  la  filature,  le  tis- 
sagCy  etc.,  nous  essaierons  de  généraliser  quant  au  travail, 
aux  circonstances  du  travail,  aux  maladies  et  à  la  médecine 
du  travail,  dans  toute  la  grande  industrie  concentrée,  puis, 
aux  degrés  supérieurs,  dans  l'industrie  tout  entière,  et  quant 
au  travail  tout  entier  dans  la  société  et  dans  TÉtat  modernes. 
Après  quoi  encore,  comme  nous  ne  voulons  pas  faire  ici  de 
l'art  pour  Fart,  mais  de  Tart  pour  la  vie,  et  de  la  science 
sociale  pour  la  politique,  partout  où  nous  aurons  légitime- 
ment généralisé,  nous  tâcherons  de  conclure,  et  partout  où 
nous  aurons  légitimement  conclu,  nous  nous  efforcerons 
d^agir. 

Considérons  d'abord  le  travail  à  l'état  normal  et,  si  Ton 
peut  ainsi  parler,  sans  tomber  dans  le  péché  des  u  socio- 
logues »  ,  qui  est  d'abuser  d^s  comparaisons  et  des  méta- 
phores en  laissant  croire  que  ce  sont  plus  que  métaphores  et 
comparaisons,  le  travail  en  état  de  santé.  Pour  connaître  le  tra- 
vail en  état  de  santé ^  nous  examinerons  premièrement  le  travail 
en  soi  et  deuxièmement  les  circonstances  du  travail.  Sous  la 
rubrique  travail  en  soi,  il  faut  comprendre  tout  ce  qui  con- 
cerne, tout  ce  qui  constitue  la  condition  de  l'ouvrier  :  salaires 
et  autres  modes  ou  modes  supplémentaires  de  rémunération 
du  travail  ;  durée  du  travail  et  temps  de  repos;  admission, 
exécution,  résiliation  ou  résolution  du  contrat  de  travail  ; 
autres  clauses  de  ce  contrat  ;  ses  données  positives  dans 
chaque  industrie,  chaque  entreprise  ou  chaque  usine,  pour 
les  deux  sexes  et  les  diverses  catégories  d'âge  ;  ouvriers, 
ouvrières,  jeunes  gens  et  apprentis  des  diverses  spécialités. 
Ensuite,  cette  analyse  faite  pour  chaque  industrie  examinée. 


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158  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

chaque  entreprise  ou  chaque  usine,  chaque  catégorie  et 
chaque  spécialité,  on  fera  un  peu  de  synthèse  ;  on  comparera 
ces  données  positives  et  particulières  du  contrat  de  travail  atxx 
principes  généraux  et  aux  règles  légales  applicables  dans  tout 
le  pays  à  toutes  les  industries  ;  de  la  condition  matérielle  de 
Fouvrier  telle  qu'elle  lui  est  faite  individuellement  par  le  con- 
trat de  travail  on  rapprochera,  dans  la  mesure  qu'autorise 
une  discrétion  nécessaire,  la  situation  commerciale  de  l'en- 
treprise ou  de  l'usine,  et  la  situation  économique  de  l'in- 
dustrie, de  cette  industrie,  de  toute  l'industrie,  et  presque  de 
tout  le  travail  ;  lesquelles  influent  et  réagissent  plus  ou  moins 
directement,  plus  ou  moins  puissamment,  mais  certainement, 
sur  chaque  point  du  contrat  de  travail  particulier  :  salaire, 
durée,  admission,  exclusion  ;  sur  la  condition  personnelle  de 
chaque  ouvrier  ou  ouvrière  de  chaque  catégorie  et  de  chaque 
spécialité. 

Procédant  de  la  sorte  pour  les  mines,  la  métallurgie,  la 
construction  mécanique,  la  filature,  le  tissage,  etc.,  et  obser- 
vant fidèlement  cette  méthode,  nous  arriverons,  —  nous 
devons  arriver,  —  à  l'approximation  la  plus  voisine,  c'est-à- 
dire  à  la  notion  la  plus  juste  du  travail  dans  la  grande  indus- 
trie concentrée,  considéré  d'abord  en  son  premier  état,  le 
travail  en  état  de  santé,  et  sous  sa  première  espèce,  le  travail 
en  soi.  Nous  commencerons  par  essayer  de  bien  déterminer, 
—  ce  sera  le  premier  exemple  de  la  première  partie,  — 
quelle  est  aujourd'hui,  comme  distribution  et  comme  éco- 
nomie, comme  direction,  comme  administration  et  comme 
discipline  du  travail,  comme  formalités  d'embauchage  et  de 
renvoi,  la  condition  de  l'ouvrier  dans  les  mines  de  houille. 
C'est  une  mine  du  Pas-de-Calais  qui  nous  fournira  la  matière 
essentielle  de  cette  première  monographie  ;  mais  nous  aurons 
soin,  chemin  faisant,  de  relever  et  de  marquer  les  varia- 
tions intéressantes  de  région  et  d'entreprise,  entre  le  bassin 


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LES    MINES   DE   HOUILLE  15tt 

houiller  du  Nord  et  ceux  du  Centre  et  du  Midi  de  la  France, 
peut-être  même,  s'il  y  a  lieu,  les  autres  bassins  houillers  des 
pays  qui,  tout  proches  de  nous  et  rapprochés  encore  par  la 
multiplication  des  communications  matérielles  et  intellec- 
tuelles, sont  en  contact  industriel,  politique  et  social  avec 
nous. 


Le  plus  rapide  et  le  plus  sur  moyen,  pour  quiconque  veut 
savoir  ce  qu'est  vraiment  le  travail  du  mineur,  est  de  des- 
cendre dans  une  fosse.  On  appelle  une  fosse  tout  un  groupe, 
tout  un  système  de  bâtiments,  d'installations  et  de  machines, 
un  vaste  enclos  fermé  de  murs  et  de  grilles,  sol  noir  de  char- 
bon pulvérisé,  hautes  cheminées  fumantes,  grands  ateliers 
sonnant,  bourdonnant  ou  ronflant,  puits  d'extraction  et  d'aé- 
ration, escaliers  de  fer  grimpant  vers  des  paliers  reliés  par 
des  ponts  de  fer.  Prenez,  en  passant,  l'ingénieur  qui  vous 
attend  pour  faire  sa  tournée  quotidienne,  heureux  de  vous 
montrer  son  domaine  et  ses  hommes.  Entrez  dans  la  salle  de 
bains  et  revétez-y  la  chemise  de  toile  grise,  le  pantalon  et  la 
veste  de  toile  bleue  ;  ceignez-vous  les  reins  de  la  large  cein- 
ture de  cuir;  enfoncez  solidement  jusqu'au  ras  des  yeux  et 
des  oreilles  cette  calotte  que  vous  recouvrez  du  chapeau  rond 
de  cuir  bouilli  ;  chaussez  ces  lourds  brodequins  aux  semelles 
hérissées  de  clous,  et  armez-vous  de  la  lampe  de  sûreté  qu'on 
vous  offre  tout  allumée,  et  que  vous  porterez  tantôt  à  la 
main,  et  tantôt  à  la  boutonnière,  suspendue  par  le  crochet 
qui  la  termine  :  le  bourgeron  pour  ne  rien  craindre  de  la 
poussière,  le  chapeau  de  cuir  pour  vous  protéger  de  la  chute 


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160  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

éventuelle  des  pierres,  les  gros  souliers  pour  traverser  à  sec 
les  flaques  d'eau,  et  leurs  semelles  à  clous  pour  ne  pas  g^lisser 
ou  vous  retenir  sur  les  plans  inclinés.  En  cet  équipage,  suivez 
votre  guide  et  montez,  car,  pour  descendre,  il  faut  d'abord 
monter  et  c'est  de  là-haut  que  la  machine,  à  grands  tours  de 
roue,  va  vous  précipiter,  ou  plutôt  vous  laisser  couler  dans 
Tabime. 

L'homme  que  vous  rencontrez  là,  avant  d'avoir  franchi  le 
seuil  mystérieux  qu'à  moins  d'être  du  métier  on   n'aborde 
jamais  sans  un  peu  d'inquiétude,  c'est  le  chef  de  carreau^  dont 
le   royaume   est  du  jour;  passé  le  seuil,  vous  êtes  dans  le 
royaume  dufond^  et  l'autre  homme  qui  se  tient  debout  près 
de  la  cage,  épiant  avec  une  ironie  de  bon  enfent  l'impression 
que  vous  dissimulez  mal,  c'est  le  chef  moulineur^  le  portier  de 
ce  qu'on  nomme  romantiquement    «  cet  enfer  » ,  le  nocher 
de  ce  voyage  au  pays  des  ombres.  Il  ouvre  une  des  berlines 
qui  viennent  de  remonter,   assemblées   et   comme  ramées 
quatre  à  quatre  ;   embarquez,   accroupissez-vous,  baissez  la 
tête  pour  ne  pas  heurter  la  charpente  :  Hue  à  la  viande  !  crie 
l'homme,  et  il  appuie  sur  une  sonnerie  électrique.   Même, 
parce  que  c'est  vous,  et  que  vous  êtes  accompagné  de  l'ingé- 
nieur, il  ajoute  une  épithète  à  sa  formule,  déjà  si  expressive, 
et  un  coup  de  timbre  à  sa  sonnerie.  Quatre  ou  cinq  coups  : 
M  Hue  à  la  grosse  viande  !  »    La  roue  tourne,  la  chaîne  se 
dévide,  on  ci  mouline  »  ;   vous  voilà  parti.   La  descente  est 
très  douce,  et  peu  à  peu  les  yeux  s'accoutument  à  l'obscurité, 
peu  à  peu  le  cœur  s'aguerrit  :  cependant  le  temps  dure,  un 
léger  choc,   vous  arrivez.    Trois  minutes   à    peine  se  sont 
écoulées,  et  vous  êtes  à  plus  de  500  mètres.  Malgré  vous, 
vaguement  vous    songez   à  la  croûte  d'un  demi-kilomètre 
d'épaisseur,  aux  couches  superposées  de  rocher,  de  sable,  de 
craie  et  de   terre,   à  la  nappe  d'eau  qui   vous  séparent  du 
monde  des  vivants  et  de  la  plaine  où  sont  les  villes;  mais 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  161 

une  autre  vie  surg[it  devant  vous,  et  devant  vou8  une  autre 
ville  allonge  les   voûtes   de   ses   rues  étroites  et  sombres  : 

Ora  sen  va  per  un  tegreto  calie 
Tral  muro  délia  terra  e  gli  martirif 
Lo  mio  Maestro,  et  io  dopo  le  spalle  (i). 

Seulement,  cette  vie  est-elle  une  vie,  ou  bien  ces  hommes 
sont-ils,  comme  on  le  leur  dit  et  comme  ils  le  répètent  par- 
fois, des  a  martyrs  »  ?  C^est  ce  que  nous  voudrions  savoir, 
et  ce  que  nous  sommes  venus  leur  demander.  Faisons  avant 
tout  connaissance  :  et,  les  interrogeant,  apprenons  d'eux 
comment  est  habitée  et  gouvernée  la  cité  souterraine. 


II 


Le  chefporton  nous  a  reçus  à  Taccrochage,  quand  la  cage  a 
touché  le  sol,  vers  670  mètres,  et  que  nous  en  sommes  sortis.  * 
11  est  pour  le  fond  ce  qu'est  pour  le  jour  le  chef  de  carreau.  Le 
titre  qu'il  porte  est^  dit-on,  une  corruption  en  patois  belge  du 
mot  a  poireau  »  :  le  porion^  c'est,  selon  l'expression  popu- 
laire, «  une  grosse  légume  » .  Personnage  important,  investi 
de  la  confiance  de  ses  chefs,  il  est  chargé  de  toute  la  surveil- 
lance du  fondj  et  il  a  sous  ses  ordres  toute  la  fosse.  Il  assure 
la  stabilité  du  service,  non  seulement  en  temps  ordinaire 
entre  deux  visites  de  l'ingénieur,  qui  descend  tous  les  jours, 
mais  en  temps  de  crise,  lorsqu'il  y  a  changement  d'ingénieur. 
Ce  n'est  pourtant  qu'un  ouvrier,  mais  choisi  après  mûre  déli- 
bération parmi  les  plus  connus  pour  leur  intelligence  et  leur 
dévouement. 


(1)  Dabtb,  Infemo^  chant  X. 

11 


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162  1/OllGANISATION    DU   TRAVAIL 

La  fosse  est  subdivisée  en  quartiers.  On  nomme  «  quar- 
tier w  un  groupe  de  tailles  assez  rapprochées  pour  que  le 
porion  puisse  le  visiter  au  moins  deux  fois  par  jour  (la  taille^ 
c'est  le  chantier  où  Ton  abat  le  charbon).  Dans  la  mine  que 
nous  décrivons,  il  y  a  de  trois  à  cinq  quartiers  par  fosse  ;  il  y 
a  donc  de  trois  à  cinq  porions,  qui,  le  jour,  sont  de  service 
tous  les  trois  ou  tous  les  cinq,  et  qui  de  plus  sont  assistés  cha- 
cun d'un  surveillant.  La  nuit,  le  service  se  compose  d'un  ou 
deux  porions  par  fosse  :  ils  dirigent  les  équipes  préposées  aux 
travaux  d'entretien  et  aux  travaux  qui  se  font  à  deux  ou  trois 
postes.  Un  surveillant  d'about  s'occupe  tout  particulièrement, 
«t  l'on  peut  dire  exclusivement,  du  puits  :  besogne  délicate, 
et  de  la  bonne  ou  mauvaise  exécution  de  laquelle  dépendent 
à  tout  moment  tant  d'existences.  Il  passe  incessamment  en 
revue  les  cages,  le  guidage,  les  câbles,  la  pompe  ;  il  fait  faire 
toutes  réparations  nécessaires  ou  utiles  dans  la  colonne  du 
puits;  il  fait,  selon  l'expression  consacrée,  rebrondir  dans  le 
cuvelage  (partie  qui  traverse  la  nappe  aquifère,  et  qui  autre- 
fois était  garnie  de  douves  de  tonneau^  maintenant  de  pièces 
de  fonte  :  rebrondir^  c'est  à  peu  près  calfater). 

Comme  le  surveillant  d'about  a  la  charge  de  la  sécurité  du 
puits,  le  chef  porion  et  les  porions  ont  celle  de  la  sécurité  du 
fond.  S'ils  sont  de  jour,  ils  descendent  vers  7  heures  du 
matin  (l'ingénieur,  arrivé  au  bureau  vers  6  heures  et  demie, 
ne  descendra  que  plus  tard).  Le  chef  porion  désigne  les 
hommes  à  mettre  à  telle  ou  telle  taille,  suivant  leurs  forces  et 
leurs  qualités  de  travail  :  il  place  les,  nouveaux  arrivés  ;  il 
exerce  sur  les  enfants,  employés  au  fond,  une  sorte  de  tutelle. 
Les  porions  de  quartier  discutent  pour  chaque  taille  le  prix 
avec  les  ouvriers,  qu'en  cas  de  contestation,  ils  renvoient  au 
chef  porion.  Le  dialogue  est  bref  et  réglé  à  l'avance  :  a  Ce 
n'est  pas  assez,  dit  l'ouvrier.  —  Tu  iras  voir  Charlouis,  » 
répond  le  porion.  —  Charlouis,  c'est  le  chef  porion,  Gharles- 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  163 

Louis  M...,  car  jamais  on  ne  donne  au  chef  porion  son  nom, 
on  ne  le  connaît  que  sous  son  prénom  ;  grande  marque  de 
considération,  comme,  dans  les  villages,  on  n'appelle  que  par 
leur  prénom  :  a  monsieur  Charles  »  ou  «  monsieur  Louis  n  , 
les  enfants  des  familles  auxquelles  on  accorde  quelque  supé- 
riorité de  fortune  ou  autre.  Et  Gharlouis  décide,  ou  il  en 
réfère  à  Tingénieur,  qui  tranche  le  débat  en  dernier  ressort. 
S'il  croit  que  les  salaires  sont  un  peu  bas,  dans  tel  ou  tel 
quartier,  il  en  prévient  Tingénieur,  et  on  avise.  Son  rôle  est 
donc  très  délicat  :  intermédiaire  entre  les  ouvriers  et  la  com- 
pagnie, entre  le  Travail  et  le  Capital,  responsable  pour  une 
part  de  la  paix  ou  de  la  guerre,  il  lui  faut  du  jugement,  du 
tact,  du  sang-froid  et  même  de  la  finesse  psychologique.  Du 
choix  qui  sera  fait  du  chef  porion  avec  plus  ou  moins  de  dis- 
cernement peut  dépendre,  on  le  voit,  beaucoup  de  bien  ou 
beaucoup  de  mal. 

Ses  inférieurs  immédiats,  les  porions,  jouent  auprès  de  lui 
le  même  rôle  qu'il  joue  auprès  de  l'ingénieur  ;  jugent-ils  que 
les  ouvriers  ne  gagnent  pas  suffisamment  à  telle  ou  telle  taille 
particulièrement  difficile,  ils  l'en  avertissent.  Ils  «  comman- 
dent» le  matin  les  équipes,  vérifient  s'il  y  a  des  absents,  et, 
dans  le  cas  où  il  y  en  aurait,  demandent  au  chef  porion  de  les 
remplacer.  Ils  font  abattre  le  charbon  et  le  font  transporter  ; 
ils  pourvoient  à  la  solidité  du  boisage  des  chantiers,  à  la  sécu- 
rité des  plans  inclinés.  Dans  tous  les  sens  du  mot,  ils  a  assu- 
rent n  le  travail. 

C'est  ce  que  fait  aussi,  avec  eux  et  sous  eux,  le  surveil" 
lant^  qui  est  comme  le  substitut  du  porion,  qui  le  supplée 
lorsqu'il  est  malade  ou  en  congé,  qui  l'assiste  dans  les  mo- 
ments d'urgence  et  dans  les  passages  périlleux.  Habituelle- 
ment, puisqu'il  est  surveillant,  il  «  surveille  w  le  travail; 
allant  sans  cesse  d'un  chantier  à  un  autre,  il  a  l'œil,  dans 
ses  rondes,  aux  gamins  et  aux  conducteurs  de  chevaux  :  il  est 


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164  I/ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

en  fait  un   second   porion,  mais  un  porion  en  mouvement. 

Chefs  porions,  porions,  surveillants,  sont  les  sous-officiers 
de  la  mine.  Les  ouvriers  en  sont  les  soldats,  car  il  n'est  peut- 
être  pas  abusif  de  comparer  à  une  armée  ces  ateliers  im- 
menses où  s'enrôlent  des  milliers  d'hommes,  et  dont  on  con- 
çoit aisément  que  l'un  des  caractères  doive  être,  en  raison 
même  de  leur  énormité,  l'ordre,  la  discipline,  la  hiérarchie. 
La  taille  en  est  le  peloton  ou  l'escouade.  Chaque  taille  com- 
prend de  un  à  six  ouvriers,  avec  un  ou  deux  aides  ;  huit 
hommes  au  maximum  et  le  plus  souvent  cinq  (quatre  mineurs 
et  un  aide) .  Le  mineur,  de  son  vrai  nom  ouvrier  à  la  veine^ 
fait  l'abatag^e  du  charbon,  creuse  la  voie,  place  les  bois  de 
soutènement  et  pose  les  rails  de  roulag^e.  L'aide  est  chargé 
d'amener,  le  matin,  les  bois  à  la  taille,  de  remplir  de  charbon 
les  berlines,  et  de  les  rouler  jusqu'au  plan  incliné.  Dans 
l'entre-temps,  il  travaille  à  la  veine,  afin  d'apprendre  le  mé- 
tier :  c'est  un  servant  et  un  apprenti.  Il  entre  vers  seize  ans, 
reste  jusqu'au  service  militaire,  et  rentre  à  son  retour  du 
régiment,  où  il  prend  définitivement  le  pic  et  «  frappe  »  .  La 
taille  est  sous  la  direction  d'un  chef  de  taille,  qui  en  est  soit  le 
plus  vieux,  soit  le  plus  habile  ouvrier.  11  lui  donne  son  nom  : 
a  la  taille  à  Rossignol,  Pierre  »  ,  reçoit  des  porions  et  trans- 
met à  ses  camarades  les  instructions  à  suivre.  Quoique  son 
titre  de  chef  soit  plutôt  honorifique,  en  ce  qu'il  n'est  qu'un 
simple  ouvrier,  cependant  il  exerce  un  commandement  :  au 
choix  ou  à  l'ancienneté,  il  est  passé  caporal. 

Autour  de  tout  ce  monde,  chefs  porions,  porions,  surveil- 
lants, chefs  de  taille,  ouvriers  à  la  veine  et  aides-ouvriers,  qui 
forment  le  personnel  actif  de  la  mine,  circule  et  s'empresse 
tout  un  monde  de  gens  qui  en  composent  les  services  auxi- 
liaires :  ouvriers  à  l'entretien,  boiseursy  raccommodeurs ,  rau- 
cheurs  (rehaucheurs=rehausseursî)  qui  remontent  le  plan'- 
chage;  hommes  au  creusement  des  travers^bancs^  qui  percent 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  165 

dans  le  roc  les  boweiies  (la  boweiiCy  eo  patois  flamaod,  est  une 
lucarne  de  cave  affectant  la  forme  d'un  four,  —  une  aire  et 
un  cintre,  —  forme  qu'affectent  justement  les  galeries); 
gamins  qui  poussent  les  berlines  sur  les  plans  inclinés,  au 
sommet  desquels  ils  les  prennent  des  aides,  ou  qui  gardent 
Taccès  des  chantiers;  conducteurs  de  chevaux^  qui  amènent  les 
wagonnets  pleins  de  charbon  de  la  base  du  plan  incliné  à 
l'accrochage  du  puits  d'extraction;  maréchaux-ferrants  pour 
ces  mêmes  chevaux,  dont  beaucoup,  descendus  depuis  plu- 
sieurs années  et  logés  en  une  écurie  à  l'entrée  de  la  fosse,  ne 
re verront  jamais  la  verdure  d'un  pré  à  la  lumière  du  soleil. 
Et,  là-haut,  par  delà  la  masse  d'un  demi-kilomètre,  au  bout 
de  la  colonne  gigantesque  du  puits,  tout  un  monde  encore, 
qui  décroche,  dès  qu'elles  touchent  le  sol,  les  berlines  char- 
gées, les  enlève,  les  entraine,  déverse  la  houille  sur  l'espèce 
de  tamis  ou  de  trottoir  roulant,  lequel,  d'un  côté  à  l'autre  de 
l'atelier,  va  le  faire  passer  sous  les  doigts  agiles  des  trieurs  ou 
tîieuseSy  afin  d'en  retirer  les  pierres  ;  ouvriers  et  ouvrières  du 
four  y  mais  immédiatement  rattachés  au  fond,  d'où  ils  reçoi- 
vent à  tout  instant  la  matière  de  leur  travail,  et  qui  tout  de 
suite  seraient  arrêtés  si  le  monde  d'en  bas  s'arrêtait. 

La  nomenclature  en  a  dû  sembler  déjà  longue,  mais  elle 
est  encore  incomplète  ;  or,  c'est  un  point  trop  capital  que  celui 
de  la  division,  de  la  répartition,  et  de  la  combinaison  du  tra- 
vail dans  l'industrie  houillère,  pour  que  nous  ne  la  complé- 
tions pas  et  ne  la  précisions  pas  tout  à  fait.  Le  tableau  suivant 
nous  y  aidera. 


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166 


L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 


OUVRIERS  PORTÉS  AU  CARNET  DU  FOND 


Ï2 


H 

o 
o 

(/) 

On 


H 

^  a  <^ 
eu 


AbcUage.  .  .  . 

Transport,  .  . 

Accidentels.  . 
Rassemblage  . 

Entretien.  . 


A   L  EXTRACTION 


Ouvriers  à  veine. 

Aides. 
^  Ravanceurs  (13  à  18  ans). 
I  Conducteurs  de  cheval. 
I  Grains  (ouvriers  à  veine  supplémentaires). 
I  Remblayeurs. 

Boiseurs  et  raucheurs. 

Monteurs  de  poulie. 

Cantonniers. 

Maçons. 

Meneurs  de  bois. 

Ouvriers  d'about. 

Palefreniers. 

Chargeurs  d'accrochage. 

Aides. 
TRAVAUX  PRÉPARÂT®''"  |  Bowetteurs. 

/  Lampistes  du  fond. 

ÉCLAIRAGE \  Porteurs  de  feu  (13  à  15  ans). 

(  Boute-feux. 

Moulineurs. 

Aides-moulineurs. 

Graisseurs  et  nettoyeurs  de  berlines. 

Machinistes  d'extraction. 

Graisseurs. 
i  Lampistes  du  jour. 
I  Aides-lampistes. 
Chefs  parions,  porions,  surveillants. 


A  L  EXTRACTION 


ÉCLAIRAGE. 


Une  fois  reçue  du  fond  par  les  manœuvres  et  épierrée  par 
les  trieuses,  la  houille  passe  dans  le  service  du  jour ^  qui  com- 
prend deux  grandes  sections  :  force  motrice,  ateliers,  etc.,  et 
chargement  en  wagons.  La  manutention,  au  jour,  se  fait  sous 
la  direction  de  deux  autres  sous-officiers  de  la  mine  :  le  chef 
de  carreau,  —  celui-là  même  que  nous  avons  rencontré  au 
départ,  —  et  le  surveillant  de  criblage.  Le  chef  de  carreau  a  la 
haute  main  sur  les  ateliers,  la  chaufferie,  le  compresseur  ;  il 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  16T 

relie,  lui  aussi,  le  fond  au  jour  ^  et  de  lui  aussi  toute  la  vie  de 
la  fosse  dépend  et  relève  ;  c'est  lui  qui  reçoit  du  fond  la  pro- 
vision de  houille,  c'est  lui  qui  est  responsable  de  l'envoi  con- 
tinuel au  fond  de  la  provision  d'air  ;  les  hommes  de  cour  [net- 
toyeurSy  chargeurSy  etc.)  lui  doivent  obéissance;  il  veille,  en 
outre,  à  la  composition  et  à  l'expédition  des  wagons.  Son 
second  ou  lieutenant,  le  surveillant  de  criblage,  ainsi  que  son 
nom  l'indique,  s'occupe  plus  particulièrement  et  presque 
exclusivement  du  criblage,  auquel  sont  employés  des  enfants 
et  des  femmes;  il  exerce  sur  eux  la  même  tutelle  que  les 
porions  sur  les  gamins  occupés  aux  services  auxiliaires  du 
fond.  Enfin,  dans  les  fosses  importantes,  après  les  derniers 
perfectionnements,  une  création  nouvelle  a  introduit  le  chef 
mécanicien  ou  chef  ajusteur,  qui  a  le  soin  des  machines  et 
de  la  chaudière,  qui  préside,  en  un  mot,  à  tout  ce  qui  est 
mécanisme  ou  force  motrice. 

Le  tableau  des  besognes  ou  spécialités  du  jour  n'est  guère 
moins  étendu,  —  et  il  n'est  pas  moins  instructif,  —  que  le 
tableau  même  des  multiples  travaux  dont  se  compose  le  tra- 
vail du  fond. 

OUVRIERS  PORTÉS  AU  CARNET  DU  JOUR 

.  j  [  Chauffeurs. 

^,  \  yyt      rr    '  )  Aides-chauffcurs. 

-J      Chaufferies {  ^^  ,      ,       ... 

j^\  I  Nettoyeurs  de  chaudières. 

£  l  [  Brouetteurs  de  cendres. 

S5  \  Compresseur |  Machinistes. 

<  j  j  Ajusteurs. 

Forgerons  et  daubeurs  (aides-forgerons). 

Charpentiers. 
Ateliers )  Scieurs  de  perches. 

Porteurs  de  bois. 

Manœuvres  de  cour. 

Commissionnaires. 


N 


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168  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

»       /  [  Basculeurs, 

H       l  ^  )  Wagonniers. 

»  g  \  Carreau W    u-   •  * 

«  S  1  I  Machinistes. 

g  S  i  (  Escailleur. 

S       [^  .  (  Manœuvres. 

w       1  I  Trieurs  et  trieuses. 

Chef  de  carreau;  surveillant  de  criblage  \  chef  mécanicien  ou  chef  ajusteur. 


III 


Vingt-six  ou  vingt-sept  spécialités  pour  le  fond,  dix-huit 
pour  le  jour,  —  en  tout  quarante-quatre  ou  quarante-cinq,  — 
on  a  maintenant  une  idée  de  la  complexité  du  travail  dans  les 
mines.  Encore  n'avons-nous  parlé  jusqu'ici  que  de  F  exécution, 
du  travail  manuel;  mais  il  est  clair  que,  dans  de  pareilles 
entreprises,  une  part  égale,  sinon  supérieure,  une  place 
énorme  doit  être  faite  à  la  direction^  au  travail  iniellecluel.  Ces 
deux  parties,  ces  deux  moitiés  du  travail  sont  réciproquement 
dans  une  dépendance  si  étroite,  il  y  a  de  l'une  à  l'autre  une 
solidarité  si  certaine  et  si  constante,  que  ce  serait  mal  con- 
naître l'une  que  de  ne  pas  connaître  l'autre.  Au-dessus  de  son 
cadre  de  sous-officiers,  la  mine  a  son  cadre  d'officiers,  qui, 
sans  doute,  occupent  entre  le  capital  et  le  travail  une  position 
intermédiaire,  mais  que  Ton  a  le  tort  trop  fréquent,  dans  les 
milieux  ouvriers,  de  considérer  uniquement  comme  des 
représentants  du  Capital,  alors  qu'ils  se  rattachentà  bien  plus 
de  titres  et  par  bien  plus  de  liens  au  Travail,  si  tant  est,  — c? 
qui  fait  au  moins  question,  —  qu'il  faille  voir  en  opposition 
et  non  en  coopération  le  Capital  et  le  Travail. 

A  vrai  dire,  c'est  le  plus  haut  de  ces  hauts  agents  ou  de  ces 
hauts  collaborateurs  qui,  presque  seul,  représente  le  Capital 


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LES   MIMES   DE  HOUILLE  169 

auprès  du  Travail,  comme  c'est  lui  surtout  qui  représente  le 
Travail  auprès  du  Capital;  c'est  en  sa  personne  que  s'accom- 
plit le  passage,  rechange  de  celui-ci  à  celui-là  et  de  celui-là  à 
celui-ci,  que  se  fait  la  fusion,  la  soudure  des  deux  facteurs 
nécessaires  de  la  production. 

Le  directeur^  naturellement,  dirige.  Responsable  devant  le 
Conseil  d'administration  de  la  Compagnie,  il  est,  en  revanche, 
investi  de  pouvoirs  très  étendus,  et  beaucoup  plus  étendus, 
parait-il,  dans  le  Nord  et  le  Pas-de-Calais  que  dans  la  Loire. 
De  si  grands  pouvoirs  ne  vont  guère  moins  qu'à  lui  constituer 
sur  la  mine  un  pouvoir  quasi  monarchique.  Il  est,  pour  l'ex- 
pédition des  affaires,  assisté  d'un  secrétariat.  Les  affaires, 
c'est-à-dire  l'ensemble  des  affaires;  car  tout  est  de  son  res- 
sort, aussi  bien  le  set^îce  technique  que  le  sei-vice  administratifs 
et,  dans  le  service  technique,  le  fond  et  le  jour,  aussi  bien 
que,  dans  le  service  administratif,  le  service  commercial,  le 
contentieux  et  la  comptabilité. 

Le  service  technique  se  subdivise  donc  en  deux  branches  :  le 
fond  et  le  jour.  Le  service  du  fond  «  produit  »  le  charbon,  le 
remonte  au  jour,  et  le  livre  au  client;  il  le  livre,  en  ce  sens 
qu  il  le  suit  jusqu'à  sa  mise  en  wagon.  Il  recherche,  en 
somme,  et  extrait  la  houille  ;  tous  les  bâtiments  qui  couvrent 
le  carreau  des  fosses,  toutes  les  machines  qui  servent  à  l'ex- 
ploitation, appartiennent  au  service  du  fond.  Il  est  mattre 
absolu  chez  lui,  dans  les  installations  faites,  sauf  à  s'entendre, 
pour  les  réparations  d'entretien,  avec  le  service  du  jour. 

A  sa  tête  est  placé  un  ingénieur  en  chef  y  secondé  par  un 
ingénieur  principal.  L'ingénieur  en  chef  est  le  grand  chef  du 
travail,  qu'il  embrasse  en  sa  généralité,  en  sa  totalité;  non 
seulement  le  travail  présent,  qu'il  assure,  mais  le  travail  à 
venir,  qu'il  prépare;  et  non  seulement  le  travail  qui  se  fait  et 
qu'il  fait  faire,  mais  encore  et  plus  particulièrement  le  travail 
qui  pourra  se  faire  et  qu'il  fait  rechercher.  Il  établit  les  prix 


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170  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

de  revient,  recrute  et  gouverne  le  personnel,  arrête  les  règle- 
ments d'administration  intérieure  de  la  mine,  est  chargé  des 
rapports  avec  Tadministration  d'État  des  mines. 

h' ingénieur  principal  est  son  délégué.  Il  est  préposé  aux 
travaux  spéciaux  ;  si  le  prix  de  revient  d'une  fosse  est  mau- 
vais, il  en  Fait  la  visite  ;  il  veille  à  l'application  des  règlements 
promulgués  par  l'ingénieur  en  chef  et  à  l'exécution  des  con- 
signes données  pour  les  plans  inclinés.  Il  est  un  peu,  —  et 
toutes  distances  gardées,  —  par  rapport  à  l'ingénieur  en 
chef  qu'il  double,  et  dont,  au  surplus,  il  dégrossit  la  besogne, 
ce  qu'est  le  surveillant  par  rapport  au  porion. 

Quant  aux  ingénieurs  divisionnaires ^  ils  doublent  en  haut 
l'ingénieur  ordinaire,  que  le  chef  porion  double  en  bas. 
Gomme  le  chef  porion  a  la  -charge  et  la  responsabilité  d'un 
quartier,  chacun  d'eux  a  la  charge  et  la  responsabilité  d'une 
division;  et,  comme  chaque  quartier  comprend  de  trois  à  cinq 
tailles,  chaque  division  comprend  deux  ou  trois  puits;  —  pas 
plus  de  trois.  Les  qualités  requises  de  l'ingénieur  division- 
naire sont  l'expérience  du  travail  et  la  connaissance  du  per- 
sonnel. Pour  l'exécution  du  travail,  quoiqu'il  ne  descende  pas 
tous  les  jours,  il  est  garant  de  la  bonne  exploitation  de  ses 
deux  ou  trois  fosses  ;  et,  pour  le  recrutement  du  personnel, 
sur  l'embauchage  des  ouvriers,  l'ingénieur  ordinaire  propose, 
le  divisionnaire  décide.  Il  a  de  plus,  au  jour,  la  police  des 
corons  (villages  ou  plutôt  cités  ouvrières  où  sont  logés  la  plu- 
part des  mineurs]  ;  il  est  le  chef  des  gardes  entre  les  mains  de 
qui  repose  l'ordre  de  la  mine  et  de  ses  alentours  ;  c'est,  par 
supplément  à  ses  autres  fonctions,  le  commissaire  de  police 
et  le  juge  de  paix  de  la  mine. 

Il  y  à  un  ingénieur  ordinaire  par  fosse.  H  veille  à  la  propreté 
du  charbon  extrait  de  sa  fosse,  à  l'entretien  soigneux  des 
galeries,  à  la  marche  régulière  des  machines  du  jour.  C'est  lui 
qui  doit  prévenir  les  accidents  et  y  parer.  Il  tend  sans  cesse  à 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  171 

obtenir  par  un  meilleur  rendement  un  meilleur  prix  de 
revient  (facteurs  inverses  :  quand  le  rendement  augmente,  le 
prix  de  revient  diminue,  et,  quand  le  rendement  diminue,  le 
prix  de  revient  augmente).  Il  écoute  les  réclamations  des 
ouvriers,  et  arrange  les  difficultés  courantes,  sauf  à  soumettre 
au  divisionnaire  les  grosses  difficultés  et  les  réclamations  col- 
lectives. Pour  reprendre  une  comparaison  à  laquelle  le  titre 
même  de  V ingénieur  divisionnaire  invite,  dans  Tarmée  labo- 
rieuse de  la  mine,  le  divisionnaire  commande  une  division,  et 
ringénieur  ordinaire  une  brigade. 

Puis  viennent  les  aspirants,  les  stagiaires^  tout  frais  émoulus 
de  l'école  (en  général  TÉcole  des  mines  de  Saint-Étienne) . 
Pour  rinstant,  ils  n'ont  aucun  grade,  et  restent  en  dehors  de 
la  hiérarchie.  Ils  sont  en  expectative,  ils  attendent.  Et,  en 
attendant,  pour  s'instruire,  ils  s'occupent  à  de  petits  travaux, 
pratiquent  ou  surveillent  des  sondages,  suivent  Tingénieur 
ordinaire  dans  sa  visite  quotidienne,  s'initient  au  maniement 
des  machines  et  des  hommes,  et  à  cette  partie  si  importante 
d'une  si  vaste  entreprise  :  la  comptabilité.  Lorsque  leur  pro- 
fesseur ou  leur  répétiteur,  l'ingénieur  ordinaire,  s'absente, 
ils  ne  le  remplacent  même  pas.  On  estime,  en  effet,  que  leur 
bagage  théorique  ne  saurait  suppléer  à  leur  défaut  d'expé- 
rience; et  l'on  préfère,  pour  la  durée  du  congé,  s'en  rappor- 
ter à  la  longue  pratique  du  chef  porion,  sous  l'œil,  qui 
regarde  d'un  peu  plus  haut,  mais  plus  froidement  et  plus 
sûrement,  de  l'ingénieur  divisionnaire.  Ils  sont  là  de  précau- 
tion, et  comme  par  provision  :  s'ils  y  sont  depuis  un  certain 
temps,  le  départ  inopiné  d'un  ingénieur  ordinaire  quittant  la 
Compagnie,  —  le  fait  n'est  pas  rare,  —  peut  tout  à  coup 
abréger  leur  stage;  en  termes  du  métier,  ce  sont  des  roues  de 
rechange.  Us  passent  alors  ingénieurs  ordinaires,  —  et  la  roue 
se  met  à  tourner. 

Sur  cette  roue,  l'ingénieur  ordinaire»  s'enroule  celte  cour- 


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17Î  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

roie  de  transmission  du  Capital  au  Travail  :  le  chef  porion,  le 
porion,  le  surveillant.  Ils  retrouvent  ici  leur  place  :  les  offi- 
ciers de  la  mine  y  rejoignent  les  sous-officiers;  et  en  eux 
tous,  et  par  eux  tous,  le  seî-vice  du  fond  est  au  complet. 

Le  service  du  jour  a  dans  ses  attributions  Tétude  et  la 
construction  des  bâtiments  de  la  surface,  mais  les  deux  ser- 
vices du  fond  et  du  jour  sont,  par  la  force  des  choses,  en  une 
telle  connexité  qu'ils  ont  beau  être  administrativement  sépa- 
rés :  dans  plus  d'un  cas  et  sur  plus  d'un  point,  ils  se  touchent 
et  s'impliquent.  C'est  ainsi  que  les  aménagements  du  jour, 
nécessaires  au  service  du  fond,  sont  faits  d'accord  avec  ce 
service;  et  c'est  ainsi  qu'en  retour,  les  réparations  impor- 
tantes, même  au  fond,  sont  faites  par  le  service  du  jour.  Ce 
service,  celui  du  jour,  n'exige  pas  moins  de  cinq  ingénieurs, 
sous  les  ordres  d'un  ingénieur  en  chef  :  1*  Vingénieur  chef  du 
bureau  des  études^  qui  est  à  l'ingénieur  en  chef  du  jour  ce  que 
l'ingénieur  principal  est  à  l'ingénieur  en  chef  du  fond  ;  2*  Vin- 
génieur des  travaux  du  jour  ;  3"  Vingénieur  du  chemin  de  fer  de 
la  Compagnie  (pour  desservir  les  usines  et  les  fosses  :  une 
trentaine  de  kilomètres  de  voies)  ;  4"  Vingénieur  de  V atelier; 
5"  Vingénieur  du  lavoir  et  des  fours  à  coke  y  avec  un  ingénieur  du 
laboratoire  pour  les  essais  et  les-  analyses.  A  la  variété  des 
tâches  à  remplir  correspond  la  variété  des  origines  de  tous 
ces  ingénieurs  du  jour,  selon  la  compétence  spéciale  qui  leur 
est  demandée  :  alors  que  les  ingénieurs  du  fond  sortent 
presque  tous  de  l'École  de  Saint-Étienne,  eux,  ils  sortent,  les 
uns  de  l'École  centrale,  les  autres  d'une  école  d'arts  et 
métiers.  Tout  au  sommet,  le  directeur,  qui  unit  à  la  direction 
de  toutes  les  spécialités  du  fond  celle  de  toutes  les  spécialités 
du  jour,  est  un  polytechnicien.  Sous  son  regard  et  dans  sa 
main,  il  tient  tout  le  travail  de  toute  la  mine;  et  la  mine,  à 
présent,  dans  l'industrie  moderne,  ce  n'est  plus  seulement 
un  trou  d'où  l'on  tire  de  la  houille. 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  173 

On  sait,  par  de  curieuses  estampes,  ce  qu'était  un  puits  au 
dix-huitième  siècle,  et  précisément  vers  la  naissance  de  la 
^ande  industrie  moderne,  vers  1750.  Voici  le  carreau  de  la 
mine,  fermé  d'un  côté  par  un  mur  :  on  descend  dans  la  fosse 
par  une  fendue,  dont  Touverture  voûtée  est  à  demi  béante 
dans  un  coin.  Tout  près  d'elle,  le  puits  d'extraction,  avec  son 
outillage  combien  sommaire  :  un  jeu  de  poulies,  une  chaîne 
entre  quatre  montants,  et  un  manège  que  tourne  mélancoli- 
quement un  cheval,  sur  les  pas  duquel,  non  moins  placide- 
ment et  mélancoliquement,  tourne  un  homme.  Par  delà,  deux 
maisonnettes  :  l'une  à  l'usage  d'habitation,  on  le  devine  aux 
quelques  fenêtres  qui  l'éclairent  et  la  décorent;  l'autre,  dépôt 
ou  magasin,  on  le  voit  au  hangar  qui  lui  est  accolé.  A  pas 
comptés,  un  mineur,  le  pic  sur  l'épaule,  s'avance  vers  deux 
compagnons,  l'un  assis,  l'autre  debout,  qui  devisent  de  la 
pluie  et  du  beau  temps,  et  qui  sont  deux  ouvriers  respirant 
avant  dé  descendre,  à  moins  que  ce  ne  soient  deux  clients  que 
Ton  a  priés  de  prendre  patience  jusqu'à  ce  qu'il  y  ait  du  char- 
bon de  remonté.  Une  voiture  chargée  s'en  va  :  pas  très  lour- 
dement chargée,  car  elle  n'est  attelée  que  d'un  cheval,  et  qui 
piaffe,  bien  que  le  charretier,  à  la  mode  d'autrefois,  ait  le 
fouet  passé  en  étole  autour  du  cou.  Derrière  cette  voiture,  un 
crocheteur  chemine,  appuyé  sur  son  bâton,  emportant  un  sac 
sur  son  dos  :  par  la  route  tortueuse,  montueuse  et  boueuse 
que  bordent  une  demi-douzaine  d'arbres  rabougris,  une  autre 
voiture  arrive,  attelée,  comme  l'autre,  d'un  seul  cheval.  C'est 
Texploitation  au  rabais,  la  vente  au  détail  :  dans  cette  maison 
vit  le  a  patron  »  de  la  mine  avec  sa  famille,  et  sous  ce  hangar 
il  tient  son  petit  commerce  de  charbon. 

Voici  maintenant,  dans  le  même  paysage,  au  pied  du  même 
coteau  dénudé,  la  mine  moderne.  Sur  son  carreau  bien  aplani 
et  lisse  comme  un  parquet  s'allongent  et  se  replient  en 
courbes  les  rails  de  chemins  de  fer.  Les  wagons  s'y  comptent 


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174  L»ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

par  cinquante  ou  cent  à  la  fois,  et  les  magasins,  les  bureaux, 
les  ateliers,  les  prises  d'eau,  les  postes  d'aiguillage  s'y  dispu- 
tent le  terrain,  dont  pas  un  pouce  n'est  perdu.  Fumée  des 
usines  et  fumée  des  locomotives,  halètement  rauque,  battement 
sec  et  précipité,  respiration  d'un  être  formidable,  vivant,  sous 
terre  et  sur  terre,  d'une  vie  prodigieusement  pleine.  Tout  un 
peuple  s'entasse  là,  va,  vient,  remonte,  descend;  et  jamais  le 
travail  ne  chôme,  ne  s'arrête  ni  ne  s'interrompt.  La  mine 
produit  et  produit,  le  wagon  prend  et  transporte,  l'usine 
reçoit  et  transforme  ;  —  mais  ce  n'est  encore  que  la  moitié 
de  cette  vie  débordante  et  trépidante,  car  ce  n'est  pas  tout  de 
produire,  de  transporter  et  de  transformer,  puisqu'on  ne  pro- 
duit, on  ne  transporte,  on  ne  transforme  que  pour  vendre. 
D'où  l'utilité,  à  côté  du  service  technique,  fond  et  jour,  — 
qui  est  proprement  le  service  du  travail,  — d'un  service  admi- 
nistratifs qui  est  le  service  du  commerce.  De  ce  service  com- 
mercial un  ingénieur  est  le  chef,  avec  un  autre  ingénieur 
comme  auxiliaire  ;  — deux  ingénieurs,  parce  qu'il  faut  a  con- 
naître le  charbon  »>  et  que,  pour  le  connaître,  il  faut  être  du 
métier.  Le  service  commercial  traite  directement  les  affaires 
aux  environs  de  la  mine,  mais  il  étend  plus  loin  et  de  plus  en 
plus  loin  il  s'efforce  d'étendre  ses  prises.  La  mine  a  son  rayon 
de  vente,  déterminé  par  sa  puissance  productive  d'abord, 
puis  par  la  facilité,  la  rapidité,  le  bas  prix  des  commu- 
nications, par  l'orientation  des  débouchés.  Ce  rayon  de  vente, 
ce  cercle  d'activité  marchande,  est  divisé  en  sections,  confiées 
chacune  à  un  agent,  qui  «  représente  »  la  mine,  —  en  pre- 
nant le  mot  dans  son  acception  commerciale,  —  mais  qui 
cependant  n'y  est  point  attaché,  n'en  est  pas,  n'est  point  de 
«  la  famille  »» .  Le  chef  du  service  commercial,  quand  il  a 
vendu  le  charbon,  le  livre;  il  le  fait  embarquer  par  voie  de 
terre  dans  les  wagons,  et,  lorsque  la  concession  est  en  outre 
desservie  par  un  canal,  comme  c'est  le  cas  pour  certaines 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  175 

compag^nies  du  Nord  et  du  Pas-de-Calais,  par  voie  d'eau,  sur 
les  chalands.  Il  joint  alors  à  ses  fonctions  celles  de  chef  du 
nvage;  il  est  sous  quelques  rapports  le  chef  de  gare  principal 
et  le  maître  de  port  de  la  Compagnie. 

Mais  on  ne  produit  pas  sans  consommer,  et  la  mine,  qui 
produit  abondamment,  consomme  abondamment  aussi.  Le 
chef (T approvisionnement  fait  face  à  ses  besoins,  fournit  ce  que 
réclament  les  services  du  fond  et  du  jour,  sur  l'avertissement 
du  chef  de  magasin,  et  avec  l'aide  d'un  agent  expressément 
chargé  de  l'achat  des  bois,  dont  la  mine  dévore  d'énormes 
quantités. 

Enfin,  on  ne  couvre  pas  tant  d'hectares  de  terrain,  on  n'a 
pas  huit  ou  dix  puits  de  mine  en  exploitation,  des  usines,  des 
ateliers,  un  chemin  de  fer,  on  n'occupe  pas  des  milliers 
d'hommes  à  toutes  sortes  de  travaux,  on  n'a  pas  un  domaine 
industriel  et  un  domaine  agricole,  tant  de  propriétés  bâties  et 
de  propriétés  non  bâties,  sans  avoir  par  là  même  des  acci- 
dents, des  procès,  des  chicanes  et  des  impôts.  Le  chef  du 
contentieux  mène  et  règle  tout  cela.  Et  tout  cela,  comme  le 
reste,  tout  aboutit  à  l'organe  central  de  toute  entreprise 
grande  ou  petite,  la  Caisse,  avec  les  services  de  la  comptabi- 
lité. Ailleurs  le  Travail  s'unit,  se  mêle  au  Capital  :  ici,  à  ce 
point  central,  il  se  résout  en  lui. 

Ainsi,  de  cinq  à  six  mille  ouvriers,  formant  quarante-quatre 
ou  quarante-cinq  catégories  ;  deux  grandes  branches  de  ser- 
vices :  technique  et  administratif,  et,  pour  le  premier,  deux, 
pour  le  second,  trois  ou  quatre  branches  secondaires;  un 
cadre  ou  plutôt  deux  cadres  de  sous-officiers,  du  fond  et  du 
jour;  une  vingtaine,  peut-être  une  trentaine,  et  davantage 
encore,  suivant  l'importance  de  la  concession,  d'ingénieurs 
occupés  à  une  dizaine  ou  à  une  douzaine  de  besognes  :  telle 
est  la  division,  la  distribution,  —  je  crois  que  l'on  a  le  droit 
de  dire  Vorganisation  du  travail  dans  les  mines,  car,  si  le  tra- 


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176  I/ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

vail  de  la  mine,  avec  toute  cette  discipline  et  toute  cette  hié- 
rarchie, avec  toute  cette  coordination  et  toute  cette  subordi- 
nation, n'est  pas  organisé  (sans  préjuger  de  la  solution  des 
questions  pendantes  et  simplement  pour  ce  qui  est  du  travail 
en  soi)^  aucun  travail  dans  aucune  industrie  ne  Test  et  il  fau- 
drait alors  désespérer  qu'aucun  pût  Têtre. 

Il  reste  à  voir,  pour  épuiser  sur  le  premier  chapitre  ce  pre- 
mier exemple,  comment  se  répartissent  par  âge  dans  les 
diverses  catégories  les  ouvriers  des  mines;  quelle  est  pour  eux 
Ifit  durée  du  travail,  quels  en  sont  le  poids  et  la  peine,  quelle 
en  est  la  rétribution,  quelles  en  sont  les  conditions,  c'est-à- 
dire  quelle  est  leur  condition,  et  si  vraiment  la  Cité  obscure 
est  une  Cité  dolente. 


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II 


LaGE   des    ouvriers.    LE    TEMPS    DE    TRAVAIL    ET   LA    PEINE 


Nous  avons  dit  comment  le  travail  était  divisé  et  organisé 
dans  la  mine,  au  fond  et  au  jour;  combien  de  catégories  d'ou- 
vriers s'en  partageaient  les  multiples  spécialités  ;  comment 
s'établissait  entre  eux  la  collaboration,  la  coopération  néces- 
saire, et  comment  aussi  elle  s'établissait  entre  le  travail  intel- 
lectuel ou  mental  (la  main-d'œuvre  et  la  direction)  ;  comment 
enfin  se  joignaient,  se  pénétraient  et  se  fécondaient  mutuel- 
lement les  deux  créateurs  de  richesse,  le  Travail  et  le 
Capital. 

H  nous  faut  maintenant  montrer  comment  les  ouvriers  se 
répartissent  par  âge  dans  les  spécialités  diverses;  quelle  est 
la  durée,  quelle  est  l'intensité,  quelle  est  la  productivité  de 
leur  travail;  quelle  en  est  la  peine  et  quel  en  est  le  prix; 
quelle  est  la  condition  de  vie  que  la  réunion,  que  la  combi- 
naison de  toutes  ces  conditions  du  travail  fait  à  l'ouvrier  dans 
les  mines  de  houille. 

C'est  le  moment  de  ceindre  non  plus  la  ceinture  de  cuir, 
mais  l'enveloppe  d'  «  indifférence  scientifique  du  naturaliste 
qui  observe  »>  ;  de  dépouiller  et  de  rejeter  toute  fausse  sensi- 
bilité, tout  romantisme  déclamatoire,  tout  préjugé  de  classe 
ou  de  milieu,  d'éducation  ou  de  situation;  de  se  défendre, 
avec  une  vigilance  qui  s'exerce  sur  chaque  ligne  et  sur  chaque 
mot,  des  impulsions  aveugles,  des  insinuations  sourdes  de 
l'instinct  ou  de  l'intérêt;  de  n'avoir  ni  complaisance  envers 


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178  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

les  uns  ou  envers  les  autres,  ni  prévention  contre  les  uns  ou 
contre  les  autres;  de  ne  point  regarder  aux  personnes,  mais 
seulement,  et  exclusivement,  et  impartialement,  aux  faits.  Si 
ces  faits  se  traduisent  souvent  par  des  chiffres,  et  s'il  en 
résulte  quelque  aridité,  on  voudra  bien  nous  la  pardonner 
cependant,  en  considération  de  ce  qu'il  n'y  a  rien,  sans  doute, 
d'aussi  a  brutal  »  qu'un  chiffre,  mais  rien  non  plus  d'aussi 
o  scientifiquement  indifférent  » ,  lorsque,  comme  nous  nous 
y  obligerons  toujours,  on  les  cite,  on  ne  les  sollicite  pas. 


Après  la  répartition  des  ouvriers  par  spécialités,  —  entre 
quarante-quatre  ou  quarante-cinq  catégories,  tant  du  fond 
que  du  jour^  pour  les  ouvriers  des  mines  de  houille,  —  il 
importe  de  connaître  leur  répartition  par  âge;  et  que  de 
choses  nous  y  pourrons  apprendre;  que  de  conséquences,  que 
de  conclusions  nous  en  pourrons  tirer,  non  seulement  statis- 
tiques ou  philosophiques,  non  seulement  sociologiques,  mais 
politiques,  et  de  la  politique  la  plus  positive,  c'est-à-dire 
législative  ! 

Retournons  d'abord  à  la  mine  du  Pas-de-Calais  qui  nous  a 
servi  de  principal  exemple.  Elle  occupe  en  tout  un  peu  plus 
de  5,500  ouvriers  (exactement  5,647  au  commencement  de 
l'hiver  de  1901).  Les  enfants  y  entrent  dès  que  la  loi  le 
permet,  dès  qu'ils  ont  satisfait  à  l'obligation  scolaire,  à  treize 
ans;  les  hommes  y  demeurent,  s'ils  le  veulent,  jusqu'à  ce  que 
la  vieillesse  soit  venue,  jusqu'à  ce  que  la  force  s'en  soit  allée, 
sans  limite  d'âge.  De  treize  ans  à  quinze  ans,  s'opère  le  recru- 
tement ;  c'est  comme  la  première  conscription  du  mineur; 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  1T9 

sur  les  5,647  ouvriers  recensés,  on  compte  370  de  ces  pupilles 
ou  enfants  de  troupe.  De  quinze  à  vingt  ans,  la  proportion 
8  accroît  rapidement  :  elle  atteint  presque  le  cinquième  de 
Teffectif  (1,051  sur  5,647).  Puis  arrive  le  service  militaire,  et 
naturellement,  de  vingt  à  vingt-cinq  ans,  le  chiffre  fléchit.  Il 
ne  reste  à  la  mine  que  les  dispensés  à  différents  titres  :  avec 
ceux  qui  ont  été  libérés  au  bout  d'un  an  de  service  ou  ren- 
voyés dans  leurs  foyers,  les  trois  ans  accomplis,  ils  sont  à 
peine  800  (781).  Mais  la  vingt-cinquième  année  a  sonné  :  le 
jeune  homme  est  un  homme,  il  a  fondé  une  famille  à  laquelle 
il  faut  qu'il  apporte  le  pain  quotidien  ;  le  contingent  ouvrier, 
de  vingt-cinq  à  trente  ans,  se  relève  ;  la  mine  reprend  à  peu 
près  tout  ce  qu'elle  avait  prêté,  regagne  à  peu  près  tout  ce 
qu'elle  avait  perdu  :  pour  1,051  ouvriers  de  quinze  à  vingt 
ans,  en  voici  1,006  de  vingt-cinq  à  trente  ans;  on  voit  qu'il 
n'y  a  guère  de  manquants  au  contre-appel. 

Serait-ce  que  ce  pays  noir,  comme  l'autre,  a  son  charme 
dont  on  ne  se  déprend  pas  aisément,  ou  bien  ce  travail  sou- 
terrain serait-il  moins  dur  et  mieux  rétribué  qu'on  n'a  cou- 
tume de  le  dire?  Pour  le  moment,  il  suffit  de  constater  que  le 
raineur  en  général  demeure  fidèle  à  la  mine  ;  plus  fidèle  peut- 
être  que  toute  autre  espèce  d'ouvrier,  au  lendemain  de  la  crise 
qu'ouvre  dans  la  vie  de  chacun  Tâge  du  service  militaire; 
d'autres  ne  reviennent  pas,  il  revient,  et  c'est  le  moment  où 
il  s'attache.  D'auxiliaire,  il  passe  titulaire  ;  d'aide,  piqueur,  — 
il  reçoit  le  pic  et  il  frappe,  —  ouvrier  à  veine ,  et  associé  ou 
compagnon  d'une  taille.  Il  est  à  présent  ouvrier  fini,  mineur 
parfait. 

Jusque-là,  sauf  la  dépression,  entre  vingt  et  vingt-cinq  ans, 
dont  la  cause  visible  est  l'accomplissement  du  devoir  mili- 
taire, la  proportion,  par  périodes  de  cinq  ans,  n'a  fait  qu'aug- 
menter, ou  du  moins  s'est  maintenue.  De  quinze  à  vingt  ans, 
d'une  part,  et,  dç  Tautre,  de  vingt-cinq  à  trente,  il  semble  que 


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180  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

la  population  ouvrière  de  la  mine  batte  son  plein  et  prenne 
son  niveau.  Mais,  à  partir  de  là,  elle  baisse  et,  de  cinq  années 
en  cinq  années,  la  série  va  être  continuellement  décroissante 
(780  ouvriers  de  trente  à  trente-cinq  ans;  642,  de  trente-cinq 
à  quarante  ;  491 ,  de  quarante  à  quarante-cinq;  290,  de  qua- 
rante-cinq à  cinquante;  189,  de  cinquante  à  cinquante-cinq; 
et  47  seulement  au-dessus  de  cinquante-cinq  ans). 

Si  maintenant,  au  lieu  de  compter  par  années  d'âge,  on 
compte  par  années  de  services,  la  série  décroissante  est  abso- 
lument constante  et  ininterrompue  :  pas  la  moindre  exception 
à  la  règle,  pas  le  moindre  arrêt  sur  la  pente;  ni  rebrousse- 
ment  de  chemin,  ni  redressement  de  courbe.  Sur  les-5, 647  ou- 
vriers considérés,  plus  de  la  moitié,  près  de  3,000  (2,995), 
ont  de  0  an  (moins  d'un  an)  à  cinq  ans  de  services;  de  cinq  à 
dix  ans  de  services,  la  chute  est  brusque,  si  brusque  qu'on  en 
est  étonné  et  que  Ton  craint  de  voir  effacé  le  signe  de  fidélité 
au  métier  que  paraissait  donner  le  retour  de  l'ouvrier,  à  sa 
libération  du  service  militaire.  Tout  à  coup,  le  nombre  tombe, 
si  Ton  peut  ainsi  dire,  de  plus  de  trois  fois,  de  presque  quatre 
fois  sa  hauteur  :  pour  2,995  ouvriers  ayant  de  moins  d'un  an 
à  cinq  ans  de  services,  il  n'y  en  a  plus  que  849  ayant  de  cinq 
ans  de  services  à  dix  ans.  Mais  peut-être  n'est-ce  là  qu'une 
infidélité  à  la  mine  ou  plus  exactement  à  cette  mine,  à  la 
compagnie  de  B...,  et  n'est-ce  pas  l'abandon  du  métier;  le 
point  mériterait  d'être  éclairci.  Dans  tous  les  cas,  une  consta- 
tation doit  être  faite,  très  intéressante  et  même  très  impor- 
tante, quoique  peu  réjouissante  :  c'est  que  l'ouvrier  mineur 
(au  moins  dans  le  bassin  du  Nord  et  du  Pas-de-Calais,  où  les 
concessions  sont  voisines  à  se  toucher)  n'est  pas  «  enraciné  » 
au  sol  dont  il  fouille  les  entrailles  :  comme  l'ouvrier  de  tant 
d'autres  industries,  il  est,  au  contraire,  en  grande  partie, 
déraciné,  mobilisé;  la  mine  aussi  a  ses  passants,  ses  chemi- 
neaux,  son  armée  roulante. 


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LES    MINES   DE   HOUILLE  iSi 

L'épreuve  faite,  —  et  elle  se  fait  entre  cinq  et  dix  ans  de 
services,  —  la  proportion  met  ensuite  dix  ans  à  diminuer 
d'environ  de  moitié  (849  ouvriers  avaient  de  cinq  à  dix  ans  de 
services,  on  n'en  trouve  que  451  ayant  servi  de  quinze  à 
vingt  ans),  et  peu  à  peu  la  décroissance  s'accélère  :  pour  les 
dix  années  qui  vont  de  vingt  à  trente  ans  de  services,  elle  est 
de  plus  de  moitié  (187  ouvriers  ayant  de  vingt-cinq  à  trente 
ans  de  services,  contre  451  qui  avaient  de  quinze  à  vingt  ans). 
Puis  ce  n'est  plus  par  dix  années  que  le  chiffre  se  dédouble, 
mais  par  cinq  :  187  ouvriers  sont  de  vieux  serviteurs  de  la 
Compagnie,  à  vingt-cinq  ou  trente  ans  de  services;  mais,  de 
plus  vieux  que  ceux-là,  il  n'y  en  a  que  92  à  trente  ou  trente- 
cinq  ans,  47  à  trente-cinq  ou  quarante  ans  de  services  :  et,  de 
tout  à  fait  vieux,  des  patriarches  de  la  mine,  au-dessus  de 
quarante  ans  de  services,  on  n'en  compte  plus,  —  il  n'est  ni 
long  ni  difficile  de  les  compter,  —  que  1 8  sur  5,647  ouvriers  ; 
deux  ou  trois  sur  mille. 

Or,  comme  l'ouvrier  peut  entrer  enfant  à  treize  ans,  il 
pourrait  avoir  quarante  ans  et  plus  de  services  à  la  mine  avant 
d'être  un  vieillard,  vers  la  cinquante-cinquième  année.  Mais, 
d'ouvriers  ayant  en  fait  quarante  ans  de  services,  on  vient  de 
voir  qu'ils  sont  18,  sur  les  5,647  de  la  Compagnie  de  B...,  et 
d'ouvriers  ayant  cinquante-cinq  ans  ou  plus  de  cinquante- 
cinq  ans  d'âge,  on  se  rappelle  qu'ils  sont  47  :  deux  ou  trois 
sur  mille  pour  quarante  ans  de  services;  sept  ou  huit  sur 
mille  pour  cinquante-cinq  ans  d'âge. 

C'est  une  donnée  arithmétique  qu'il  ne  sera  pas  permis  de 
négliger,  le  jour  où  l'on  sera  résolu  à  assurer  par  une  loi 
définitive  une  retraite  équitable  et  convenable  aux  mineurs. 
Je  dis  :  par  une  loi  définitive,  et  c'est-à-dire  définitive  autant 
qu'une  loi  peut  l'être,  mais  c'est-à-dire  aussi  que,  par  des  lois 
antérieures,  le  principe  est  déjà  posé.  C'est-à-dire  encore  que, 
tant  qu'il  s'agissait  de  poser  le  principe,  la  discussion  était 


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18Î  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

libre,  mais  que,  le  principe  admis,  elle  est  liée,  car  on  pose 
des  principes,  mais  les  chiffres  se  posent,  posent  les  faits,  et 
imposent  les  conditions  des  faits.  On  peut,  —  ou  Ton  pou- 
vait, —  ne  pas  faire  de  loi  sur  la  retraite  des  ouvriers 
mineurs;  mais,  si  Ton  en  fait  une,  on  ne  peut  pas  se  sous- 
traire à  ces  conditions  des  faits,  dont  la  première  est  que  fort 
peu,  infiniment  peu  d'ouvriers  dépassent  ou  atteignent,  à  la 
mine,  Tâge  de  cinquante-cinq  ans;  et  il  en  faudra  bien  tenir 
compte  pour  éviter  que  la  loi  qu'on  veut  faire  ne  se  tourne 
en  une  dérision  (1). 

Il  en  est  dans  le  bassin  de  la  Loire  comme  dans  le  bassin 
du  Nord.  La  Compagnie  de  M...  et  de  la  B...  occupe,  en  iine 
de  ses  divisions,  1,700  ouvriers.  Jusqu'ici  nous  avons  pris  le 
personnel  tel  quel  et  en  bloc,  ouvriers  du  fond  et  du  jour 
confondus.  Pour  la  mine  de  M...  et  de  la  B...,  un  tableau, 
minutieusement  et  ingénieusement  dressé,  nous  meta  même 
de  distinguer.  Sur  1,310  ouvriers  du  fond  ou  de  l'intérieur, 
au  mois  de  septembre  1901,  57  étaient  âgés  de  dix-neuf  ans; 
49  de  vingt;  42  de  vingt  et  un.  Le  service  militaire  interve- 
nait alors,  et  il  n'y  avait  plus  que  24  ouvriers  du  fond  âgés 
de  vingt-deux  ans,  33  âgés  de  vingt-trois  ans.  Après  quoi, 
s'opérait  le  retour  à  la  mine  et  la  proportion  remontait,  par 
40  à  vingt-quatre  ans,  jusqu'à  54  à  vingt-cinq  et  57  à  vingt- 
six.  C'était  le  maximum,  et  d'ailleurs  cette  période  quinquen- 
nale de  vingt-cinq  à  trente  ans  marque  tout  entière  des 
maxima  :  47  ouvriers  de  vingt-sept  ans,  46  de  vingt-huit, 
43  de  vingt-neuf,  43  de  trente;  les  périodes  quinquennales 
qui  suivent,  trente  à  trente-cinq  ans,  trente-cinq  à  quarante, 
quarante  à  quarante-cinq,   quarante-cinq    à   cinquante,  cin- 

(1)  11  y  a  lieu  pourtant  de  tenir  comple,  pour  la  valeur  et  la  portt^e  à  attri- 
buer à  cette  observation,  du  fait  que  la  Compagnie  de  B...  est  relativement 
récente,  et  qu'elle  sVst  développée  si  rapidement  en  moins  d'un  demi-siècle 
qu'il  est  difficile  de  com|»arer  son  personnel  d*alors  à  son  personnel  d*aujour- 
d'hui  :  ce  ne  sont  ni  lest  mêmes  chiffres,  ni  les  mêmes  hommes. 


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1 


LES    MINES   DE   HOUILLE  183 

quante  à  cinquante-cinq,  sont,  au  contraire,  en  décroissance 
de  plus  en  plus  accusée,  et  que,  d'une  façon  générale,  on  peut 
rendre  en  disant  que  tous  les  cinq  ans  le  nombre  s'abaisse 
d'une  dizaine  :  par  exemple,  de  trente-cinq  à  quarante  ans,  ce 
nombre  commence  encore  par  un  3  (H2  ouvriers  de  quarante 
ans);  de  quarante  à  quarante-cinq,  il  commence  par  un  2 
•26  ouvriers  de  quarante-quatre  ans)  ;  à  quarante-cinq  ans,  il 
commence  par  un  1,  et  oscille,  jusqu'à  cinquante-cinq,  entre 
une  et  deux  dizaines  (17  ouvriers  de  cinquante  ans,  15  de 
cinquante-deux  ans);  à  cinquante-cinq,  il  dépasse  à  peine  la 
dizaine  (11  ouvriers  de  cinquante-cinq  ans)  ou  la  complète  à 
peine  (10  de  cinquante-six  ans)  et,  dès  la  cinquante-huitième 
année,  il  s'en  faut  de  moitié,  puis  de  plus  de  moitié,  puis  de 
bien  plus  de  moitié,  puis  de  presque  tout,  qu'il  ne  la  com- 
plète... Au  total,  quarante  ouvriers  ayant  plus  de  cinquante- 
cinq  ans  (le  plus  âgé  en  avait  soixante-neuf,  et  il  était  seul  de 
son  espèce)  sur  l,310ouvriers  du  fond.  Pourétre  moins  faible 
que  dans  le  Pas-de-Calais,  —  et  la  raison  en  doit  être  quelque 
circonstance  de  race  ou  de  milieu,  —  la  proportion  demeure 
néanmoins  très  faible  (environ  3  pour  100).  Notre  conclu- 
sion, loin  d'en  être  infirmée,  n'en  est  que  confirmée  :  il  y  a 
là,  dans  la  Loire  comme  dans  le  Nord  et  le  Pas-de-Calais,  une 
condition  des  faits  dont  une  législation  qui  ne  se  résigne  point 
à  être  une  mystification  ne  saurait  ne  pas  tenir  compte. 

Et  ainsi  pour  les  ouvriers  du  jour  ou  de  l'extérieur  comme 
pour  les  ouvriers  de  l'intérieur  ou  du  fond.  Les  plus  gros 
chiffres  sont  15  sur  390  à  dix-neuf  ans;  17  à  vingt-cinq  ans, 
maximum  qui  ne  se  retrouve  plus;  au-dessus  de  cinquante- 
cinq  ans,  34  ouvriers  seulement  t  soit  un  peu  moins  de  9 
pour  100.  Et  ainsi  pour  les  années  de  services  comme  pour  les 
années  d'âge.  On  compte  131  ouvriers  du  fond  sur  1,310  et 
63  ouvriers  du  jour  sur  390  ayant  moins  d'un  an  de  services  ; 
135  ouvriers  du  fond  et  39  du  jour  ayant  un  an  de  services; 


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184  L'ORGAiSISATION    DU   TRAVAIL 

on  n'en  compte  que  57  du  fond  et  11  du  jour  en  ayant  cinq 
ans;  39  et  11  en  ayant  dix  ans;  24  et  5  en  ayant  vingt  ans; 
21  et  5  en  ayant  trente  ans;  8  et  2  ayant  quarante  ans  ou 
plus  de  quarante  ans  de  services;  moins  de  deux  pour  cent 
qui  dépassent  trente  ans,  moins  d'un  pour  cent  qui  dépassent 
quarante.  Et  pour  les  ouvriers  du  jour  comme  pour  ceux  du 
fond,  tirée  des  années  d'âge  ou  des  années  de  services,  notre 
conclusion  tient  toujours. 

Elle  tient  pour  toute  la  France,  pour  tout  l'ensemble  de 
l'industrie  minière  en  France.  Le  ministère  des  Travaux 
publics  a  bien  voulu  nous  communiquer  un  relevé,  —  un  peu 
vieilli,  il  est  vrai,  puisqu'il  date  de  1885,  mais  officiel  et  éta- 
bli sur  enquête  poursuivie  par  l'administration  des  Mines  (1), 
—  d'où  il  appert  que  cette  conclusion  peut  être  étendue  et 
généralisée  très  légitimement.  En  ce  temps-là,  il  y  a  dix-sept 
ans,  les  124,327  ouvriers  mineurs  de  France  se  répartissaient 
ainsi  :  ouvriers  du  fond  ou  de  l'intérieur,  89,209,  soit  71,75 
pour  100;  ouvriers  du  jour  ou  de  l'extérieur,  35,118,  soit 
28,25  pour  100.  Pour  les  ouvriers  du  fond,  et  sur  tout  l'en- 
semble de  la  population  minière,  c'était  de  seize  à  vingt  ans 
et  de  vingt-six  à  trente  (comme  nous  l'avons  déjà  remarqué 
plus  particulièrement  dans  le  Pas-de-Calais  et  dans  la  Loire) 
que  les  proportions  étaient  les  plus  fortes  :  de  seize  à  vingt  ans, 
13,296  ouvriers,  soit  14,90  pour  100;  et  de  vingt-six  à  trente, 
13,242  ouvriers,  soit  14,85  pour  100  (le niveau  repris).  Pour 
les  ouvriers  du  jour,  5,555,  15,80  pour  100,  de  seize  à  vingt 
ans,  et,  de  trente  et  un  à  trente-cinq,  4,003,  11,40  pour  100. 

Pour  les  uns  et  pour  les  autres,  au-dessus  de  cinquante- 
cinq  ans,  la  proportion  tombe  si  brusquement  qu'on  peut 
dire  qu'elle  se  précipite  :  ouvriers  du  fond,  de  cinquante-six 
à  soixante  ans,  2,80  pour  100;  puis,  de  cinq  ans  en  cinq  ans, 

(1)   Voyez  Annales  des  Milles^  1885,  p.  352. 


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LES    MINES   DE   HOUILLE  185 

jusqu'à  quatre-vingt-cinq  ans,  successivement  1,05,  0,55, 
0,14,  0,015,  0,005  pour  100  :  quasiment  rien.  Ouvriers  du 
jour,  même  marche,  même  descente  :  4,70,  2,30,  1,24, 
0,40,  0,185,  0,025  :  ici  Ton  touche  le  néant,  marqué  par 
deux  ou  trois  zéros.  Quoi  d'étonnant,  d'ailleurs^  à  quatre- 
vingt-cinq  ans?  Il  ne  reste  que  1 1  ouvriers  (3  du  fond  et  8  du 
jour)  sur  environ  125,000.  Mais  cela,  ce  n'est  point  le  sort  du 
mineur,  c'est  la  loi  de  l'homme.  Sur  100  hommes  de  toute 
profession  et  de  toute  situation  sociale,  combien  en  reste-t-il 
à  quatre-vingt-cinq  ans?  Étudiant,  en  vue  de  dispositions 
législatives  possibles,  la  condition  de  l'ouvrier  des  mines,  ce 
qu'on  ne  doit  pas  oublier,  c'est  que,  dès  l'âge  de  cinquante- 
cinq  ans,  les  ouvriers  du  fond  ne  sont  plus  que  dans  une 
proportion  de  4,85,  et  ceux  du  jour,  dans  une  proportion  de 
6,60  pour  100,  qui  vont  sans  cesse  s'abaissant  jusqu'aux 
approches  les  plus  voisines  de  rien  du  tout. 

Tels  étaient  les  chiffres,  tels  étaient  les  faits  en  1885;  et  il 
semble  que,  dejpuis  lors,  grâce  aux  perfectionnements  de  l'ou- 
tillage, la, situation  se  soit  améliorée  :  tandis  qu'en  1885,  la 
proportion  des  mineurs  de  cinquante-six  à  soixante-cinq  ans, 
ouvriers  du  fond  et  du  jour  confondus,  était  de4,70  pour  100, 
celle  des  mineurs  de  cinquante-cinq  à  soixante-quatre  ans 
aurait  été,  en  1896,  de  6,11  pour  100;  mais,  à  soixante-cinq 
ans  et  au-dessus,  la  proportion  était,  en  1896,  de  1,51 
pour  100,  comme  elle  était,  en  1885,  de  1,40  pour  100,  de 
soixante  et  un  à  soixante-cinq  ans  :  progrès  imperceptible,  si 
même  il  y  a  progrès,  car  la  dernière  statistique  s'applique  aux 
tt  mines  et  minières  » ,  non  pas  seulement  aux  mines  de 
houille;  et  peut-être  les  données  ne  sont-elles  pas  rigoureuse- 
ment comparables  (I) .  On  a  donc  le  droit  d'ajouter  :  tels  sont 

(1)  Résultais  statistiques  du  recensement  des  industries  et  professions  (dénom- 
brement général  de  la  population  au  29  mars  1896),  t.  IV,  Résultats  gêné- 
raux^  1901  ;  p.  icil. 


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186  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

encore  les  chiffres,  tels  sont  encore  les  faits,  telles  sont, 
exprimées  par  les  chiffres,  les  conditions  des  faits,  et  telle  est 
la  condition  qui  domine  et  résume  toutes  les  autres;  la  mine 
ne  carde  guère,  quand  elle  les  garde,  au-dessus  de  cinquante- 
cinq  ans,  que  5  ou  6  pour  100  de  ses  ouvriers;  souvent 
beaucoup  moins,  jamais  plus  (1).  Dans  mes  notes,  prises  sur 
place,  je  retrouve  ces  quelques  lignes  :  «  L'ouvrier  du  fond, 
qui  descend  comme  gamin  à  Tâge  légal,  après  13  ans,  et  qui, 
de  grade  en  grade,  devient  aide,  puis  piqueur,  est  en  général 
«  usé  »  vers  quarante-cinq  ans.  On  peut  accepter  cet  âge  de 
quarante-cinq  ans  comme  âge-limite  du  travail  chez  le  mineur 
bouilleur,  bien  que  certains  ouvriers  l'atteignent  et  le 
dépassent,  c'est-à-dire,  ici,  travaillent  jusqu'à  cinquante  ans, 
cinquante-cinq  et  même  au-dessus.  Mais  certains  ouvriers  seu- 
lement, w 


II 


Aprésent,  poursavoir,  — et  sans  doute  il  n'est  pas  inutile  de 
le  savoir,  —  si  le  métier  de  mineur  o  use  »  l'homme  particu- 
lièrement vite,  et,  dans  le  cas  où  il  en  serait  ainsi,  avant  d'en 
rechercher  les  causes  et  de  dire  pourquoi  il  est  particulière- 
ment dur,  jetons  un  coup  d'œil  sur  les  chiffres  par  où  s'ex- 
priment ces  mêmes  conditions  des  faits  en  d'autres  profes- 


(i)  C'est  la  même  proportion,  environ  5  pour  100  d'ouvriers  de  cinquante- 
cinq  ans  et  plus,  qui  ressort  des  Observations  pré^entéeSy  au  nom  du  Comité  cen- 
Irai  des  houillères  de  France,  a  la  Commission  d^assurance  et  de  prévoyance 
sociales^  le  26  novembre  1901,  au  sujet  du  projet  de  loi  tendant  à  ramélioration 
des  retraites  des  ouvriers  mineurs  et  de  la  proposition  de  loi  de  M.  Odilon  Bar- 
rot,  ten  lant  à  modiKer  la  loi  du  29  juin  1894-.  —  Décembre  1901.  —  Les 
chiffres  absolus  étaient  6,904  ouvriers  de  cinqoaniç-cinq  ans  et  au-dessus,  sur 
143,549  mineurs  dans  les  cinq  bassins  houillers  du  Nord  et  du  Pas-de-Calais,  de 
la  Loire,  du  Gard  et  du  Sud-Est,  du  Centre  et  du  Sud-Ouest. 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  187 


^  sions  ou  métiers  de  la  grande  industrie.  De  cinquante-cinq  à 
}  soixante-quatre  ans,  contre  6,11  pour  100  de  mineurs-houil- 
leurs,  on  trouve  7,93  pour  100  d'ouvriers  de  la  métallurgie  ; 
6,19  pour  100  d'ouvriers  occupés  au  travail  du  fer,  de  Tacier, 
des  métaux  divers  (avec  la  construction  mécanique);  7,71 
pour  100  d'ouvriers  occupés  au  travail  «  des  pierres  et  terres 
au  feu  »  (comprenant  les  verreries  et  les  fabriques  de  faïence 
et  de  porcelaine);  8,81  pour  100  d'ouvriers  des  industries 
textiles  proprement  dites,  etc.  (I).  Aucune  de  ces  professions, 
qui  sont  celles  que  considère  principalement  notre  enquête, 
ne  donne  donc,  dès  l'âge  de  cinquante-cinq  ans.  une  propor- 
tion aussi  faible  que  le  métier  de  mineur.  Mais,  à  soixante- 
cinq  ans  et  plus,  la  différence,  l'écart  est  plus  sensible  encore. 
Contre  1,51  pour  100  d'ouvriers  des  mines  de  houille,  on 
trouve  2,62  pour  100  d'ouvriers  de  la  métallurgie;  2,30  d'ou- 
vriers du  fer,  acier,  construction  mécanique;  2,83  d'ouvriers 
des  verreries,  faïenceries,  etc.,  3,88  d'ouvriers  des  industries 
textiles.  Ce  sont  là  encore  des  chiffres  et  des  faits  ;  on  ne  force 
pas  leur  signification  en  disant  que  le  mineur-houilleur  vieillit 
si  vite  qu'il  ne  vieillit  pas  longtemps;  que,  de  tous  les 
ouvriers,  ou  de  presque  tous  (2),  il  est  celui  qui  vieillit  le 
moins  dans  le  métier. 

Deux  facteurs  peuvent  contribuer  à  rendre  un  travail  épui- 
sant :  sa  durée,  son  intensité;  autrement  dit  :  le  temps  con- 

(1)  Dans  les  Observations  présentées  à  la  Commission  du  travail  de  la  Chambre 
(p.  20-21),  le  Comité  central  des  lioiiillcres  de  France  fait  la  comparaison  avec 
les  carrières,  qui  donnent,  pour  ce  même  âge  de  55  à  64  ans,  10,21  pour  100 
des  ourriers;  l'agriculture,  qui  donne  4,43;  l'industrie  (?),  qui  donne  7,04;  le 
commerce,  qui  donne  4,85;  et  il  tire  argument  de  ce  que  le  commerce  ne  donne 
que  4,85  et  Tagriculture  que  4,43.  —  Nous  avons  cru  plus  juste,  ou  plus  métlio- 
dique,  de  comparer  avec  les  autres  industries  sur  lesquelles  doit  porter  de  |>lus 
près  notre  enquête  et  qui,  sans  ressembler  aux  mines,  s'en  rapprochent  pourtant 
plus  que  l'agriculture  et  le  commerce. 

(2)  Aa-dessous,  l'on  ne  peut  guère  citer  que  les  ouvriers  employés  à  la  «  taille 
de  pierres  précieuses  » ,  0,92  pour  100,  à  soixante-cinq  ans  et  plus  ;  les  ouvriers 
des  industries  de  «transport»,  1,33  pour  100;  la  catégorie  d'employés  clas8(^s 
sous  la  rubrique,  pas  très  claire,  de  «  soins  personnels  • ,  0,57  pour  100. 


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188  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

tinu  pendant  lequel  il  s'exerce,  l'effort  soutenu  qu'il  exige. 
Ajoutons-y  tout  de  suite  les  circonstances  plus  ou  moins  favo- 
rables du  milieu  où  ce  travail  est  exécuté.  Pour  les  mines  de 
houille,  est-ce  son  intensité,  sont-ce  les  circonstances  du 
milieu,  est-ce  l'un  de  ces  facteurs  tout  seul,  est-ce  la  combi- 
naison de  deux  d'entre  eux  ou  des  trois  réunis,  qui  rend  la 
profession  si  fatigante,  si  déprimante,  que  l'ouvrier  n'y 
vieillit  pas,  y  vieillit  moins  que  dans  d'autres? 

Premièrement,  est-ce  le  temps  de  travail?  Aux  mines  de 
B...  (Pas-de-Calais),  le  travail  se  fait,  si  l'on  veut,  à  deux 
postes,  mais  ce  ne  sont  pas,  comme  en  Westphalie,  deux 
«  postes  producteurs  » .  Le  poste  du  matin  seul  est  vraiment 
«  producteur  » ,  on  s'attache  à  faire  rendre  à  son  travail  tout 
ce  qu'il  est  capable  de  donner  comme  production  et  comme 
entretien.  Au  deuxième  poste  on  ne  demande  pas  de  produc- 
tion, on  ne  demande  que  l'entretien  des  galeries  principales 
de  roulage,  et,  au  besoin,  un  coup  de  main  pour  pousser  les 
travaux  urgents.  On  n'y  met  d'ailleurs  que  le  nombre  d'ou- 
vriers strictement  indispensable,  et  il  y  a,  entre  les  deux 
postes,  une  très  grande  inégalité,  puisque  le  premier,  celui 
du  matin,  comprend  86  pour  100  du  personnel,  et  le  second, 
celui  du  soir,  rien  que  14  pour  100.  Le  premier  poste  des- 
cend de  quatre  à  cinq  heures  du  matin,  pour  remonter  à 
partir  de  une  heure  et  demie  après  midi  ;  le  second  descend  à 
trois  heures  après  midi  pour  remonter  à  onze  heures  et  demie 
du  soir.  Chaque  poste  est  donc  au  travail,  ou  plutôt  chaque 
poste  est  dans  la  fosse  pendant  huit  heures  et  demie  ou  neuf 
heures  chaque  jour. 

Neuf  heures,  c'est,  à  peu  de  chose  près,  la  durée  moyenne 
de  la  présence  dans  les  mines  de  combustibles,  telle  qu'elle 
est  établie  d'après  l'enquête  à  laquelle  fit  procéder  en  1901 
l'administration  des  Travaux  publics,  sur  la  demande  de  la 
Commission  du  travail  de  la  Chambre  des  députés  chargée 


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LES   MINES  DE  HOUILLE  189 

d'examiner  la  proposition  de  loi  de  M.  Basly  et  plusieurs 
de  ses  collègues  tendant  à  limiter  à  huit  heures  au  maximum 
la  journée  de  travail  dans  les  mines  (1).  Du  moins,  c'est,  à 
peu  de  chose  près,  la  durée  moyenne  de  la  présence  au  fond, 
pour  les  arrondissements  minéralogiques  d'Arras  (9  h.  12)  et 
de  Douai  (9  h.  14),  pour  le  bassin  houiller  du  Nord  et  du 
Pas-de-Calais.  Si,  sur  un  autre  point,  Farrondissement  miné- 
ralogique  de  Ghambéry,  cette  moyenne  descend  d'une  quin- 
zaine de  minutes  encore  (8  h.  55),  partout  ailleurs  elle  est  ou 
égale  (Le  Mans,  Marseille,  9  h.  12)  ou  supérieure  (Toulouse, 

9  h.  20,  Chalon-sur-Saône,  9  h.  31,  Saint-Étienne,  9  h.  41, 
Bordeaux    10   heures,   Clermont-Ferrand    10  h.    04,    Nancy 

10  h.  06,  Poitiers  10  h.  07,  et  Alais  10  h.  30.)  —  En  somme, 
pour  111,160  ouvriers  sur  les  115,000  environ  qui,  suivant 
les  statistiques,   formaient   en    1900   reffectif   complet    des 


(i)  Chambre  des  députés,  septième  législature,  session  extraordinaire  de  1901. 
Annexe  au  rapport  de  M.  Odilon  Barrot,  tableau  IV.  Durée  moyenne  de  la  pré- 
sence dans  les  mines  et  carrières,  p.  58. 

C'est  également  ce  qui  ressort  d*un  autre  tableau  que  nous  communiquent, 
avec  une  obligeance  dont  nous  ne  saurions  trop  les  remercier,  M.  le  directeur 
{jénéral  et  MM.  les  ingénieurs  en  chef  de  la  mine  de  B..,  et  que  nous  analyse- 
rons sommairement,  ne  pouvant  le  reproduire  tel  quel. 

Hour  les  ouvriers  du  fond,  le  poste  du  matin  (ouvriers  proprement  dits)  des- 
cend, comme  on  Ta  vu,  de  4  à  5  heures  et  remonte  de  1  h.  30  à  2  h.  30  de 
l'après-midi.  Présence  totale  8  h.  30.  —  Le  poste  du  soir  descend  de  2  h.  40  à 
3  heures;  il  remonte  de  11  h.  30  à  11  h.  50.  Présence  totale  8 h.  30.  Les 
ouviiers  à  trois    postes    descendent   à    6    heures  du    matin,  2  heures  du  soir, 

10  heures  du  soir  et  remontent  respectivement  à  2  heures  du  soir,  10  heures 
du  soir  et  6  heures  du  matin.  Présence  8  heure!*.  Les  ouvriers  a  quatre  postes 
(cas  très  exceptionnel)  descendent  à  6  heures  du  matin,  midi,  6  heures  du 
soir,  minuit,  pour  remonter  respectivement  à  2  heures  du  soir,  10  heures  du 
soir,  6  heures  du  matin,  2  heures  du  soir.  Présence  8  heures,  10  heures, 
12  heures  et  14  heures.  H  n*y  a  pas  de  règles  pour  la  descente  et  la  remonte  : 
les  ouvriers  entrent  dans  la  cage  au  fur  et  à  mesure  qu'ils  se  présentent. 

Pour  les  ouvriers  du  jour ^  les  moulineurs  vont  de  5  h.  15  à  4  h.  15,  présence 

11  heures;  les  trieurs  ou  trieuses^  de  5  h.  30  à  3  h.  30,  présence  10  heure?;  les 
mécaniciens  et  chauffeurs  vont  de  A  heures  du  matin  à  2  heures  du  soir,  de 
2  heures  à  10  heures  du  soir,  de  10  heures  du  soir  à  6  heures  du  matin,  présence 
8  heures;  les  aides-chauffeurs,  de  6  heures  a  4  heures,  présence  10  heures;  les 
aides-mécaniciens,  ouvriers  d'état,  manœuvres,  vont  de  6  heures  à  6  heure.<î; 
durée  totale  de  leur  présence  12  heures. 


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190  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

ouvriers  du   fond,   la  durée   moyenne,   générale  à  toute  la 
France,  serait  ou  aurait  été  de  9  h.  27. 

D'autre  part,  une  seconde  enquête,  non  moins  officielle, 
celle  dont  l'Office  du  travail  a  fait  connaître  les  résultats,  il  y 
a  cinq  ou  six  ans,  sous  le  titre  :  Salaires  et  durée  du  travail 
dans  r  industrie  française,  donnait  comme  durée  moyenne  du 
travail  journalier  dans  les  mines  non  pas  même  9  h.  27, 
mais  9  h.  14.  En  analysant,  en  décomposant  les  éléments  de 
cette  moyenne,  on  voyait  que  douze  entreprises  minières, 
employant  8,860  ouvriers,  travaillaient  8  heures  ou  moins 
de  8  heures;  31  entreprises,  avec  53,593  ouvriers,  travail- 
laient de  8  à  9  heures;    17,  avec  11,672  ouvriers,  de  9  à 

10  heures;  2,  avec  2,448   ouvriers,   de    10  à    II  heures   : 
aucune    entreprise,     et    pas     un     ouvrier,     au-dessus    de 

1 1  heures  (I). 

Par  arrondissements  administratifs,  le  temps  de  travail 
variait  entre  8  heures  (Saint-Élienne,  Forcalquier,  Aix)  ; 
8  h.  1/4  (Laval)  ;  8  h.  1/2  (Béthune,  Douai,  Guéret)  ;  9  heures 
(Valenciennes,  Lure,  Chalon-sur-Saône,  Nevers,  Montluçon, 
Ambert,  Brioude,  Grenoble,  Villefranche,  Albi,  Béziers,  An- 
cenis);  9  h.  1/4  (Autun)  ;  9  h.  1/2  (Saint-Jean-de-Mau- 
rienne);  9  h.  3/4  (Alais)  ;  10  heures  (Vienne,  Largentière, 
Fontenay-le-Gomte,  La  Flèche);  10  h.  1/2  (Mirecourt  et  Cha- 
rolles)  (2). 

Par  importance  d'entreprises,  évaluée  selon  le  nombre  des 
ouvriers,  et  par  régions  tout  à  la  fois,  la  durée  moyenne  du 


(l)  Office  du  travail,  Salaires  et  durée  du  travail  dans  Vindustiie  française^ 
t.  IV,  Résultats  généraux,  1897,  tableaux  IV  (p.  38-39)  et  IX  (p.  64-65).  H 
faut  noter  qu*au  tableau  IV,  dressé  par  groupes  et  non  par  sous-^rroupes  d'indus- 
tries, les  K  mines  »  comprennent  non  seulement  les  «  mines  de  combustibles  « , 
mais  toutes  les  autres.  De  là  sans  doute  la  différence  dans  l'estimation  de  la  durée 
moyenne  du  travnil  journalier  par  rapport  à  l'enquête  faite  en  1901  par  le  minis- 
tère des  Travaux  publics.  Même  observation  pour  les  différences  qu'accuserait 
aussi  le  tableau  X  (p.  74-75)  par  rapport  au  tableau  IX. 

\^)  Salaires  et  durée  du  travail,  t.  IV,  tableau  XII-XIU,  p.  78-79. 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  191 

travail  provoque  une  observation  intéressante,  qui  ressortira 
plus  clairement  des  dispositions  d'un  tableau  : 

INDUSTRIBS  DUnit    MOYENNE    DU    TRAVAIL    JOURNALIER 

.  suivant  que  les  établisscmenu 

ont  un  nombre  d'ouvriers 
RÉGIONS  '  — ■  

I  n  m  IV  V 

M-  é(;al  ou  de  600  de  100  de  26  De  1 

"**  supérieur  à  à  à  à 

de  à  1.000  999  499  90  Si 

combustibics  Heures  Ueurcs  Heures  Heures  Heures 

Nord  et  Pas-de-Calais.  8  3/4  9  1/4  9  1/2          n 

Est 8  3/4  »  9                »  10  1/2 

Centre 9  9  1/4  9  1/2   10       » 

Sud 9  3/4  9  1/2  10       »»      » 

Sud-Est n  8  1/2  10              9  1|2         » 

Bouches-du-Rhône.  •  »  8  1/4  8  1/2         »               » 

On  le  voit,  plus  l'entreprise  est  importante,  plus  grand  est 
le  nombre  des  ouvriers  qu'elle  emploie,  et  plus  la  durée  du 
travail  diminue  ;  au  contraire,  moins  elle  occupe  d'ouvriers, 
et  plus  la  durée  du  travail  augmente.  Gela,  pour  ainsi  dire,  en 
règle  absolue  et  sans  exception  (deux  dérogations  seulement  : 
région  du  Sud,  établissements  de  1,000  ouvriers,  9  h.  3/4,  de 
400  à  999  ouvriers,  9  h.  1|2,  différence  un  quart  d'heure  ; 
région  du  Sud  Est,  établissements  de  100  à  499  ouvriers, 
10  heures,  de  25  à  99,  9  h.  l|2,  différence  une  demi-heure). 
Ces  exceptions  disparaissent  même  et  ces  différences  s'effacent, 
si  Ton  embrasse  d'un  coup  d'oeil,  et  sans  distinguer  entre  les 
régions,  l'ensemble  de  l'industrie  minière.  La  règle  passe  alors 
en  axiome  :  la  durée  du  travail  dans  les  mines  de  combustibles 
est  en  raison  inverse  de  l'importance  de  ces  mines  mesurée  au 
nombre  des  ouvriers  ;  ou  bien  :  la  durée  de  travail  dans  les 
mines  augmente  à  mesure  que  le  nombre  des  ouvriers 
diminue  :  établissements  de  1,000  ouvriers  ou  plus  et  de  500 
à  999  ouvriers,  9  heures;  établissements  de  100  à  499  et  de 
25  à  99  ouvriers,  9  h.  1/2  ;  au-dessous  de  25  ouvriers. 
10  h.  1/2.  Et  c'est  encore  là  une  constatation  à  retenir. 


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19J  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

Nous  ne  parlerons  pas  longuement  du  travail  de  nuit,  bien 
que,  contre  11  entreprises,  occupant  5,727  ouvriers,  où  Ton 
ne  travaille  jamais  la  nuit,  Tenquête  ait  relevé  30  établisse- 
ments miniers,  avec  37,788  ouvriers,  où  la  production  est 
continue;  et,  parmi  les  mines  de  combustibles  où  se  pratique 
le  travail  de  nuit  sans  que  la  production  soit  continue, 
19  entreprises,  occupant  31,496  ouvriers,  dont  le  personnel 
travaille,  en  tout  ou  en  partie,  la  nuit  complète  pendant  tout 
ou  partie  du  temps  de  production.  Pour  les  mines  de  houille, 
surtout  pour  les  plus  importantes,  pour  celles  qui  emploient 
le  plus  grand  nombre  d'ouvriers  et  qui  représentent  vraiment 
la  grande  industrie  minière,  cela  signiBe  simplement  ou  que 
le  travail  se  fait  à  plusieurs  postes  toute  Tannée,  là  où  la  pro- 
duction est  continue,  ou  que,  là  où  elle  n'est  pas  continue,  à 
certaines  époques  de  l'année,  les  postes  sont  multipliés.  Mais, 
dans  la  très  grande  majorité,  dans  la  presque  unanimité  des 
cas,  et  sauf  des  coups  de  presse  tout  à  fait  extraordinaires,  les 
mêmes  hommes  ne  travaillent  pas  jour  et  nuit.  Qu'ils  la 
fassent  le  jour,  ou  qu'ils  la  fassent  la  nuit,  ils  ne  font  que  leur 
journée  de  8,  9  ou  10  heures,  et  peut-être  le  mineur,  habitué 
au  travail  dans  la  nuit  perpétuelle,  oublie-t-il  assez  aisément 
si  ses  8,  9  ou  10  heures  sont  une  journée  de  jour  ou  une 
journée  de  nuit. 

Nous  ne  parlerons  pas  non  plus  des  heures  supplémentaires, 
parce  que  des  60  établissements,  avec  80,000  ouvriers  environ, 
observés  par  l'enquête,  plus  de  la  moitié  (38  établissements, 
occupant  près  de  45,000  ouvriers)  les  ignoraient  complète- 
ment. 11  n'y  avait  que  2  entreprises,  avec  8,161  ouvriers,  où 
l'on  en  fît  à  des  époques  régulières,  20,  avec  27,264  ouvriers, 
où  l'on  en  fît  à  toute  époque  suivant  les  besoins.  Dans  une 
seule  entreprise,  la  durée  maxima  du  travail  journalier,  y 
compris  ces  heures  supplémentaires,  avait  dépassé  14 heures; 
et  si,  pour  13  autres  établissements,  cette  durée  n'a  pu  être 


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LES   MINES  DE  HOUILLE  193 

connue,  —  ce  qui  laisserait  à  penser,  —  dans  3  entreprises, 
occupant  environ  9,500  ouvriers,  elles  avaient  été  payées,  en 
toutou  en  partie,  à  un  tarif  supérieur  au  tarif  normal  (1) . 

Qu'on  ait  bien  garde,  du  reste,  en  tout  ce  qui  précède,  de 
ne  pas  prendre  indifféremment  Tune  pour  Tautre  ces  expres- 
sions :  heures  de  présence,  heures  de  travail.  Aux  mines  de 
B...  (Pas-de-Calais),  le  mineur,  descendu  entre  4  et 5  heures, 
«fait  briquet»  — faire  brî(]uet,c  est  le  «  casser  la  croûte  »  de 
nos  ouvriers  parisiens,  —  quand  9  h.  30  arrivent  :  il  y  gagne 
de  30  à  45  minutes  de  repos  (2).  Mais,  du  temps  de  présence 
au  fond,  pour  avoir  le  temps  de  travail  effectif,  il  y  a  autre 
chose  à  déduire.  Dans  le  Mémoire  présenté  par  les  propriétaires 
de  houillères  à  la  Commission  du  travail  de  la  Chambre  des 
députés,  le  6  novembre  1901,  on  traçait  ainsi  la  journée  de 
l'ouvrier  mineur,  des  diverses  catégories  d'ouvriers  dans  les 
mines  de  houille  : 

«  Piifueurs  [ouvriejs  à  la  veine) .  Pour  descendre  au  fond  y  les 
piqueurs  avec  leurs  aides  arrivent  entre  4  et  5  heures  du 
matin;  les  uns  sont  en  habit  de  mine,  d'autres,  de  plus  en 
plus  nombreux  dans  les  installations  nouvelles,  revêtent  le 
costume  de  mine  dans  une  salle  chauffée  qui  leur  est  préparée 
à  cet  effet  ;  ils  défilent  devant  la  lampisterie  où  se  font  en 
même  temps  la  remise  de  la  lampe  et  le  contrôle  de  l'entrée; 
puis,  par  groupes  de  douze,  seize  ou  vingt,  ils  s'engagent 
dans  la  cage,  qui  les  descend  en  quelques  minutes  au  fond. 
De  l'accrochage  du  fond,  chaque  groupe  se  dirige,  par  les 
travers-bancs,  les  galeries  du  fond,  puis  finalement  par  les 

(i)  Note  delà  direction  générale  des  mines  de  B...  :  u  Des  heures  supplémen- 
taires toni  rarement  demandées  aux  ouvriers.  Pour  les  redoublâmes,  on  compte 
toujours  un  poste  supplémentaire  à  l'ouvrier.  Les  longues  coupes  n'ont  lieu 
habituellement  que  pendant  la  quinzaine  de  Sainte-Barbe;  pendant  cette  période, 
le  commencement  de  la  remonte  du  poste  du  matin  est  fixé  à  4  heures  du  soir.  » 

(2)  En  outre,  on  peut  compter  de  5  à  10  minutes  de  repos  avant  le  commen- 
cement du  travail,  et  de  même,  à  la  (in;  soit,  pour  ces  deux  repos,  un  quart 
d'heure  environ. 

13 


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194  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

plans  inclinés  ou  cheminées,  vers  le  chantier  où  les  outils 
sont  restés  depuis  la  veille.  Suivant  la  distance  horizontale  à 
parcourir  et  la  hauteur  à  remonter,  il  faut  de  30  à  40  minutes 
pour  arriver  au  chantier  (1) . 

u  Une  fois  rendu,  chaque  ouvrier  reprend  ses  outils,  sonde 
le  toit  pour  voir  si  aucune  plaquette  ne  menace  de  tomber, 
s'assure  de  la  solidité  des  bois  placés  par  lui  la  veille  ou  par  le 
boiseur  dans  la  nuit  ;  puis,  après  ces  quelques  minutes,  trois 
quarts  d'heure  ou  une  heure  après  son  arrivée  à  ToriBce  du 
puits,  le  mineur  commence  à  abattre  le  charbon...  » 

Et  voici  la  journée  du  piqueur  ou  de  V ouvrier  à  la  veine  : 

«  Descente  vers  4  h.  1|2; 

H  Arrivée  au  chantier  vers  5  h.  1|4  ou  5  h.  1/2  ; 

«  Travail  de  5  h.  1/2  à  8  heures  (soit  2  h.  1/2)  ; 

tt  Déjeuner  [briquet)  de  8  heures  à  8  h.  1/2  (ailleurs,  vers 
9  heures)  ; 

»  Travail  de  8  h.  1/2  à  1  heure  (soit  4  h.  1/2); 

»  Retour  vers  le  puits  et  remontée  de  1  heure  à  2  heures. 

u  11  y  a  donc,  dans  lé  Nord,  9  heures  à  9  heures  et  demie 
(en  moyenne  9  heures  un  quart)  de  présence  au  fond  et,  sur 
ce  temps,  7  heures  à  7  heures  et  demie  de  travail  effectif. 

«  Remonté  au  jour,  lavé,  habillé,  le  mineur  dine  vers 
3  heures  et  jouit  de  quelques  heures  de  liberté  jusqu'à 
7  heures,  où  il  soupe  pour  se  coucher  après.  » 

(1)  Quelquefois  bien  davantage;  minet  de  B...  (Pat-de-Calais). 

Tempt  pour  aHer 
au  chantier 
et  en    revenir. 
Fosse  n»  1 1»«  15 

—  2 ah  45 

—  3 Ifc45 

—  5 1*15 

—  '     6 1*45 

.       —        7 IMS 

—  8 I* 

—  9..... IMâ 

Dans  ce  temps  n*e8t  pas  compris,  bien  entendu^  le  temps  employé  an  transport 
des  bois. 


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LES   MINES  DE  HOUILLE  195 

Quant  aux  hercheurs  ou  rouleurSy  «  le  hercheur  descend  une 
heure  plus  tard  (que  le  piqueur),  car,  pour  qu'il  puisse  com- 
mencer son  travail,  il  faut  qu'il  y  ait  du  charbon  abattu.  Mais, 
comme,  en  quittant  le  chantier,  le  piqueur  laisse  encore  du 
charbon  à  charger,  le  hercheur  doit  prolonger  sa  journée,  et 
attendre  que  la  montée  du  charbon,  interrompue  un  moment 
par  la  sortie  des  piqueurs,  puisse  être  reprise  et  achevée; 
pour  lui,  la  sortie  se  fait  deux  heures  plus  tard,  la  journée  est 
plus  longue  en  moyenne  d'une  heure.  Mais,  vers  4  heures,  il 
est  libre,  à  moins  que  quelque  incident  n'ait  retardé  la  sortie 
du  charbon.  Lui  aussi  a  quelques  heures  de  liberté  le  soir 
avant  l'heure  du  coucher  (1).  u 

Pour  ce  qui  est  des  boîseurs,  des  raccommodeurs ,  des 
n^neurs  au  rocher  et  des  remblayeurs,  leur  équipe  mélangée 
descend  aussitôt  qu'est  remontée  l'équipe  au  charbon,  vers 
2,  3  ou  4  heures  d'après-midi  ;  elle  remonte  à  son  tour  vers 
minuit  ;  sa  journée  dure,  par  conséquent,  de  8  à  9  ou 
10  heures  (2). 

Les  ouvriers  du  jour  (chauffeurs,  mécaniciens  (3),  ouvriers 
des  ateliers  de  réparation,  —  forgerons,  ajusteurs,  charpen- 
tiers, menuisiers,  charrons,  etc.,  —  manœuvres  pour  la 
manutention  des  produits  à  l'entrée  et  à  la  sortie,  personnel 


(1)  •  La  journée  des  enfants  et  des  jeunes  ouvriers  n'atteint  le  plus  souvent,  en 
travail  effectifi  que  66  pour  100  environ  de  celle  des  ouvriers  proprement  dits.  *> 
(Mines  de  B...) 

(î)  D'après  la  publication  de  l'Office  du  travail.  Salaires  et  durée  du  travail 
dans  r  Industrie  française,  t.  IV,  p.  76,  tableau  XI,  la  durée  du  repos  principal 
journalier  dans  les  «  mines  •  (non  plus  seulement  les  «  mines  de  combustibles  »  ) 
aurait  été  d'une  beure  pour  41  établissements,  de  plus  d'une  heure  pour  17, 
inconnue  pour  5. 

(3)  Les  mécaniciens  et  chauffeurs  ont  environ  une  demi-heure  de  repos  pour 
les  repaa  et  on  repos  occasionnel  d'une  demi-heure  à  une  heure  pendant  les 
arrêts.  —  Les  aides-chauffeurs,  en  dehors  des  repos  pour  les  repas  (une  heure), 
ont  encore  environ  une  heure  de  repos  occasionnel  par  suite  des  arrêts  qui  se  pro- 
duisent durant  leur  poste.  —  Les  aides-mécaniciens,  comme  les  ouvriers  d'étal 
(forgeront,  ajusteurs,  etc.)  et  les  manœuvres,  n'ont  que  les  repos  réglementaires 
(à  noter  qu'ils  atteignent  deux  heures). 


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196  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

des  voies  ferrées  à  grande  ou  petite  section,  trieurs  et  trieuses 
de  pierres)  (1),  «  tous  ces  ouvriers,  sauf  quelques  chauffeurs, 
quelques  mécaniciens  et  un  petit  nombre  de  manœuvres,  ne 
travaillent  actuellement  que  de  jour  »  ;  l'arrêt  de  Textraction 
du  charbon,  après  4  heures  ou  5  heures  du  soir,  au  plus  tard, 
permet  de  n'exiger  d'eux  aucun  travail  de  nuit. 

La  mine  chôme  aussi  le  dimanche,  et  chaque  semaine, 
outre  cette  suspension  quotidienne,  pendant  laquelle  certains 
contremaîtres  et  ouvriers  spéciaux,  —  le  surveillant  d'about  et 
ses  hommes,  —  «  inspectent  minutieusement  la  colonne  du 
puits  et  le  guidage,  vérifient  les  câbles,  refont  les  garnitures 
des  presse-étoupes  des  machines  ou  les  joints  des  conduites 
de  vapeur  »  ,  la  marche  de  l'extraction  est  coupée  durant 
trente-six  heures. 

Je  me  souviens  que  j'arrivai  à  B...-G...  un  dimanche,  et 
que  je  voulus  faire  tout  de  suite  ma  première  visite.  On  me 
conduisit  sur  le  carreau  des  fosses,  à  travers  les  ateliers  et  les 
installations  du  jour.  A  peine  si  les  hautes  cheminées  fumaient, 
si  l'on  percevait,  sourds  et  comme  étouffés,  le  ronflement  et 
le  battement  des  machines.  A  peine  si  l'on  entendait  la  respi- 
ration du  géant  endormi  :  son  souffle  était  paisible  et  ses  pul- 
sations lentes  :  c'étaient  bien  là  les  organes,  qu'on  devinait 
formidables,  de  la  vie  de  la  cité  souterraine,  mais,  par  cet 
après-midi  de  dimanche,  ils  gisaient  inertes,  en  un  sommeil 
profond  comme  une  syncope.  Les  vastes  cours  étaient 
désertes.  De  temps  en  temps  on  rencontrait  un  homme  de 
garde,  qui  semblait  demeuré  pour  mieux  faire  sentir  et  saisir 
tout  ce  silence  et  toute  cette  solitude.  Ainsi  que,  dans  les  des- 
sins d'architecte,  au  pied  d'un  monument,  au  pied  de  Notre- 
Dame  ou  des  Pyramides,  il  est  d'usage  de  placer  une  petite 

(1)  Les  moulineurs  ei  les  trieurs  ou  trieuses ^  outre  les  heures  de  repos  régu- 
lières (1  h.  30),  ont  environ  une  demi-heure  de  repos  occasionnel  le  matin  avant 
la  mise  en  route  définitive  de  l'extraction  et  pareil  temps  le  soir  pendant  la 
remonte  du  personnel  et  au  moment  de  la  fin  de  la  coupe. 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  197 

fig[ure,  pour  marquer  Téchelle,  ainsi  ce  vivant  unique  dans 
cette  ville  morte  y  avait  Ton  ne  sait  quoi  de  tragique  et  de 
comique,  à  force  d'être  disproportionné. 

Nous  revînmes  par  les  corons.  Les  rues  en  étaient  pleines 
d'enfants,  courant,  chantant,  grouillant  :  aux  carrefours,  on 
faisait  cercle  autour  de  joueurs  si  attentifs,  si  animés  qu'ils 
ne  nous  voyaient  pas;  sur  le  pas  des  portes,  entre  voisines, 
des  femmes  se  contaient  les  nouvelles  ;  de-ci,  de-là,  quelques 
ouvriers  aussi  causaient.  Derrière  les  vitres  des  fenêtres 
basses,  il  y  en  avait  qui  se  lavaient,  se  rasaient,  s'habillaient. 
Des  appels  de  clairon,  de  loin  en  loin,  se  répondaient,  réper- 
cutés, rendus  plus  vibrants  et  déchirants  par  les  voix  de  l'écho 
enfermées  dans  ces  murailles  interminables.  Une  bande  de 
jeunes  gens  s'en  allait,  la  carabine  à  la  main  ou  sur  l'épaule 
Dans  la  rue  principale,  qui  fend  le  bourg  par  la  moitié,  — 
ou  qui  en  forme  l'arête,  l'épine  dorsale,  —  un  bruit,  un  bour- 
donnement, une  rumeur,  avec,  tout  à  coup,  une  exclamation, 
sortait  de  longues  et  larges  salles  où  circulaient  et  s'empres- 
saient des  servantes  chargées  de  verres  et  de  bouteilles.  Cette 
rumeur,  ce  bourdonnement  s'élevait  tous  les  dix  ou  vingt 
mètres,  il  montait  des  deux  côtés  de  la  rue,  et  s'y  croisait,  s'y 
fondait,  s'y  prolongeait  en  une  traînée  qui  ne  cessait  plus, 
car,  de  trois  ou  quatre  maisons,  et  d'un  bout  à  l'autre  des 
villages,  une  au  moins  est  un  cabaret.  Vers  les  champs,  au 
carrefour  des  chemins,  un  rassemblement  :  c'est  le  rendez- 
vous  des  jeunes  gens  à  la  carabine,  tm  tir  au  coq  ou  au  canard, 
la  grande  passion  de  la  race  avec  les  a  ducasses  »  et  1'  «  esta- 
minet »  . 

Ainsi  le  mineur  «  fait  dimanche  »  et  rien,  ni  nécessité,  ni 
loi,  ne  l'empêcherait  de  «  faire  dimanche  »  .  L'usage  en  est 
traditionnel,  universel,  doublement  consacré  par  son  antiquité 
et  par  sa  généralité  :  si,  par  extrême  misère  ou  par  excès  de 
charges  de  famille,  un  ouvrier  est  obligé  de  s'en  priver,  c'est 


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i9%  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

pour  lui  une  vraie  et  une  vive  souffrance  :  il  en  éprouve  une 
espèce  de  honte,  comme  si  ne  pas  faire  dimanche,  c'était 
faire  la  confession  publique  de  sa  pauvreté,  la  pire  des  infé- 
riorités même  entre  pauvres.  Aussi  fait-il  dimanche  tant  qu'il 
peut  et  dès  qu'il  peut  :  il  commence  tout  petit,  aussitôt  qu'il 
travaille  et  si  peu  qu'il  gagne.  «  Qu'as-tu  fait  hier?  «  deman- 
dons-nousà  un  gamin,  le  lundi,  en  descendant,  avec  les  ingé- 
nieurs, dans  une  fosse.  — J'ai  joué  àsous^ytâjoné  à  riine{l).v 
Heureux  âge  :  plus  tard,  quand  ils  ont  seize  ou  dix-huit  ans, 
à  la  même  question,  ils  se  contentent  de  répondre  :  a  Je  me 
suis  amusé  ;  »  ils  n'osent  déjà  plus  si  innocemment  dire  à  quoi. 
Poussons  notre  interrogatoire  :  «  Ah  !  tu  t'es  amusé,  et  com- 
ment? Combien  avais-tu  ?»  La  somme  varie  de  vingt  centimes 
à  trente  sous  :  ceux  qui  ont  eu  trente  sous  pour  leur  dimanche 
sont  regardés,  et  enviés,  comme  des  capitalistes.  «  —  On  a 
été  à  l'estaminet.  —  Qui,  on?  Avec  qui?  —  Avec  mon  frère 
(15  ans  et  16  ans  et  demi) .  —  Qu'est-ce  que  vous  avez  bu?  — 
Des  chopes.  —  Peste  !  des  chopes  !  Combien?  —  Deux.  —  Et 
vous  avez  fumé  la  pipe?  —  Oh  !  non,  des  cigarettes.  —  Puis, 
vous  avez  dansé?  —  (Grosse  hilarité  de  l'inculpé,  non  sans 
arrière-pensées  et  sournoiserie  :  il  doit  voir  un  tas  de  choses 
dans  la  danse  ou  après  la  danse.)  —  Pas  encore;  dans  un  an 
ou  deux.  » 

Mais  ils  ont  beau  rire,  ceux-ci  les  jeunes,  et  ceux  qui  ne 
sont  plus  jeunes  ;  je  ne  dis  pas  les  vieux  ;  leurs  amusements 
sont  sans  gatté,  alourdis  de  vapeurs  de  bière  et  d'odeur  de 
tabac,  plats  et  noirs  comme  le  pays,  embrumés  comme  le  ciel, 
embués,  encrassés  comme  l'estaminet.  Toute  cette  joie  du 
dimanche  est  factice,  est  triste  et  attriste.  Mais,  parce  qu'ils 
ont  «  fait  dimanche  » ,  beaucoup  ne  peuvent  pas  ne  pas  «  foire 
lundi  D  :  le  lundi,  un  quart  peut-être  du  personnel  ne  se  pré- 

(1)  Aux  tooi,  à  la  ligne. 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  109 

sente  pas,  ou,  s*il  se  présente,  est  là  comme  s*il  n*y  était  pas, 
ne  travaille  que  dans  Thébétude  ;  la  production  quotidienne 
est  sensiblement  moins  forte,  et  c'est^  par-dessus  le  chômage 
total  du  dimanche,  un  chômage  partiel  du  lundi. 


III 


Le  travail,  qui,  par  sa  durée,  parait  moins  pesant  dans  les 
mines  que  dans  les  autres  industries  (mines  :  journée  moyenne, 

9  h.  1/4  ;  travail  des  pierres  et  terres  au  feu,  verreries,  faïen- 
ceries,  10  h.  1/4;  métallurgie   et  construction  mécanique, 

10  h.  1/2  ;  industries  textiles,  10  h.  3/4)  ;  le  travail  y  est-il  en 
revanche  plus  pënible  par  son  intensité?  C'est  la  seconde 
question  à  examiner,  et,  pour  la  résoudre,  il  faudrait  d'abord 
définir  ce  qu*est  au  juste  «  l'intensité  »  du  travail,  mot  vague, 
et,  si  c'est  la  fatigue  qu'il  impose  à  l'ouvrier,  trouver  un 
moyen  sûr  de  mesurer  et  de  comparer  la  peine  qu'exigent  les 
divers  travaux. 

La  besogne  ordinaire  du  piqueiir  ou  mineur  à  la  veine,  — 
sa  besogne  essentielle  par  où  il  commence  le  matin,  —  con- 
siste à  «  recouper  par  la  base  la  couche  de  houille  de  façon  à 
en  faire  tomber  la  masse  la  plus  considérable  d'un  seul  coup  »  . 
Si  l'absence  de  grisou  lui  permet  l'emploi  d'un  explosif,  son 
habileté  consistera  à  bien  placer  et  bien  diriger  ses  trous  de 
mine.  De  toutes  manières,  à  coups  de  pic  ou  à  coups  de  mine, 
il  s'agit  de  faire  tomber  le  plus  vite  possible  la  plus  grosse 
masse  possible  de  charbon,  a  C'est  l'heure  pénible  du  travail. 
Au  moment  de  faire  tomber  la  masse  minée  ou  sous-cavée, 
l'équipe  s'écarte  du  chantier,  pour  n'en  revenir  que  quand  la 
poussière  et  la  fumée  se  sont  dissipées.  C'est  généralement 


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too  l'organisation  du  travail 

aussi  le  moment  de  déjeuner,  vers  huit  heures  du  matin.  A  la 
rentrée  au  chantier,  le  travail  change  :  il  faut  concasser  les 
blocs,  trier  les  pierres,  faire  glisser  le  charbon,  le  charger 
dans  les  wagonnets,  placer  rapidement  quelques  bois  pour 
tenir  le  toit,  dégager  les  parties  de  la  couche  qui  n'ont  été 
qu'ébranlées.  Le  travail  se  fait  debout  quand  l'épaisseur  des 
couches  le  permet;  le  chef  de  taille,  seul  responsable,  mais, 
aussi,  certain  de  bénéficier  seul  du  soin  qu'il  apporte  à  son 
travail,  s'il  n'y  a  pas  une  équipe  distincte  qui  vienne  succéder 
le  soir  à  la  sienne,  portera  son  attention  à  tout  bien  préparer 
pour  la  journée  du  lendemain  ;  puis,  la  tâche  faite,  le  front 
de  taille  dégagé,  il  remontera  au  jour  vers  une  heure  et  demie 
ou  deux  heures  (1).  » 

On  sait  ce  qu'est  chargé  de  faire  le  hercheur  ou  routeur;  et 
pour  les  boiseurs,  raccommodeurs,  mineurs  au  rocher,  rem- 
blayeursy  arrivés  au  fond,  «  tous  ces  ouvriers  se  répandent  par 
petits  groupes  partout  où  leur  présence  est  nécessaire  w  .  Ce 
qu'on  demande  à  la  plupart  d'entre  eux,  ce  n'est  pas  «  un 
travail  uniforme  périodiquement  répété  »  ,  mais  »»  un  travail 
individuel  laissé  fleur  expérience  et  à  leur  habileté  profes- 
sionnelle; les  uns  remplaceront  les  bois  cassés  le  long  des 
voies,  les  autres  changeront  ou  recaleront  les  traverses  de 
chemins  de  fer,  d'autres  remplaceront  quelques  cadres  d'une 
voie  qui  se  sera  affaissée.  Les  mineurs  au  rocher  feront  sauter 
les  quartiers  de  roches  qui  gênent  le  travail  de  la  houille  et, 
avec  les  débris,  construiront  des  murs  de  soutènement  qui 
doubleront  la  consolidation  obtenue  par  les  cadres  et 
étais  (2) .  » 

Voilà,  réduit,  on  peut  le  dire,  à  sa  plus  simple  expression. 


(1)  Observations  prétentées  par  M.  Gnt^ifER,  secrétaire  du  Comité  central  des 
houillères,  à  la  Commission  du  travail  de  la  Chambre  des  députée,  séance  du 
6  novembre  1901. 

(2)  GRi?EfEii,  Observations.., 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  tOl 

le  travail  du  fond  dans  les  mines;  et  il  faut  le  dire  aussi,  là 
surtout  où  «  l'absence  de  g^risou  permet  Temploi  d'un  explo- 
sif V ,  il  n'apparait  pas  comme  nécessairement  et  naturel- 
lement plus  dur  que  bien  d'autres  travaux,  lorsqu'on  a  fait  du 
moins  abstraction  des  circonstances  du  milieu.  Ce  sont  donc 
elles,  ces  circonstances  du  milieu,  qui  en  aggravent  la  peine 
et  le  risque,  mais,  à  en  croire  l'opinion  commune,  elles  y 
ajoutent  une  aggravation  singulière.  S'il  entre  ou  n'entre  pas 
dans  cette  commune  opinion  quelque  imagination  ou  quelque 
fantaisie,  quelque  «  littérature  »  ou  quelque  romantisme  »  ; 
si  le  tableau  n'est  pas  poussé  au  noir  de  cette  'vie  qui  se  passe 
dans  le  noir,  et  si  les  ténèbres  de  la  mine  n'enténèbrent  pas, 
malgré  nous,  en  notre  esprit,  l'idée  que  nous  nous  faisons  de 
la  condition  du  mineur,  je  ne  discuterai  pas  ce  point  présen- 
tement. Il  semble  qu'on  ne  puisse  pas  ne  pas  reconnaître, 
avec  le  Comité  central  des  houillères  de  France,  organe  des 
patrons,  des  Compagnies,  que  de  très  importantes  amélio- 
rations ont  été  apportées  à  l'exploitation  des  mines,  au  cours 
des  dernières  années.  Chacune  des  courtes  périodes  dans  les- 
quelles les  statistiques  coupent  par  tranches  la  vie  sociale 
amène  la  sienne  et  il  n'est  même  pas  besoin  de  remonter,  pour 
trouver  de  ces  améliorations  certaines,  jusqu'à  de  lointains 
autrefois.  Mais  si,  par  hasard,  l'on  a,  comme  nous  Pavons 
eue  un  instant,  la  curiosité  d'y  remonter,  quel  changement! 
Quelle  transformation,  qui,  ici,  équivaut  à  une  création! 

Autrefois,  a  les  terrains  houillers  étaient  attaqués  de  toutes 
parts,  par  une  infinité  d'ouvertures,  qui  n'étaient  ni  des  puits 
ni  des  galeries,  mais  des  terriers  tortueux,  étroits  et  sur- 
baissés. Les  porteurs,  hommes  et  femmes,  chargés  d'un  sac 
de  charbon  sur  leur  dos,  étaient  obligés  de  gravir,  tant  sur 
leurs  pieds  que  sur  leurs  mains,  les  rampants  précipités  de  ces 
fosses.  Quand  les  rampants  étaient  trop  rapides,  on  entaillait 
des  marches  qui  n'avaient  d'espace  que  pour  le  pied.  »  Dans 


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20S  L'ORGANISATION    DU  TUAVAIL 

le  bassin  de  la  Loire,  à  Saint-Ghamond  (mine  du  Château) , 
vers  1750,  «  Tescalier  par  lequel  les  ouvriers  descendaient 
dans  la  mine  était  installé  dans  le  charbon,  bien  régulier  et 
facile  jusqu'à  la  profondeur  de  32  mètres.  La  descente  à 
Tétage  inférieur  était  au  contraire  très  pénible,  avec  des 
marches  très  hautes,  très  étroites  et  très  inég^ales  ».  Il  en  était 
de  même  un  peu  partout.  Par  ces  plans  inclinés  et  ces  escaliers 
taillés  dans  les  couches,  par  ces  rampants  et  ces  grimpants, 
en  s'aidant  des  pieds  et  des  mains,  a  les  garçons  remontaient 
le  pérat  (le  gros  charbon]  en  charges  de  74  kilogrammes,  et 
les  femmes,  le  menu  en  charges  de  50  kilogrammes  (1).  » 

Il  en  était  ainsi  un  peu  partout,  et  il  en  fut  ainsi  très  long- 
temps. Dans  le  bassin  de  la  Loire,  u  il  subsistait  encore  en 
1837  quelques  exploitations  par  fendues,  où  le  charbon  était 
sorti  par  des  porteurs,  tantôt  sur  des  voies  de  niveau,  tantôt 
(et  c'était  le  cas  ordinaire)    par    des  galeries   inclinées  en 
moyenne  de  20  degrés,  tantôt  enfin  par  des  galeries  de  pente 
plus  raide  avec  escaliers  formés  au  moyen  de  buttes.  A  ciel 
ouvert,  la  charge  du  porteur  était  de   75  kilogrammes;  en 
voie  de  niveau  souterraine,  de  60.;  en  galerie  de  pente  mo- 
dérée, de  50  kilogrammes.  Elle  était  réduite  à  40  kilogrammes, 
quand  il  fallait  gravir  des  escaliers,  par  exemple  à  Montram- 
bert.  Le  portage  à  dos  devint  de  plus  en  plus  rare,  et  ne  dis- 
parut à  peu  près  complètement  que  vers  1 850.  »  Et,  en  1850, 
il  en  allait  encore  comme  il  en  allait  un  siècle  auparavant  : 
rhabitude  et  Thérédité  avaient,  en  quelque  sorte,  «  cliché  le 
mouvement  dans  les  moelles  (2)  »  de  l'ouvrier,  a  Le  sac  en 
toile,  dans  lequel  le  charbon  était  chargé,  était  fermé  par  un 


(i)  Nous  empruntons  tout  ces  détails  sur  le  travail,  autrefois,  dans  les  mioet, 
h  rintéressant  ouvrage  de  M.  E.  Leseure,  Historique  des  mines  de  houille  du 
département  de  la  Loire,  1  vol.  in-8**;  Saint-Étienne,  J.  Thomas  et  C",  1901. 

(2)  Cette  expression  est  de  M.  André  Liesse,  dans  son  remarquable  livre  :  U 
Travail,  aux  points  de  vue  scientijique,  industriel  et  social,  i  vol.  in-8*,  1899; 
Guillaumin. 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  «03^ 

fragment  de  charbon,  sur  lequel  passait  une  ficelle  attachée 
au  bord  du  sac,  que  le  porteur  saisissait  et  retenait  de  Tautre 
bout  avec  ses  dents.  De  ses  mains  libres,  il  portait  d^un  côté 
la  lampe,  et  de  l'autre  une  béquille  sur  laquelle  il  s'appuyait, 
surtout  dans  les  galeries  inclinées.  » 

Le  progrès  n'avait  pas  été  insignifiant,  quand,  au  lieu  de 
porter  le  charbon  dans  des  sacs,  à  travers  le  labyrinthe 
rocailleux  des  galeries  du  fond,  on  avait  commencé  à  le 
traîner  dans  des  bennes  armées  de  patins,  et  quand,  au  lieu 
de  le  monter  à  dos  d'homme,  on  l'avait  amené  à  la  surfece, 
avec  le  secours  d'un  treuil  mû  à  bras  d'homme,  et  plus  tard 
par  un  manège  à  cheval.  Dans  les  mines  aussi,  et  sous  terre 
comme  sur  terre,  le  cheval  fut,  sinon  la  plus  noble,  ni  la  plus 
utile,  du  moins  l'une  des  utiles  conquêtes  que  l'homme  ait 
jamais  faites.  Le  cheval  montait  les  bennes  au  jour  ;  lorsqu'il 
fut  descendu  au  fond,  il  les  traîna.  La  peine  de  l'homme  en 
fut  allégée,  mais  le  travail  du  mineur  proprement  dit  resta 
très  dur,  et  plus  dur  encore  par  ses  circonstances  qu'en  lui- 
même. 

Les  méthodes  d'exploitation  étaient  médiocres  ou  pis  que 
médiocres.  «  Dans  la  plupart  des  exploitations  (de  la  Loire), 
on  suivait,  pour  la  première  attaque,  la  méthode  des  piliers 
et  galeries.  La  fendue  avait  1  m.  80  à  2  mètres  de  largeur,  et 
pour  hauteur  celle  même  de  la  couche  exploitée.  Les  galeries  . 
de  taille  partant  de  la  fendue  étaient  espacées  de  6  mètres  au 
plus  et  avaient  lesmémes  dimensions  que  la  fendue.  Les  piliers 
longs,  ainsi  formés,  étaient  recoupés  tous  les  3  ou  4  mètres. 
L'exploitation  se  continuait  en  direction  jusqu'aux  limites  du 
tréfonds,  et  en  profondeur  aussi  loin  que  le  permettaient  les 
eaux.  On  battait  ensuite  en  retraite  en  enlevant  ce  qu'on 
pouvait  des  piliers...  >>  L'opération  était  pleine  de  périls  : 
«  Un  petit  nombre  d'exploitants  avaient  la  précaution,  pendant 
la  période  de  dépilage,  de  combler  les  vides  avec  des  pierres, 


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t04  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

des  débris  du  toit  et  de  mauvais  charbon,  et  de  poser  des  étais 
sous  le  toit.  Partout  ailleurs,  les  charbonniers,  livrés  à  eux- 
mêmes,  abattaient  les  piliers  au  risque  de  leur  vie,  jusqu'à  ce 
qu'ils  fussent  chassés  par  les  éboulements  ou  par  les  eaux.  » 

Bien  plus,  Téboulement,  quelquefois,  était  un  système 
d'exploitation.  Mais  tous  ces  dangers  dont  Thomme  s'entou- 
rait comme  volontairement  dans  le  travail  ne  supprimaient 
aucun  de  ceux  dont  il  était  menacé  de  par  les  circonstances 
mêmes  du  milieu,  et  qu'il  faisait  très  peu  pour  conjurer  ou 
pour  atténuer.  Les  accidents  se  succédaient,  s'ils  ne  s'accu- 
mulaient :  éboulements,  venues  d'eau,  coups  de  grisou,  incen- 
dies; l'un  ou  l'autre,  ou  tous  ensemble,  comme  en  1810,  au 
puits  Charrin,  où  «  une  formidable  explosion  de  grisou...  ren- 
versa le  chevalement  du  puits  et  coûta  la  vie  à  douze  ouvriers 
sur  trente  qui  étaient  descendus  ce  jour-là.  Le  feu,  ayant  pris 
au  boisage,  se  propagea  rapidement,  et  pour  arrêter  l'incendie, 
il  fallut  inonder  la  mine  en  y  amenant  les  eaux  du  Gier.  » 

Pour  se  défendre  du  grisou,  on  n'usait  guère  que  du  pro- 
cédé anglais,  dit  «  des  pénitents  » ,  et  qui  avait  pour  but  de 
débarrasser  la  mine  du  redoutable  gaz  avant  la  descente  des 
ouvriers  dans  les  chantiers  qui  en  produisaient.  «  Chaque 
matin,  trois  heures  avant  l'arrivée  des  ouvriers  mineurs,  les 
pénitents,  appelés  aussi  canonniers,  descendaient  dans  la  mine. 
Ils  portaient  des  habits  de  forte  toile,  et  se  couvraient  la  tête 
d'un  capuchon.  Ils  s'avançaient  à  une  certaine  distance  des 
chantiers  signalés  comme  suspects  ou  dangereux.  Tandis  que 
l'un  d'eux  restait  caché  dans  une  galerie,  l'autre,  ayant  pris 
soin  de  mouiller  ses  vêtements,  et  s'étant  armé  d'une  longue 
perche  portant  une  mèche  allumée  à  son  extrémité,  s'appro- 
chait en  rampant,  jusqu'à  ce  que  la  flamme  de  la  mèche  com- 
mençât à  s'allonger.  Aussitôt  il  se  couchait  face  contre  terre, 
et  élevait  la  perche  contre  le  faîte  du  chantier.  Le  gaz  s'enflam- 
mait et  produisait  une  détonation  plus  ou  moins  forte.  Trop 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  t05 

souvent  Touvrier  était  plus  ou  moins  grièvement  blessé  ou 
brùlé.  Le  camarade,  resté  en  arrière,  accourait  à  son  secours, 
etTaidait  à  retourner  vers  le  puits  ou  la  fendue  de  sortie.  » 

L'introduction,  entre  1815  et  1820,  de  la  lampe  Davy, 
vint,  en  faisant  plus  rares  les  coups  de  grisou,  épargner  beau- 
coup de  malheurs  suivis  de  beaucoup  de  misère.  Jusqu'alors, 
jusqu'à  la  fin  du  dix-huitième  siècle,  en  Angleterre  et  en  Bel- 
gique, on  n'employait  pour  Téclairage  des  mines  que  la 
chandelle,  —  laquelle,  si  étrange  que  cela  paraisse,  était 
encore  en  usage  à  Anzin,  en  1845.  Mais,  dès  1815,  le  corres- 
pondant anglais  qui  informait  le  savant  physicien  et  astro- 
nome Biot  de  la  découverte  de  Davy  ajoutait  :  la  lampe  de 
sûreté  à  treillis  métallique  est  appelée  à  rendre  d'inestimables 
services,  «  à  la  condition  toutefois  de  ne  pas  détourner  l'at- 
tention des  propriétaires  de  mines  d'une  autre  recherche  qui 
serait  d'une  bien  plus  grande  importance,  nous  voulons  parler 
du  renouvellement  de  l'air  dans  les  mines.  »  Déjà  en  1795, 
l'inspecteur  général  des  mines  Baillet  professait  que,  dans  les 
mines  à  grisou,  l'emploi  d'un  bon  aérage  était  la  meilleure 
garantie  à  recommander  contre  les  dangers  du  gaz  inflammable . 

Mais  l'aérage  demeurait  très  défectueux,  et  ces  théories 
mêmes  n'étaient  pas  admises  sans  contestation.  «»  La  plupart 
des  mines  communiquaient  avec  l'extérieur  par  plusieurs 
ouvertures,  et  l'aérage  naturel  suffisait,  à  peu  près,  aux 
besoins  des  exploitations  qui  n'occupaient  qu'un  personnel 
restreint  et  dont  les  travaux  avaient  une  faible  étendue.  Nous 
disons  à  peu  près,  car,  dans  la  saison  chaude,  ou  dans  les 
saisons  de  transition,  le  mauvais  air  [la  force)  rendait  souvent 
le  travail  impossible.  On  citait  assez  fréquemment  des  cas 
d'asphyxie.  »  Lorsqu'il  n'y  avait  à  la  mine  qu'une  seule 
entrée,  il  fallait  bien  pourtant  créer  un  retour  d'air.  «  On  éta- 
blissait alors,  sur  un  côté  du  puits,  ou  de  la  galerie,  soit  une 
cloison  continue  en  bois,  soit  une  ligne  de  caisses  en  bois 


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1K06  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

assemblées  l'une  à  la  suite  de  Tautre.  Pour  favoriser  Tentrée 
de  Tair,  on  disposait,  à  la  partie  supérieure  de  la  cloison  ou 
de  la  conduite,  une  manche  tournée  vers  le  rent.  Assez  sou- 
vent, pour  obtenir  un  meilleur  effet  utile,  on  lançait  de  Fair 
au  moyen  d'un  gros  soufflet  de  forgpe.  Exceptionnellement  on 
avait  recours  à  une  batterie  de  deux  ou  trois  soufflets  de  forge 
dont  les  courants  étaient  rassemblés  dans  un  coffre  surmontant 
la  conduite  du  puits...  u 

Il  est  évident  que  la  condition  du  mineur,  en  tant  qu'elle 
dépend  et  résulte  de  la  conjonction,  de  la  combinaison  des  cir- 
constances du  travail  et  des  circonstances  du  milieu,  ne  ressem- 
ble aujourd'hui  en  rien,  ou  ne  ressemble  que  de  fort  loin  à  ce 
qu'elle  était  jadis.  M.  Grûner,  au  nom  du  Comité  central  des 
houillères  de  France,  en  rassemblait  ainsi  les  traits  devant  la 
commission  de  la  Chambre  des  députés,  et  les  opposait  par 
séries  dans  un  raccourci  vigoureux. 

tt  Jadis,  disait-il,  les  travaux  souterrains  n'étaient  reliés  au 
jour  que  par  des  galeries  sinueuses,  le  long  desquelles  les 
travailleurs  ne  pouvaient  circuler  que  courbés  en  deux,  au 
milieu  d'un  air  stagnant  chargé  de  poussières,  de  fumées  et 
de  vapeurs...  Les  études  poursuivies  en  commun  par  les 
exploitants  et  par  les  ingénieurs  du  corps  des  mines  ont  con- 
duit à  l'adoption  de  règles  qui  assurent  un  aérage  abondant  et 
ininterrompu  des  travaux.  Ce  ne  sont  point  seulement  les 
galeries  principales  de  roulage  et  les  puits  d'entrée  d'air,  ce 
sont  les  chantiers  d'exploitation  et  les  galeries  de  retour  d'air 
dont  les  sections  sont  fixées  ;  partout,  grâce  à  de  puissants 
ventilateurs,  l'air  circule,  entraînant  les  fumées  et  diluant  les 
gaz  dangereux  jusqu'à  les  rendre  inoffensifs  ;  partout  aussi^ 
les  mesures  sont  prises  pour  diminuer  la  quantité  de  pous- 
sière en  suspension  dans  l'air. 

a  L'ancienne  anémie  des  mineurs  a  presque  complètement 
disparu,  et,  s'il  est  maintenant  un  risque  auquel  est  exposé 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  207 

le  mineur,  c'est  celui  de  se  refroidir  au  contact  du  courant 
d'air  violent  qui  doit  nécessairement  parcourir  les  voies  de 
fond,  s41  faut  être  assuré  de  balayer  le  grisou  et  le  mauvais 
air.  L'aérage  actuel  est  singulièrement  meilleur  dans  les 
mines  que  dans  la  majorité  des  ateliers  et  manufactures.  Les 
températures  qui  obligeaient  jadis  Touvrier  mineur  à  tra- 
vailler à  moitié  nu  ne  se  rencontrent  plus  qu'exceptionnel- 
lement aux  avancements,  dans  les  mines  profondes,  jusqu'au 
moment  où  la  circulation  de  l'air  aura  été  assurée  par  le 
percement  en  préparation.  Partout  ailleurs,  l'ouvrier  mineur 
travaille  au  milieu  d'un  air  sans  cesse  renouvelé  et  à  tempé- 
rature constante  (1).  Ces  conditions  justifient  l'amour  du 
travail  souterrain  qui  se  transmet  de  père  en  fils  dans  les 
familles  de  mineurs;  la  répugnance  qu'a  le  mineur  à  aban- 
donner le  travail  du  fond  pour  se  porter  vers  un  autre  métier  ; 
l'empressement  avec  lequel  le  jeune  ouvrier  reprend  le  pic 
dès  qu'il  rentre  du  service  militaire.  » 

Ce  sont  de  bien  grosses  affirmations  condensées  dans  un 
bien  grand  mot  :  V amour  héréditaire  du  travail  souterrain; 
mais,  qu'il  y  ait  du  père  au  fils  aptitude  ou  habitude  trans- 
mise, hérédité  ou  nécessité,  nous  avons  nous-méme  noté  cet 
attachement  invincible  du  mineur  à  la  mine,  ce  rappel  irré- 
sistible de  la  mine  au  mineur.  Ce  n'est  pas  un  fait  nouveau  ; 
c'est,  au  contraire,  un  fait  aussi  ancien  que  l'art  et  le  travail 
des  mines.  Au  commencement  du  dix-septième  siècle,  dans 
sa  Gazette  française  de  1605,  Marcellin  Âllard,  décrivant 
l'aspect  de  Saint-Étienne,  s'écriait  :  a  En  cette  région  de 
taupeSy  la  population  est  tellement  accoutumée  qu'elle  se 
plaît  à  cette  obscurité  et  méprise  la  lumière  céleste.  » 

(1)  Noas  reviendront  plus  longuement  sur  l'état  tanitaire  des  mines,  lorsque 
nous  traiterons  des  Maladies  du  travail.  Mais  signalons  dès  maintenant  les  études 
bien  connues  du  D'  J.  Oberthur,  et  un  curieux  chapitre  du  livre  de  M.  Emile 
BccLiux  :  VHygiène  sociale  (Bibliothèque  générale  des  sciences  sociales)  ;  i  vol. 
iB4%  1902;  F.  Alcan. 


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t08  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

Cependant,  par  la  bouche  de  M.  Cotte,  secrétaire  général 
de  la  Fédération  nationale  des  mineurs,  les  syndicats  ouvriers 
s'expriment  tout  différemment.  «  Si  Ton  en  croit,  lui  font-ils 
dire,  le  rapport  du  Comité  des  houillères  de  France,  en 
réponse  au  questionnaire  de  la  Commission  de  la  durée  du 
travail,  la  mine  serait  une  espèce  d*Éden  où  les  heureux  élus 
appelés  à  y  travailler  seraient  mieux  là  que  l'ouvrier  métal- 
lurgiste à  Tatelier,  Tagriculteur  à  sa  charrue,  le  menuisier  à 
son  établi,  et,  pour  un  peu,  ils  seraient  aussi  bien  que  le  ren- 
tier lui-même  dans  son  salon,  à  Tabri  du  vent,  de  la  pluie, 
du  froid,  etc.,  etc.,  etc.  Et  pourtant,  qui  donc  n'a  pas  encore 
présentes  à  la  mémoire  les  grillades  mémorables  qui  désolè- 
rent et  semèrent  le  deuil  et  la  désolation  dans  la  Loire,  où 
la  grande  mangeuse  d'hommes  se  repaissait  de  plusieurs 
centaines  de  victimes  à  la  fois?  Qui  donc  ne  se  rappelle  Jabin, 
Châtelus,  Villebœuf,  la  Manufacture,  pour  ne  parler  que  de 
celles-là?  Qui  donc  ne  se  rappelle  les  noyades  du  départe- 
ment du  Gard,  et  plus  récemment  encore  celle  de  Roche-la- 
Molière?  Et  chaque  jour  n'entraîne-t-il  pas  avec  lui  quelque 
nouvelle  victime,  et  n'avons-nous  pas  journellement  à  déplo- 
rer la  perte  d'un  des  nôtres  et  souvent  même  de  plusieurs  à 
la  fois?  Nombreux  sont  les  orphelins  et  les  veuves  qui,  chaque 
jour,  voient  leur  foyer  vide  et  seront  demain  sans  pain  parce 
que  l'ogresse  a  laissé  retomber  sa  griffe  sur  celui  qui  était 
chargé  de  pourvoir  à  leur  nécessaire.  » 

Cela  pour  le  danger,  ceci  pour  la  peine  :  «  Quant  à  l'état 
hygiénique  des  houillères,  contrairement  à  ce  que  dit  le 
rapport  du  Comité,  c'est  souvent  couché  sur  le  flanc  que 
l'ouvrier  mineur  accomplit  sa  tâche,  et  il  ne  peut  en  être  autre- 
ment dans  les  couches  de  0",50,  0",60,  0",70  jusqu'à  1",40, 
en  exploitation  dans  la  Loire  principalement.  C'est  là  que, 
couché  sur  un  côté,  trempé  de  sueur,  sur  le  mur  humide 
souvent,  mouillé  quelquefois,  le  mineur  arrache  la  houille, 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  S09 

dans  des  tranchées  de  12  à  20  mètres  de  hauteur,  dans  la 
poussière  du  charbon,  la  fumée  de  la  poudre,  sans  air  sou- 
vent, quelquefois  dans  la  chaleur  :  voilà  la  position  du 
mineur  des  petites  couches.  A  genoux,  ou  s'étirant,  s'écha* 
faudant  quelquefois  dans  les  g^randes  couches,  jamais  dans 
une  position  naturelle,  toujours  dans  une  position  pénible, 
voilà  la  situation  du  mineur  des  grandes  couches.  Oui,  il  y  a 
bien  les  galeries  principales,  où  se  meuvent  les  chevaux, 
qui  sont  suffisamment  hautes  et  aérées,  mais  à  part  les 
toucheurs  et  les  réparationnaires,  le  mineur  n'y  fait  que 
passer.  » 

De  ces  deux  thèses  qui  se  heurtent  et  se  choquent,  quelle 
est  la  mieux  fondée?  Où  est  la  vérité?  Si,  fermant  les  yeux, 
je  me  recueille  et  cherche  à  rappeler  mes  impressions  person- 
nelles, loin  de  toute  suggestion  étrangère,  je  ne  mets  nulle 
vanité  à  le  déclarer,  tant  la  conclusion  est  banale,  mais  je 
pense  que  la  vérité,  ainsi  qu'en  bien  des  choses,  ainsi  qu'en 
presque  toutes  les  choses  humaines,  est  au  milieu,  entre  les 
deux.  Je  revois  en  effet  les  puits  admirablement  outillés,  les 
hautes  et  larges  galeries  ;  je  sens  passer  jusqu'au  fond  des 
chantiers  le  souffle  puissant  des  compresseurs  ;  et  j'ai  à  de 
certains  tournants  envie  de  doubler  le  pas,  parce  que  le  cou- 
rant d'air  est  trop  vif...  J'ai  à  la  main  une  lampe  perfec- 
tionnée qui  réduit  à  son  minimum  le  risque  d'un  coup  de 
grisou  ;  sur  la  tête,  un  chapeau  de  cuir  bouilli  qui  me  protège 
des  éboulements;  un  costume  de  toile  légère  dans  lequel  la 
chaleur  ne  m'incommode  pas...  J'ai  des  souliers  ferrés  pour 
ne  pas  glisser  sur  les  plans  inclinés...  Et  cependant  je  glisse 
sur  les  plans  inclinés;  et  cependant  je  vais  courbé,  ployé, 
accroupi,  tout  de  travers,  je  suis  en  nage  rien  que  de  mar- 
cher, et  parfois,  tout  près  de  nous,  des  pierres  tombent. 
L'homme  qui,  le  torse  nu,  frappe  de  son  pic  cette  couche 
étroite  et  maigre  est  à  genoux,  déjeté,  tordu  :  je  m'explique 

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tlO  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

à  peine  comment  il  a  la  place  de  ses  mouvements  et  la  force 
de  ses  coups... 

Ces  conditions  sont  celles,  je  le  sais,  que  le  milieu  et  le 
travail  imposent,  et  je  ne  commets  pas  l'injustice  de  les 
reprocher  à  personne.  Je  sais  que  la  journée  n'est  pas  plus 
long^ue,  est  moins  long^ue  ici  qu'ailleurs;  j'aurai  l'occasion 
d'apprendre  que  le  salaire  n'est  pas  plus  bas...  Mais  je  sais 
aussi  qu'ils  sont  peu  de  mineurs  à  la  mine  vers  cinquante- 
cinq  ans,  qu'ils  sont  peu  de  mineurs  en  vie  après  soixante- 
cinq.  Et  je  sais  que  toutes  ces  conditions  font  au  mineur  sa 
condition.  Me  prenant  alors  à  réfléchir  sur  elle,  sur  lui  et  sur 
nous,  je  suis  prêt  à  me  retourner  vers  cet  ouvrier  à  genoux, 
le  torse  nu,  dans  la  nuit  et  dans  la  poussière,  et  à  lui  dire  : 
»  Habitant  de  la  Cité  noire,  dans  la  joie  dominicale  de  qui 
pèse  une  tristesse  et  dans  la  résignation  quotidienne  de  qui 
gronde  une  plainte,  citoyen  de  cette  cité  silencieusement 
dolente  dont  les  excitations  du  dehors  ou  les  fermentations 
du  dedans  peuvent  soudain  faire  une  cité  tumultueusement 
violente,  tu  es  notre  semblable  et  notre  frère.  Non,  ce  n'est 
pas  un  Éden,  mais  non,  ce  n'est  pas  un  Enfer  :  un  Purgatoire 
tout  simplement,  comme  le  reste  de  cette  terre  où  il  nous 
faut  gagner  notre  pain  à  la  sueur  de  notre  front  et  que 
l'Écriture  ne  nomme  pas  pour  rien  une  vallée  de  larmes.  Ce 
n'est  pas  la  ville  de  Dite,  c'est  une  ville  d'Humanité  ;  un  peu 
plus  malheureux,  un  peu  moins  malheureux,  homme,  ta  vie 
est  la  vie  des  hommes.  »  —  Voilà  ce  que  je  dirais  aux 
mineurs,  s'ils  voulaient  m'entendre,  et  si  je  ne  craignais  pas 
de  verser  ainsi  dans  «  la  phrase  » ,  d'évoquer  «  un  des  mau- 
vais ennemis,  un  des  diables  qui  ensemencent  d'ivraie  »  le 
champ  de  la  science  sociale  et  de  la  politique  consécutive, 
corrélative  à  la  science  sociale. 


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LA    PRODUCTION    ET   LE    SALAIRE.    LE    CONTRAT    DE   TRAVAIL 


En  regard  du  temps  et  de  la  peine,  il  faut  mettre  le  produit 
et  le  prix  du  travail.  Le  produit,  évidemment,  est  en  raison 
de  ces  deux  éléments,  de  ces  deux  forces  combinées  et 
coopérantes  :  la  durée  du  travail  et  son  intensité;  mais  elles 
ne  le  u  conditionnent  »  pas,  elles-mêmes  et  elles  seules,  avec 
une  rigueur  absolue;  il  y  a  toujours  une  mise  en  train,  des 
frottements,  bien  d'autres  causes  de  déperdition  d'effet,  et 
toujours,  pour  avoir  le  travail  utile,  on  doit  retrancher  du 
travail  total  le  travail  perdu  (1). 

Le  travail  effectif,  si  Ton  prend  ce  mot  pour  synonyme  de 
travail  productif  ou  mieux  encore  de  travail  mesuré  au  pro- 
duit, ce  n'est  donc  pas  la  durée  de  présence,  moins  la  durée 
du  repos  seulement  ;  je  veux  dire  :  on  ne  l'obtient  pas  en 
retranchant  seulement  de  la  durée  de  présence  la  durée  des 
repos;  il  y  a  à  tenir  compte  d'autre  chose.  Dans  les  mines 
de  houille,  on  Ta  vu,  l'ouvrier  chemine  parfois  au  fond  pen- 
dant 1  heure,  1  h.  15,  1  h.  45  et  même  2  h.  45,  afin  de 
se  rendre  au  chantier;  et,  en  certaines  de  ses  parties  du 
moins,  ce  chemin  n'est  pas  une  promenade,  mais  un  véritable 
travail.  Le  travail  effectif,  le  travail  productif  ne  peut  en 
conséquence  représenter  que  la  durée  de  présence,  moins  la 

(i)  Voyez  A.  Liesse,  le  Travail^  aux  points  de  vue  scientifique,  industriel  et 
social. 


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21Î  L*OUGANISATION   DU   TRAVAIL 

durée  des  repos,  moins  la  durée  du  chemin  au  fond,  qui  est 
du  travail  perdu.  Voilà  ce  qu'il  représente  en  durée,  ou  en 
temps  :  ce  qu'il  représente  en  intensité,  et,  par  suite,  sa  pro- 
ductivité réelle,  le  travail  mesuré  au  produit,  dépend  de 
toutes  sortes  de  circonstances,  personnelles  ou  extérieures  à 
l'ouvrier. 

Comme  le  produit  entre  nécessairement  dans  le  calcul  du 
prix  et  en  est  même,  selon  Tusage  des  mines,  le  facteur  prin- 
cipal, si  difficile  qu'il  soit  d'évaluer  l'intensité  du  travail,  et 
si  variable  que  tant  de  circonstances  différentes  en  fassent  le 
rendement,  après  avoir  mesuré  d'aussi  près  que  possible  le 
temps  et  la  peine,  et  avant  d'y  comparer  le  prix,  nous  allons 
essayer  de  le  déterminer. 


La  production  dépend  d'abord  de  la  durée  du  trait. 
Qu'est-ce  donc  que  «  le  trait  »?  Je  crois  bien  avoir  lu  quelque 
part,  lors  de  l'enquête  ouverte  par  la  commission  de  la 
Chambre  des  députés,  que  l'on  appelait  a  le  trait  »  l'inter- 
valle compris  entre  le  moment  où  le  dernier  ouvrier  est  des- 
cendu et  le  moment  où  le  premier  ouvrier  est  remonté. 
Aussitôt  le  dernier  descendu  et  aussitôt  le  premier  remonté, 
on  ferait  un  trait  sur  une  ardoise,  une  pancarte,  un  tableau  : 
d'où  le  nom  et  l'explication.  Mais  ce  n'est  pas  tout  à  fait  cela, 
ou  même  ce  n'est  pas  cela  du  tout.  Dans  le  Pas-de-Calais,  on 
appelle  «  trait  »  le  temps  pendant  lequel  il  est  procédé  à 
a  l'extraction  »  soit  des  terres,  soit  du  charbon.  Le  mot 
«  trait  »  signifie  proprement  ici  :  action  de  tirer  y  parce  que, 
autrefois,  comme  on  le  sait,  l'extraction  se  faisait  par  des 
chevaux  manœuvrant  des  tambours  à  l'orifice  des  puits.  On 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  213 

disait  alors  que  les  chevaux  étaient  «  sur  trait  »  pendant  tant 
d'heures,  et,  depuis,  par  abrévation,  on  a  dit  que  a  le  trait 
durait  tant  d'heures.  »  Aujourd'hui,  «  le  trait  »  s'entend  du 
moment  où  commence  l'extraction  jusqu'au  moment  où  elle 
cesse,  et  précisément  du  moment  où  la  cage  remonte  la  pre- 
mière berline  chargée  jusqu'au  moment  où  la  cage  remonte 
la  dernière  berline  chargée  (1). 

Durant  le  trait,  la  production  dépend  ensuite  et  de  la  qua- 
lité ou  de  l'habileté  de  l'ouvrier  et  de  la  qualité  ou  de  la  faci- 
lité de  la  veine.  C'est  dire  qu'elle  est  loin  d'être  la  même  dans 
tous  les  bassins,  dans  toutes  les  mines  d'un  même  bassin,  dans 
toutes  les  fosses  d'une  même  mine,  dans  tous  les  quartiers  d' une 
même  fosse,  dans  toutes  les  tailles  d'un  même  quartier,  pour 
tous  les  ouvriers  d'une  même  taille.  Aux  mines  de  B. . .  (Pas-de- 
Calais),  si  l'on  ne  considère,  à  l'exclusion  de  tous  autres,  que 
les  ouvriers  occupés  à  l'abatage  du  charbon,  que  les  mineurs, 
ouvriers  à  veine  et  leurs  aides,  on  peut  admettre  qu'ils  don- 
nent en  moyenne  une  production  individuelle  de  2  tonnes  100 
par  jour  de  travail,  soit  de  600  à  630  tonnes  par  an.  Mais,  si 
l'on  considère  ensemble  tous  les  ouvriers  employés  au  fond, 
la  production  individuelle  moyenne  n'est  plus  que  de  1  tonne 
à  i  tonne  200  par  jour,  soit  de  300  à  350  tonnes  par  an. 
Enfin,  si  l'on  considère  à  la  fois  tous  les  ouvriers  du  fond  et 
du  jour,  le  personnel  entier  de  la  mine  dans  ou  pour  chaque 
fosse,  cette  production  n'atteint  plus  que  de  0*800  à  0*850  par 
jour,  soit,  par  an,  de  240  à  250  tonnes. 

Aussi   les   statistiques   officielles   elles-mêmes,   celle,    par 
exemple,  qu'a  dressée,  pour  l'année  1900,  la  Direction  géné- 


(i)  Note  communiquée  par  la  direction  générale  des  minet  de  B...  Dans  son 
rapport,  au  nom  de  la  Commission  du  travail,  M.  Odilon  Barrot  déBnissait  le 
irait  en  ces  termes  :  «•  Le  trait  correspond  à  la  durée  de  Textraction  du  charbon, 
qui  s'étend  de  l'arrivée  au  fond  du  puits  de  la  dernière  benne  chargée  d'ouvriers 
pour  se  terminer  au  moment  où  la  première  benne  remonte  dans  les  mêmes  coti' 
ditions  une  fois  la  journée  faite.  » 


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Î14  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

raie  des  mines  au  ministère  des  Travaux  publics,  ont-elles 
soin  d'ouvrir  au  moins  deux  colonnes  :  ouvriers  du  fond^  et 
ouvriers  sans  distinction.  D'après  cette  dernière  statistique,  la 
production  journalière  et  la  production  annuelle  auraient 
été,  dans  les  différents  bassins  houillers,  ou  plutôt  dans  quel- 
ques mines,  prises  comme  types,  de  ces  différents  bassins  : 


PRODUCTION*  JOURIf  AUfcRI 

par  ouvrier 

■^*^'^^                                            fond  distinction 

Kilos  Kilos 

Valenciennes  (Nord  et  Pas-de- 
Calais) 1  082  830 

Saint-Étienne  (Loire) 992  669 

Alais  (Gard  et  Sud-Est) 886  589 

Le  Creuset  et  Blanzy 902  532 

Aubin  et  Carmaux 931  616 

Commentry 898  614 

Li(jnites de  Fuveau  (Provence).      1   169  810 

Ensemble  des  bassins  houil-      


PEOOUCnON  ARNUKLLB 

par  ouvrier 

du 
fond 

sans 
distinction 

Tonne» 

Tonnes 

308 

240 

300 

199 

236 

158 

261 

151 

259 

163 

274 

186 

301 

221 

lers  de  la  Vvemce 1  009  721  287  206 

C'est,  en  somme,  une  production  journalière  qui  varie, 
selon  que  Ton  considère  les  ouvriers  du  fond  séparément  ou 
tous  les  ouvriers  du  fond  et  du  jour  réunis,  entre  900  et 
1,100  kilos,  d'une  part,  entre  530  et  830  kilos,  de  l'autre;  et 
c'est  une  production  annuelle  variant,  par  conséquent,  de 
230  à  300  tonnes  pour  les  ouvriers  du  fond,  de  1 50  à  240  tonnes 
pour  tous  les  ouvriers  ensemble. 

La  variation  est  sans  doute  très  grande,  trop  grande  pour 
s'expliquer  seulement  par  les  différences  personnelles  dans 
la  qualité  de  l'ouvrier  et  les  différences  locales  dans  la  qualité 
du  gisement.  Il  faut,  en  effet,  pour  l'expliquer  complètement, 
y  faire  entrer,  il  faut  compter  parmi  ses  causes  «  le  plus  ou 
moins  de  perfectionnements  apportés  dans  les  procédés  d'ex- 
traction " ,  le  plus  ou  moins  de  force  «  des  machines  desti- 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  Îi5 

nées  à  épuiser  l'eau,  à  ventiler  les  g[aleries,  à  monter  les 
bennes...,  etc.,  soit  que  ces  machines  aident  directement 
Touvrier,  soit  qu'elles  contribuent  à  assainir  ou  à  rendre  plus 
sûr  le  milieu  où  il  opère  (1)  »  ;  parce  qu'en  améliorant  plus 
ou  moins  ainsi  les  conditions  du  milieu,  on  améliore  plus  ou 
moins  les  conditions  du  travail  et,  par  suite,  on  en  augmente 
plus  ou  moins  le  rendement. 

Quelles  qu'en  soient  du  reste  les  raisons,  et  quelque  part 
que  chacune  d'elles  y  ait  eue,  la  production  des  mines,  la 
productivité  du  mineur,  s'est  accrue  en  un  siècle,  dans  la 
proportion  du  simple  au  double,  au  triple,  parfois  au  qua- 
druple ou  même  au  quintuple.  A  Anzin,  vers  1775,  elle  ne 
dépassait  pas  annuellement  60  tonnes;  en  1873,  elle  avait 
atteint  192  tonnes.  A  Aniche,  vers  la  même  date  de  1775  ou 
quelques  années  après,  elle  n'était  que  de  38  tonnes;  et,  en 
1873,  elle  approchait  de  220  tonnes.  Dans  les  mines  du  bassin 
de  la  Loire,  autour  de  Saint- Etienne,  à  Chaney  et  Saint-Jean- 
Bonnefonds,  à  Roche-la-Molière  et  Villars,  à  Firminy,  35  pics 
ou  piqueurs  s'employaient,  en  1709,  à  l'abatage  du  charbon  : 
un  pic  rendait  en  moyenne  par  jour  douze  charges  de 
125  kilogrammes,  ou  1,500  kilos,  une  tonne  et  demie,  —  ce 
qui  faisait,  pour  230  jours  environ  d'extraction  à  l'année, 
345  tonnes  par  pic. 

Mais  disons  bien  par  pic  et  non  par  ouvrier  :  non  pas  même 
par  ouvrier  du  fond,  toutes  spécialités  du  fond  mêlées  ou 
négligées,  mais  par  mineur  proprement  dit,  piqueur,  ouvrier  à 
veine.  Avec  les  seules  statistiques  officielles,  qui  ne  parlent 
que  a  d'ouvriers  du  fond  »  et  d'  «  ouvriers  sans  distinction  » , 
nous  n'avons  pas  les  éléments  d'une  comparaison  entre  la  «^ 

productivité  du  mineur,  autrefois,  et  sa  productivité,  aujour- 
d'hui, dans  le  bassin  de  la  Loire,  puisque  les  catégories  ne 

(1)  Voyez  André  Liesse,  le  Travail,  p.  272-273. 


S. 


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Î16  L'ORGANISATION  DU   TRAVAIL 

correspondent  pas  des  documents  historiques  aux  documents 
contemporains.  Néanmoins,  approximativement  et  à  titre 
d'indication,  cette  comparaison,  nous  pouvons  peut-être  la 
faire,  en  nous  fondant  sur  les  renseignements  particuliers  qui 
nous  ont  été  fournis  pour  la  région  du  Nord  et  du  Pas-de- 
Calais.  Si  Ton  se  rappelle  que  là,  dans  le  Pas-de-Calais,  la 
production  quotidienne  du  mineur,  de  l'ouvrier  à  veine  est 
d'environ  2  tonnes  100,  et,  par  conséquent,  sa  production 
annuelle,  de  600  à  630  tonnes;  si,  d'autre  part.  Ton  remarque 
que  la  moyenne  de  production  est  un  peu  plus  faible  dans  la 
Loire  que  dans  le  Nord,  il  reste  que  la  productivité  du  ;?ic  ou 
du  piqueur,  dans  le  bassin  de  la  Loire,  a  à  peu  près  doublé 
depuis  1709  (1). 

D'autres  chiffres,  relevés  çà  et  là,  dans  le  même  bassin, 
viendraient  à  l'appui  de  cette  observation,  quoique  inégale- 
ment, à  cause  de  l'inégalité  des  conditions  de  milieu,  suivant 
que  les  couches  ont  une  épaisseur,  une  puissance  de  1  mètre, 
de  2  mètres,  de  4  ou  5  mètres,  de  6  mètres  ou  même  de 
12  mètres,  comme  il  s'en  rencontre  dans  la  Loire,  et  suivant 
les  méthodes  d'exploitation  dont  quelques-unes,  qui  n'étaient 
pas  toujours  les  meilleures,  telles  que  celle  des  chambres 
d'éboulement,  pouvaient  sur  l'instant  forcer  le  rendement, 
tout  en  ruinant  la  mine.  C'est  ainsi  qu'aux  mines  du  Forez, 
en  1782,  la  production  journalière  d'un  ouvrier  était  évaluée, 
dans  ce  qu'on  appelait  la  Réserve,  à  huit  bennes  de  120  kilos, 
ou  960  kilos;  hors  de  la  Réserve,  à  six  bennes,  ou  720  kilos 
de  charbon.  II  est  d'ailleurs  difficile  de  dire  s'il  s'agit 
ici  de  piqueurs,  d'ouvriers  du  fond,  ou  d'ouvriers  sans  dis- 
tinction, car  le  texte  n'est  pas  très  clair.  Mais,  en  1787,  à 
Roche-la-Molière,  où  nous  savons  qu'il  y  avait  50  ouvriers  du 
fond,  ces  50  ouvriers  ne  produisaient  par  jour  que  110  bennes 

(i)  Voyez  E.  Leseube,  Historique  des  mines  du  département  de  la  Loire^  p.  30. 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  217 

de  147  kilos,  soit  environ  325  kilos  chacun.  En  revanche,  à 
Firminy,  en  1795,  les  piqueurs  seraient  allés  jusqu'à  faire  des 
abatages  de  3  tonnes  à  3  tonnes  et  demie  par  poste;  et  ce 
résultat  serait  supérieur  aux  plus  brillants  résultats  d'aujour- 
d'hui; mais,  à  supposer  même  qu'il  n'y  ait  rien  à  en  déduire, 
on  ne  l'obtenait  que  dans  les  grandes  couches,  c'est-à-dire 
très  exceptionnellement.  Vers  le  même  temps,  entre  178(> 
et  1790,  les  40  ouvriers  occupés  dans  les  mines  du  marquis 
de  Mondragon,  à  Saint-Chamond,  ne  produisaient,  eux,  que 
âlO  bennes,  environ  17  ou  18  tonnes,  chacun  450  kilos. 

En  termes  généraux,  l'ascension  est  constante.  La  produc- 
tion, qui  était,  vers  1760,  de  50,000  à  60,000  tonnes  à  Rive- 
de-Gier  comme  à  Saint-Étienne,  arrivait,  en  1815,  à 
208,000  tonnes  dans  la  région  de  Rive-de-Gier,  à  129,000  ton- 
nes dans  la  région  de  Saint-Étienne.  En  1833,  Rive-de-Gier 
dépasse  370,000  tonnes,  Saint-Étienne  atteint  300,000.  Dix 
ans  plus  tard,  en  1844,1a  production  totale  du  bassin  houiller 
est  déjà  de  1,225,000  tonnes;  en  1880,  elle  est  de  3,600,000; 
elle  avoisine  maintenant  4  millions.  Mais,  que  la  production 
en  bloc  ait  augmenté,  cela  ne  prouve  qu'indirectement  et 
insuffisamment  l'augmentation  de  la  productivité  de  l'ouvrier, 
car  il  n'est  pas  sûr  que  toutes  choses  soient  demeurées  égales 
d'ailleurs,  et  même  il  est  sûr,  au  contraire,  que  toutes  choses 
ne  sont  pas  demeurées  égales. 

Voici  donc  qui  nous  donnera  une  preuve  directe  et  suffi- 
sante :  bien  que  ces  données  s'appliquent  à  la  Belgique,  il  n'y 
a  nulle  témérité  à  les  étendre  par  analogie  à  la  France,  sur- 
tout au  bassin  du  Nord  et  du  Pas-de-Calais,  si  voisin  de  la 
Belgique  à  tous  les  égards,  géographiquement  et  industrielle- 
ment. Or,  en  Belgique,  le  rendement  annuel  de  l'ouvrier 
dans  les  mines  de  houille  qui,  de  1831  à  1840,  était  de 
92  tonnes,  s'est  élevé  successivement,  de  dix  ans  en  dix  ans, 
à  112,  123,  138,  145  tonnes,  pour  en  arriver  à  175  de  1881 


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tl8  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

à  1890  (1).  Bien  entendu,  il  s'agit  ici  de  Touvrier  sans  distinc- 
tion :  la  productivité  de  l'ouvrier  du  fond^  et  surtout  du 
mineur,  du  piqueur,  de  l'ouvrier  à  veine,  étant  certainement 
beaucoup  plus  forte.  Et  si  nous  avons  tant  insisté  là-dessus, 
sur  la  productivité  de  l'ouvrier,  c'est  que  la  production,  la 
quantité  produite,  est  l'un  des  facteurs,  et,  pour  quelques 
catégories  d'ouvriers,  pour  les  principales,  le  principal  facteur 
du  salaire. 


Il 


C'est  en  effet  le  grand  point;  et,  quoique  le  temps,  la  peine 
et  le  produit  du  travail  aient  en  eux-mêmes  une  signification 
et  une  importance,  ils  n'ont  peut-être  toute  leur  signification 
et  toute  leur  importance  que  lorsqu'on  en  rapproche  et  qu'on 
leur  compare  le  prix  dont  ils  sont  payés.  Le  temps,  la  peine 
et  le  produit  du  travail  existent  sans  doute  par  eux-mêmes, 
mais  existent  surtout  par  rapport  au  prix  du  travail,  dont 
l'homme  existe,  La  règle  en  fait  de  salaire,  dans  les  mines  (2), 
est  que  les  ouvriers  véritablement  producteurs,  c'est-à-dire 
les  ouvriers  occupés  à  l'abatage  du  charbon  et  au  creusement 
des  voies,  soient  payés  «  aux  pièces  »,  —  la  pièce  étant,  sui- 
vant les  cas,  ou  la  quantité  de  charbon  extrait  ou  le  mètre 
d'avancement  de  galerie  creusée.  Les  «  ouvriers  à  l'entretien  » 
sont  le  plus  souvent  payés  «  à  la  journée  »  ;  il  en  est  cepen- 
dant de  payés  «  aux  pièces  »  comme  les  ouvriers  producteurs, 
quand  ils  ont  à  exécuter  un  travail  régulier  et  de  quelque 
durée. 

On  sait  que  les  mineurs  proprement  dits,  piqueurs,  ouvriers 

(1)  André  Liesse,  le  Travail^  p.  273,  d'après  GbI^iier,  Atlas  des  Mines, 

(2)  Note  communiquée  par  la  Direction  {générale  des  mines  de  6... 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  «!?► 

à  veine,  sont  g^roupés  par  chantiers  ou  tailles,  de  huit  hommes 
au  plus,  ordinairement  de  cinq  (quatre  ouvriers  et  un  aide). 
Pour  eux,  pour  les  mineurs  proprement  dits,  le  salaire  s'éta« 
blit  de  0  fr.  30  (rare)  à  l  fr.  50  (rare  aussi)  par  berline  de 
500  kilos  de  charbon;  la  moyenne  oscille  entre  0  fr.  50  et 
0  fr.  90  la  berline,  ce  qui  fait  donc  de  1  franc  à  1  fr.  80 
la  tonne.  Cela  pour  Tabatage.  Le  mineur  est  payé,  en  outre, 
au  mètre  d'avancement  de  voie  :  il  est  tenu  compte  à  la  taille 
du  chargement  et  du  roulage  des  berlines  jusqu'au  plan 
incliné  principal,  où  le  gamin  les  reçoit  et  continue  de  les 
pousser  jusqu'à  la  galerie  ;  et,  à  la  galerie,  on  y  attelle  les 
chevaux,  qui  les  conduisent,  par  petits  trains,  jusqu'à  l'accro- 
chage. Il  est  encore  tenu  compte  à  l'ouvrier  du  temps  qu'il 
passe  aux  travaux  de  remblai  nécessaires,  et  aussi  des  «  acci- 
dents de  la  couche  »  ,  des  variations  de  cette  couche  en  épais- 
seur, en  puissance.  Quand  le  prix  de  la  berline  est  débattu 
pour  une  taille  entre  le  chef  de  taille  et  le  porion  ou  le  chef- 
porion,  l'un  et  l'autre  tablent  sur  telle  ou  telle  puissance  de  la 
couche,  mais  puissance  probable,  toujours  un  peu  hypothé- 
tique et  sujette  à  élargissements  et  rétrécissements  :  il  se  peut 
qu'à  quelque  distance  de  l'endroit  où  le  prix  a  été  débattu, 
la  veine  tout  à  coup  se  resserre  et  s'amincisse,  que  le  travail 
devienne  par  là  même  plus  ingrat,  que  le  temps  s'en  allonge, 
que  la  peine  s'en  accroisse,  que  le  produit  en  fléchisse,  et 
que  par  suite  le  prix  en  soit  moins  ou  cesse  d'en  être  rémuné- 
rateur. 

De  là  l'utilité,  la  légitimité,  dans  l'établissement  du  salaire, 
de  ce  coefficient  ou  de  ce  correctif:  accidents  de  la  couche. 
Si  le  travail  comporte  et  si  les  conditions  du  milieu  permet- 
tent l'emploi  d'un  explosif,  une  sorte  de  forfait  intervient 
entre  l'entreprise  et  l'ouvrier.  On  fait  un  prix,  dynamite  com- 
prise :  «  Je  te  donne  vingt  francs  pour  tel  travail.  Tu  prendras 
de  la  dynamite.  Si  tu  n'en  uses  que  pour  quinze  francs,  tu 


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no  l'organisation  du  travail 

auras  cinq  francs  de  béné6ce.  Si,  au  contraire,  tu  en  dépenses 
pour  vingt-deux  francs,  c'est  toi  qui  perdras  quarante  sous  : 
arrange-toi.  »»  Et  le  mineur  tâche  de  «  s'arranger  »  de  façon 
à  ne  pas  perdre,  et  même  à  gagner. 

En  repassant  Tun  après  l'autre  les  éléments  qui  entrent  en 
composition  dans  son  salaire,  on  voit  qu'une  assez  grande 
marge  est  laissée  à  la  volonté,  à  l'intelligence,  à  l'activité  de 
l'ouvrier,  et  qu'il  en  est  lui-même  le  maître  ou  l'artisan  dans 
une  assez  large  mesure;  il  est  maître,  par  sa  volonté,  par  son 
intelligence,  par  son  activité,  d'élever  son  salaire,  car  ce  n'est 
pas  le  prix  uniforme  et  fixe,  tant  d'hommes  à  tant  de  l'heure, 
donné  indifféremment  à  tous  comme  prix  d'achat  d'une 
espèce  de  force  humaine  brute.  Du  moins  une  assez  grande 
marge  est  laissée  à  la  taille  et  au  chef  de  taille. 

La  taille,  de  cinq  ouvriers,  en  moyenne,  quatre  mineurs  et 
un  aide,  avec  un  chef,  qui  n'est  le  plus  souvent  que  le  plus 
ancien  ou  le  plus  adroit  ouvrier,  est  la  véritable  unité  de 
travail,  la  cellule  ouvrière  vivante  et  organique  de  la  mine. 
Naguère,  avant  la  loi  de  1894  sur  les  retraites,  tous  les  salaires 
de  la  taille  étaient  versés  au  chef  de  taille,  qui  se  débrouillait  : 
la  compagnie  n'avait  pas  besoin  de  connaître  et  ne  connaissait 
pas  les  salaires  individuels  entre  ouvriers  d'une  même  taille. 
On  n'a  rompu  avec  cet  usage  que  parce  que  la  loi  sur  les 
retraites,  en  exigeant  de  tous  les  ouvriers  une  retenue  propor- 
tionnelle à  leurs  salaires,  a  obligé,  afin  que  cette  retenue  fût 
sûrement  proportionnelle,  à  établir  pour  tous  les  ouvriers  des 
salaires  individuels.  Depuis  lors,  le  prix  -est  toujours  calculé 
pour  la  taille;  et  tous  les  ouvriers  proprement  dits,  tous  les 
ouvriers  à  veine,  tous  les  mineurs  étant  considérés  comme 
égaux,  la  répartition  se  fait  également  entre  eux,  ils  touchent 
tous  le  même  salaire.  S'il  existe  des  différences,  la  direction 
les  ignore  :  il  peut  bien  arriver,  et  en  effet  il  arrive  quelque- 
fois, que  les  ouvriers  se  rendent  de  l'argent  de  la  main  à  la 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  221 

main;  mais  la  compag^nie  n'en  sait  rien,  n'en  veut  rien  savoir; 
et  c'est,  au  surplus,  l'exception. 

Quant  à  V  aide  y  qui  complète  le  contingent  de  la  taille,  deux 
modes  de  paiement  sont  usités  dans  le  Pas-de-Calais.  Le  pre- 
mier consiste  à  payer  les  aides  proportionnellement  au  salaire 
des  ouvriers.  Ils  sontalors  classés  par  les  surveillants,  porions, 
chefs-porions  en  plusieurs  catégories,  qui  reçoivent  de  60  à 
90  pour  100  du  salaire  du  mineur  proprement  dit,  et  qu'on 
appelle  les  soixante ^  les  soixante-dix,  les  quatre-vingts ^  les 
(juatre^vingt^ix  pour  100  ;  ce  sont  comme  des  sociétaires  à 
six,  huit,  dix  douzièmes  de  part.  Ce  système,  quoique  le  plus 
rationnel,  n'est  pas  en  vigueur  aux  mines  de  B...  Le  second 
mode  de  paiement  du  salaire  des  aides  suppose  l'accord  préa- 
lable des  ouvriers  et  des  patrons.  Au  moment  du  mesurage  du 
travail,  le  porion  demande  à  la  taille  combien  elle  veut  payer 
son  aide.  H  n'est  pas  rare  que  la  taille  ait  pour  aide  le  fils  du 
chef  de  taille;  en  ce  cas,  pour  peu  que  le  porion  s'y  prête,  on 
ne  se  plaindra  jamais  que  l'aide  soit  trop  payé. 

Mettons  que,  d'accord  entre  le  porion  représentant  la  com- 
pagnie et  le  chef  de  taille  représentant  la  taille,  il  soit  con- 
venu de  payer  l'aide  4  fr.  50.  Voici  comment  se  fait  la  répar- 
tition des  salaires.  La  commune  mesure  est  le  nombre  de 
descentes  ou  de  postes.  Si,  par  exemple,  la  taille  a  gagné 
166  fr.  20,  et  si  l'aide,  que  la  taille  a  déclaré  vouloir  payer 
4  fr.  50,  a  onze  descentes  ou  onze  postes,  c'est  donc  onze  fois 
4  fr.  50  ou  49  fr.  50,  qu'il  faut  d'abord  prélever  sur  les 
166  fr.  20.  Le  reste  est  à  partager  entre  les  ouvriers.  Ils  ont 
à  eux  tous  vingt-sept  postes  :  le  poste  est  donc  de  6  fr.  15  ;  et 
chaque  ouvrier  prend  autant  de  fois  6  fr.  15  qu'il  a  person- 
nellement de  postes.  Pierre  a  dix  postes  :  il  prend  61  fr.  50; 
Paul  en  a  six  :  il  touche  36  fr.  90;  etc.  Ainsi,  trois  ou  quatre 
opérations  :  mise  en  masse  du  gain  de  la  taille  ;  prélèvement 
du  salaire  de  l'aide  ;  division  du  reste  par  le  nombre  total  de 


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2ÎÎ  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

postes,  et  formation  du  quotient  de  répartition;  multiplication 
de  ce  quotient  par  le  nombre  individuel  de  descentes,  et 
formation  du  prorata  personnel  de  chacun  des  ouvriers. 

Les  gamins  sont  payés  à  la  journée,  d'après  un  tarif  qui 
fixe  le  maximum  par  jour  et  par  âge.  Les  ouvriers  à  l'entretien 
{boiseurs,  raccommodeurs ,  raucheurs)  sont  habituellement 
payés  à  la  journée  dans  les  travaux  très  variables  et  aux 
pièces  dans  les  travaux  de  quelque  durée.  Ils  se  font  de  la 
sorte  des  journées  de  5  à  7  francs.  Les  hommes  au  creusement 
des  travers-bancs  ou  des  boweites  sont  payés  au  mètre  d'avan- 
cement suivant  les  difficultés  du  terrain  :  comme  aux  piqueurs 
ou  ouvriers  à  veine,  on  leur  retient  le  prix  de  l'explosif  qu'ils 
emploient.  Les  conducteurs  de  chevaux  gagnent  un  salaire 
fixe  à  la  journée  de  2  fr.  90,  plus  la  prime  de  40  pour  100, 
que,  depuis  1900,  dans  le  Pas-de-Calais,  ont  touchée  tous  les 
ouvriers  du  fond,  aux  termes  de  la  convention  d'Arras,  dont  il 
faut  bien,  en  passant,  dire  un  mot. 

Une  des  revendications  que  les  mineurs  avaient  le  plus 
énergiquement soutenues,  durant  la  grève  de  1889,  était  celle 
d'une  augmentation  de  salaire  de  10  pour  100;  si  énergique- 
ment, que  les  compagnies  avaient  dû  céder  d'abord  sur  le 
principe,  et  qu'ensuite,  lorsque  les  ouvriers  avaient  demandé 
que  de  ces  10  pour  100  on  fît  une  prime  comptée  à  part, 
toutes,  sauf  Nœux,  qui  elle-même  finit  par  s'incliner,  avaient 
cru  devoir  céder  encore.  Après  la  grève  de  1889,  les  choses 
furent  donc  réglées  de  cette  façon  :  salaire  principal,  suppo- 
sons 5  francs,  prime  de  10  pour  100  :  0  fr.  50;  total  :  5  fr.  50. 
£n  août  1890,  les  charbons  augmentant,  par  acte  de  bonne 
volonté  patronale,  tout  simplement,  et  pour  écarter  jusqu'à  la 
pensée  d'une  nouvelle  grève,  la  prime  fut  élevée  de  10  à 
20  pour  100.  Elle  demeura  à  ce  taux  pendant  assez  longtemps, 
jusqu'à  ce  que,  au  commencement  de  1899,  par  suite  de 
l'extraordinaire  mouvement  industriel  et  particulièrement  de 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  Î23 

Textraordinaire  prospérité  de  la  métallurgie,  la  bouille  subit 
une  bausse  très  sensible.  Les  mineurs,  alors,  réclamèrent, 
appuyés  et  guidés  par  leur  syndicat.  Une  réunion  de  patrons 
eut  lieu  à  Douai,  puis,  à  Arras,  une  réunion  contradictoire  de 
patrons  et  d'ouvriers.  Il  y  fut  décidé  qu'à  partir  du  16  avril 
1899,  et  pour  un  an,  la  prime  serait  portée  à  25  pour  100. 

Mais  les  mineurs,  et  surtout  le  syndicat,  n'étaient  qu'à 
demi  satisfaits  ;  et,  continuant  à  s'agiter,  tirant  argument  des 
grands  bénéfices  que  devait  procurer  l'année  1900,  ils  obte- 
naient, dans  une  seconde  réunion,  à  Arras,  qu'à  partir  du 
1"  avril  1900,  la  prime  fût  renforcée  de  5  pour  100  et  fixée  à 
30  pour  100.  Ce  n'était  que  Tavant-dernière  étape.  A  la  fin 
d'octobre  1900,  une  grève  partielle  éclata  à  Liévin,  Lens, 
Bully;  pour  y  couper  court,  il  fut  décidé  que,  du  1"  novembre 
1900  au  mois  d'avril  1901,  la  prime  serait  de  40  pour  100,  et 
que,  non  seulement  tous  les  ouvriers  du  fond  de  toutes  les 
spécialités  y  auraient  droit,  mais  tous  les  ouvriers  inscrits,  en 
vertu  d'un  ancien  usage,  au  «  carnet  du  fond,  w  c'est-à-dire 
avec  ceux-là,  ouvriers  du  fond  proprement  dits,  les  mécani- 
ciens d'extraction,  les  moulineurs,  les  «  chergeux  aux  che- 
vaux »  .  Les  ouvriers  du  jour  avaient  été  jusqu'ici  négligés; 
cependant,  leur  tour  venait  enfin,  et  l'on  convenait  que  leurs 
salaires  seraient  augmentés  de  10  pour  100,  ou,  pour  être  tout 
à  fait  exact,  que  tous  les  ouvriers  du  jour  recevraient  10  pour 
100  en  sus  de  leurs  salaires;  ce  qui  leur  ferait,  à  eux  aussi, 
une  sorte  de  prime  (1).  Ils  sont  payés,  aux  ateliers  du  jour,  les 
uns  à  l'heure  (dans  les  quarante  centimes  de  l'heure)  d'autres 
à  la  tâche  (ceux  des  fours  à  coke  selon  la  quantité  produite). 


(i;  Tout  le  inonde  sait  que  le  bassin  de  la  Loire  fut,  il  y  a  quelques  années, 
sous  le  coup  d'une  menace  de  grève,  parce  que  les  compa^ies,  —  les  affaires  se 
ralentissant,  —  avaient  décidé  de  réduire  de  9  pour  100  à  3  pour  100  la  prime 
accordée  dans  des  circonstances  analogues,  par  suite  de  l'acte  connu  sous  le  titre 
d'arbitrage  Jaurès-Griiner.  —  Voyez,  sur  les  salaires,  V  Ouvrier  mineur^  organe  de 
la  Fédération  nationale,  n*  8.  Compte  rendu  du  Congrès  international  de  Londres. 


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tî4  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

d'autres  à  la  journée    (dans  les   quatre  francs    par  jour). 

Tous  les  salaires,  d'ailleurs,  que  nous  avons  donnés,  et 
tous  ceux  que  nous  donnerons  encore,  du  fond  et  du  jour, 
doivent  s'entendre  prime  comprise,  et  les  intéressés  en  ont 
vite  appris  le  calcul.  Je  demande  à  un  gamin  :  a  Combien 
gagnes-tu?  —  Il  me  répond  du  ton  le  plus  assuré  :  —  1  fr.  40 
sans  la  prime,  1  fr.  87  avec  la  prime.  »  Une  petite  trieuse  (ah! 
Tamusante  figure,  avec  le  blanc  de  ses  yeux  et  le  blanc  de  ses 
dents  plus  vifs  dans  la  face  noircie,  sous  le  mouchoir  de  coton- 
nade noué  autour  de  la  tête  !) ,  une  trieuse  déclare  de  même 
gagner  1  fr.  50  par  jour,  mais  l'ingénieur  qui  m'accompagne 
corrige  aussitôt  :  le  salaire  est  mobile,  il  peut  aller  de  0  fr,  90 
à  2  francs.  (On  se  rappelle  que  les  trieuses  sont  les  ouvrières 
qui  s'occupent,  dans  les  ateliers  de  criblage,  à  retirer  les  pier- 
res mêlées  au  charbon  et  à  le  classer  à  peu  près  par  grosseur, 
tout  de  suite  après  qu'il  est  monté  de  la  fosse.) 

Pour  les  mineurs,  piqueurs,  ouvriers  à  veine,  ce  qu'on 
vient  de  dire  de  la  manière  dont  leur  salaire  est  établi  et  des 
facteurs  divers  et  variables  qui  entrent  dans  sa  composition 
explique  suffisamment  qu'il  soit  difficile  de  le  déterminer  d'un 
chiffre,  d'un  seul  chiffre  sec,  précis  et  rigoureux.  Si  le  prix 
de  la  berline,  à  débattre  entre  le  mineur  et  le  porion  ou  le 
chef-porion,  peut  être, —  rarement,  mais  peut  être,  —  tantôt 
de  0  fr.  30  et  tantôt  de  1  fr.  50;  si,  plus  ordinairement,  il 
est  tantôt,  en  de  certaines  veines,  de  0  fr.  50,  et  tantôt,  en 
de  certaines  autres,  de  0  fr.  60,  il  est  naturel  et  de  consé- 
quence étroite  que  le  prix  de  la  journée  s'en  ressente,  que 
cette  simple  différence  de  0  fr.  50  par  berline  se  retrouve,  à  la 
fin  du  travail,  grossie  et  multipliée  autant  de  fois  qu'il  entre 
de  berlines  dans  le  compte  du  salaire  ;  de  là,  de  ces  variations 
du  prix  de  la  berline,  des  variations  sensibles  de  la  journée  du 
mineur. 

Il  est  des  ouvriers  qui,  dans  une  bonne  taille,  peuvent  se 


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LES    MINES   DE   HOUILLE  Î25 

faire  jusqu'à  des  journées  de  Ami7  francs,  mais  c'est  là  toujours 
un  fait  isolé  et  exceptionnel,  ce  n'est  qu'un  heureux  accident. 
Lors  de  ma  visite  aux  mines  de  B...,  on  acceptait  comme  prix 
courant  de  la  journée  du  mineur  environ  6  fr.  70.  Ce  chiffre 
était  celui  qui  ressortait  de  l'examen  des  ««  Bon  à  payer  »  et 
celui  que  les  ouvriers  eux-mêmes  avaient.  Interrogé  par  nous 
sur  le  gain  de  ses  journées  pendant  la  dernière  quinzaine,  un 
mineur  répondait  :  Dans  les  environs  d'un  petit  sept  francs.  Et, 
quoique  chargé  d'enfants  et  se  plaignant,  à  cause  d'eux,  de  ne 
pouvoir  «  faire  dimanche  »  :  —  Quand  on  a  coupé  huit  tar- 
tines sur  un  pain  de  trois  livres,  dites-moi  un  peu  ce  qu'il  en 
reste  !  —  de  ce  salaire  en  lui-même  il  ne  se  montrait  point 
mécontent.  Il  récriminait  plutôt,  mais  sans  excès  de  mauvaise 
humeur,  contre  la  vie  que  contre  le  métier.  «  Un  petit  sept 
francs  »  lui  semblait  acceptable,  et  l'on  tient,  en  effet,  dans 
les  mines  de  houille,  ce  salaire  aux  environs  de  7  francs 
pour  un  salaire  normal.  «  Au-dessous  de  6  francs,  me  dit 
l'ingénieur  en  chef  du  fond,  on  considère  le  salaire  comme 
trop  faible  ;  au-dessus  de  7,  comme  trop  fort  (1).  »> 

Mais,  de  6  à  7  francs,  c'est  le  salaire  du  mineur  proprement 
dit,  du  piqueur,  de  l'ouvrier  à  veine;  ce  n'est  pas  le  salaire 
moyen  des  ouvriers  du  fond,  toutes  catégories  mêlées,  c'est 
bien  moins  encore  le  salaire  des  ouvriers  de  la  mine,  fond  et 
jour  réunis.  Nous  parlons  ici  de  «  salaire  moyen  »  ;  et  nous 
dirons  tout  à  l'heure  pourquoi  nous  avons  tort  d'en  parler, 
pourquoi  nous  ne  devrions  pas  et  ne  voudrions  pas  en  parler; 
mais  les  statistiques  nous  le  donnent,  le  salaire  moyen; 
quelques-unes  ne  nous  en  donnent  pas  d'autre;  et  il  nous 
fournit  au  moins  une  indication  par  à  peu  près.  Dans  la  Loire, 
le  salaire  journalier  moyen  des  ouvriers  du  fond  était  de 
4  fr.  80  en  1897,  de  4  fr.   82  en  1898,  de  4  fr.  91  en  1899, 

(1'  On  peut  dire  même  que  certaines  compagnies,  notamment  dans  le  bassin 
de  la  Loire,  se  sont  fait  une  règle  de  compléter  toujours  ce  salaire  de  six  francs. 

15 


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Îî6  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

de  5  fr.  21  en  1900,  de  5  fr.  25  en  1901  ;  celui  des  ouvriers 
du  jour  était  de  3  fr.  32  en  1897,  de  3  fr.  41  en  1898,  de 
3  fr.  40  en  1899,  de  3  fr.  75  en  1900,  de  3  fr.  57  en  1901  ; 
soit,  par  tête  d'ouvrier,  fond  et  jour  confondus,  4  fr.  29  en 
1897,  4  fr.  35  en  1898,  4  fr.  40  en  1899,  4  fr.  75  en  1900 
et4fr.  68  en  1901  (1). 

Pour  Tannée  1900,  d'après  un  tableau  qu'a  dressé  la  Direc- 
tion générale  des  Mines,  et  dont  M.  le  ministre  des  Travaux 
publics  a  bien  voulu  nous  faire  remettre  une  copie,  le  salaire 
journalier  moyen  aurait  été  dans  les  principaux  bassins  houil- 
1ers  de  France  : 


Valenciennes  (Nord  et  Pas-de-Calais).    . 

Saint -Etienne 

Alais 

Le  Creuset  et  Blanzy 

Aubin  et  Carmaux 

Commentry 

Lignites  de   Fuveau    (Provence).     .     . 

Ensemble  des  bassins  de  la  France.  5  11  3  53 

De  son  côté,  l'Office  du  travail,  au  tome  IV  de  la  très 
remarquable  publication  qu'il  a  consacrée  aux  Salaires  et  à  la 
Durée  du  travail  dans  [industrie  française  (2),  consignait  les 
«  résultats  généraux  »  de  son  enquête  en  un  résumé  qu'on 
nous  permettra  aussi  de  reproduire,  non  pour  faire  un  fasti- 
dieux et  vain  étalage  de  chiffres,  mais  parce  qu'une  particu- 
larité sur  laquelle  il  appuie  prête  matière  à  une  observation 
qui,  elle  encore,  a  son  intérêt  et  même  son  importance.  C'est 

(i)  Cf.  Rapports  de  M.  Tauzin,  ingénieur  en  chef  des  mines,  directeur  de 
rÉcole  des  minet  de  Saint-Élienne,  au  Conseil  général  de  la  Loire.  Session  ordi. 
naire  d'août  1900,  p.  15,  et  session  ordinaire  d'août  1902,  p.  15  et  16. 

(2)  Cf.  une  autre  publication  (août  1902)  de  ce  même  Office  du  travail  :  Bor^ 
dereaux  de  salaires  en  1900  et  1901. 


un 

par 

JOUKIfAUKR 

ourrier 

du  fond 
fr.     c. 

da  joar 
fr.     c. 

5  41 

3  75 

5  22 

3  78 

4  85 

3  22 

4  78 

3  78 

4  54 

3  25 

428 

3  41 

4  66 

3  33 

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LES   MINES   DE   HOUILLE  ÎÎ7 

d  ailleurs  une  observation  du  même  genre,  également  inté- 
ressante et  importante,  que  nous  avait  déjà  suggérée,  on  s'en 
souvient  peut-être,  le  rapide  examen  d'un  autre  chapitre  de 
cette  même  enquête.  Il  s'agissait  alors  de  la  durée  de  la 
journée  de  travail,  et  des  renseignements  recueillis  il  résultait 
que,  moins  les  divers  établissements  miniers  employaient 
d'ouvriers,  et  plus,  —  à  une  ou  deux  exceptions  près,  ce  qui 
revient  à  dire  presque  sans  exception,  —  plus  la  journée  de 
travail  y  était  longue.  Maintenant  qu'il  s'agit  du  salaire,  la 
grande  enquête  de  l'Office  du  travail  nous  autorise  à  formuler 
une  seconde  règle  qui  ne  fait  que  corroborer  la  première,  à 
savoir  que,  moins  un  établissement  minier  occupe  d'ouvriers, 
et  plus  le  salaire  s'y  abaisse.  Et,  comme  la  première,  cette 
seconde  règle  est  à  peu  près  sans  exception  ;  l'enquête  la  met, 
si  j'ose  le  dire,  en  relief,  la  figure  ainsi  sous  nos  yeux  : 


SALAIRB  MOYEN  PAB  10  HEUBES 

dans  les  établissements 
dont  le  nombre  d'oumcrs  est 


RÉGIONS 

I 

de   I.OOO 

et 
au-dessus 

n 

de  600 

à 

999 

va 

de  100 

à 

IV 

de  ii 
à 

V 

de  1 
à 
24 

Nord  et  Pas-de-Calais  . 

fr.     c. 

.    5  45 

fr.      c. 

480 

fr.     c. 

485 

fr.     c. 
n 

fr.     c. 

2  40 

Est 

.    4  50 

n 

2  85 

» 

2  40 

Centre 

.    4  65 

435 

3  90 

490 

» 

Sud 

.    4  55 

460 

3  80 

» 

n 

Sud-Est 

4  90 
4  40 

4  45 

3  05 
5  05 

4  05 

3  80 

)) 

Bouches-du-Rhône   .   . 

» 

Ensemble 

.    4  90 

3  85 

2  40 

Une  telle  constatation,  qui,  pour  l'ensemble  des  régions 
minières  de  la  France,  devient  d'une  si  frappante  évidence, 
fait  sortir  de  leur  impassibilité  professionnelle,  —  que  je  ne 
leur  reproche  pas  et  qui  est  au  contraire  une  qualité  émi- 
nente,  —  les  enquêteurs  eux-mêmes  de  l'Office  du  travail. 
Ils  ne  peuvent  s'empêcher  de  noter  :  «  Au  total,  l'importance 


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tiS  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

des  établissements  parait  avoir  une  influence  plutôt  favorable 
sur  le  taux  des  salaires;  pour  les  industries  soumises  à  l'en- 
quête, les  salaires  sont  généralement  plus  élevés  dans  le» 
grands  établissements  que  dans  les  petits  (1).  » 

Faut-il  se  hâter  de  tirer  de  là  une  «  réhabilitation  »  ,  ou  de 
fonder  là-dessus  une  glorification  de  cette  grande  industrie 
qu'il  est  tant  à  la  mode  aujourd'hui  de  malmener  et  de  mau- 
dire? Non,  sans  doute,  et  une  conclusion  trop  étendue  et  trop 
tranchante  serait  ici  trop  précipitée.  Elle  ne  s'applique  pour 
le  moment  qu'aux  mines,  aux  mines  de  houille,  à  la  plupart 
des  mines  de  houille,  «  généralement  »  et  «  en  moyenne  »  . 
Si  elle  est  vraie  d'autres  industries,  et  de  combien,  et  des- 
quelles, et  dans  quelle  mesure  elle  est  vraie,  c'est  ce  que  nous 
verrons  plus  tard;  pour  le  moment,  tout  ce  que  nous  pouvons 
dire,  c'est  que,  généralement,  dans  l'industrie  minière,  plus 
un  établissement  occupe  d'ouvriers,  plus  le  salaire  s'y  élève  : 
aux  grandes  entreprises,  les  hauts  salaires.  Maïs  prenons-y 
bien  garde  :  «  généralement  »  et  a  en  moyenne  »  ;  et  ce  sont, 
j'allais  dire  de  terribles  mots;  tout  au  moins  ce  sont  des  mots 
qui  font  penser,  qui  avertissent  d'y  regarder  à  deux  fois. 
Certes,  on  ne  saurait  les  proscrire  et  il   faut  bien  accepter 

(1)  tt  Ce  caractère  favorable  de  ce  qii*on  appelle  la  conceotration  de  riodustrie 
s'observe  surtout  dans  les  industries  suivantes  :  mines,  {grande  industrie  chimique, 
papeterie,  tannerie,  filatures  et  tissages,  teinturerie,  menuiserie,  clouterie,  fon- 
derie, chaufournerie,  briqueterie,  tuilerie,  faïence  et  porcelaine.  •  Pourtant,  ■  le 
caractère  inverse  s'observe  dans  quelques  industries  :  moulins  à  blé,  fabriques  de 
matières  colorantes,-  brosserie,  ferronnerie.  »  Et  la  rè^le  serait  plus  vraie  de  la 
province  que  de  Paris  :  «  En  étudiant  les  variations  observées  (dans  le  départe- 
ment de  la  Seine),  lorsqu'on  passe  des  salaires  d'établissements  plus  importants 
aux  salaires  d'établissements  moins  importants,  nous  n'avons  pas  constaté  de  ten- 
dance bien  caractérisée;  il  avait  semblé  seulement  que  les  salaires  avaient  plutôt 
tendance  à  s'abaisser  dans  les  grands  établissements.  En  province,  les  chiffres 
relevés,  relatifs  à  un  beaucoup  plus  grand  nombre  d'établissements,  permettent 
d'effectuer  les  comparaisons  à  l'aide  de  moyennes,  d'autant  plus  que  les  diffé- 
rences sont  ass^ez  accentuées.  Ces  différences  témoignent  d'une  tendance  opposée 
à  celle  ob:iervée  dans  le  département  de  la  Seine.  »  Office  du  travail,  Salaires  et 
durée  du  travail  dans  l'industrie  française,  t.  IV.  Résultats  généraux^  p.  164- 
165. 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  229 

«  généralement  » ,  parce  qu'  «  il  n'y  a  de  science  que  du 
général  »  ,  mais  sans  jamais  perdre  de  vue  qu'il  n'y  a  de  vie 
que  du  particulier;  et  il  faut  bien  accepter  «  en  moyenne  w 
parce  que  ce  serait  une  illusion  de  prétendre  atteindre  et 
exprimer  tous  les  cas  individuels,  mais  sans  jamais  oublier 
que  la  moyenne,  par  cela  seul  qu'elle  est  la  moyenne,  estjus- 
tement  la  chose  du  monde  la  plus  vide  de  réalité. 

C'est  en  matière  de  salaires  surtout  qu'il  est  bon  d'être  très 
prudent,  de  n'user  qu'avec  modération  de  «  généralement  » 
et  de  u  en  moyenne  »  ;  et  c'est  en  cette  matière  un  gros  grief 
contre  la  statistique  et  les  statisticiens  qu'ils  en  ont  trop  long- 
temps usé  et  abusé.  Car  l'ouvrier  qui  gagne  5  francs  ne  met 
pas  à  la  masse,  pour  en  faire  une  moyenne,  avec  celui  qui 
n'en  gagne  que  3;  on  ne  mange  pas  une  moyenne,  on  ne  vit 
que  du  salaire  que  l'on  touche.  Autre  règle  encore  :  plus  une 
industrie  exige  de  catégories  ou  de  spécialités  d'ouvriers, 
plus  il  y  aura  d'écart,  selon  les  catégories  et  les  spécialités, 
dans  le  salaire  des  ouvriers,  plus  il  sera  difficile  et  dangereux 
déparier  de  moyenne  et  par  moyenne.  Aussi,  quelque  atten- 
tion que  nous  voulions  porter  à  ne  point  hérisser  ces  études, 
déjà  sévères  en  elles-mêmes,  de  colonnes  de  chiffres  dressées 
comme  autant  de  herses  qui  en  défendent  l'accès,  dans  l'es- 
pèce, cependant,  où  il  s'agit  d'une  industrie  occupant  qua- 
rante-quatre ou  quaranle-cinq  catégories  d'ouvriers,  ce  serait 
tout  ignorer  de  la  condition  du  mineur  que  de  savoir  seule- 
ment que  le  salaire  moyen  dans  les  mines,  fond  et  jour,  sans 
distinction  d'âge,  tout  étant  confondu  qui  ne  se  confond  pas 
et  tout  compensé  qui  ne  se  compense  pas,  est  de  tant  de 
francs,  tant  de  centimes.  Ce  serait  laisser  s'enfuir  la  vie  d'une 
enquête  qui  ne  vaut  et  ne  peut  avoir  d'intérêt  que  si  elle  saisit 
et  si  elle  fixe  la  vie,  si  elle  en  saisit  et  en  fixe  le  plus  que  l'es- 
prit et  la  langue  en  puissent  saisir  et  fixer. 

Or  chacun  ne  vit  que   de   ce  qu'il   touche,   mais   chacun 


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Î30  L'ORGANISATION    DC   TRAVAIL 

louche  suivant  sa  spécialité  :  pour  être  sur  de  tenir  la  vie  en 
sa  suprême  vérité  et  son  extrême  complexité,  il  faudrait  pou- 
voir établir  le  salaire  de  chacun,  —  et  Ton  est  obligé  d'avouer 
qu'un  tel  effort  est,  pour  tant  de  vies,  humainement  impos- 
sible; —  mais  on  tiendra  tout  de  même  la  vie  ou  du  moins  on 
la  serrera  d'aussi  près  qu'on  puisse  la  serrer,  on  tiendra  déjà 
de  la  vie,  en  établissant  le  salaire  pour  chaque  spécialité. 
Tous  ces  chiffres  sont  donc  de  la  vie  :  ils  sont  des  vies;  s'il  y 
reste  de  la  moyenne,  et  s'il  y  manque  de  la  réalité,  il  y  entre 
le  moins  de  moyenne  et  le  plus  de  réalité  possible.  C'est  ce 
qui  nous  excuse  et  nous  contraint  de  les  donner,  puisque,  de 
même  qu'il  n'y  a  peut-être  pas  deux  de  ces  salaires  tout  à  fait 
égaux  entre  eux,  il  n'y  a  peut-être  pas  deux  de  ces  vies  tout  à 
fait  semblables  entre  elles. 

Les  salaires  sont  le  plus  souvent  payés  à  la  quinzaine,  non 
sans  que  soient  opérées  diverses  retenues,  légales  ou  conven- 
tionnelles. La  fiche  de  paiement  en  usage  aux  mines  de  B... 
porte  d'abord  le  nom  de  l'ouvrier  et  le  nombre  des  postes 
qu'il  a  faits;  puis  le  gain  total  de  la  quinzaine,  «  compre- 
nant... fr...  de  prime.  »  Mention  spéciale  est  faite  des  rete- 
nues énumérées  sous  huit  ou  neuf  titres  :  Caisse  nationale  des 
retraites  pour  la  vieillesse,  2  pour  100;  —  Caisse  de  secours, 
2  pour  100;  —  Amendes;  —  Outils;  —  Objets  cédés  (bar- 
rettes, ceintures,  etc..)  ;  —  Logement,  blanchissages  et  dé- 
gradations (cet  article  concerne  les  mineurs  logés  en  coron), 
fermages  (la  compagnie  loue  à  certains  de  ses  ouvriers  un 
petit  champ)  ;  —  Oppositions,  saisies-arrêts,  cessions  ou  délé- 
gations (c'est  le  chapitre  des  fournisseurs  exigeants  et  des 
mauvais  payeurs)  ;  —  enfin.  Avances.  On  additionne  ensemble 
toutes  ces  retenues,  toutes  celles  de  ces  retenues  dont  est  pas- 
sible l'ouvrier,  on  en  retranche  le  total  de  la  somme  de  sa 
quinzaine  ;  et  l'on  a  le  «  net  à  payer  t)  . 

Sur  cette  liste  de  retenues  et  d'amendes,  les  o  retenues  » 


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LES   MINES   DE   HOUILLE 


281 


SALAIRES  DES  OUVRIERS  PORTÉS  AU  CARNET  DU  FONI> 


Dësigoation 


Abatage. 


H 

Z 

z 

u 

C 


5    Transport . 


] Accidentels . . 
fc  \Rembiayage . 

o 


Entretien 


A  L  EXTRACTION. 


TRAVAUX 
PRÉPARATOIRES 


(  Ouvriers  à  veine.  .  . 
)  Aides 

(Ravanceurs  (13  à 
18  ans) 

Conducteurs  de  che- 
val   

Crains 

Remblayeurs 

Boiseurs  et  rau- 
cbeurs 

Monteurs  de  poulie . 

Cantonniers 

Maçons 

Meneurs  de  bois. . . . 

Ouvriers  d'about. . . 

Palefreniers 

Chargeurs  d'cu^cro- 
chage  

Aides  d'accrochage 

Bowetteurs 


Salaires 
moyens 


francs 

6,71 
4,75 

I,33à3,7Ii 


ObserTatioDs. 


A  la  tâche. 

Variable  à  me- 
sare  que  le  ga- 
min vieillit  de 
six  mois,  et 
cela  jasqu*i 
18  ans. 


ÉCLAIRAGE . 


< 

H  Z 
^'$ 

z  S 

GO  » 

^  I 
z 


A  L* EXTRACTION. 


Lampistes  du  fond 
Porteurs  de  feu  (13 

à  15  ans) 

Boute-feux 

Moulineurs 


Aides-moulineurs . 


Graisseurs    et 
toyeurs    de 


ÉCLAIRAGE. 


net- 
ber- 
lines 

Machinistes  d'extrac- 
tion   

Graisseurs  d'extrac- 
tion   

Lampistes  du  jour. . 
Aides-lampistes .... 


4,34 

Coame  les  oaTiiera  à  veine. 
4,20  à  5,60 


4,90  à  6,30 
4,90  à  5,95 

4,34 
4,55  à  5.25 

4,48 

0,46 

4,48 


5,00  à  5,60 
2,50  à  3,00 

6,60  à  7,20 

4,00 

1,55 

6,72 

4,50  à  5,00 

2,25  à  2,50 


1.92 


De  rhear«. 


6,02 

4,55 
4,12 
1,92 


Payés  moitié 

f»rix  dei  moa- 
inears. 


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S3S 


L'ORGANISATION   DU  TBAVAIL 


SALAIRES  DES  OUVRIERS  PORTÉS  AU  CARNET  DU  JOUR 


Dësi(;Qaiion 


Chaufferies  . 


Compresseur, 


Aie  lie 


Chauffeurs 

Aides-chauffeurs .  .  . 

Nettoyeurs  de  chau- 
dières  

Brouetteurs  de  cen- 
dres   

Machinistes 

Ajusteurs 

Forcerons  et  dau- 
beurs 


Carreau  , 


Triage 


Charpentiers 

Scieurs  de  perches. . 

Porteurs  de  bois.  .  . 

Manœuvres  de  cour . 

Commissionnaires. . 

Basculeurs 

Wagonniers 

Machinistes  (monte- 
charge)  

Escailleur 

\  Manœuvres 

)  Trieurs  et  trieuses. . 


Salaires 
moyens 


francs 

5,13 
4,64 

4,40 

4,12 
4,12 
5à7 

4,56 

4,56 
4,12 
3,85 
3,57 
1,10 
4,12 
3,85 

3,85 

3,30 

3,57 

1,40  à  1,70 


Obterradoiu 


Les  daubeurs 
(aides  -  forge- 
rons) gagnent 
3  fr.  85. 


iV.  B.  —  Le  salaire  annuel  des  porions  varie  entre  2,750  francs  et 
3,100  francs.  Le  salaire  annuel  des  chefs-po rions  varie  entre 
3,950  francs  et  4,700  francs  (1). 

(1)  Dans  la  publication  déjà  citée  :  Salaires  et  durée  du  travail  dans  VinduS" 
trie  française,  l'Office  du  travail  a  recueilli  et  publié  (t.  IV,  p.  13  à  36)  de«  ren- 
seîi^DementB  sur  les  salaires  dans  une  soixantaine  d'établissements  miniers.  Il 
serait  instructif  de  faire  la  comparaison  entre  la  mine  de  B...  (Pas-de-Calais)  à 
laquelle  se  réfèrent  les  cbiffres  de  notre  enquête  personnelle,  et  d'autres  mines, 
prises  parmi  les  plus  analogues  comme  force  motrice  et  nombre  d'ouvriers,  dans 
les  autres  bassins  houillers  de  France,  par  exemple  dans  la  Loire,  SaAne-et- Loire, 
le  Gard  et  le  Tarn.  Le  souci  de  ne  pas  trop  encombrer  de  cbiffres  les  pages  de 
cet  ouvrage  nous  empécbe  de  faire  nous-même  ici  ce  rapprochement. 

De  même,  malgré  l'extrême  prudence  qu'il  faut  apporter  dans  la  comparaison 


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LES    MINES   DE   HOUILLE  Î33 

s'expliquent  et  se  justifient  d'elles-mêmes;  c'est  la  loi  ou  le 
contrat  qui  les  imposent.  On  n'en  peut  donc  pas  discuter, 
mais,  en  revanche,  on  peut  discuter  des  amendes;  en  contes- 
ter les  motifs,  le  montant,'  l'emploi.  Le  motif  d'une  amende 
de  travail  sous  forme  de  retenue  de  salaire  est  nécessairement 
€t  exclusivement  une  faute  dans  l'exécution  du  travail;  et 
cette  amende  est  fixe,  édictée,  sinon  par  une  sorte  de  Code 
des  mines,  d'après  une  échelle  savamment  graduée  des  délits 
et  des  peines,  sinon  par  une  sorte  de  droit  écrit,  du  moins 
par  le  règlement. 

Au  titre  des  Meswes d'ordre,  le  règlement  des  mines  de  B... 
porte,  par  exemple  :  Amende  d'un  franc  ou  confiscation  de  la 
berline  aux  ouvriers  »  qui  feront  des  charbons  malpropres, 
aux  hercheurs  qui  ne  rempliront  pas  leurs  berlines.  »  Amende 
de  deux  francs  par  jour  d'absence  pour  l'ouvrier  qui,  sans 
autorisation,  s'abstient  d'aller  à  son  travail  ou  ne  s'y  rend 
point  à  l'heure  fixée.  Amende  de  cinq  franco  pour  a  l'ouvrier 
qui,  dans  les  travaux,  se  porte  à  des  voies  de  fait  envers  ses 
camarades;  celui  qui  remblaie  du  charbon,  soustrait  les 
outils  des  autres  ouvriers,  enlève  les  bois  servant  de  soutène- 
ment dans  les  galeries  ;  celui  qui  recule  sa  lunette  (la  luneite 

des  lUtittiques  internationales,  de  Tavis  même  des  statisticiens  les  plus  cminents, 
—  de  rnvis,  par  exemple,  de  M.  Luigi  Bodio,  —  nous  nous  reprocherions  de  ne 
pas  renvoyer  à  la  très  remarquable  publication  du  ministère  de  l'Industrie  et  du 
Travail  de  Belgique  qui  a  pour  titre  :  Statistique  des  Salaires  dans  les  mines  de 
houille.  Tous  les  saKiires  qui  y  li(;urent,  aux  pages  86  et  suivante:*,  ont  été  établis, 
ainsi  que  nous  l'a  écrit  le  chef  du  service  de  la  statistique  à  TOPHce  belge  du  Tra- 
vail, M.  Armand  Julin,  «  d'après  les  livres  de  paye  des  chefs  d'entreprise  pour  la 
dernière  pave  normale  qui  a  précédé  le  recensement:  ils  représentent  donc,  non 
des  moyennes,  mais  le  revenu  réel  d'une  journée  de  travail  pour  chaque  ouvrier 
et  ouvrière  à  la  fin  du^mois  d'octobre  1896.  » 

  la  fin  du  même  fascicule,  M.  Armand  Julin  a  dressé  un  répertoire  technique 
des  catégories  d'ouvriers  par  spécialité  de  travail  dans  les  mines  de  houille  de 
Belgique.  Sa  nomenclature  est  probablement  de  beaucoup  la  plus  complète  de 
celles  qui  aient  paru  sur  la  matière,  puisqu'elle  distingue  de  190  à  200  catégories^ 
alors  que  nous  nVn  avons  distingué,  d'après  les  indications  recueillies  dans  le 
Pas-de-Calais,  que  quarante-quatre  ou  quarante-cinq,  tant  «  du  fond  »  que  u  du 
j«ur  » . 


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tu  l'organisation  du  travail 

est  la  marque  que  le  porion  établit  sur  le  boisage  d'une  gale- 
rie et  qui  indique  jusqu'à  quel  point  de  cette  galerie  l'ouvrier 
est  payé)  ;  celui  qui,  trompant  la  surveillance  du  lampiste,  se 
rendrait  dans  les  travaux  en  état  d'ivresse.  »  Amende  de  dix 
francs  à  l'ouvrier  «  qui,  dans  le  tirage  à  la  poudre,  aura  cher- 
ché à  débourrer  une  mine  ratée  » ,  à  celui  «  qui  ouvre  sa 
lampe  dans  les  travaux,  à  celui  qui,  dans  les  travaux,  sera 
trouvé  porteur  d'allumettes  ou  de  pipe.  » 

Tel  est  le  Code  pénal  de  lamine,  imprimé,  affiché,  consenti 
par  Tacceptation  d'un  contrat  qui  fait  loi.  Là  où  le  règlement 
est  muet,  on'  se  fonde  sur  la  coutume.  Restent  l'application 
et  l'interprétation.  Pour  l'application  et  l'interprétation,  on 
dit  que  c'est  un  peu  l'histoire  des  deux  jours  et  des  quatre 
jours  de  salle  de  police  dans  l'armée  :  qu'il  y  a  parfois  quelque 
part  d'arbitraire;  mais  où  n'y  en  a-t-il  pas  en  fait  de  culpa- 
bilité et  de  répression,  ou  bien  de  quoi  ne  dit-on  pas  qu'il 
y  en  a?  Comme  dans  l'armée  encore,  tout  ce  qui  est  «  gradé  «  , 
tous  les  officiers  et  sous-officiers  de  la  mine,  par  cela  seul 
qu'ils  sont  officiers  et  sous-officiers,  sont  en  position  d'infliger 
cette  première  punition  qui  est  une  amende,  sous  réserve, 
toujours  comme  dans  l'armée,  de  «l'augmentation  »  de  ladite 
amende  par  le  supérieur  hiérarchique.  Quant  aux  autres  puni- 
tions, aux  punitions  graves,  interdites  au  sous-officier  et 
réservées  à  l'officier,  à  l'ingénieur,  ce  sont  le  renvoi,  la  plus 
grave  de  toutes;  la  mise  à  pied  temporaire;  le  changement  de 
fosse,  le  déplacement  dans  un  chantier  plus  pénible  ou  moins 
productif.  Le  hasard  m'a  fait  rencontrer  un  de  ces  «  déportés  » 
qui  revenait  d'un  exil  à  la  fosse  5  de  la  compagnie  de  B...  Il 
en  parlait  comme  de  la  Sibérie  ;  mais,  avec  la  franchise  con- 
fiante qui  est  un  des  caractères  de  cette  population  quand  elle 
n'est  pas  excitée  par  le  politicien,  il  confessait  son  «  crime  » 
et  en  battait  sa  coulpe.  a  N'est-ce  pas  que  tu  ne  l'avais  pas 
volé?  »»  lui  dit  l'ingénieur.  Et,  ingénument  ou  malignement, 


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LES   MINES   DE  HOCILI.E  fZ^ 

souriant  de  l'œil  et  de  la  lèvre,  rhomme  répond  :  —  «  Sur,, 
que  je  ne  Tavais  pas  volé!  »> 

Une  si  parfaite  résignation  est  un  signe  que  la  justice  est 
sans  injustice  et  même  la  sévérité  sans  excès.  Les  amendes 
sont  assez  fortes  proportionnellement  au  gain,  puisqu'elles 
vont  de  un  à  10  francs;  mais  les  plus  grosses,  celles  de  5  et  de 
10  francs,  ne  visent  guère  et  ne  frappent  guère  que  des  cas  où 
est  intéressée  la  sécurité  commune  des  ouvriers  du  fond  ;  le 
produit  en  est  versé  à  la  caisse  de  secours  et  ne  tourne  jamais 
au  profit  de  la  compagnie;  par-dessus  tout,  on  ne  les  distribue 
pas  à  tort  et  à  travers;  elles  n'entament  ni  ne  rognent  abusi- 
vement le  salaire.  Comparé  aux  salaires  anciens,  encore  que 
les  comparaisons  de  statistique  soient  aussi  périlleuses  dans  le 
temps  que  dans  l'espace  et  historiquement  que  géographique- 
ment,  l'accroissement  parait  certain,  et  par  là  aussi,  comme 
par  la  réduction  du  temps  de  travail  et  par  l'adoucissement 
des  circonstances  du  travail,  il  y  a  amélioration  matérielle  de 
la  condition  de  l'ouvrier. 

Relevons,  pour  mémoire,  quelques-uns  de  ces  salaires  d'au- 
trefois. Vers  le  milieu  du  dix-huitième  siècle,  dans  le  bassin 
de  la  Loire,  à  Saint-Jean-Bonnefonds,  la  journée  du  piqueur 
était  de  25  sous;  celle  des  porteurs  et  autres  ouvriers  de  20 
sous.  En  1778,  elle  n'avait  pas  augmenté,  et  demeurait  même, 
à  Firminy,  un  peu  au-dessous.  En  1786,  le  marquis  d'Osmond 
la  portait  à  I  fr.  20.  De  1785  à  1808,  hausse  énorme  dans  le 
salaire  moyen  des  mineurs,  qui  passe  de  1  fr.  25  à  3  fr.  50, 
plus  que  le  double.  En  1812,  salaire  des  piqueurs  et  trai- 
neurs,  3  fr.  50;  boiseurs  et  remplisseurs  de  bennes,  2  fr.  50 
à  2  fr.  75;  ouvriers  divers,  de  2  fr.  à  2  fr.  50.  Vers  1830,  les 
piqueurs  ne  reçoivent,  à  Firminy  et  à  Roche-la-Molière,  que 
2  fr.  50;  à  Saint-Étienne,  ils  n'atteignent  qu'exceptionnelle- 
ment 3  francs;  mais  ils  gagnent,  à  Rive-de-Gier,  de  3  fr.  50  à 
4  francs  par  jour;  les  boiseurs,  de  1  fr.  50  à  2  francs.  Lespor- 


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236  L*ORGANISATION    DD  TRAVAIL 

leurs  et  routeurs,  de  2  francs  à  2  fr.  25.  Enfin,  de  1838  à  1898, 
Télévalion  des  salaires  a  a  été  continue  et  sans  retour  en 
arrière  »  .  Le  prix  moyen  de  la  journée  du  piqueur  a  été,  en 
effet  :  1835,  3  fr    50;  —  1845,  3  fr.  75;  —  1854,  4  fr.  40; 

—  1868,  4fr.  70;  —  1889,  5  fr.  65;  —  1897,  6  fr.  05.  La 
journée  moyenne  de  l'intérieur  ou  du  fond  a  été,  durantcette 
période  de  cinquante  ans  :  1846,  3  fr.  33  ;  —  1860,  3  fr.  60  ; 

—  1868,  3  fr.  92;  —  1891,  4  fr.  72;  —  1898,  4  fr.  98(1). 
Mais  je  n'insiste  pas.  Il  est  ici  doublement  inutile  d^accu- 

muler  des  chiffres  dont  la  masse  projette  toujours  sur  une 
page  comme  une  ombre  d'ennui,  parce  que,  je  le  répète,  les 
comparaisons  de  statistique,  soit  dans  le  temps,  soit  dans  l'es- 
pace, donnent  ouverture  à  trop  de  méprises  ou  d'erreurs,  et 
parce  que  ce  n'est  pas  en  fin  de  compte  l'histoire  du  passé 
qui  nous  intéresse  le  plus,  ni  même  son  rapport  à  la  vie  du 
présent,  mais  d'abord  et  surtout  la  vie  elle-même  du  présent. 
L'homme,  qui  ne  vit  pas  a  de  moyennes  »,  ni  a  générale- 
ment » ,  ne  vit  pas  non  plus  dans  le  passé,  ni  par  rapport  au 
passé  :  il  vit  de  ce  qu'il  a  comme  on  peut  en  vivre  dans  le 
temps  où  il  vit.  Pour  une  semblable  raison,  à  peine  serait-il 
moins  inutile  de  rapprocher  du  salaire  dans  les  mines  de 
houille  les  salaires  dans  la  métallurgie,  la  construction  méca- 
nique, la  verrerie,  la  faïencerie,  la  filature  et  le  tissage,  dans 
les  industries,  en  un  mot,  qui  composent  la  grande  industrie, 
parce  que  le  mineur  doit  vivre  de  ce  qu'il  gagne  et  non  pas  de 
ce  que  gagnent  le  métallurgiste,  le  constructeur,  le  verrier,  le 

(l)  Voyez  E.  Lesrure,  Historique  des  mines  dit  département  de  la  Loire^ 
p.  38,  5ii  82,  86,  98  et  99,  183,  251,  266.  —  Ceux  de  nos  lecleurs  qui  prennent 
goût  à  ces  rapprochements  historiques  trouveront,  dans  ce  livre,  p.  98  et  99, 
deux  tableaux  où  sont  consi{;nés  les  salaires  dans  les  mines  de  Rivc-de-Gier,  en 
1760,  1784,  1814,  et  de  Saint-Étienne  en  1709,  1750,  1778,  1812,  pour  le  per- 
sonnel, déjà  et  de  jour  en  jour  plus  compliqué,  des  gouverneurs,  piqueurs,  por- 
teurs ou  traîneurs,  remplisseurs  de  bennes,  receveurs  du  fond,  receveurs  mar- 
queurs du  jour,  palefreniers,  forgerons,  garnisseurs  de  lampes,  réparation naires, 
hommes  du  boisage  et  muraillement,  toucheurs  de  chevaux,  manœuvres  aux 
pompes  et  autres  ouvriei*s. 


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LES   MINES   DE  HOUILLE  23T 

tisserand,  parce  que,  d'autre  part,  toutes  ces  industries 
n'étant  pas  rassemblées  dans  un  même  centre  et  le  prix  de  la 
vie  n'étant  pas  le  même  dans  les  différents  centres,  en  cela 
encore  toute  comparaison  clocherait.  Aussi  bien,  comme  nous 
aurons  à  étudier  sucessivement  ces  cinq  ou  six  grandes  indus- 
tries dont  est  faite  la  grande  industrie,  pour  chacune  d'elles, 
on  trouvera  les  salaires  en  leur  lieu,  et  la  comparaison  s'insti- 
tuera en  quelque  sorte  d'elle-même. 

Non,  ce  qu'il  importe  vraiment  de  connaître,  quand  il 
s'agit  des  mines  de  houille,  et  ce  qu'il  importera  vraiment  de 
connaître  quand  il  s'agira  de  la  métallurgie,  de  la  construc- 
tion, etc.,  c'est  le  rapport  du  salaire  de  l'ouvrier,  de  telle 
entreprise  et  de  tel  ouvrier,  je  veux  dire  de  telle  spécialité  ou 
catégorie  d'ouvriers,  au  coût  des  objets  les  plus  nécessaires, 
si  nécessaires  qu'ils  sont  indispensables  à  l'existence,  dans  le 
centre  de  population  où  fonctionne  l'entreprise  et  où  habite 
l'ouvrier.  Mais,  sur  ce  point,  force  nous  sera  d'entrer  dans 
quelque  détail;  et  cette  comparaison  du  salaire  au  coût  de  la 
vie  s'encadrera  mieux  à  sa  place,  elle  viendra  mieux  à  son 
heure  lorsque  nous  en  serons  à  déterminer  et  décrire  les  cir^ 
constances  du  travail. 

On  doit  seulement  être  averti  que,  bien  que  le  salaire  dans 
les  mines  de  houille,  «  généralement  »  et  «  en  moyenne  » ,  ne 
soit  pas  mauvais;  bien  qu'il  s'y  ajoute  le  plus  souvent  ce  que 
Le  Play  nommait  une  «  subvention  «  en  nature  (1)  ;  bien  que 

(i)  Voyez  les  Ouvriers  des  Deux  Mondes^  2*  sorie,  41*  fascicule.  Mineur  des 
Mines  de  houille  du  Pas-de-Calaix^  par  Yan*  RÉRAvic,  monograplile  d'un  mineur 
d'A....  (p.  259).  Ponr  son  chauffa{;e,  l'ouvrier  «  reçoit  6 '900  d'escaillage  (char- 
bon de  seconde  qualité).  11  paie,  tous  les  mois,  la  somme  insigniHante  de  0  fr.  20 
pour  toucher  son  bon  de  charbon,  alors  qu*il  devrait  payer  le  même  combustible 
à  raison  de  7  fr.  40  la  tonne,  soit  pour  6'900  la  somme  de  41  francs.  Ceci  repré- 
sente donc  une  subvention  en  nature  de  48  fr.  60.  »  On  peut  rt-garder  aussi 
comme  une  subvention  indirecte,  le  logement  k  bon  marche  dans  les  maisons  de  la 
société;  nous  y  reviendrons,  au  chapitre  des  Circonstance<  du  travail.  Cf.  4:i*  fas- 
cicule. F iqueur  sociétaire  de  la  «  Mine  aux  Mineurs  «  de  Monlhit  ux  (^Loire),  par 
M.  Pierre  du  Maroussem. 


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:238  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

Ton  y  puisse  ajouter  par  surcroît  le  revenu  d'un  champ  ou  le 
produit  de  ce  qu'il  nommait  «  une  petite  industrie  »  acces- 
soire; et  bien  qu'en  beaucoup  d'endroits  de  grandes  facilités 
de  vie  soient  offertes  à  qui  voudrait  et  saurait  en  profiter; 
toutefois,  pour  des  causes  qu'il  nous  faudra  rechercher,  et 
qui  ne  sont  peut-être  pas  toutes  indépendantes  de  la  volonté 
ou  de  la  moralité  de  l'ouvrier  lui-même,  —  lequel  ne  se  fait 
sans  doute  pas  à  lui  seul  sa  condition  et  la  subit  en  partie,  en 
majeure  partie,  si  l'on  y  tient,  comme  tout  homme,  mais 
enfin,  en  partie  aussi,  se  la  fait,  —  pour  des  causes  diverses, 
les  unes  qui  lui  sont  extérieures  et  supérieures,  les  autres  qui  ^ 
lui  sont  intimes  et  personnelles,  l'ouvrier  mineur,  «  générale- 
ment ft  et  «  en  moyenne  » ,  est  plutôt  au-dessous  qu'au-dessus 
<le  ses  affaires.  Ce  n'est  même  pas  assez  dire  :  la  très  grosse 
majorité,  la  presque  unanimité  des  mineurs  ont  des  dettes  ou 
«ont,  en  tous  cas,  sans  économies.  A  B.-G...,  dans  le  Pas-de- 
Calais,  on  m'a  cité,  en  sens  contraire,  quelques  exemples 
nominatifs  :  le  père  D...  qui  posséderait  une  trentaine  de 
mille  francs;  un  autre,  qui  en  posséderait  une  quinzaine  de 
mille;  mais  ils  sont  très  rares,  ces  capitalistes,  et  la  preuve 
en  est  qu'on  les  cite,  en  les  appelant  par  leur  nom.  (Au  sur- 
plus, de  l'aveu  même  des  ingénieurs,  les  30,000  fi'ancs  du 
père  D...  proviendraieat  principalement  du  jardinage  et  les 

15,000  francs  de  l'autre,  soit  de  la  culture,  soit  de  je  ne  sais 
plus  quelle  profession  ou  métier  supplémentaire.) 

Pourquoi  le  mineur,  en  général,  n'a  pas  d'économies,  et 
pourquoi,  au  contraire,  il  a  des  dettes;  si  c'est  le  salaire  qui 
est  trop  faible  pour  la  vie  qui  est  trop  chère,  ou  si  c'est  lui 
qui  est  incapable  de  régler  sa  vie  d'après  son  salaire  :  en  quoi, 
par  conséquent,  «  la  question  sociale  «  est,  pour  le  mineur, 

tt  une  question  morale  » ,  voilà  maintenant  ce  qu'il  serait  du 
plus  haut  intérêt  de  savoir,  et  ce  que  nous  tâcherons  d'ap- 
prendre en  examinant  une  à  une  les  circonstances  du  travail. 


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LES   MINES   DE   HOUILLE  Î39 


III 


Il  n'y  a  plus  qu*à  dire  quelque  chose  du  contrat  de  travail 
dans  les  mines  de  houille,  et  il  n*y  a  que  fort  peu  de  chose  à 
€D  dire.  La  note  par  laquelle  le  service  des  mines  au  ministère 
des  Travaux  publics  nous  transmettait  obligeamment  les  docu- 
ments que  nous  avons  donnés,  commençait  par  poser  en  prin- 
cipe que  a  rindustrie  des  mines  est,  en  France,  au  point  de 
vue  économique  et  notamment  en  ce  qui  concerne  le  contrat 
de  travail,  une  industrie  qui  n'est  soumise  qu'aux  règles  de 
droit  commun.  »  Ces  règles  de  droit  commun  sont  du  reste 
brèves  et  sommaires  :  elles  tiennent  toutes  dans  les  articles 
1710,  1779  et  1780  du  Code  civil,  auxquels  on  peut  joindre 
le  décret  du  2  mars  et  l'arrêté  du  21  mars  1848,  supprimant 
et  réprimant  o  l'exploitation  de  l'ouvrier  par  voie  de  mar- 
chandage. »  En  dehors  d'elles,  ou  plutôt  en  développement, 
en  fonction  d'elles  et  pourvu  qu'elle  ne  soit  pas  en  contradic- 
tion avec  elles,  la  convention  fait  la  loi  des  parties,  qui  se 
meuvent  ou  sont  censées  se  mouvoir,  en  pleine  liberté,  dans 
les  limites  marquées,  comme  de  quatre  bornes  aux  quatre 
coins  d'un  vaste  champ,  par  ces  trois  articles  du  Code  Napo- 
léon et  ce  décret  de  la  seconde  République.  Ouvriers  et 
patrons  s'arrangent.  Ils  s'accordent  sur  l'embauchage,  la  disci- 
pline, les  sanctions  à  la  discipline,  les  formes  de  rupture  du 
contrat.  L'accord,  la  convention  résulte  du  fait  que  l'ouvrier 
entre  à  la  mine  et  du  fait  que  pour  y  entrer,  rien  qu'en  y  en- 
trant, il  en  accepte  le  règlement. 

Les  engagements  sont  d'ailleurs  réciproques.  Ainsi,  aux 
mines  de  B...  (Pas-de-Calais),  les  conditions  d'admission,  sti- 


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240  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

pulées  dans  le  règlement,  sont  celles-ci  :  —  Tout  ouvrier, 
pour  être  employé  dans  les  mines  de  B...,  doit  être  porteur 
d'un  livret  en  règle.  — L^ouvrier  admis  prend  l'engagement  : 
!•  De  se  conformer  aux  mesures  d'ordre  et  de  sûreté  pres- 
crites par  la  société,  et  d'accepter  le  travail  qui  lui  sera 
imposé  par  l'ingénieur  ou  les  patrons;  2*  De  ne  point  quitter 
les  travaux  de  la  société  sans  en  avoir  fait  la  déclaration 
quinze  jours  à  l'avance.  La  Compagnie  prend  l'engagement 
réciproque  de  ne  renvoyer  un  ouvrier  qu'après  lui  avoir  signi- 
fié son  congé  quinze  jours  à  l'avance,  sauf  dans  les  cas  spéci- 
fiés aux  mesures  d'ordre. 

Les  cas  spécifiés  aux  mesures  d'ordre  et  pour  lesquels  il 
n'y  a  pas  engagement  réciproque,  pour  lesquels  la  Compagnie 
réserve  expressément  sa  juridiction  et  son  action,  sont  tous 
des  cas  disciplinaires,  presque  des  cas  judiciaires.  Un  ouvrier 
déjà  puni  d'une  amende  de  dix  francs  pour  avoir  ouvert  sa 
lampe  dans  les  travaux,  et  qui  se  met  en  état  de  récidive, 
a  sera  renvoyé,  sans  préjudice  des  poursuites  qui  pourront 
être  exercées  contre  lui  « .  De  même,  «  peuvent  être  exclus  des 
travaux  sans  avertissement  préalable  :  !•  l'ouvrier  qui  insulte 
ses  chefs;  2*  l'ouvrier  qui  empêche  violemment  le  travail  de 
ses  camarades.  »i  Peut-être  le  paragraphe  I"  :  «  L'ouvrier  qui 
insulte  ses  chefs  »  est-il  un  peu  vague,  un  peu  élastique,  et  y 
aurait-il  de  quoi  y  loger  de  l'arbitraire,  ce  fâcheux  arbitraire 
dont  il  est  si  difficile  d'expurger  les  relations  nécessaires  des 
hommes;  mais  nous  avons  dit,  et  nous  le  rappelons,  que  le 
renvoi,  la  plus  grave  des  punitions  prévues,  puisqu'au  delà  il 
n'y  a  plus  que  les  poursuites  correctionnelles  ou  criminelles, 
ne  peut  être  prononcé  que  par  l'ingénieur  seul  ;  et  c'est  pour 
l'ouvrier  une  garantie  qu'il  ne  sera  prononcé  ni  dans  la  colère 
ni  à  la  légère. 

Tel  est,   en   somme,  le  contrat  de  travail,  et,  à  la  fin  de 
cette  étude,    après  avoir  passé  en   revue   l'organisation   du 


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LES   MINES   DE    HODILLE  141 

travail,  la  répartition  des  ouvriers  par  catégories  ou  spécia- 
lités, leur  répartition  par  âge,  et  par  durée  de  services;  après 
avoir  essayé  de  mesurer  le  temps  et  la  peine  du  travail;  après 
avoir  essayé  aussi  de  comparer,  de  confronter  la  production 
et  le  salaire;  après  avoir  esquissé  le  régime  légal  ou  conven- 
tionnel du  travail  d'un  trait  hâtif  et  comme  perdu,  mais  que 
Texamen  d'autres  règlements  pour  d'autres  entreprises,  dans 
d'autres  régions,  ne  ferait  sans  doute  que  multiplier  en  en 
reproduisant  plus  ou  moins  rigoureusement  le  décalque, 
nous  pouvons  dire  :  tel  est,  en  somme,  le  travail  dans  les 
mines  de  houille. 

Mieux  que  personne,  plus  vivement  et  plus  impatiemment 
que  personne,  nous  sentons  tout  ce  qu'il  reste  d'incomplet  et 
d'imparfait  dans  nos  observations,  et  tout  ce  qu'il  passera  en 
conséquence  d'incertain  et  de  contestable  dans  nos  conclu- 
sions. Les  faits  sociaux,  même  quand  on  a  la  prudence  encore 
présomptueuse  de  les  circonscrire  à  un  seul  domaine,  sont 
d'une  si  grande  abondance,  richesse  et  complexité,  qu'il  est 
hors  de  nos  prises  et  de  notre  puissance  de  les  embrasser  dans 
leur  ensemble,  de  saisir  et  de  tenir  le  tout  de  tous  C'est  l'im- 
mensité de  la  mer;  allez  prendre  l'océan  au  creux  de  votre 
main  :  de  toutes  parts,  entre  vos  doigts,  l'eau  déborde  et  coule 
en  Blets  et  en  flots,  monte  et  vous  submerge.  C'est  l'infini  du 
monde;  allez  atteindre  d'un  effort  qui  s'arrête  court  ce  qui 
recule  sans  cesse  et  ce  qui  s'étend  sans  terme.  «  Folie  d'espé- 
rer que  notre  raison  puisse  parcourir  jusqu'au  bout  la  route 
infinie  :  contente-toi,  espèce  humaine,  du  Quia!  » 

Le  Quia  est  ici  notre  «  en  somme  »,  le  «  généralement  '»  et 
le  a  en  moyenne  »  des  statisticiens.  Contentons-nous  de  cet  à 
peu  près.  En  somme,  nous  pouvons  à  peu  près  conclure, 
entre  autres  choses,  pour  ce  qui  est  du  travail  dans  les  mines, 
que  le  travail  y  est  divisé  en  une  quantité  de  catégories  ou  de 
spécialités  professionnelles,  entrainant  autant  de  traitements 

16 


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t4t  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

divers  et  de  conditions  différentes  ;  que  les  ouvriers  au-dessus 
de  cinquante-cinq  ans  y  sont  rares,  et  que  la  population  en 
est  assez  mobile  ;  que  le  temps  de  travail  y  est  plutôt  moindre 
que  dans  les  branches  les  plus  voisines  de  la  grande  industrie, 
et  que  la  peine  y  est  moindre  que  dans  les  mines  de  jadis; 
qu'en  outre,  ce  même  temps  de  travail  est  moindre  dans  les 
grands  établissements  miniers  que  dans  les  moyens  ou  les 
petits,  et  que  le  salaire  y  est  meilleur;  que  le  taux  du  salaire 
n'y  peut  être  considéré  comme  bas,  et  qu'en  tout  cas,  il  s'est 
élevé  jusqu'à  doubler,  tripler,  et  plus,  depuis  la  6n  du  dix- 
huitième  siècle. 

Je  sais  tout  ce  qu'il  faudrait  ajouter  encore,  quels  coeffi- 
cients il  y  aurait  lieu  d'introduire,  et  de  combien  de  correc- 
tife  on  devrait  user  :  tenir  compte  de  la  situation  commerciale 
et  économique  de  l'industrie  en  général,  et  de  l'industrie 
minière  en  particulier,  de  l'état  du  marché  de  travail,  du 
développement  des  entreprises,  de  l'accroissement  du  per- 
sonnel, des  progrès  de  l'outillage,  etc.  Mais  je  sais  aussi  que, 
tout  compte  tenu  de  tout  cela  et  de  mille  autres  circonstances 
encore,  nous  en  serions  toujours  à  l'a  peu  près;  jamais  nous 
ne  dépasserions  le  Quia.  Et,  au  surplus,  comme  nous  ne 
faisons  ni  de  la  science  pour  la  science,  ni  de  l'art  pour  l'art, 
mais  que  nous  cherchons  simplement  dans  la  vie  des  éléments 
et  des  fondements  pour  la  politique  sociale,  observations  et 
conclusions  nous  paraissent  suffisantes. 

Il  s'agit  à  présent  de  faire  pour  le  travail  dans  la  métal- 
lurgie, la  construction  mécanique,  la  verrerie,  la  filature  et  le 
tissage  ce  qu'on  vient  de  faire  pour  les  mines,  et  de  le  faire 
comme  on  l'a  fait,  c'est-à-dire  çornrne  on  peut  le  faire.  Pas- 
sons à  la  ipétqjlurgie. 


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II 

LA    MÉTALLURGIE 


L  ORGANISATION  DU  TRAVAIL 


Des  mines  de  houille  à  la  métallurgrîe  la  transition  est  aisée 
et,  on  peut  le  dire,  naturelle  :  il  n*y  a  qu'à  suivre  le  wagonnet 
de  charbon  qui  va  du  puits  de  la  mine  au  gueulard  du  haut- 
fourneau;  la  houille  est  le  premier  aliment  et  le  premier  ins- 
trument, le  premier  élément,  au  sens  de  «  ce  qui  constitue  »  , 
et  le  premier  agent,  au  sens  de  «  ce  qui  fait  agir  » ,  le  primum 
manens  et  le  primum  movens  de  l'industrie  métallurgique. 
Cette  industrie  est  répandue  un  peu  partout  sur  le  territoire 
français  :  quoique  Tune  des  plus  agglomérées,  des  plus  con- 
centrées économiquement,  elle  est  géographiquement  assez 
disséminée.  En  termes  généraux,  il  y  a  en  France  trois 
groupes  métallurgiques  importants,  qui  sont  ceux  du  Nord, 
du  Centre  et  de  TEst  (1);  et,  du  point  de  vue  où  nous  nous 
gommes  particulièrement  placés,  de  la  condition  des  ouvriers^ 
si  Ton  consulte  la  liste  des  syndicats,  on  constate  qu'il  en 
existe,  pour  la  métallurgie  et  la  construction  mécanique,  qui 
g'en  rapproche  et  s'y  rapporte  ;  dans  la  région  du  Nord,  à 

(i)  Ce  dernier  froa|>ei  principalement  en  Meufthe-et-Motellab 


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ÎU  I/ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Maubeugre  et  à  Denain;  dans  la  région  du  Centre  et  de  la 
Loire,  au  Greusot,  à  Saint-Étienne,  à  Firminy,  à  Montluçon; 
à  Paris  même;  dans  TOuest,  au  Havre,  à  Saint-Nazaire,  et, 
dans  TEst,  à  Audincourt  (Doubs)  (I). 

De  même  que,  pour  les  mines,  nous  avons  examiné  de  plus 
près,  observé  plus  spécialement  un  établissement  du  Pas-de- 
Calais,  ainsi,  pour  la  métallurgie,  sera-ce  un  établissement 
ou  plutôt  quelques  établissements  de  la  Loire,  que  nous  con- 
sidérerons comme  type,  en  cet  essai  de  monographie  élargie 
d'usine  ou  d'industrie,  d'où  notre  objet  est  de  tirer  des  con- 
clusions sur  quoi  fonder  une  potitique  sociale  positive  et 
pratique.  Nous  choisissons  la  Loire,  non  seulement  à  cause 
du  rang  qu'elle  occupe  présentement  dans  la  métallurgie 
française,  mais  à  cause  de  la  place  qu'elle  y  tient  tradi- 
tionnellement, depuis  des  temps  déjà  anciens,  et,  en  un  mot, 
non  seulement  parce  qu'elle  est  un  des  points  géographi- 
ques et  économiques  de  l'industrie  métallurgique  en  France, 
mais  parce  qu'elle  en  est  comme  le  sol  historique. 

(1)  Ge8  syndicats  sont  les  suivants  (Relevé  communiqué  par  M.  FàCCfOT,  enquê- 
teur à  l'Office  du  travail)  : 

Le  Oeusot  :  Syndicat  de*  ouvriers  métallurgistes  (rou^e);  Syndicat  des  corpo- 
rations  ouvrières  du  Greusot  (jaune). 

Saint-Étienne  :  Chambre  syndicale  des  méiallurgistes. 

Firminy  :  Association  syndicale  et  professionnelle  des  métallurgistes. 

Montluçon  :  Chambre  syndicale  de  l'Union  similaire  de  la  métallurgie;  Union 
des  ouvriers  métallurgistes;  Syndicat  général  des  métallurgistes;  Syndicat  de 
Tusine  des  Hauts-Fourneaux  ;  Union  syndicale  des  ouvriers  de  l'usine  Saint-Jac- 
ques; Syntlicat  des  mouleurs  en  métaux. 

Maubeuge  :  Syndicat  des  métallurgistes. 

Paris  :  Union  corporative  des  mécaniciens;  Fédération  nationale  des  mécani- 
ciens; Chambre  syndicale  des  mouleurs  en  fer;  Fédération  des  mouleurs  en  mé- 
taux ;  Chambre  syndicale  des  mouleurs  en  cuivre;  Fédération  nationale  des  mé- 
tallurgistes. 

Le  Havre  :  Chambre  syndicale  des  métallurgistes. 

Audincourt  (Doubs J  :  Chambre  syndicale  des  ouvriers  de  l'usine  d'automo- 
biles ;  Fédération  syndicale  des  ouvriers  métallurgistes  du  pays  de  Montbélinrd  ; 
Syndicat  des  corporations  métallurgistes  pour  la  protection  du  travail. 

Saint-Nazaire  :  Union  syn<licale  des  chaudronniers,  charpentiers  en  fer,  fer- 
blantiers, riveurs,  chanfreniers,  etc.  ((Construction  de  navires);  Syndicat  des  ajus- 
teurs; Chambre  syndicale  des  forgerons. 


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LE  TRAVAIL   DANS   LA   GRANDE  INDUSTRIE         «46 

«  A  Saint-Genis-Terre-Noire  et  à  Sainl-Ghamond,  —  écri- 
vait Faunaliste  Guillaume  Paradin,  qui  visitait  le  Lyonnais  en 
1540,  —  sont  des  mines  de  bon  charbon  de  terre;  cy  sont 
aussi  à  Rive-de-Gier,  mais  non  en  telle  quantité.  C'est  mer- 
veille de  voir  les  habitants  de  ce  pays,  qui  en  sont  tous  noircis 
et  parfumés  par  Tusage  qu'ils  en  font  pour  leur  chauffage  au 
lieu  de  bois.  Mais  le  principal  profit  qui  en  vient  est  des  forges, 
au  moyen  de  quoi  est  le  Giérest  fort  fréquenté  de  certaines 
races  de  pauvres  étrangers  forgerons,  lesquels  ne  demeurent 
guère  en  un  lieu,  mais  vont  et  viennent  ainsi  qu'oiseaux  pas- 
sagers, même  pour  raison  du  voisinage  de  Saint-Étienne-de- 
Furens  en  Forez  (1).  » 

C'est  ici,  vraiment,  le  pays  du  Noir  et  du  Rouge,  où  la 
flamme  que  des  siècles  de  siècles  ont  emprisonnée  dans  la 
terre,  en  jaillit  toute-puissante,  délivrée  par  l'effort  des 
hommes,  et,  dirigée  par  leur  volonté  intelligente,  transforme 
tout  en  embrasant  tout. 


Avant  d'aller  plus  loin,  c'est-à-dire  avant  même  d'entrer 
en  matière,  quel  sens  exact  et  précis  donnerons-nous  à  ce 
nom  général  et  générique,  la  métallurgie?  Étymologique- 
ment,  la  métallurgie,  c'est  l'œuvre,  le  travail  du  métal. 
«  L'œuvre,  le  travail  »  ,  pris  de  cette  manière  absolue,  ce 
seraient  toutes  les  œuvres,  tous  les  travaux;  et  «  le  métal  » , 
pris,  lui  aussi,  absolument,  ce  seraient  tous  les  métaux:  la 
métallurgie  serait  donc  l'ensemble  de  tous  les  travaux,  de 

(1)  Cité  parE.  Lksedrb,  Historique  des  mines  de  houille  du  département  de 
la  Loire,  p.  2. 


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Î46  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

toutes  les  œuvres  qui  s'accomplissent  sur,  par,  et  avec  tous 
les  métaux. 

Mais  Tusage,  conforme  en  cela  à  la  raison  et  au  bon  sens,  a 
singulièrement  restreint  cette  acception  trop  vaste  et  presque 
indéfinie.  Il  a  d'abord  écarté  les  métaux  précieux,  et  il  ne 
vient  à  Tesprit  de  personne  d'appeler  «  métallurgie  »  le  travail 
de  Tor  et  de  l'argent,  qui  est  «  orfèvrerie  » .  Puis  il  a  écarté, 
d'autre  part,  tout  ce  que  l'on  est  convenu  de  qualifier  de 
«  petits  métaux  »  ,  le  cuivre,  le  plomb,  le  zinc,  etc.,  pour  s'en 
tenir  finalement  au  fer  et  à  l'acier.  Si  bien  que  la  métallurgie, 
aujourd'hui,  c'est  proprement  le  travail  du  fer  et  de  l'acier; 
mais  non  point  encore  tous  les  travaux  qui  se  font  avec  ou  sur 
le  fer  et  de  l'acier.  La  construction  mécanique  elle-même,  qui 
se  rapproche  tant  de  la  métallurgie  et  qui  s'y  rapporte  si  inti- 
mement qu'elle  n'existerait  pas  sans  elle  parce  qu'elle  man- 
querait de  sa  matière  première,  n'est  pas  cependant  la  métal- 
lurgie (1). 

Nous  bornerons  par  conséquent  la  métallurgie  à  la  produc- 
tion et  à  certaines  transformations,  en  quelque  sorte  pri- 
maires, de  ces  deux  seuls  métaux,  le  fer  et  l'acier,  négligeant 
à  la  fois  leurs  transformations  ou  utilisations  secondaires,  et 
les  transformations  ou  utilisations,  la  mise  en  œuvre,  le  tra- 
vail des  autres  métaux. 

L'Office  du  travail  du  royaume  de  Belgique,  dans  une  Clas- 
sificalion    des    exploitations  industrielles  et  des  métiers   recensés 

(i)  En  prenant  le  mot  «  métallur{rîe  •  au  8eD8  le  plus  large,  et  en  partant  de 
l'extraction  du  minerai,  on  trouvera  dans  l'œuvre  de  F.  Le  Play  d'intéressantes 
et  instructives  mono(;raphi*^8,  —  lesquelles  pourront  donner  au  moins  des  points 
de  comparaison,  —  notamment  : 

Mineur  du  Uartz,  Ouvriers  europcenSy  t.  III,  p.  99-152.  —  Mineur  de  Pont- 
gibaud  (Auvergne),  t.  V,  p.  150-191.  —  Mineur  des  gîtes  de  mercure  d'Idria, 
t.  VI,  p.  1  33.  —  Fondeur  du  Derbyshire,  t.  III,  p.  400-436.  —  Fondeur  du 
Buskerud,  t.  III,  p.  54-98.  —  Fondeur  de  Schemniiz,  t.  IV,  p.  1-68.  —  Fon- 
deur de  llundsrucke,  t.  IV,  p.  68-130.  —  Forgeron  des  usines  à  fer  de  l'Oural, 
l.  II,  p.  99-138.  —  Forgeron  bulgare  des  usines  de  fer  de  Samakowa,  t.  II, 
p.  231-S65.  —  Forgeron  de  Dannemor.i  (Suède),  t.  111,  p.  1-53. 


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LA   METALLURGIE  247 

(31  octobre  1896),  qui  sans  doute  est  la  plus  complète  de 
toutes  celles  que  l'on  ait  tentées  (1),  a  dressé  un  tableau  où 
sont  rangées  sous  ces  onze  têtes  de  chapitres  :  —  Fabrication 
des  métaux  usuels  autres  que  le  fer;  Fabrication  des  produite 
sidérurgiques  ;  Construction  de  machines  et  d* ouvrages  métalli- 
ques; Fonderies;  Ferronnerie^  serîMîerie,  poêler ie;  Fabrication 
de  boulons  f  clous,  vis,  chaînes  y  fils  et  câbles  métalliques;  Fabri" 
cation  d'armes  à  feu  portatives  ;  Coutellerie  ;  Fabrication  d'usten-- 
siles  de  ménage;  Travail  des  métaux;  Fabrication  d'objets  et 
ouvrages  spéciaux  en  métal,  —  les  multiples  opérations  aux- 
quelles une  industrie  quelconque  soumet  un  métal  quelconque, 
—  grands  ou  petits  métaux  et  métaux  précieux  :  fer,  acier, 
cuivre,  plomb,  zinc,  étain,  nickel,  argent,  or...  Le  chiffre 
total  est  d'environ  cent  vingt-,  et,  dans  ce  total,  le  fer  et 
Tacier  figurent  pour  près  de  soixante-quinze  (2). 

(i)  Je  profite  de  cette  occasion  pour  rappeler  que  •>  la  classification  utilisée 
pour  l'élaboration  du  Becensement  général  des  industries  et  des  métiers  en  Bel' 
gii/ue  au  31  octobre  1896  comprend  huit  cent  cinquante- huit  professions  diffé- 
rentes ■  (royez  Recensement^  vol.  XVliJ,  p.  88}  et  non  cent  soixante-douze  seu- 
lement, comme  on  pourrait  le  croire,  d*après  les  Instructions  dom.ées  aux  commis 
chargés  de  la  confection  des  /euilUs  de  dépouillement.  La  liste  jointe  à  ces  ins- 
tructions, et  qui  ne  comprenait  en  effet  c|ue  cent  soixante  doute  professions, 
devait  simplement  ■  les  aider  à  résoudre  quelques  cas  douteui  ■;  c*était  en 
réalité  une  liiite  comprenant  cent  soixante-douze  exemples,  tandis  que  la  liste 
complète  distingue  huit  cent  cinquante 'huit  espèces. 

(2)  Noos  reproduisons  ci-dessous  ce  tableau,  en  soulignant,  de  façon  que  l'ita- 
lique 1rs  fasse  apparaitre  immédiatement,  celles  de^  professions  ou  opérations 
dont  la  matière  est  le  fer  ou  Tacier  : 

FABRICATfOR  DES  MBTAUX  USUELS  AUTRES  OUI  LE  FER 

Cuivre  (fab.  de).  —  Laminoirs  à  cuivre.  —  Laminoirs  à  zinc.  —  Laminoirs  ^ 
zinc  et  à  cuivre.  —  Métal  blanc  (fab.  de).  —  Plomb  (fdb.  de).  —  Plomb  et 
argent  (fab.  de).  —  Plombs  argentifères  (usines  de  désargenta  lion  de).  —  Plomb 
(usines  de  raffinage  du).  —  Zinc  (fab.  de).  —  Zinc  (usines  de  calcination  et  de 
grillage  des  minerais  de). 

FABRICATION  DE  PRODUITS  SIDÉRURGIQUES 

Aciéries,  —  Fer  (fab.  de)  [puddiage  et  laminage]. —  Haut^-fourneaux .  —  /.a- 
minoirs  à  acier  et  à  fer  [sans  puddiage].  —  Laminoirs  à  iôle  d'acier  et  de  fer 
[sans  puddiage]. 


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248  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

Nous  sommes  encore  loin  des  «  mille  métiers  »  que  le  pro- 
fesseur Schmoller  se  plaisait  à  discerner  dans  la  métallurgie, 
et,  je  crois,  dans  la  métallurgie  proprement  dite,  que  nous 
nommerons,  si  Ton  veut  bien,  la  sidérurgie.  Mais  nous  aussi, 
dans  la  métallurgie,  même  réduite  à  la  sidérurgie,  en  y  regar- 
dant attentivement,  nous  discernerons,  sinon  mille  métiers, 

CONSTRrCl ION  OK  MACniKES  BT  0*0CVRAGE8  METàLLIQUES 

Chaudières^  charpentes  et  autres  grands  ouvrages  métalliques  (ateliers  de 
constructioD  de).  —  Chaudronnerie  industrielle  (ateliers  de  petite).  —  Construc- 
tion navale,  réparation  de  navire:»  (chantiers  de).  —  Machines  agricoles  (ateliers 
de  construction  de).  —  Machines  motrices ,  machines-outils,  appareils  indus- 
triels (ateliers  de  construction  de).  —  Machines  et  appareils  électriques  (ateliers 
de  construction  de).  —  Matériel  fixe  et  roulant  de  chemins  de  fer  (ateliers  de 
construction  et  de  réparation  de).  —  Pièces  de  forge  (ateliers  de  construction  de 
grosses).  —  Pièces  mécaniques  diverses  (ateliers  de  construction  de).  —  l'ompes 
(ateliers  de  construction  de).  —  Vélocipèdes^  pièces  de  vélocipèdes  (ateliers  de 
construction  de).  —  Voies  et  matériel  de  chemins  de  fer  portatifs^  voies  de  tram- 
ways (ateliers  de  construction  de).  —  Voitures  automobiles  (ateliers  de  construc- 
tion de). 

FONDERIE 

Fonderies  d'argent  et  d'or.  —  Fonderies  de  caractères  d'imprimerie.  —  Fonde- 
ries de  cuivre,  de  bronze  et  de  métal  blanc.  —  Fonderies  d*étain.  —  Fonderies 
de  fonte,  de  fonte  et  acier  y  de  fonte  et  cuivre.  —  Fonderies  de  lingots  de  zinc 
(refonte  de  vieux  zincs).  —  Fonderies  de  tuyaux  de  canalisation. 

FBimOIfRERIE,    8BRR|}RBRiS,  POÊLBRIE 

Forges  de  maréchaux  ferrants  et  de  forgerons.  —  Poélerie  et  fetTonnerie  de 
bâtiment  (fab.  d'ornements  et  d'articles  pour).  —  P oê les ,  fourneaux  et  appareils 
divers  de  chauffage  (fab.  de).  —  Serrurerie-poêlerie  (ateliers  de).  —  Serrurerie- 
ferronnerie  (ateliers  de). 

FABRICATIOtf  DE  BOULONS,  CLOUS,  VIS,  CHAINES,  FILS  RT  CABLES  MBTALLIO(^ES 

Boulonnerie,  —  Boulons  (fab.  de).  —  Câbles  it  cordts  métalliques  (fab.  de). 
—  Chaînes  et  articles  en  fer  forgé  (fab.  de).  —  Clous  (fab.  de).  —  Clouteries, 
pointeriez.  —  'fréfileries.  —   Visseries. 

FABRICATION   d'ahMBS  A  FEU  PORTATIVES 

Armes  à  feu  portatives  (fab.  d*).  —  Canons  de  fusil  en  acier  (fab.  de).  — 
Canons  de  fusil  en  damas  (fab.  de). 

COUTELLERIE 

Couteaux  (fiib.  de).  —  Basoirs  (fab.  de). 


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LA    METALLURGIE  249 

du  moins  un  assez  g[rand  nombre  de  catégories  ou  de  spécia- 
lités d'ouvriers  et  d'ouvrages,  car  une  extrême  division  est, 
dans  cette  industrie,  comme  la  condition  même  du  travail. 
Pour  nous  y  promener  sans  nous  y  perdre,  le  mieux  est  de 
faire,  atelier  par  atelier,  la  visite  d'une  usine,  d'en  observer 
minutieusement  la  vie  prodigieuse,  de  l'étudier  en  tous  ses 
organes,  de  la  suivre  en  toutes  ses  fonctions,  de  la  décom- 
poser en  tous  ses  mouvements,  de  l'analyser  en  tous  ses  actes. 
J'ai  recueilli  sur  place,  grâce  à  la  complaisance  inépuisable 
des  directeurs  et  des  ingénieurs  que  je  n'ai  pu  lasser  de  mes 
questions,  de  quoi  établir  en  toute  sûreté  la  monographie  de 
trois  de  ces  usines.  Toutes  les  trois  sont  situées  dans  le  même 
bassin  et  dans  la  même  région,  séparées  seulement  l'une  de 

FABBICATION  d'uSTBKSILBS  OB  MÉKAOB 

Chaudronniers,  articles  de  ménage  en  cuivre  battu  (fab.  de).  —  Ferblanterie 
(ateliers  de).  —  Béta meurs.  —  Ustensiles  de  ménage  (fab.  de). 

TRAVAIL  DES  METAUX 

Argenture,  bronzage,  dorure  des  raétaui  (ateliers  d').  —  BaUages  d'or  eu 
feuilles  (ateliers  de).  —  Découpage  des  mélaux  (ateliers  de).  —  Énfaillage  des 
métaux  (ateliers  de).  —  Estam|)age  (ateliers  d').  —  Étain  et  plomb  en  feuilles, 
capsules,  etc.  (fab.  d).  — ('lalvanisaiion  (ateliers  de).  —  Nickelage  (ateliers  de). 
—  Perf orage  de  tôles  (ateliers  de).  —  Planage  de  tôles  (ateliers  de).  —  Plomb 
laminé  et  tuyaux  en  plomb  (fab.  de).  —  Polissage  des  métaux  (ateliers  de).  — 
Repoussage  des  métaux  (ateliers  dp).  —  Tourneurs  en  métaux.  —  Zinc  (ateliers 
d'étirage  et  repoussage  du). 

FABRICATION  d'oUETS  ET  OLVRAGES  SPECIAUX   BU   METAL 

Acier  embouti ^  acier  estampé  Jab.  d'articles  en).  —  Agrafes  (fab.  d*).  —  Ai- 
guilles (îah.  d').  —  Arme*  blanches  (ateliers  de  montage  d').  —  Balances^  bas- 
cules (fab.  de).  —  Boites  métalliques  (fab.  de) .  —  Cuivrerie  et  garnitun-s  pour 
harnacbement  et  lanternes  (fab.  de).  —  Éclairage  (fab.  d'appareils  d').  —  Epin- 
gles (fab.  d').  —  Fers  à  cheval  (fab.  de).  —  Formes  de  chapeaux  en  zinc  (fab. 
de).  —  Lampes  de  sûreté  pour  mines  (fab.  de).  —  Limes  (fab.  de).  —  Lits, 
meubles  en  fer  (fab.  de).  —  Monnaies  (fab.  de).  —  Outils  divers  {hh.  d').  — 
Parapluies  (fab.  de  montures  de).  —  Peignes  métalliques  (fab.  de).  —  Plombs 
de  chasse  (fab.  de).  —  Quincaillerie  (fab.  d'articles  de).  —  Serrurerie  de  bâti- 
ment et  d'ameublement  (fab.  de).  —  Bessorts  (fab.  de).  —  Robinetterie  (ateliers 
de).  —  Scies  (fab.  de).  —  Toilrs  mélalliques-treillaffes  (fab.  de).  —  Tubes  sou- 
dés (fab.  de).  —  Tuyaux  et  articles  en  métal  étiré  (fab.  de). 


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Î50  L'ORGANISATION   DD  TRAVAIL 

Tautre  par  une  faible  distance.  La  première,  que  nous  dési- 
gnerons par  la  lettre  A,  étant  au  centre,  dans  l'un  des  fau- 
bourgs d'une  grande  ville,  la  deuxième,  désignée  par  la  lettre 
B,  est  à  moins  d'une  heure  de  chemin  de  fer  vers  le  sud-ouest, 
dans  une  ville  de  15,000  habitants;  et  la  troisième,  désignée 
par  la  lettre  C,  vers  le  nord-est,  à  une  demi-heure,  dans  une 
ville  qui  compte  une  population  à  peu  près  égale. 

Toutes  les  trois  sont  à  proximité,  on  pourrait  dire  au  miUeu 
de  houillères  qui  leur  fournissent  le  combustible;  toutes  les 
trois  appartiennent  à  des  sociétés  d'actionnaires;  elles  ont 
pour  raison  sociale  :  la  première.  Compagnie  des  Forges^  Fon- 
deries et  Aciéries  de  A,,.;  la  deuxième.  Société  anonyme  des 
Aciéries  et  Forges  de  B.,.;  la  troisième,  Société  des  Forges  et 
Aciéries  de  la  marine  et  des  chemins  de  fer  à  C...  A  toutes  les 
trois  enfin  s'applique  et  convient  parfaitement  la  définition 
donnée  par  Roland,  dès  les  premiers  jours  de  la  grande  indus- 
trie, et  précédemment  rappelée  :  «  Un  vaste  laboratoire, 
un  immense  atelier  où  les  machines  en  grand  sont  communé- 
ment mues  par  l'eau  (ici  une  correction  à  faire  :  la  vapeur  a 
remplacé  l'eau)  ;  une  grosse  forge,  une  forge  d'ancres,  une 
refonderie  de  fer,  l'ensemble  des  martinets  et  des  grands 
travaux  sur  cuivre,  des  fileries  de  fer,  etc.,  sont  des  usines^ 
qu'on  distingue  encore  par  la  nature  de  l'objet  particulier 
qu'on  y  exploite,  comme  un  laminoir,  le  lieu  où  l'on  fore  le 
canon,  etc.  » 

Oui  vraiment,  cette  définition  s'applique  bien  à  nos  trois 
usines,  sauf  encore  que  leur  activité  la  déborde  et  la  dépasse, 
comme  la  puissance  de  la  très  grande  industrie  d'aujourd'hui, 
engendrée  de  la  grande  industrie  d'alors,  déborde  et  dépasse 
l'idée  que  l'on  en  pouvait  concevoir  aux  alentours  de  1780. 
On  devrait  employer  le  singulier  et  non  le  pluriel,  on  devrait 
dire  :  une  grosse  forge,  une  forge  d'ancres,  une  fonderie  de 
fer,  des  fileries  de  fer,   un  laminoir,   le  lieu  où  l'on  fore  le 


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J 


LA    METALLURGIE  «51 

canon  sont  une  usine;  ce  qui  signifierait  que  l'usine  est  à  la 
fois  et  tout  ensemble  tout  cela  :  le  lieu  où  Ton  fore  le  canon, 
un  ou  plutôt  des  laminoirs,  des  fileries  de  fer,  une  fonderie 
de  fer,  une  forge  d'ancres,  une  grosse  forge;  une  agglomé- 
ration de  vastes  laboratoires,  d'immenses  ateliers,  où,  sous 
Faction  des  machines  en  très  grand  (il  en  est  une,  à  Fusine  C, 
dédit  mille  chevaux  de  force),  communément  mues  par  la 
vapeur,  on  fond,  on  forge,  on  forme  le  fer  et  Tacier,  on  les 
durcit  et  on  les  assouplit,  on  les  plie  et  on  les  dresse  à  cent 
autres  usages  inconnus  il  y  a  cenl  ans,  on  les  façonne  et  on 
les  trempe  pour  la  conquête  soit  pacifique,  soit  belliqueuse, 
industrielle  ou  militaire,  de  la  terre  et  de  la  mer.  Tout  cela, 
forges,  fonderies  et  aciéries,  les  trois  usines  que  nous  allons 
décrire  le  sont  donc,  et  Tune  d'elles,  l'usine  B,  possède  en 
outre  un  haut-fourneau. 

Dans  ces  entreprises  colossales  où  s'exécutent  tant  de 
travaux,  comment  le  travail  est-il  organisé?  et  d'abord,  sur 
cet  espace  considérable,  et  cependant  restreint,  où  tant  de 
travaux  sont  menés  de  front,  comment  le  travail  est-il 
divisé  ? 

Vers  le  temps  où  Roland  s'essayait  à  deviner  l'industrie  mo- 
derne et  à  définir  «  l'usine  »  ,  jusqu'au  commencement  du  dix- 
neuvième  siècle  et  au  delà,  on  produisait  le  fer  ou  l'acier  brut 
en  traitant  directement  le  minerai  dans  les  bas  foyers,  foyers 
catalans,  etc.  (1).  Le  métal  était  ensuite  mis  à  la  forme  utile 

(1)  Sur  le8  procédés  de  fabrication,  et  pour  les  explicatious  techniques,  Toyez: 
A.  Ledebcr,  professeur  de  métallurgie  à  l'écolt;  dt^s  mines  de  Freiberg,  Le  Fer  et 
tÀciet\  leurs  emplois  Jans  Vinduttrie^  manuel  a  l'usage  des  constructeurs  et  des 
mécaniciens,  traduit  de  l'allemand  par  Th.  Seligm^inn  ;  Paris,  i  vol.  in-16;  Krttsch, 
1896;  —  (».  OsLEi',  La  Construction,  chapitres  relatifs  aux  fers  et  aux  aciers, 
1  vol.  in-4',  Georges  Fanchon  ;  —  Urbain  Le  Verrieb,  Im  Métallurgie,  dans  la 
bibliothèque  (les  Sciences  et  de  T Industrie \  1  vol.  in-S",  1902;  Société  française 
des  éditions  d'art    Voici  ce  que  M.  Le  Verrier  dit  du  ba^-foyer  : 

«  Le  Uas'foyer^  très  employé  dans  nos  usines  jusqu'à  la  fin  du  dix-neuvième 
ticcle,  ne  différait  guère  du  four  primitif  (qui  n'était  sans  doute  qu'une  cavité 
4Tt  usée  dans  h?  sol,  remplie  de  bois  uu  de  charbon  dont  on  activait  la  combustion 


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Î5Î  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

par  des  marteaux  ou  martinets.  De  là  Texpression  de  r£wc/- 
clopédie  méthodique  :  «  Tensemble  des  martinets  ».  —  «  Peut- 
être,  note  à  ce  propos  un  homme  des  plus  compétents,  les 
procédés  électriques  nous  ramèneront-ils  un  jour  à  la  produc- 
tion directe.  «  En  attendant,  la  production  de  ce  métal  (fer 
et  acier)  demande  généralement  trois  opérations  successives  : 
r  production  de  la  fonte,  en  partant  du  minerai,  par  le  baut- 
fourneau  ;  2*  production  du  fer  ou  de  l'acier  brut,  par  les 
fours  à  puddier,  fours  Martin  ou  convertisseurs  Bessemerel 
Thomas  ;  3*  mise  à  la  forme  voulue,  par  les  laminoirs, 
presses  ou  pilons. 

De  ces  trois  opérations,  la  première  est  la  production  de  la 
fonte.  Dès  que  la  pointe  du  ringard  a  é ventre  le  haut-four- 
neau, de  ce  corps  énorme  qui  dévore  indifféremment,  aux 
souffles  alternés  et  excitants  d'un  air  brûlant  et  d'un  air  froid, 
houille,  minerai,  castine,  scories  minérales,  et  qui  les  reud 
pour  ainsi  dire  distillés  en  une  abondante  coulée  de  lave, 
liquide  et  rouge  comme  le  vin  qui  s'échappe  d'un  fût  mis  en 
perce,  et  plus  rouge  encore,  incandescente,  avec  des  grésille- 
ments, des  brasillements  et  des  jaillissements  d'étincelles, 
aveuglante  de  chaleur  et  de  couleur,  par  un  mélange  singu- 
lier toute  rouge  et  toute  blanche,  liquide  et  rigide  aussi,  feu 
et  fer,  eau  de  feu  et  de  fer,  la  fonte  s'est  élancée  dans  un 
étroit  chenal  de  sable  pareil  à  ceux  par  où  les  enfants,  sur  les 
plages,  s  ingénient  à  faire  passer  la  mer  ;  elle  s'est  répandue 

avec  des  soufflets  à  maÎD  placés  sur  le  bord)  que  par  des  dimensioos  un  peu  plot 
grandes,  une  combustion  plus  stable  et  Temploi  de  soufflerie  mécanique.  Sa  cavité 
en  forme  de  bassin,  destinée  à  recevoir  le  combustible,  est  creusée  dans  un  massif 
de  maçonnerie  assez  élevé  pour  faciliter  le  travail;  sur  l'un  des  côtés,  oà  se  plane 
l'ouvrier,  se  trouve  une  plate-forme  où  l'on  peut  tirer  les  matières  qui  ont  été 
élaborées  dans  le  foyer  :  les  autres  côtés  sont  entourés  de  murettes,  à  traversiez 
quelles  passent  les  tuyères  soufflantes.  Après  avoir  rempli  \e  foyer  de  charbon 
allumé,  on  charge  au-dessus  le  minerai  ou  le  métal;  lorsque  la  matière  est  fusible, 
elle  se  liquéfie  sous  le  feu  des  tuyères  et  tombe  au  fond  du  bassin;  elle  y  prend 
la  place  du  charbon,  dont  il  ne  reste  qu'une  couche  plus  ou  moins  épaisse  au- 
dessus  »  (p.  7  et  8). 


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LA   MÉTALLURGIE  t5S 

en  des  séries  de  rigoles  creusées  côte  à  côte  et  semblables  aux 
corbeilles  où  les  boulangers  disposent  la  pâte  pour  faire  le 
pain  ;  elle  a  rempli  de  son  flot  bouillant,  elle  a  inondé  de  sa 
nappe  argentée  et  vermeille,  qui  s'y  est  condensée,  solidifiée, 
visiblement  méialUfiéCy  ces  alignements  de  petits  parcs  qu'on 
serait  tenté  de  croire  un  petit  jeu,  mais  qui  sont  un  grand 
ouvrage  des  hommes. 

La  voilà  maintenant,  grise  encore^  et  baveuse,  et  terreuse, 
telle  qu'elle  est  sortie  du  haut-fourneau,  à  l'état  brut,  en 
barres  longues  et  minces,  ensautnonsy  en  gueuseis,  en  riblonSy 
—  ce  sont  les  termes  consacrés,  —  prête  à  subir  les  transfor- 
mations des  deuxième  et  troisième  degrés  :  production  du 
fer  ou  de  l'acier  et  mise  à  la  forme  utile. 

L'usine  A  n'a  point  de  haut-fourneau  ;  elle  ne  traite  donc 
pas  le  minerai  ;  elle  ne  fait  pas  sa  fonte,  elle  la  reçoit  toute 
faite  ;  mais  elle  fait  et  façonne  l'acier  et  le  fer.  Ces  deux  der- 
nières opérations,  la  production  du  fer  ou  de  l'acier  et  la  mise 
à  la  forme  utile,  exigent  encore  une  dizaine  de  manipulations, 
représentent  encore  une  dizaine  de  fabrications  différentes, 
et  par  conséquent  entraînent  la  création  et  l'entretien  d'une 
dizaine  de  services  ou  ateliers  différents  : 

A.  —  Aciérie  et  Fonderie  :  Production  de  l'acier  brut  en  lingots  ou 
en  pièces  moulées  ; 

B.  —  Puddlage  :  Production  du  fer  brut  ; 

C.  —  Tôleries  :  Atelier  pour  la  transformation  du  fer  ou  de  Tacier 
bruts  en  tôles  diverses,  blindages,  etc.  ; 

D.  —  Forges  :  Atelier  pour  la  transformation  du  fer  ou  de  Tacier 
bruts  en  pièces  diverses,  mises  à  la  forme  voulue  par  les  pilons, 
presses  ou  autres  engins  semblables  ; 

E.  —  Laminage  :  Atelier  transformant  le  fer  ou  l'acier  en  barres 
étirées  par  laminage  en  cannelures; 

F.  —  Bandages  :  Atelier  transformant  le  fer  ou  l'acier  en  frettes 
ou  cercles  pour  roues,  pour  canons,  etc.  ; 

G.  —  Ajustage  :  Atelier  terminant  à  froid  par  tournage  ou  rabo- 


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«54  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

taçe  les  pièces  diverses,  arbres,  canons  ou  autres,  préparées  par 
les  services  des  tôleries,  des  forgées  et  du  laminage  ; 

H.  —  Blindage  :  Atelier  affecté  au  finissage  des  plaques  préparées 
par  les  tôleries  et  les  forges  ; 

K  —  Entretien  :  Service  comprenant  tout  le  personnel  affecté  à 
Tcntretien,  aux  réparations  et  à  la  construction  des  outils  néces- 
saires pour  la  fabrication. 

Tout  à  Theure,  c'était  de  la  fonte  qui  coulait  du  haut-four- 
neau ;  c'est  à  présent  de  Tacier  qui  coule  du  convertisseur.  La 
poche,  pleine  de  métal  liquide,  se  promène  autour  de  la  fosse 
de  coulée  et  se  vide  dans  les  lingotières  ou  dans  les  moules, 
selon  que  Ton  veut  obtenir  des  lingots  ou  des  pièces  moulées. 
Les  ouvriers  se  tiennent  des  deux  côtés,  effacés  comme  les 
servants  d'une  pièce,  éclairés  d'une  clarté  violente,  illuminés, 
empourprés  de  cette  pourpre  qui  passe,  éclaboussés  aussi  par- 
fois de  particules  que  projette  et  fait  voler  à  vingt  mètres 
cette  matière  éclatant  en  un  effort  qui  la  déchire,  portée  à  sa 
plus  haute  intensité  de  vie,  et  forcée  à  réaliser  le  miracle  de 
la  transmutation.  Ils  sont  là,  rendus  sans  doute  quelque  peu 
indifférents  par  l'habitude,  étonnés  quand  même  et  émus  au 
fond,  soit  de  la  puissance  de  l'œuvre,  soit  de  la  beauté  du 
spectacle,  attentifs,  muets,  presque  religieux  dans  le  rayon- 
nement de  la  fournaise  ouverte,  qui  leur  souffle  au  visage  une 
température  de  douze  cents  à  quinze  cents  degrés  ;  qui  vient 
de  cuire  la  fonte  pour  la  refondre  en  acier;  et  qui,  dans  le 
même  instant,  les  baigne  de  sueur  et  les  dessèche. 

Jour  et  nuit,  une  équipe  est  là,  douze  heures  durant,  de 
six  heures  du  matin  à  six  heures  du  soir,  relevée  par  une 
autre  équipe  de  six  heures  du  soir  à  six  heures  du  matin  (l)  ; 
de  jour  une  semaine  et,  la  semaine  suivante,  de  nuit;  ayant 
à  sa  tête  son  contremaître  de  fabrication  ou  chef-fondeur 

(1)  De  cef  douze  beuref  de  présence,  il  faut  évIdeQmeQt  déduire  le  tempf  ^M 
repti. 


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LA   MÉTALLURGIE  255 

qui  ne  la  quitte  pas,  comme  elle  et  avec  elle  tantôt  de  jour  et 
tantôt  de  nuit,  chargé  de  surveiller  dans  tout  Tatelier  la 
marche  des  fours,  la  succession  des  coulées,  etc.,  etc.  Sous 
ses  ordres,  pour  chaque  four  en  marche,  un  fondeur  chargé 
de  la  conduite  du  four;  un  aide-fondeur;  un  leveur  de  porte; 
un  chef-gazier ;  un  aide;  un  grésilleur;  des  manœuvres  qui  font 
le  chargement.  En  outre,  pour  Tensemble  des  fours,  et  après 
les  fondeurs,  les  couleurs,  ceux  qui  opèrent  la  coulée  :  un  chef- 
couleur,  deux  aides-couleurs;  des  manœuvres  encore,  puis 
d'autres  manœuvres  employés  au  démoulage;  les  maçons,  les 
quenouilleurs ,  les  peseurs,  les  machinistes,  les  décrasseurs.  Mais 
ce  n'est  pas  tout,  et  chaque  équipe  active  a  en  quelque  sorte 
sa  section  d'administration,  comme,  dans  Fusine  prise  en  son 
unité,  chaque  service  actif  a  en  quelque  sorte  ses  services 
auxiliaires  d'intendance,  de  santé,  et  du  train  (l).  Cette  sec- 
tion administrative  est  «  de  jour  >»  et  se  compose  :  P  de 
pointeurs^  qui  tiennent  la  comptabilité  de  Tatelier  et  la  remet- 
tent au  chef-comptable  de  Fusine  pour  rétablissement  des 
prix  de  revient  ;  2*  de  déchargeurs  de  lingots;  ^^  d'appareil- 
leurs  ou  chargeurs  de  lingots  à  livrer  aux  autres  services. 

Si  a  Taciérie  «  travaille  jour  et  nuit  à  deux  équipes  qui  se 
relèvent  de  douze  en  douze  heures,  «  la  fonderie  »  ne  tra- 
vaille que  de  jour  et  à  une  seule  équipe,  dont  la  besogne  con- 
siste à  préparer  les  moules  en  terre  dans  lesquels  on  doit 
verser  le  métal  liquide  pour  lui  donner  la  forme  demandée. 
Elle  comprend,  aux  ordres  d'un  contremaître,  de^  fondeurs 
qui  veillent  aux  cubilots,  des  mouleurs  proprement  dits,  des 
aides-mouleurs  et  des  manœuvres;  des  ébarbeurs  ;  des  mélan- 
geurs de  terres;  des  modeleurs  pour  établir  les  modèles  en  bois, 
les  «  gabarits  »  ,  avec  un  chef -modeleur,  qu'il  faut  choisir  très 

(1)  Bureau  des  études.  —  Comptabilité.  —  Laboratoire.  —  Magasin.  —  Caisse 
de  secourt.  —  Service  de  traosporu  ;  ce  qui  porte  à  une  quinzaine  le  nombre 
total  def  divert  •ervicoa  de  l*usine.  —  Nous  y  reviendront. 


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«55  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

expérimenté  dans  la  connaissance  des  bois  et  la  lecture  des 
dessins. 

Mais  Tusine  A...  ne  produit  pas  seulement  Tacier  ;  elle 
produit  encore  le  fer,  par  le  puddlage  ou  brassage  de  la  fonte. 
tt  Brassage  n  est  le  mot  vraiment  expressif,  aussi  juste  que 
pittoresque.  Ici,  devant  le  four  à  puddier,  qui  est  une  sorte  de 
fourneau  à  réverbère,  d'aspect  assez  primitif  et,  à  Textérieur, 
sans  celte  majesté  compliquée  de  la  mécanique  moderne,  des 
ouvriers,  robustes  entre  les  plus  robustes,  se  postent,  nus  jus- 
qu'à la  ceinture.  Le  col  du  a  convertisseur  »  ne  se  débouche 
pour  cracher  son  jet  enflammé  qu'à  Theure  ou  qu'aux  heures 
de  la  coulée  :  au  contraire,  la  gueule  du  four  à  puddier  est 
incessamment  béante,  et,  comme  celle  de  Cerbère,  on  dirait 
qu'elle  attire  les  hommes.  Si  lointaine,  d'ailleurs,  que  soit 
cette  allusion  mythologique,  elle  n'est  point  déplacée  en  ce 
lieu,  car  ou  la  race  des  cyclopes  «  brasseurs  de  fer  «  a  com- 
plètement disparu,  ou  bien  en  voici  les  derniers  survivants. 

Armé  du  rabot  ou  de  Vaspadelle,  —  le  «  rabot  »  est  un  rin- 
gard de  2  m.  50  de  longueur,  et  lourd  en  proportion,  terminé 
par  un  crochet;  V  «  aspadelle,  »  un  autre  ringard,  du  même 
poids  et  de  la  même  taille,  terminé  par  une  palette,  —  em- 
poignant de  ses  fortes  mains  ce  long  et  lourd  outil,  chacun 
de  ces  géants  nus  s'approche  à  son  tour,  présente  à  cette 
espèce  de  cratère  artificiel  en  ignition  sa  poitrine  et  sa  face,  y 
plonge  son  levier  qui,  en  créant  le  fer,  lui  aussi  va  remuer  le 
monde,  et,  à  chaque  mouvement  de  ses  bras  qu'il  lance  en 
avant,  il  semble  qu'il  les  enfonce  dans  la  gorge  d'un  monstre 
pour  y  aller  chercher  quelque  chose  d'invisible  encore,  mais 
qu'on  sent  déjà  formidable.  Du  crochet  de  son  rabot  ou  de  la 
palette  de  son  aspadelle,  il  fait  donc  son  métier  de  puddleur, 
il  brasse  la  fonte,  il  la  retourne  sur  la  sole  du  four;  il  la 
pétrit,  la  coupe,  la  roule  en  boules. 

Après  quelques    minutes    de  cette  agitation,   qui  est  de 


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LA   METALLORGIE  257 

Taction,  en  plein  brasier,  le  ringard  est  rouge  :  Thoinine 
alors  le  retire,  et  le  couche  dans  une  bâche  remplie  d'eau  où 
il  vient  comme  s'éteindre  en  fumant,  avec  un  sifflement  ou 
un  chuchotement.  L'outil  est  las,  mais  l'ouvrier  n'a  pas  le 
temps  de  l'être  :  il  prend  un  autre  rabot  ou  une  autre  aspa- 
delle,  et  il  recommence,  et  il  continue,  tant  que  son  cama- 
rade ne  lui  dit  pas  :  «  à  moi  » ,  bien  des  minutes  encore,  et 
tant  que  le  moment  n'est  pas  venu  de  saisir  dans  la  pince 
d'une  grosse  tenaille-écrevisse  les  balles  de  métal  chauFFé  à 
blanc  et  de  les  porter  au  cinglage. 

Le  puddlage,  ainsi  que  l'aciérie,  se  fait  à  Tusine,  par  deux 
équipes,  de  composition  identique,  une  de  jour,  une  de  nuit. 
L'une  et  l'autre  de  ces  deux  équipes  comprend  :  un  contre- 
maitre  ;  un  peseur  ;  des  mailres-puddleurs  ;  des  aides-puddleurs ; 
des  troisièmes  ou  routeurs  de  boules;  des  marieleurs  ou  c//i- 
{/leurs  ;  des  lamineurs  ;  et  des  machinistes.  Ainsi  qu'à  l'aciérie, 
le  service  actif  se  double  d'un  service  auxiliaire,  constam- 
ment de  jour,  et  qui  comprend  des  routeurs  de  fonte,  pesant 
et  préparant  les  charges  pour  chaque  four  ;  des  casseurs  et 
classeurs  de  fer;  un  pointeur  pour  la  comptabilité  de  l'atelier. 

A  côté,  à  la  suite  de  l'aciérie  et  de  la  fonderie,  la  tôlerie. 
I3ne  grue  happe,  au  sortir  du  four,  le  lingot  de  métal 
réchauffé,  et  l'apporte  sur  la  table  du  laminoir.  La  machine 
s'ébranle  ;  la  masse  menée  et  ramenée  entre  des  cyhndres  qui 
tournent  en  sens  contraire,  s'aplatit,  s'étire,  s'élargit.  Aupa- 
ravant, il  n'y  a  qu'un  instant  encore,  c'était  un  bloc,  un  cube, 
un  tronc,  haut  d'une  trentaine  à  une  cinquantaine  de  centi- 
mètres ;  c'est  désormais  une  tôle  épaisse  de  quelques  milli- 
mètres à  peine,  large  d'un  mètre,  longue  de  plusieurs  mètres, 
qui  se  développe  comme  une  étoffe,  comme  une  toile  d'acier, 
comme  un  drap  garance,  d'un  rouge  vif,  plus  que  vif,  brutal 
et  sanglant. 

Ainsi  que  les  cardeurs  et  les  épingleuses  nettoient  leur  laine 

17 


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Î58  I/OBGANISATION    DU   TRAVAIL 

OU  leur  tissu,  en  arrachant  les  impuretés  qui  les  déparent, 
ainsi  des  ouvriers,  chaque  fois  que,  dans  son  va-et-vient,  le 
jeu  des  cylindres  fait  passer  et  repasser  la  plaque  devant  eux, 
la  nettoient  du  bout  d'un  balai  qu'ils  trempent  préalablement 
dans  une  cuve  afin  d'éviter  qu'il  prenne  feu  au  contact  du 
métal  en  feu;  ou  bien,  dissimulés  derrière  les  montants, 
s'abritant  derrière  les  colonnes  du  laminoir,  mais  près  de  la 
tôle  rouge  feu,  rouge  sang,  près  de  ce  feu  de  fer  à  le  toucher 
presque,  ils  jettent  dessus  des  paquets  de  bruyère  mouillée  : 
tout  aussitôt  la  plaque  suinte  et  chuinte,  une  flambée  monte, 
une  fusée  part  et  retombe  alentour  en  une  cascade  de  flam- 
mèches, dans  une  atmosphère  que  ne  réussit  guère  à  attiédir, 
—  c'est-à-dire  à  rafraichir,  — les  courants  d'air  qu'on  laisse  se 
croiser  par  des  portes  pareilles  à  des  brèches,  et  comme  si 
l'on  eût  abattu  aux  quatre  murs  un  pan  pour  respirer,  des 
quatre  coins  de  l'immense  atelier. 

De  même  que  l'aciérie  et  le  puddlage,  la  tôlerie  travaille  à 
deux  équipes,  de  jour  et  de  nuit.  L'équipe  comprend  :  un 
contremaître;  des  chauffeurs  et  des  aides-chauffeurs;  des 
leveurs  de  portes  ;  des  chefs-lamineurs;  des  seconds  lamineurs  ; 
des  r  aura  peur  s;  des  manœuvres  pour  la  plaque;  des  serreurs  de 
vis;  des  machinistes;  des  rouleursde  charbon.  En  dehors  de  ces 
deux  équipes  qui  alternent  de  jour  et  de  nuit,  la  tôlerie 
occupe,  mais  de  jour  seulement,  un  personnel  auxiliaire  nom- 
breux, —  et  qui  n'est  pas  purement  auxiliaire,  ou  ne  l'est  pas 
tout  entier,  mais  dont  une  partie  a  la  charge  de  travaux  pré- 
paratoires ou  complémentaires,  —  composé  de  :  deux  sous- 
chefs  de  service;  de  chefs-cisailleurs,  d'aides-cisailleurs,  et  de 
manœuvres-cisailleurs ;  de  traceurs;  de  peseurs;  de  chargeurs  ; 
deréparenrs;  de  recuiseurs  ;  et,  comme  partout,  de  pointeurs 
pour  la  comptabilité.  —  Ajoutons  tout  de  suite,  en  interver- 
tissant Tordre  dans  lequel  nous  avons  rangé  les  dix  ateliers  de 
l'usine  A,  que  le  cinquième,  l'atelier  du  laminage  proprement 


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LA    METALLURGIE  Î59 

dit,  OÙ  Ton  transforme  le  fer  ou  Tacier  en  barres  par  laminage 
en  cannelures,  se  subdivise,  pour  ce  qui  est  de  l'organisation 
du  travail  et  de  la  répartition  des  ouvriers,  à  peu  prés  de  la 
même  façon  que  la  tôlerie,  où  Ton  transforme  le  fer  ou  Tacier 
par  laminage  entre  cylijidres  lisses. 

L'atelier  qui  porte  sur  notre  liste  le  n*  4,  la  forge,  est  le 
royaume  des  mastodontes,  où  régnent  les  marteaux-pilons 
gigantesques  et  les  presses  moins  imposantes,  mais  peut-être 
plus  puissantes  encore  :  marteaux  de  trente,  de  soixante,  de 
cent  tonnes;  presses  de  plusieurs  centaines  et,  parfois,  de 
plusieurs  milliers  de  tonnes  (1).  Domestiqués  et  asservis  à 
rhomme  qu'il  leur  serait  facile  de  broyer  d'un  seul  coup,  les 
monstrueux  engins  obéissent  en  quelque  sorte  au  doigt,  et  il 
semble  qu'un  enfant  les  manœuvrerait.  La  pièce  à  forger  une 
fois  placée  sur  la  base  qui  sert  d'enclume,  le  forgeron 
présente  à  l'énorme  marteau  qelle  des  faces  ou  celui  des 
points  de  la  pièce  où  il  faut  qu'il  vienne  frapper;  la  masse 
s'abat,  un  poing  de  60,000  ou  de  100,000  kilos  frappe  de 
haut,  si  fort  que  le  sol  en  tremble  et  en  ahane  sourdement,  si 
juste  que  la  main  la  plus  sûre  n'y  saurait  mettre  plus  de  pré- 
cision, ni  la  plus  fine  plus  de  délicatesse. 

(1)  L'usine  A  possède  un  marteau-pilon  de  soixante  tonnes;  les  usines  B  et  G 
ont  des  pilons  de  cent  tonnes.  L'usine  G  a  des  presses  de  2,500  tonnes  et  au  delà 
(plus  de  ^,500,000  kilos). 

•  Aujourd'hui,  écrit  M.  Le  Verrier,  on  remplace  souvent  le  pilon  par  la 
presse.  En  comprimant  l'eau  avec  des  pompes  k  haute  pression  dans  un  réservoir 
où  se  meut  un  lar{;e  piston,  on  peut  exercer  un  effort  pour  ainsi  dire  illimité.  Si, 
par  exemple,  Teau  est  comprimée  à  100  atmosphères,  chaque  centimètre  carré  de 
surface  du  piston  supporte  un  effort  de  100  kilogrammes;  un  piston  de  50  centi- 
mètres de  diamètre  transmettra,  dans  ces  conditions,  un  effort  total  de 
800  tonnes. 

•  Les  grandes  presses  à  forge  sont  munies  de  jeux  de  pompes  qui  peuvent 
élever  la  pression  de  l'eau  jusqu'à  400  atmosphères,  et  l'effort  sur  le  piston  peut 
s'élever  à  4,000  tonnes.  Les  plus  grosses  masses  s'écrasent  sous  ce  poids  formi- 
dable. La  presse  n'agit  pas  par  chocs  brusques  comme  le  pilon  ;  elle  avance  len- 
tement et  sans  bruit,  mais  avec  une  force  irrésistible;  son  action,  au  lieu  de 
s'épuiser  en  un  instant  comme  celle  du  pilon,  est  continue  et  ininterrompue,  de 
sorte  qu'en  somme  le  travail  avance  plus  vite.  »  —  La  Métallurgie^  p.  201. 


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Î60  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

Le  forgeron  est  comme  l'àme  ou  Tespril  de  ce  corps  qu'il 
conduit,  qui  sans  lui  irait  à  Taveugle  et  tomberait  n'importe 
où,  qui  par  lui  tombe  là  où  il  est  utile  qu'il  tombe,  et  par  lui, 
forge,  forme,  crée  au  lieu  d'écraser.  Tout  naturellement, 
c'est  lui  qui  est  à  la  tête  de  Téquipe;  il  y  a  autant  d'équipes, 
—  forgerons  et  aides-forgerons,  —  qu'il  y  a  de  pilons  ou  de 
presses,  et  généralement  les  équipes  sont  doubles,  pour  un 
travail  continuel  dejouretdenuit.  Au-dessus  de  ces  forgerons 
et  aides-forgerons  répartis  en  équipes  dont  chacune  a  sa  presse 
ou  son  marteau-pilon,  est  un  chef -forger  on  qui,  lui,  commande 
à  toute  la  batterie  des  marteaux-pilons  et  des  presses.  La  forge 
emploie,  en  outre,  constamment  de  jour  avec  le  chef-forgeron, 
un  chef-gabarieur  ;  des  traceurs  ;  àe^forgeurs  à  mains  ;  des  fra/^ 
peurs;  des  outilleurs;  et  le  sous-officier  comptable,  le  pointeur. 

Mais  un  lingot  d'acier,  tout  chaud  amené  du  four  voisin 
sous  le  marteau-pilon,  a  été  aplati,  arrondi,  de  quelques  tou- 
ches irrésistibles  :  il  a  l'air  maintenant  d'une  meule  à 
repasser  qui  flamboierait.  Or,  voici  que  l'on  ajoute  et  que  Ton 
ajuste  au  marteau  une  grosse  pointe,  un  cône  très  court  et 
très  aigu;  puis,  cela  fait,  qu'on  précipite  de  tout  son  poids  et 
de  toute  sa  force  la  masse,  avec  l'espèce  de  diamant  métal- 
lique dont  on  l'a  armée,  droit  sur  le  centre  de  la  meule.  Bien- 
tôt, un  trou  y  est  creusé.  On  accroche  la  meule  à  la  griffe 
d'une  grue  qui  la  transporte  et  l'emboîte  sur  un  axe,  le  pre- 
mier d'une  série  de  trois  ou  quatre  de  calibre  différent  et 
croissant.  Le  disque  tourne,  tourne,  comme  un  soleil  de  feu 
d'artifice  à  une  vitesse  qui  s'accélère,  et  chaque  tour  le  dis- 
tend, l'évide  et  l'élargit.  On  voit,  dans  un  éblouissement,  le 
cercle  se  dessiner  et  se  parfaire,  d'axe  en  axe,  jusqu'au  der- 
nier, où  l'ouvrier  qui  préside  à  l'opération  prend  un  grand 
compas  et  le  mesure  pour  s'assurer  s'il  a  atteint  le  diamètre 
convenu.  S'il  l'a  atteint,  on  le  retire,  et  le  lingot  est  changé 
en  bandage  de  roue  pour  chemijis  de  fer.  L'atelier  des  ban-^ 


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LA    METALLURGIE  t61 

darjes,  à  Tusine  A,  travaille  à  une  seule  équipe  de  jour,  qui 
comprend  des  chauffeurs  et  aides-chauffeurs;  des  marteleurs ; 
des  lamineurs;  des  compasseurs ;  des  manœuvres;  des  machi^ 
ntstes;  un  pointeur,  etc. 

Une  des  opérations  principales  de  l'aciérie,  c'est  la  trempe, 
et  le  proverbe  n'a  pas  tort  qui  dit  que  la  trempe  fait  Tacier. 
Du  fer  porté  à  une  haute  température,  puis  refroidi  brusque- 
ment par  immersion  dans  Teau,  n'acquiert  aucune  qualité 
nouvelle.  L'acier,  porté  aussi  à  une  haute  température,  si  on 
le  laissait  refroidir  naturellement,  ne  serait  pas  altéré  non 
plus  et  demeurerait  le  même  acier.  Mais,  lorsque,  au  lieu  de 
le  laisser  refroidir  peu  à  peu,  on  le  plonge,  tout  rouge  encore 
jusqu'au  blanc,  dans  de  l'eau  froide,  il  devient  aussitôt  très 
dur  et  très  cassant,  d'autant  plus  dur  que  l'acier  était  plus 
chaud  et  que  l'eau  était  plus  froide.  C'est  de  l'acier  complet  à 
présent,  brillant  et  susceptible  de  recevoir  le  plus  beau  poli, 
Ton  dirait  volontiers  le  poli  «  à  huit  reflets  »  des  obus  et  Je 
poli  glacé  des  lames.  Il  a  même  parfois,  et  pour  certains 
ouvrages,  le  défaut  d'être  trop  dur  et  trop  cassant.  On  le  sou- 
met alors  au  re  uit;  on  le  réchauffe  à  une  température  infé- 
rieure à  celle  de  la  trempe,  et,  en  le  laissant  refroidir  lente- 
ment, on  ressoude  en  quelque  manière  ses  molécules,  on 
l'empêche  de  s'égrener,  et  on  lui  rend  ainsi  de  l'élasticité  et 
de  la  plasticité. 

;Sous  assistâmes,  dans  l'atelier  de  cémentation  (1)  de  l'usine 

(1)  •«  Pour  fabriquer  des  aciers  etarlemenl  au  de{»ré  de  carburation  voulu,  on 
emploie  le  procédé  de  cémentation.  On  prend  des  Iiarres  de  fer  pur  cl  on  lui 
incorpore  une  certaine  quantité  de  carbone  en  les  cbauffant  lonp,temps  au  milieu 
d'une  masse  de  charbon  de  bois  en  poudre.  Au  rouge  cerise,  les  deux  corps  se 
combinent  ensemble  t-t  le  carbone  pénètre  peu  à  peu  jusqu'à  une  certaine  profon- 
deur dans  la  barre.  Il  s'y  introduit  et  y  chemine  progressivement,  bien  que  le 
métal  reste  solide... 

«  Cette  opération  se  fait  dans  de  grandes  caisses  où  les  barres  de  f^r  plates  sont 
empilées  avec  des  liut  alternatifs  de  charbons  en  grains.  Ces  caisses  sont  pincées 
suç  de»  banquettes  recouvertes  d'une  sorte  de  hotte.  Après  avoir  chargé  les 
caisses,  on  ferme  les  portes  du  four,  on  les  lute avec  soin,  et  on  chauffe  au  moyen 


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Î62  l'organisation    DU  TRAVAIL 

C,  à  la  trempe  d'une  plaque  pour  tourelle  de  cuirassé.  On  la 
6t  glisser,  longtemps  chauffée,  puis  progressivement  refroidie, 
au-dessous  d'un  jeu  de  robinets;  et  l'eau,  pleuvant  douce- 
ment, comme  en  caresse,  vint  corriger,  amender,  achever 
l'œuvre  du  feu,  la  rendre  plus  malléable  ou  plus  maniable, 
sans  la  rendre  moins  résistante...  Un  peu  plus  loin,  dans  une 
autre  partie  de  l'atelier,  on  était  en  train  de  tremper  des 
canons  de  155  millimètres.  Eux,  comme  il  faut  qu'ils  soient 
très  durs,  un  homme,  au  visage  couvert  d'un  masque,  les 
cueille,  si  rouges  qu'on  les  croirait  saignants,  à  la  gueule 
du  four,  et,  tout  entiers,  tout  d'un  coup,  le  palan  qui  les 
enlève  les  dépose  dans  une  cuve  où  ils  disparaissent  de  la 
culasse  à  la  bouche.  Pour  les  longues  pièces  de  marine,  les 
vrais  Longs  Toms,  qui  n'en  finissent  pas  et  qui  pèsent  plus 
de  40,000  kilos,  la  cuve  est  verticale;  c'est  un  puits  pro- 
fond au  moins  du  double  de  leur  longueur;  elles  y  descen- 
dent majestueusement,  comme  dans  la  gloire  empourprée 
d'une  apothéose  de  la  force,  s'y  engloutissent,  et  n'en  re- 
montent que  blanchies  et  bleuies  de  l'incorruptible  éclat, 
durcies  encore,  dures  à  jamais  de  la  dureté  infrangible  de 
l'acier. 

Mais  non,  il  n'y  a  pas  d'acier  si  dur  qui  soit  infrangible  ou 
impénétrable  à  l'acier,  et  voici  peut-être  le  plus  grand 
miracle.  Jusqu'ici  l'homme,  pour  produire  le  métal,  le  tra- 
duire en  sa  forme  et  le  conduire  à  sa  fin,  a  eu  la  collaboration 
surhumaine,  quasi  divine  ou  infernale,  du  feu.  Le  feu  est 
venu  à  son  aide,  pour  amollir,  fondre,  dissocier,  réassocier  le 


d'un  foyer  placé  entre  les  banquettes.  On  maintient  le  four  chaud  plusieurs  jours, 
car  il  faut  lonf^temps  pour  que  la  cémentation  se  fasse  sentir  jusqu'à  une  certaine 
profondeur.  L'opération  est  naturellement  d*autant  plus  lon(;ue  qu'on  veut  avoir 
un  acîer  plus  carburé.  A  la  fin,  on  laisse  refroidir  lentement,  on  ouvre  les 
caisses,  puis  on  casse  les  barres  et  on  examine  leur  {^rain,  c'est-à-dire  l'aspect  de 
la  cassure,  pour  les  assortir  et  les  classer  en  caté{;orie8  suivant  leur  deç^é  de 
dureté.  •  —  Urbain  Le  Ybrrier,  la  Métallurgie,  p.  167. 


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LA   METALLURGIE  263 

fer  et  Tacier.  Maintenant  c'est  Tacier  seul,  à  froid,  qui  va 
rogner,  entamer,  scier,  couper  Tacier  sans  le  moindre  bruit 
ni  le  moindre  grincement.  Je  me  rappelle  un  armurier  de 
Tolède  qui  prenait  une  pièce  de  deux  sous  et  tranquillement, 
sur  le  seuil  de  sa  boutique,  pour  Témerveillement  des  pas- 
sants, la  perçait  d'un  coup  de  poignard.   Mais  ici,  c'est  bien 
autre  chose  que  le  bon  poignard  de  Tolède!  La  roue  dentée, 
mue  par  un  pouvoir  supérieur,   entre  dans  le  bloc  d'acier 
et  le  tranche,  avec  la  même  facilité  que  le  couteau  entre  et 
tranche  dans  le  beurre  ou  dans  le  savon.  Les  copeaux  d'acier 
volent  autour  de  la  machine  à  raboter,  moins  légers,  mais 
tout  aussi  minces  que  les  copeaux  de  sapin,  et  s'enroulent 
comme  eux  en  tortillons.  L'ajusteur  travaille  l'acier  comme 
le  menuisier  travaille  le  bois;  il  y  felit  des  coupes   et  des 
asssemblages.   A   l'usine  A,  les  ateliers  de  Yajustage  et  du 
blindage  sont,  eux  aussi,  à  deux  équipes  de  jour  et  de  nuit,  et 
dans  chacune  d'elles  il  y  a,  sous  les  ordres  d'un  contremaître, 
àe^  tourneur  s ,  des  raboteurs,  des  fraiseurs ,  des  perceurs  et  des 
manœuvres. 

C'est  le  dernier  service  actif  de  l'usine,  ou  l'avant-dernier, 
si  l'on  compte  comme  actif  le  service  de  Ventretien,  Norma- 
lement, ce  service  n'est  que  de  jour;  point  de  service  de 
nuit;  mais  survienne  une  réparation  urgente,  et  tout  de  suite 
il  se  dédouble  en  service  de  jour  et  service  de  nuit.  Il  com- 
porte d'ailleurs  toutes  les  subdivisions  possibles  de  façon  à 
parera  tout  événement;  toutes  les  catégories  ou  spécialités 
s'y  retrouvent  et  s'y  rencontrent  :  contremaîtres;  pointeurs 
pour  la  comptabilité  ;  chef -chaudronnier,  chaudronniers;  chef- 
forgeron,  forgerons  ;  frappeurs  ;  chef -maçon,  maçons;  chef-élec- 
tricien,  aides^électriciens  ;  chef  s-chauffeurs  de  chaudières ,  chauf^ 
feurs;  chefs- a  liment  eur s,  alimenteurs;  chefs-machinistes,  machi^ 
nisies  ;  chefs-monteurs,  etc. 

Les  bureaux  auxiliaires  sont  au  nombre  de  six,  à  savoir  : 


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26V  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

1"  Bureau  des  études; 

^"  Comptabilité; 

3"  Laboratoire; 

4»  Magasin; 

o"  Caisse  de  secours; 

^^   Transports; 

Le  bureau  des  études  est  chargé  de  préparer  les  plans  et 
devis  des  constructions  nouvelles,  et  de  pourvoir  aux  mo- 
difications ou  réparations  qu'exige  si  fréquemment  Tou- 
tilliige  compliqué  d'une  usine.  Outre  le  chef  de  bureau,  qui 
est  le  chef  du  service,  il  se  compose  surtout  de  dessina^ 
ieurs, 

A  la  comptabilité,  un  chef-comptable  et  autant  à' aides  qu'il 
en  est  besoin.  Ce  sont  eux  qui  réunissent,  centralisent  et  tota- 
lisent tous  les  renseignements  transmis  par  les  o  pointeurs  » 
des  divers  services;  qui  les  groupent  pour  établir  les  feuilles 
de  paie  et  les  revients;  et  qui  font  parvenir  les  revients  bruts 
au  bureau  de  l'administrateur  délégué,  pour  arrêter  la  comp- 
tabilité générale  de  l'entreprise. 

Le  service  du  laboratoire  est  de  la  plus  haute  importance  : 
c'est  un  service  fondamental  dans  les  aciéries  qui  produisent 
les  nouveaux  métaux  avec  nickel,  chrome,  tungstène,  mo- 
lybdène, etc.  Car  il  y  a  acier  et  acier;  et  il  est  trop  simple  de 
croire  que  l'acier  est  toujours  le  même  acier  :  deux  grains 
d'acier  ne  se  ressemblent  pas  plus  que  deux  gouttes  d'eau;  ils 
peuvent,  au  contraire,  différer  grandement.  Il  suffit  à  qui 
veut  s'en  convaincre  d'en  regarder  deux  échantillons  au  mi- 
croscope, et  l'on  en  regarderait  dix  qu'on  en  trouverait  de  dix 
types...  Le  laboratoire  de  l'usine  A  se  subdivise  en  laboratoire 
chimique,  pour  l'étude  et  le  dosage  des  corps  dont  sont  consti- 
tués les  aciers,  pour  l'examen  et  la  détermination  de  leur 
composition  chimique  ;  et  en  laboratoire  physique,  pour 
l'examen,   à   l'aide  du   microscope,    de   l'état  physique  des 


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LA   METALLEUGIE  265 

aciers.  A  ce  service  sont  employés  un  chef  de  laboratoire,  des 
aides,  et  des  gamins  ou  apprentis. 

Le  magasin  occupe  un  chef -magasinier,  également  chargé 
de  tout  ce  qui  concerne  les  blessés  (malgré  les  précautions, 
les  accidents  sont  malheureusement  presque  quotidiens  dans 
les  grandes  usines  métallurgiques,  —  nous  aurons  plus  tard  à 
le  constater)  ;  un  sous-chef-magasinier,  à  qui  incombe  le  soin 
de  faire  les  commandes  nécessaires  à  Tentretien  et  de  les  dis- 
tribuer dans  les  ateliers;  ce  chef  et  ce  sous-chef  assistés  de 
plusieurs  aides. 

La  caisse  de  secours,  à  T usine  A,  n'est  point,  à  proprement 
parler,  un  service  d'usine;  les  ouvriers  en  ont  seuls  l'adminis- 
tration ;  seuls,  ils  y  nomment  leurs  délégués  ;  ils  font  leurs 
affaires  eux-mêmes  et  eux  seuls  ;  la  Compagnie  n'intervient 
que  par  ses  dons  et  tout  au  plus,  officieusement,  quand  on  le 
lui  demande,  par  un  conseil. 

Le  service  des  transports  est  confié  à  un  entrepreneur,  ayant 
à  sa  disposition  le  personnel  et  le  matériel  suffisant  pour 
effectuer  toutes  les  manutentions  en  dehors  des  ateliers  . 
chargements  de  wagons,  déchargements,  etc.. 

Si  la  comparaison  de  l'organisation  du  travail  avec  l'orga- 
nisation militaire  est  permise  pour  la  métallurgie  comme 
pour  les  mines,  telles  sont  les  troupes  ou  telles  sont  les  armes, 
tels  sont  les  cadres  de  sous-officiers,  tel  est  le  corps  d'offi- 
ciers de  l'armée  métallurgique.  Et  l'on  peut  hardiment,  pour 
la  métallurgie,  user  de  cette  comparaison  qui  se  présente  à 
l'esprit  dès  que  l'on  se  trouve  en  face  d'une  force  disciplinée 
et  hiérarchisée,  organisée;  car,  quelle  force  plus  disciplinée, 
plus  hiérarchisée,  plus  organisée  que  l'armée?  et,  dans  l'in- 
dustrie, quelle  discipline,  quelle  hiérarchie,  quelle  organisa- 
tion du  travail  plus  forte  que  dans  la  métallurgie?  Chaque 
service,  actif  et  auxiliaire,  relève  d'un  chef  de  service:  soit,  à 
l'usine  A,  quinze  chefs  de  service,  qui  relèvent  du  directeur- 


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Î66  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

technique  ou  ingénieur-directeur^  sont  en  relations  continuelles 
avec  lui,  et  avec  lui  traitent  toutes  les  questions  intéressant  la 
marche  de  tous  les  services.  Mais,  chaque  jour,  Tinçénieur- 
directeur  lui-même  va  conférer  de  ces  questions,  notamment 
des  marchés  et  des  commandes,  avec  Y administrateur^élégué, 
qui  représente  et  en  qui  s'incarne  la  Compagnie  :  o  en  qur 
s'incarne  »  est  le  mot  vrai,  puisqu'il  est  le  patron  en  chair  et 
en  os,  la  personne  et  le  nom  de  ce  patronat  impersonnel  et 
anonyme. 


II 


L'usine  B  possède,  ce  que  n'a  pas  l'usine  A,  un  haut-four^ 
neau;  elle  a,  de  plus,  une  tréfilerie.  Ce  haut-fourneau,  cons- 
truit il  y  a  quelque  vingt  ans,  est  le  seul  qui  à  cette  heure 
reste  en  activité  dans  le  département.  De  là  une  nouvelle 
catégorie  ou  plutôt  de  nouvelles  catégories,  de  nouvelles  spé- 
cialités d'ouvriers.  La  loi  du  haut-fourneau  étant  de  ne 
s'éteindre  jamais,  ces  ouvriers  forment  des  équipes  de  jour  et 
de  nuit  dont  chacune  comprend  :  des  fondeurs  et  des  aideS' 
fondeurs  ;  des  peseurs  ;  des  chargeurs;  des  routeurs  ;  des  leveurs 
et  empileurs  ;  des  outilleurs;  et  des  manœuvres, 

La  tréfilerie  n'est  pas  ce  qu'il  y  a  de  moins  étrange  dans  le 
travail  du  fer,  dans  ce  théâtre  merveilleux,  tout  plein  de 
changements  à  vue,  où  la  puissance  de  l'industrie  atteinte» 
ne  sait  quoi  de  magique,  et,  mariant  les  couleurs,  variant  les 
formes,  se  jouant  des  dimensions,  séparant  et  combinant  de 
nouveau  les  éléments  constitutifs  des  corps,  renversant  ou 
redressant  les  données  de  la  nature,  réalise  l'illusion  et  maté- 
rialise l'impossible.  Cette  barre  qui  s'engage,  longue  d'un 
mètre  peut-être  et  large  de  huit  à  dix  centimètres,  dans  la 


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LA    METALLURGIE  26r 

première  cannelure  du  laminoir,  guidée  par  des  hommes 
qu'on  a  eu  la  précaution  de  revêtir  de  jambières  de  métal, 
sort  bientôt  de  la  dernière,  longue  d'une  trentaine,  d'une- 
quarantaine  de  mètres  ou  davantage,  pas  plus  grosse  que  le 
petit  doigt;  elle  se  tord  en  anneaux,  se  plie,  se  replie,  court 
à  terre,  comme  un  serpent  de  feu;  c'est  le  plus  mobile,  le  plufr 
agile,  le  plus  reptile  des  reptiles;  et  il  faut  être  perpétuelle- 
ment sur  le  qui-vive  pour  l'éviter,  sauter  d'un  côté,  puis 
de  l'autre,  selon  qu'il  ondule  d'un  côté  ou  de  l'autre,  ne  pas 
se  laisser  prendre,  en  ses  lacets,  en  ses  nœuds,  car,  de 
quelque  point  qu'il  effleure,  il  blesse;  son  contact  même  est 
une  morsure,  et  sa  morsure  est  une  brûlure.  Une  seconde  de 
distraction  ou  de  retard  peut  être  fatale,  et  l'on  nous  a  cité  le 
cas  d'un  de  ces  ouvriers  qui,  ayant  manqué  son  élan,  a  eu  le 
pied  entortillé,  encerclé  et  coupé  net.  11  faut  donc,  à  la  tréfi- 
lerie,  une  mobilité,  une  agilité,  une  «  reptilité  »  presque 
égales  à  celles  de  ce  fil  qui  zigzague  en  une  traînée  de  feu  ; 
aussi  la  règle  ou  l'habitude  est-elle  de  n'y  mettre  que  de  très- 
jeunes  gens. 

Ce  travail  donne  la  machine  ou  le  fil  ébauché.  Mais,  le 
laminoir  n'étant  pas  un  instrument  assez  délicat  pour  en 
réduire  l'épaisseur  au-dessous  de  6  à  7  millimètres  de  dia- 
mètre, si  l'on  veut  faire  de  la  «  machine  >»  un  fil  fin,  on  Télire 
à  travers  des  filières,  c'est-à-dire  à  travers  des  plaques  d'acier 
dur  percées  de  trous.  Le  fil,  enroulé  sur  une  bobine,  est 
aminci  à  la  lime  par  une  de  ses  extrémités,  et  engagé  dan& 
la  filière,  —  comme  naguère  la  barre  dans  le  laminoir,  — 
saisi  avec  une  pince,  fixé  à  une  autre  bobine  à  laquelle  on 
imprime  une  rotation  et  sur  laquelle  il  vient  s'enrouler  au  fur 
et  à  mesure  que  la  première  se  déroule  (l).  Ainsi,  à  froid,  — 
en  suivant  la  filière,  —  et  après  un  grand  nombre  de  passages 

(1)  Voyez  Urbain  Le  Verrier,  la  Métallurgie,  p.  198-200. 


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t68  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

par  des  trous  de  plus  en  plus  étroits,  la  «  machine  »  devient 
le  fil  fin,  et  le  câble  un  fil  télégraphique  ou  une  corde  de 
piano. 

L'atelier  de  la  irëfilerie  emploie  :  des  chauffeurs  du  train-- 
machine  et  leurs  aides-chauffeurs  ;  un  lamineur;  des  dégrossis- 
^eurs;  des  doubleurs;  des  dJméleurs;  des  porteurs  et  tourni" 
queurs;  des  empileurs  de  machine;  des  tréfileurs  ;  des  recuis eurs 
et  décapeurs ;  des  ircmpeurs  et  galvaniseurs ;  un  tonnelier;  des 
outilleui^s  ;  des  magasiniers  et  manœuvres. 

Au  demeurant,  Torfjanisation  du  travail  est  à  peu  près  la 
même  à  Tusine  B  qu'à  Tusine  A  ;  la  distribution  en  ateliers  est 
la  même,  sauf  quelques  spécialités  encore,  que  Tusine  B  a 
admises  et  que  n'a  pas  l'usine  A.  Cette  usine  B  se  compose, 
en  somme,  de  quatorze  ateliers  différents,  savoir  : 

1"  Haut- fourneau  ; 

â*»  Puddlaf^e; 

3**  Aciéries  Martin; 

4"  Moulcrie  d'acier; 

50  Tréfilerie  dWicr; 

6«  Aciérie  à  creusets  avec  fours  de  cémentation; 

7**  Laminoirs  avec  marteaux  de  ressuage  et  martinets; 

8*  Fabrique  d'outils  industriels  et  d'agriculture; 

9*  Fabrique  de  ressorts  pour  carrosserie  et  chemins  de  fer; 

10*  Fabrique  d'essieux  pour  carrosserie; 

11*»  Fabrique  d'enclumes; 

12"*  Grosses  forges; 

13"  Atelier  de  montage-finissage; 

14»  Ateliers  d'entretien,  moulerie  do  fonte,  et  machines  à  vapeur. 

Le  personnel  dirigeant  et  sous-dirigeant  comprend  :  un 
directeur^  huit  ingénieurs  chefs  de  service  ;  des  sous-ingé- 
nieurs; des  contremaîtres  et  des  surveillants,  répartis  comme 
il  suit  entre  les  ateliers  : 

1  ingénieur  pour  :  V  le  baut-foumeau,  avec  1  contremaître  et 
1  su i*\'ei liant ;2«  le  puddlage,  avec  1  contremaître  et  1  surveillant. 


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LA   METALLURGIE  26^ 

Personnel  ouvrier  du  haut-fourneau,  —  (Voir  plus  haut,) 
Personnel  ouvrier  du  ptiddlage.  —  Puddieurs.  —  Aides-pudd leurs. 

—  Troisièmes  aides.  —  Ginçleurs.  —  Pilonniers.  —  Traîneurs  et 
balayeurs.  — Casseurs.  —  Kouleurs  de  houilles  et  de  crasses;  ma- 
nœuvres. —  Rouleui*s  de  fonte. 

l  ingénieur  pour  :  3*  les  aciéries  Martin,  avec  3  contremaitres  et 
2  chefs  d'équipe;  4<»  la  moulerie  d'acier,  avec  1  sous -ingénieur, 
1  contremaître  et  4  chefs  d'équipe. 

Personnel  ouvrier  des  aciéries  Martin.  —  Fondeurs.  —  Aides- fon- 
deurs. —  Chauffeurs.  —  Aides-chauffeurs.  —  Chargeurs  et  rouleurs. 

—  Aides-chargeurs.  —  Gaziers.  —  Couleurs.  —  Aides-couleurs.  — 
Pocheurs.  —  Peseurs,  marqueurs  et  ébarbeurs.  —  Troisièmes  aides 
et  manœuvres.  —  Outilleurs.  —  Maçons. 

Personnel  ouvrier  de  la  moulerie  d'acier.  —  Mouleurs.  —  Ébar- 
beurs. —  Sableurs  et  manœuvres.  —  Outilleurs. 

1  ingénieur  pour  :  B"  la  tréfilerie,  avec  1  contremaître,  1  surveil- 
lant, 1  chef  d'équipe. 

Personnel  ouvrier  de  la  trrfilerie.  —  (Voir  plus  haut.) 

l  ingénieur  pour  ;  6"  aciérie  à  creusets,  avec  1  sous-injjénieur  et 
1  surveillant;  7"  les  laminoirs,  marteaux  de  ressuage  et  martinets, 
avec  2  contremaîtres,  2  surveillants  et  1  chef  d'équipe. 

Personnel  ouvrier  de  C aciérie  à  creusets.  —  Fondeurs.  —  Arra- 
cheurs. —  Démouleurs.  —  Gaziers.  —  Peseurs  de  charges.  — 
Pocheurs  et  manœuvres.  —  Chauffeurs  à  la  cémentation.  —  Cémen- 
teurs. 

Personnel  ouvrier  des  laminoirs^  étirage  et  ressuage.  —  Lamineurs. 

—  Dégrossisseurs.  —  Presseurs.  —  Leveurs  de  barres  et  releveurs. — 
Scieurs.  —  Dresseurs.  —  Chauffeurs.  —  Aides-chauffeurs.  —  Marte- 
leurs.  —  Aides-marteleurs.  —  Pilonniers.  —  Étireurs.  —  Burineui-s 
d'acier.  —  Magasiniers  et  casseurs.  —  Rouleurs  de  houille  et  ma- 
nœuvres. —  Tourneurs  de  cylindres.  —  Outilleurs. 

1  ingénieur  pour  :  8"  les  outils,  avec  2  contremaîtres;  9"  les  res- 
sorts, avec  1  contremaître  et  3  chefs  d'équipe. 

Personnel  ouvrier  de  la  marteilerie  et  outils,  —  Forgeurs.  —  Frap- 
peurs. —  Chauffeurs.   —  Marteleurs.   —  Etireurs.    —    Pilonniers. 

—  Cintreurs.  —  Meuleurs  et  limeurs.  —  Magasiniers  et  manœu- 
vres. 

Personnel  ouvrier  des  ressorts.  —  Cisailleurs.  —  Pointeur  et 
perceurs.  —  Lamineurs.  —  Découpeurs.  —  Forgeurs.  —  Frap- 
peurs.  —   Limeurs.    —   Chauffeurs.    —   (Mntreurs.   —  Recuiseurs. 

—  Ajusteurs.  —  Trempeurs.  —  Meuleurs  et  arrondisseurs.  —  Mon- 


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JS70  J/OllOANISATION    DU   TRAVAIL 

leurs.  —  Outilleurs.  —  Emballeurs  et  manœuvres,  —  Nettoyeurs. 

1  in(]fénieur  pour  :  lO  les  essieux  de  carrosserie,  avec  1  contre- 
maître; 11*  les  enclumes,  avec  1  contremaître;  12»  les  grosses  forges, 
-avec  1  sous-ingénieur,  1  contremaître,  l  surveillant  et  2  chefs 
d'équipe. 

Personnel  ouvrier  des  essîeux  de  carrosserie.  —  Chauffeurs.  — 
Aides-chauffeurs.  —  Marteleurs.  —  Pilonniers.  —  Paqueteurs.  — 
Matriceurs.  —  Forgeurs  et  enviroleurs.  —  Frappeurs.  —  Tourneurs 
et  aléseurs.  —  Perceurs.  —  Mculeurs.  —  Raboteurs  et  mortaiseurs. 
—  Ajusteurs.  —  Magasiniers  et  manœuvres. 

Personnel  ouvrier  des  enclumes.  —  Forgeurs.  —  Frappeurs.  — 
Limeurs.  —  Perceurs.  —  Trempeurs.  —  Manœuvres. 

Personnel  ouvrier  des  grosses  forges.  —  Chauffeurs.  —  Aides- 
chauffeurs.  —  Marteleurs.  —  A  ides-marte  leurs.  —  Pilonniers.  — 
Leveurs  de  porte.  —  Lamineur  de  bandages.  —  Mandrineurs  de  ban- 
-dages.  —  Burineurs  d'ébauches  de  bandages.  —  Forgeurs.  —  Frap- 
peurs. —  Cisailleui*s.  —  Dresseurs.  —  Traceurs.  —  Vérificateurs.  — 
Outilleurs.  —  Rouleurs  de  houille  et  manœuvres. 

1  ingénieur  pour  :  13«  le  montage-finissage,  avec  2  contremaîtres, 
J  surveillant  et  3  chefs  d'équipe. 

Personnel  ouvrier  du  montage-finissage,  —  Forgeurs.  —  Frap- 
peurs. —  Traceurs.  —  Ajusteurs.  —  Tourneurs.  —  Raboteurs.  — 
Mortaiseurs.  —  Perceurs.  —  Fraiseurs.  —  Aléseurs.  —  Scieurs.  — 
Centre  urs.  —  £  m  batteurs  de  roues.  —  Manœuvres. 

1  ingénieur  pour  :  14*  les  ateliers  d'entretien,  machines  à  vapeur, 
^vec  2  sous-ingénieurs,  6  contremaîtres  et  6  chefs  d'équipe. 

Personnel  ouvrier  des  ateliers  d^ entretien  et  des  machines  à  vapeur. 

—  Chargeurs  de  houille.  —  Wagonniers.  —  Chauffeurs  de  chau- 
dières. —  Ali  menteurs.  —  Machinistes.  —  Aiguilleurs.  —  Charpen- 
tiers. —  Menuisiers.  —  Maçons.  —  Âides-maçons.  —  Terrassiers.  — 
Manœuvres.  —  Ajusteurs.  —  Forgeurs.  —  Frappeurs. — Tourneurs. 

—  Perceurs.  —  Raboteurs  et  taraudeurs.  —  Chaudronniers.  —  Fer- 
blantiers. —  Électriciens.  —  Modeleurs.  —  Mouleurs  de  fonte.  — 
Ébarbeurs. 


L'usine  B  fournit  un  exennple  excellent  de  ce  que  les  philo- 
sophes ou  les  sociologues  appelleraient  «  le  processus  décrois- 
sance »   d'un  établissement  de  la  grande  industrie  dans  la 
seconde  moitié  du  dix-neuvième  siècle.  Fondée  en  1854,  à 
>1'effet  déclaré  d'exploiter  un  brevet  pour  la  fabrication  du 


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LA   METALLURGIE  Î71 

|>roduît  mixte  [acier  fondu  au  creuset  coulé  sur  fer)  (1),  et  plus 
généralement  de  fabriquer  le  fer  et  Tacier,  elle  se  consacra 
d'abord  à  la  production  des  aciers  pour  outils,  des  fers  fins 
de  puddlage,  des  ressorts  pour  la  carrosserie  et  pour  les  che- 
mins de  fer,  puis  de  presque  tout  le  matériel  nécessaire  à  la 
construction  :  rails,  bandag^es,  essieux,  etc.  Cependant 
Tadoption  du  procédé  Bessemer,  l'invention  du  four  Siemens 
en  1865,  le  perfectionnement  qu'y  apportait  en  1867  Tinçé- 
nieur  français  Pierre  Martin,  permettaient  d'obtenir,  par 
grandes  masses  et  couramment,  des  aciers  de  qualités  diverses 
et  de  toutes  les  «  nuances»  de  dureté.  £n  1873,  vingt  ans 
après  sa  fondation,  l'usine  B  s'annexait  un  haut-fourneau, 
d'une  capacité  de  200  mètres  cubes,  où  elle  traitait  elle- 
même  et  pour  sa  propre  consommation  des  minerais  tirés  des 
Pyrénées  ou  de  l'Algérie.  Successivement  ou  simultanément, 
de  1873  à  1878,  on  procédait  encore  à  d'autres  installations  : 
fours  pour  la  production  de  l'éponge  de  fer  par  réduction 
directe  ;  four  à  puddler  à  brassage  mécanique  ;  four  à  réchauf- 
fer desservant  le  train-laminoir  gros  mill;  compresseur  de 
l'acier  liquide  dans  le  moule,  pilon  atmosphérique. 

De  ces  innovations  quelques-unes  réussissaient,  d'autres 
ne  donnaient  point  les  résultats  qu'on  en  avait  attendus;  et 
€*élaient  des  expériences,  des  tâtonnements,  des  corrections, 
des  abandons  et  des  reprises.  Au  dehors  les  conditions  commer- 
ciales se  modifiaient  ;  de  nouvelles  découvertes  suscitaient  de 
nouvelles  concurrences;  l'application  en  grand  du  procédé 
Thomas  Gilchrist  allait  désormais  permettre  l'emploi  des 
minerais  phosphoreux  et  pauvres  du  Nord  et  de  l'Est,  tenus 
jusqu'alors  pour  inutilisables  :   il  fallait  donc  chercher  ail- 

(1)  La  production  de  Tacier  fondu  était  alors  très  coûteuse  et  l'on  en  était 
arrivé,  dans  certains  cas  particuliers,  comme  la  fabrication  des  rails  et  bandages, 
par  eiemple.  à  envisager  la  nécessité  de  souder  l'acier  sur  le  fer.  C'est  d'ailleurs  la 
même  idée  qui  s*est  trouvée  plus  tard,  en  1873,  appliquée  à  la  fabrication  des 
plaques  de  blindage  Cammel. 


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Ï72  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

leurs,  ramener  d'ailleurs  la  prospérité  qui  menaçait  de  s'éloi- 
gner par  là.  L'usine  B  se  hâtait  en  conséquence  d'ouvrir  un 
atelier  de  tréfilerie  et  d'installer  un  train-machine  (1880)  ; 
elle  augmentait  sur  toute  la  ligne  sa  puissance  de  production, 
donnait  une  impulsion  plus  forte  aux  travaux  qui  se  ratta- 
chent à  la  confection  du  matériel  de  guerre,  et  en  même 
temps  commençait  à  fabriquer  des  projectiles  et  des  canons 
pour  la  marine. 

En  même  temps  aussi,  on  apportait  un  soin  particulier  à  la 
febrication  des  moulages  d'acier;  on  revenait  à  celle  des 
aciers  fondus  au  creuset  pour  outils,  quelque  peu  délaissés  à  la 
suite  des  premiers  succès  des  aciers  Martin  ;  on  ajoutait  des 
spécialités  aux  spécialités  :  en  1888,  les  enclumes  en  acier 
fondu;  en  1889,  les  essieux  de  carrosserie  {essieux  de  char-- 
retteet  essieux  à  patins)  ;  plus  tard,  les  réservoirs  pour  torpilles 
automobiles.  D'année  en  année,  l'usine  grandissait;  les  déve- 
loppements appelaient  les  développements  :  on  refaisait  ou 
Ton  améliorait  l'outillage  de  l'atelier  des  forges,  en  le  dotant 
d'un  pilon  de  40  tonnes,  avec  grues  de  50  à  60  tonnes  pour 
le  desservir  ;  on  installait,  d'autre  part,  des  chantiers  de 
moulage  d'acier,  des  cubilots  et  des  molletons  pour  la  prépa- 
tion  des  terres  de  moulage,  un  atelier  de  démoulage,  un 
atelier  d'ébarbage  des  moulages  d'acier  avec  burins  pneuma- 
tiques et  pont  roulant  électrique;  un  four  Martin-Siemens 
avec  gazogène  accolé;  des  appareils  Gowper  et  des  épura- 
teurs  de  gaz  au  haut-fourneau  ;  un  creuset  en  acier  moulé,  un 
nouveau  laminoir  pour  aciers  marchands  ;  au  montage,  de 
gros  tours  y  des  raboteuses  à  force  électrique ,  des  mortai- 
seuseSy  etc.,  afin  de  pouvoir  usiner  les  arbres  et  autres  pièces 
de  tout  poids  et  de  toute  dimension  pour  les  constructions 
navales. 

Comme  il  était  visible  que  l'industrie  entrait  dans  l'ère  de 
l'électricité,  on  ne  se  laissait  pas  devancer  :  on  créait  au  plus 


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LA   MÉTALLURGIE  273 

vite  une  station  électrique  pour  produire  Téclairage  et  la  force 
motrice  d'une  partie  de  Tusine  ;  un  atelier  de  modelage  avec 
machines-outils  électriques  ;  un  appareil  de  trempe  avec  four 
vertical  et  treuil  électrique  pour  tubes  de  canons  jusqu'à 
vingt  tonnes  et  quinze  mètres  de  longueur.  Cependant  on 
n'avait  garde  de  négliger  cette  autre  grande  force,  la  vapeur, 
et  Ton  remplaçait  peu  à  peu  les  chaudières  verticales  par  des 
chaudières  multitubulaires.  Â.insi,  du  simple  au  composé, 
d'une  spécialité  à  l'autre,  et  de  cette  autre,  puis  d'une  autre, 
à  l'universalité  des  œuvres  de  métallurgie,  s'est  développée 
et  comme  déployée  l'usine  B  en  ses  quatorze  ateliers,  sur  une 
surface  de  plusieurs  hectares.  Croître  par  addition  de  spécia- 
lités, par  adjonctions  d'ateliers,  c'est  en  deux  mots  toute  son 
histoire  ;  et  c'est  toute  l'histoire  de  toutes  les  usines  du  même 
genre,  dans  la  même  industrie  et  dans  la  même  région. 

La  troisième  usine  observée  par  nous,  l'usine  C,  bien 
qu'elle  ne  le  cède  point,  et  loin  de  là,  en  importance  aux 
deux  premières,  semble,  par  son  titre  même,  délimiter  plus 
étroitement  le  champ  de  son  activité,  et  la  restreindre  ou  la 
réserver  surtout  pour  la  marine  et  les  chemins  de  fer  \  mais, 
dans  ce  champ  plus  étroitement  circonscrit,  l'activité  est  mer- 
veilleuse et  merveilleusement  ordonnée.  Comme  les  deux 
premières,  elle  a  :  des  ateliers  de  construction  (qui  compren- 
nent :  fonderie  de  fonte,  forges  maréchales,  tours  et  rabots, 
montage  et  chaudronnerie,  usinage)  ;  atelier  de  trempe  et  de 
cémentation;  aciérie;  laminage  des  tôles  et  blindages  et  6nîs- 
sage  des  blindages;  laminage  des  proBlés  et  puddlage;  grosse 
forge  (pilons  et  presse)  ;  entretien  (forge  de  réparations  et 
maçonnerie) . 

On  peut  dire,  en  ne  subdivisant  pas  trop,  et,  au  contraire, 
en  rassemblant,  en  réunissant  un  peu,  que  les  ateliers  de 
construction  emploient  douze    catégories    d'ouvriers   (ajus- 

18 


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t74  I/OKGANISATION   DU  TRAVAIL 

teurs,  tourneurs,  raboteurs,  fraiseurs,  chaudronniers,  mou- 
leurs, modeleurs,  fondeurs,  forgeurs,  machinistes,  manœu- 
vres, appren(is)  ;  les  ateliers  de  trempe  et  de  cémentation, 
trois  catégories  (chauffeurs,  machinistes,  manœuvres)  ;  Tacié- 
rie,  cinq  catégories  (fondeurs,  mouleurs,  ébarbeurs,  machi- 
nistes, manœuvres);  le  laminage  des  tôles  et  blindages,  neuf 
catégories  (lamineurs,  ajusteurs,  chauffeurs,  cisailleurs,  tra- 
ceurs, dresseurs,  raboteurs,  machinistes,  manœuvres)  ;  le 
laminage  des  profilés  et  le  puddlage,  cinq  catégories  (lami- 
neurs, puddleurs,  chauffeurs,  machinistes,  manœuvres)  ;  la 
grosse  forge,  quatre  catégories  (marteleurs,  chauffeurs, 
machinistes,  manœuvres)  ;  l'entretien,  douze  catégories  (tour- 
neurs, raboteurs,  perceurs,  machinistes,  chauffeurs,  ajusteurs, 
forgeurs,  chaudronniers,  charpentiers,  charrons,  manœu- 
vres). Au  total,  en  sept  services,  quarante^huit  catégories. 

Le  personnel  ouvrier  est  encadré,  à  Tusine  C,  par  un 
personnel  dirigeant  et  sous-dirigeant  qui  compte  : 

!<"  Ateliers  de  construction  :  1  ingénieur  chef  de  service,  8  sous- 
ingénieurs,  16  contremaîtres,  16  chefs  d'équipe; 

â"  Ateliers  de  trempe  et  cémentation  :  1  ingénieur  chef  de  service, 
2  sous-ingénieurs,  2  contremaîtres,  4  chefs  d'équipe  ; 

3»  Aciérie  :  1  ingénieur  chef  de  service,  5  sous-ingénieurs, 
6  contremaîtres  ; 

4<>  Laminage  des  tôles  et  blindages  et  finissage  des  blindages  : 
1  ingénieur  chef  de  sei*vice,  2  sous-ingénieurs,  7  contremaîtres, 
5  chefs  d'équipes  ; 

5«  Laminage  des  proBlés  et  puddlage  :  1  ingénieur  chef  de  sep- 
vice,  1  sous-ingénieur,  4  contremaîtres; 

6"  Grosse  forge  :  un  ingénieur  chef  de  service,  1  sous-ingénieur, 
1  contremaître,  5  chefs  d'équipe; 

7»  Entretien  :  2  ingénieurs  chefs  de  service,  2  sous-ingénieurs, 
6 contremaîtres,  8  chefs  d'équipe. 

Lors  de  ma  visite  à  cette  usine,  j'ai  vu,  en  une  seule 
journée,  ou  plutôt  en  une  seule  matinée,  de  neuf  heures  à 


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LA   METALLURGIE  Î75 

onze  heures,  —  juste  le  temps  de  passer  d'un  atelier  à 
Tautre,  —  dix  opérations  différentes  :  à  la  tôlerie,  le  lami- 
nag[e  de  tôles  pour  disques,  et  le  gabariage,  par  la  presse,  de 
2,500  tonnes,  d'une  plaque  de  blindage;  à  Tatelier  de  cémen- 
tation, la  trempe  d'une  plaque  pour  tourelle  ;^à  Y  aciérie,  une 
coulée  de  lingots  pour  tôles;  aux  bandages,  le  laminage  de 
bandages  pour  chemins  de  fer;  au  grand  mill,  le  laminage  de 
faux  cercles;  au  puddlage,  la  fabrication  de  fer  pour  roues  ;  à 
l'atelier  de  trempe,  la  trempe  de  frettes  de  28  cm.,  la  trempe 
de  deux  canons  de  155  mm.,  la  trempe  d'obus  de  164,7. 
Voilà  deux  heures  de  la  vie  d'une  grande  usine  métallur- 
gique :  il  en  est  ainsi  tous  les  jours  ;  et,  pour  certains  de  ses 
services,  il  en  est  ainsi  jour  et  nuit. 


m 


C'est  le  travail  concentré,  continu  et  intense.  Mais  c'est, 
d'autre  part,  le  travail  divisé  et  spécialisé.  Concentré  dans 
l'usine,  divisé  entre  les  ateliers,  spécialisé  entre  les  ouvriers. 
Faisons  des  catégories  d'ouvriers  une  récapitulation  som- 
maire :  on  en  trouve,  en  laissant  de  côté  les  manœuvres,  en  ne 
retenant  que  les  spécialités  réelles,  et  en  comptant  ensemble, 
dans  la  même  spécialité,  les  chefs,  les  compagnons  et  les 
aides,  quarante-deux k  l'usine  A;  quarante-huit  à  l'usine  C;  et, 
chiffre  bien  plus  gros  qui  s'explique  par  ce  fait  que  cette 
troisième  usine  B  a  plusieurs  ateliers  que  n'ont  ni  l'usine  A 
ni  l'usine  C  :  —  haut-fourneau,  tréfilerie,  fabrique  d'outils, 
fabrique  de  ressorts,  fabrique  d'essieux,  fabrique  d'enclumes, 
lesquels  veulent  précisément  des  ouvriers  rompus  à  des 
ouvrages  spéciaux,  —  on  n'en  trouve  pas  moins  de  cent 
quaranie-sept  à  l'usine  B. 


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t7«  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

De  cinquante  à  cent  cinquante^  selon  que  l'usine  a  ou  n'a  pas 
tel  ou  tel  atelier,  fait  ou  ne  fait  pas  telle  ou  telle  fabrication, 
et  sans  doute,  selon  que  Ton  suit  tel  ou  tel  mode  de  distribu- 
tion ou  de  classement,  c'est  en  ces  limites  que  varie  le  nombre 
des  spécialités  ou  des  catégories  dans  des  usines  métallur- 
giques employant,  comme  A,  B  et  G,  de  deux  mille  à  trois 
mille  ouvriers  (1).  Elles-mêmes,  pourtant,  ces  catégories,  ces 
spécialités,  qui  sont  de  cinquante  à  cent  cinquante,  se  rassem- 
blent, se  groupent  en  équipes,  par  ateliers,  chaque  équipe 
ayant  ses  hommes,  ses  cadres,  son  chef,  chaque  atelier  ayant 
les  siens,  et  l'usine  tout  entière,  en  tous  ses  ateliers,  en  toutes 
ses  équipes,  ayant  le  sien,  le  directeur,  chef  suprême  de  l'en- 
treprise et  du  personnel.  Et  en  ce  directeur,  de  qui  tout  part, 
à  qui  tout  revient,  par  lui  s'opère  la  reconcentration,  la  réuni- 
fication du  travail  divisé  et  spécialisé  :  en  lui,  et  au-dessous 
de  lui,  en  ces  services,  ces  ateliers,  ces  équipes  et  leurs  chefs, 
le  travail  se  régularise,  se  hiérarchise,  et,  par  conséquent, 
s'organise. 

En  effet,  il  s'y  organise  ;  nous  tenons  bien  ici  tous  les  traits, 
tous  les  caractères  de  l'organisation;  et  nous  tenons  du  même 
coup,  en  ces  usines  métallurgiques,  tous  les  traits,  tous  les 
caractères  de  la  grande  industrie  moderne.  Nous  surprenons 
en  plein  jeu,  en  plein  exercice,  la  force  même,  la  loi  même 
de  cette  industrie,  conductrice  et  dominatrice  de  notre  évolu- 

(1)  La  division  du  travail  et  eon  organisalion  sont  d'ailleurs  la  même  dans  la 
plusgrandeet  la  plus  célèbre  des  usines  métalluq^iques  françaises,  au  Crcusot.  Là 
aussi,  fonderies,  foq^es,  aciéries;  et,  comme  ateliers,  les  hauts-fourneaui,  les  acié- 
ries, les  presses  et  pilons,  les  fonderies,  la  forge.  Là  aussi,  un  pemonnel  ouvrier, 
réparti  par  équipes,  et  composé  de  chefs  d'équipe  ou  chefs-ouvriers,  d'ouvriert, 
d'élèves-ouvriers  («jui  sont  les  aides)  et  de  manœuvres.  Un  pen^onnel  dirigeant  et 
sous-diri;;eant,  composé  d'ingénieurs,  de  contremaîtrfs  et  des  chefs  d*éi|uipe  pré- 
cités. La  hiérarchie  s'établissant  de  bas  en  haut  dans  chaque  service,  certaine  et 
serrée  :  chefs  d'équipe,  contremaîtres,  chefs  d'atelier,  ingénieur-chef  de  fabrica- 
tion ou  chef  des  travaux,  chef  de  service.  Effectif  de  ces  divers  services,  5,000  ou- 
vriers environ,  et  autant,  environ  5,000,  dans  les  services  de  constructions  mé- 
caniques, de  matériel  d'artillerie,  de  chemins  de  fer,  etc.  :  en  tout,  une  dizaine 
de  mille. 


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LA   METALLURGIE  Î77 

lion  économique,  et  plus  que  de  révolution  économique,  de 
toute  notre  évolution  sociale  :  la  force  ou  la  loi  de  concen- 
tration. 

I^ous  les  saisissons  mieux  encore  que  dans  les  mines.  Pour 
les  mines,  la  nature  a  poussé  les  hommes  où  était  la  houille  : 
voulant  la  trouver,  il  leur  fallait  venir  là,  ils  ne  pouvaient 
aller  ailleurs.  Dans  la  métallurgie,  si,  comme  c'est  le  cas  pour 
la  Loire,  ils  n*ont  pas  le  minerai  sur  place,  la  nature  n'y  est 
plus  pour  rien,  ou  n'y  est  que  pour  beaucoup  moins,  la  proxi- 
mité du  combustible;  quant  au  reste,  c'est  évidemment  la 
force,  la  loi  de  l'industrie  qui  agit.  Et  elle  agit  imperturbable- 
ment dans  le  sens  de  la  concentration  :  l'outillage,  l'ou- 
vrage, les  ouvriers,  le  travail  et  le  capital,  elle  concentre 
tout;  elle  est  une  grande  a  assembleuse  »  des  choses  et  des 
hommes. 

Assembleuse  des  choses.  Autour  de  la  machine  à  vapeur, 
qui  devenait  le  moteur  indispensable,  se  sont  concentrés, 
—  nous  l'avons  montré  tout  au  long,  —  premièrement  les 
outils,  les  instruments  du  travail  ;  deuxièmement,  à  portée  de 
ces  instruments,  afin  de  les  avoir  sous  la  main  et  de  pouvoir 
les  utiliser,  s'est  concentré  le  travail.  L'atelier  isolé  s'est 
transformé  en  atelier  distinct  encore,  mais  simple  partie  de 
ce  tout  qu'est  l'usine.  Le  travail,  de  particulier  ou  individuel 
qu'il  était  jadis,  va  dorénavant,  en  quelque  manière  et  dans 
quelque  mesure,  être  collectif.  Cela  se  vérifie  et  s'affirme  à 
tous  les  degrés  :  ainsi  l'unité,  la  cellule  de  l'industrie,  est 
l'usine;  la  cellule  de  l'usine  est  l'atelier;  la  cellule  de 
l'atelier  est  l'équipe;  —  la  théorie  s'était  permis  de  le  poser 
en  axiome  :  l'observation  des  faits,  et  du  détail  des  faits, 
qu'elle  porte  sur  A,  sur  B  ou  sur  G,  le  prouve  surabon- 
damment. 

Assembleuse  des  hommes  aussi,  et  parce  qu'assembleuse 
des  choses.  Concentrés  dans  Tusine  pour  le  travail,  les  hommes 


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t78  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

ont  été  conduits  à  se  concentrer  autour  deTusine  après  le  tra- 
vail :  ainsi  sont  nées  des  villes,  comme  B  et  C,  pure  création 
de  rindustrie,  qui  n'existaient  pas  avant  elle  et  disparaî- 
traient avec  elle,  qui  n'ont  qu'elle  pour  source  de  population, 
pour  aliment  et  pour  raison  d'être. 

Concentration  de  l'outillag^e,  du  travail  et  des  travailleurs; 
concentration  parallèle  et  pareille,  des  capitaux.  Quelques 
milliers  de  francs,  quelques  centaines  de  milliers  de  francs  au 
maximum,  un  bailleur  de  fonds  ou  une  commandite  suffi- 
raient à  l'usine  qui  n'était  guère  qu'un  atelier  et  que  l'on 
vouait  à  un  seul  objet;  mais  des  millions  ne  seraient  pas  de 
trop  pour  l'usine  qui,  comme  Â,  B  et  G,  s'étend  à  dix  ou 
quinze  ateliers,  embrassant  toute  la  production,  toute  la 
fabrication  du  fer  ou  de  l'acier;  or,  ces  millions,  dont  on  ne 
saurait  se  passer,  le  meilleur  moyen  de  les  avoir,  c'était  de 
les  demander  à  tout  le  monde  par  une  émission  d'actions. 
L'argent  affluait  donc  de  partout  vers  l'industrie,  se  concen- 
trait de  partout  sur  l'industrie.  Il  en  était  lui-même  comme 
un  second  moteur;  autour  de  celui-là,  comme  autour  de 
l'autre,  autour  de  l'argent  comme  autour  de  la  machine,  se 
faisait  la  concentration  ;  et,  comme  le  travail,  le  capital  obéis- 
sait à  cette  force,  subissait  cette  loi,  à  laquelle  rien  n'échappe 
dans  le  monde  depuis  un  siècle,  et  qui  est,  je  dirais  volon- 
tiers la  loi  fondamentale  et  constitutionnelle  de  la  grande 
industrie. 

Néanmoins,  ce  n'est  pas  assez  de  dire  la  loi  de  concentra- 
tion ;  et  l'on  devrait  dire  la  double  loi  de  concentration  et  de 
spécialisation,  deux  lois  qui  ne  sont  point  contradictoires, 
mais  complémentaires  l'une  de  l'autre,  et  qui  ne  sont  pas  en 
vérité  deux  lois,  mais  deux  titres  de  la  même  loi,  pour  régler 
deux  mouvements  et  régir  deux  temps  du  même  acte.  La 
grande  industrie  concentre,  puis  spécialise,  puis  reconcentre. 
Et,  puisque  nous  y  avons  relevé  tous  les  traits,  tous  les  carac- 


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LA   METALLURGIE  27» 

tères  de  V  «  organisation  » ,  pourquoi  ne  pas  oser  dire  enfin 
qu'ici  le  mécanisme  se  comporte  comme  Torg^anisme  ;  que  la 
loi  de  concentration  et  de  spécialisation  du  travail  corres- 
pond, dans  la  série  mécanique,  à  la  loi  d'intégration  et  de  dif- 
férenciation des  fonctions,  dans  la  série  organique;  qu'une 
usine  croit,  s'entretient,  se  développe  comme  un  être  vivant,^ 
si  bien  que  toute  audace  de  langage  s'excuse,  fait  mieux  que 
de  s'excuser,  se  justifie  ;  et  qu'il  n'y  a  presque  plus  de  meta* 
phore  à  parler  d'elle  comme  d'un  être  vivant  ? 


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II 


LAGE    DES    OUVRIERS 
LA    DURÉE,    LA    PEINE,    LE    PRIX,    LES    CONDITIONS    DU    TRAVAIL 


A  considérer  dans  Tensemble  les  ouvriers  delà  métallurfpe, 
il  est  difficile  d'en  faire  la  répartition  par  kge  entre  les 
diverses  catégories  ou  spécialités  professionnelles.  Pour  les 
mines  de  houille,  il  existe,  du  moins  au  commencement  et 
vers  la  fin  de  la  viedeTouvrier,  — surtout  au  commencement, 
avant  la  vingtième  année  et  le  service  militaire,  —  comme  de 
grandes  couches  de  jeunes  gens  et  d'hommes  déjà  presque 
vieux  occupés  aux  mêmes  besognes  :  —  jeunes  et  au  fond, 
aides,  ravanceurs,  hercheurs,  rouleurs;  —  vieillis  et  au 
jour,  escailleurs,  manœuvres,  commissionnaires,  etc.  Ici, 
dans  la  métallurgie,  rien  de  pareil,  ou  à  peu  près  rien; 
d'abord,  sauf  les  a  traineurs  de  barres  au  puddlage  » ,  les 
tt  leveurs  de  porte  »  attachés  aux  différents  ateliers,  et  quel- 
ques a  traceurs  »  ou  «  apprentis  ajusteurs  » ,  la  métallurgie, 
en  général,  emploie  peu  de  jeunes  gens;  et,  d'autre  part, 
chaque  ouvrier  y  demeure,  tant  qu'il  le  veut  ou  qu'il  le  peut, 
sans  jamais  sortir  de  sa  catégorie  ou  spécialité.  Il  n*y  a 
donc  point  entre  les  catégories  ou  spécialités  de  répartition 
par  âge  voulue  ou  délibérée,   mais  seulement  cette  répar- 


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28S  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

tition    naturelle   et   automatique   que    le  temps  opère  lui- 
même. 

Voici  Tusine  que  nous  avons  désignée  sous  le  nom  d'usine  A. 
On  y  comptait,  au  mois  d'octobre  1902,  1,704  ouvriers  qui, 
par  âge,  de  la  jeunesse  à  la  vieillesse,  et  il  serait  à  peine 
excessif  de  dire  d'un  extrême  à  l'autre  extrême,  de  quinze  à 
quatre-vingts  ans,  se  répartissaient  ainsi  : 

Classement  des  ouvriers,  par  âge,  et  de  h  en  h  ans  : 


16 

«> 

S6 

80 

86 

40 

46 

60 

66 

60 

65 

70 

76 

k  90 

k  S5 

à  80 

k  86 

k  40 

k  46 

•  60 

k  66 

à60 

à  66 

k  70 

à  76 

à80 

183 

155 

295 

241 

224 

225 

136 

98 

75 

47 

15 

7 

3 

Et  voici  ce  que  disent  ces  chiffres,  en  prenant  pour  point  de 
départ  le  premier  nombre,  celui  des  ouvriers  âgés  de  quinze 
à  vingt  ans,  qui  représente  l'apport  de  l'élément  nouveau, 
l'appoint  de  la  génération  nouvelle.  Entre  vingt  et  vingt-cinq 
ans,  l'obligation  du  service  militaire  abaisse  ce  nombre, 
comme  il  est  dans  l'ordre;  et  si  elle  ne  l'abaisse  pas  davan- 
tage, c'est  que,  sans  tenir  compte  des  exemptions,  dispenses 
ou  ajournements,  au  delà  de  vingt  ans  et  presque  de  vingt  à 
vingt  et  un  ans,  entre  la  conscription  et  l'incorporation,  il  y  a 
un  intervalle,  un  délai;  il  y  a  une  marge  qui  ne  reste  pas 
inoccupée;  c'est  aussi  qu'après  vingt-trois  ans  ou  vers  vingt- 
quatre  ans,  et  en  tout  cas  de  vingt-quatre  à  vingt-cinq  ans, 
lorsqu'un  contingent  quitte  l'usine,  un  autre,  une  partie  d'un 
autre  y  est  rentrée,  et  ce  qui  doit  revenir  est  revenu.  De 
vingt-cinq  à  trente  ans,  la  ligne  monte  rapidement,  la  courbe 
s'élance  comme  en  fusée  et  atteint  son  point  le  plus  haut;  elle 
redescend,  eNe  s'infléchit  un  peu  de  trente  à  trente-cinq  ans; 
encore  un  peu  de  trente-cinq  à  quarante  ;  elle  s'aplanit  là, 
semble  prendre  son  niveau  et  le  garder  de  quarante  à  qua- 
rante-cinq ans;  puis  brusquement,  et  par  bonds,  qui  de  cinq 
ans  en  cinq  ans  diminuent  chaque  fois  environ  de  moitié  les 


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LA    METALLURGIE  281 

chiffres  correspondant  à  cinquante,  à  cinquante-cinq,  à 
soixante,  à  soixante-cinq,  à  soixante-dix,  à  soixante-quinze,  à 
quatre-vingts  ans,  en  sept  étapes  revient  toucher  terre  aux 
approches  de  zéro. 

On  se  souvient  peut-être,  mais  il  n'est  pas  inutile  de  le 
répéter,  que  nous  avons  déjà  fait  exactement  la  même  con- 
statation, précisément  dans  la  même  région,  et  sur  un  nombre 
d'ouvriers  à  peu  près  égal,  pour  les  mines  de  houille  de  M... 
et  de  la  B...;  ce  qui,  d'ailleurs,  n'a  rien  qui  puisse  sur- 
prendre, puisqu'à  travers  toutes  les  variations  et  toutes  les 
différences  professionnelles,  la  vie  se  joue,  appliquant  inexo- 
rablement à  tous  les  hommes  sa  loi  universelle  de  sénescence 
et  de  disparition  que  ne  sauraient  mettre  en  échec  les  cir- 
constances particulières  à  tel  ou  tel  métier.  La  même  consta- 
tation, nous  la  ferons  encore,  si  nous  considérons,  au  lieu  de 
Tàge  des  ouvriers,  la  durée  de  leurs  services  à  l'usine,  qui  les 
répartit  comme  il  suit  : 

Classement  des  ouvriers  par  ancienneté  dans  C usine  : 

0  à  5  ans    S  à  10    10  à  16    15  à  80    90  à  35    25  à  80    90  à  S5    S5  à  40 

619        412        336         105        118  69  43  2 

et  cette  constatation,  en  ce  point  aussi,  est  pareille  pour  la 
métallurgie  et  pour  les  mines.  On  sent  que  la  même  loi  fatale 
et  universelle,  une  espèce  de  loi  de  la  pesanteur,  emporte  ces 
groupes  humains  et  règle  leur  chute  en  la  précipitant  d'une 
étape  à  une  autre  étape,  et  comme  d'un  palier  à  un  autre 
palier  du  temps;  chute  dont  la  vitesse  s'accroît  en  raison  et  en 
proportion  du  temps  même,  si  bien  que  de  plus  haut  ils  tom- 
bent, ou  de  plus  loin,  c'est-à-dire  plus  ils  sont  anciens,  plus 
ils  tombent  vite.  Pour  les  mines  de  houille,  nousavons  observé, 
et  précisément  dans  cette  même  région,  sur  un  nombre  d'ou- 
vriers à  peu  près  égal,  qu'au-dessus  d'une  certaine  durée, 
prenons  au-dessus  de  vingt  ans,  les  chiffres  qui  expriment  soit 


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28*  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

Tâge,  soit  Tancienneté  de  services,  diminuent  de  cinq  ans  en 
cinq  ans,  d'une  dizaine,  sans  arrêt  ni  relèvement  :  si,  de 
trente-cinq  à  quarante  ans,  le  nombre  commence  par  un  3 
(une  trentaine  d'ouvriers),  de  quarante  à  quarante-cinq  ans, 
il  ne  commence  plus  que  par  un  2  (une  vingtaine  seulement), 
à  quarante-cinq  par  un  i  (rien  qu'une  dizaine),  et,  passé  cin- 
quante-cinq ans^  celte  dernière  dizaine  elle-même,  il  s'en  feut 
bientôt  de  moitié,  puis  de  plus  de  moitié,  puis  de  bien  plus, 
puis  de  presque  tout  qu'elle  se  complète. 

Le  temps  est  donc  le  grand  et  presque  l'unique  répartiteur 
des  ouvriers  entre  les  diverses  catégories  ou  spécialités  de  la 
métallurgie.  Les  m  traineurs  de  barres  au  puddlage  » ,  les 
tt  leveurs  de  porte  » ,  les  «  traceurs  »  même,  et  les  «  appren- 
tis ajusteurs  »,  qui  sont  presque  tous  des  jeunes  gens  (1), 
sont  mêlés,  dans  les  ateliers  et  les  équipes,  à  des  hommes 
dont  l'âge  est  très  différent  du  leur  et  très  différent  de  l'un  à 
l'autre. 

Par  spécialités  ou  catégories,  on  trouve  comme  «  âge 
moyen,  »  dans  l'usine  A,  aux  aciéries  : 

Chef-fondeur,  cinquante  ans.  —  Fondeur^  quarante  et  un  ans.  — 
Aide-fondeur,  trente-trois  ans.  —  Leveur  de  porte,  dix-huit  ans.  — 
Glief-gazier,  quarante-cinq  ans.  —  Aide,  quarante-trois  ans.  —  Gré- 
silleur,  trente-trois  ans.  —  Manœuvres  pour  le  chargement^  trente- 
trois  ans. 

De  même  au  puddlage^  où  sont  employés  les  o  traineurs  de 
barres,  »>  l'âge  moyen  est  par  spécialités  : 

Contremaître,  cinquante-six  ans.  —  Peseur,  vingt-cinq  ans.  ^ 
Maîtres  puddleurs,  quarante-sept  ans«  —  Aides,  trente-quatre  ans.— 
Troisièmes  ou  routeurs  de  boules,  vingt-sept  ans.  —  Ginglenn,  cin- 

(1)  L'usine  G  a  un  atelier  spécial  d'apprentis,  dirigé  par  an  contremaître,  où 
se  forment  22  jeunes  gens;  les  autres  (il  y  en  a  93  au-dessous  de  18  ans)  sont 
aux  ateliers  de  construction  et  à  la  forge  de  réparations. 


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LA    METALLURGIE  285 

quante-huît  ans.  —  Lamineurs,  quarante-trois  ans.  —  Machinistes, 
trente-huit  ans.  —  Routeurs  de  fonte,  cinquante-deux  ans.  —  Cas- 
seurs de  fer,  cinquante  ans.  —  Pointeur,  quarante-cinq  ans. 

C'est  aux  tôleries,  au  cisaillage  des  tôles  et  aux  forges  que 
trayaillent  les  o  traceurs  »  .  Ici  encore,  ils  sont  associés  à  des 
ouvriers  d'âge  très  différent,  et  eux-mêmes  ne  sont  pas  tous 
des  jeunes  gen$,  puisque  la  moyenne  est,  aux  tôleries  : 

Chef-cisailleur,  trente-huit  ans.  —  Âides^  trente-six  ans.  — 
Manœuvres,  trente-quatre  ans.  —  Traceurs,  trente -six  ans  (1).  — 
Peseur,  trente-six  ans.  —  Chargeur,  quarante-six  ans.  —  Répareurs, 
trente-cinq  ans.  —  Recuiseurs,  trente-trois  ans.  —  Pointeurs,  trente- 
huit  ans. 

Elnfin,  à  Tatelier  de  Vajustage  et  des  blindages,  où  sont  les 
«  apprentis-ajusteurs  »  ,  ils  ont,  à  côté  d'eux,  des  compa- 
gnons dont  l'âge  moyen  est  : 

Contremaître,  quarante-quatre  ans.  —  Tourneurs,  trente-deux 
ans.  —  Rfifljoteurs,  trente  et  un  ans.  —  Fraiseurs,  trente-sept  ans.  — 
Perceurs,  quarante  et  un  ans.  —  Manœuvres,  trente-trois  ans.  — 
Ajusteurs,  trente  ans.  —  Pointeurs,  trente-quatre  ans. 

Mais  que  parle-l-on  d'  «  âge  moyen  ?  »  Il  ne  saurait  pas  plus 
y  avoir  une  moyenne  pour  Tâge  que  pour  le  salaire,  et  l'on  ne 
«  vit  »  pas  plus  une  moyenne,  qu'on  ne  la  mange.  Chacun  vit 
pour  son  compte,  ne  vit  qu'une  vie,  et  ne  la  vit  qu'une  fois, 
n'est  jeune  qu'une  fois,  ne  vieillit  qu'une  fois.  L'âge  moyen 
n'a  donc  pas  plus  de  réalité  que  le  salaire  moyen  :  et,  comme 
l'ouvrier  qui  gagne  six  francs  n'en  donne  pas  deux  à  celui 
qui  n'en  gagne  qu'un  pour  que  la  moyenne  soit  de  trois, 
ainsi  celui  qui  n'a  que  vingt  ans  n'en  reprend  pas  dix  à  celui 
qui  en  a  quarante  pour  faire  une  moyenne  de  trente.  Si  l'on 

(1)  Aux  forges,  le  «  traceur»  est  âgé  de  trente -neuf  ans. 


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286  I/ORGANISATION   DU   TRAVAU. 

veut  toucher  la  réalité,  on  ne  doit  par  conséquent  pas  s'ar- 
rêter à  Tâge  moyen,  on  doit  aller  la  chercher  où  elle  est, 
et  elle  n'est,  cette  réalité  de  Tâge  des  ouvriers  de  chaque 
catégorie,  que  dans  Tâge  réel  de  chacun  des  ouvriers  qui  la 
composent. 

A  Tusine  B...,  les  30  puddleurs  ont  de  vingt-neuf  à 
soixante-quatre  ans;  les  16  aides-puddleurs,  de  vingt-quatre 
à  quarante-huit  ans;  les  12  troisièmes-aides  de  dix-huit  à 
soixante  ans.  Seuls  les  6  cingleurs  sont  en  pleine  force,  de 
quarante  à  cinquante-quatre  ans,  et,  si  Ton  veut,  les  3  cas- 
seurs, de  trente-deux  à  cinquante-deux  ans  ;  les  2  pilonniers 
sont  des  jeunes  gens,  de  dix-sept  et  de  dix-neuf  ans.  Eux 
exceptés,  il  n'est  pas  jusqu'aux  manoeuvres,  tratneurs  et 
balayeurs,  rouleurs  de  houille  et  de  crasses,  routeurs  de  fonte, 
parmi  lesquels  il  n'y  ait  des  hommes  de  tout  âge,  entre  dix- 
sept  et  soixante-six  ans. 

De  même,  aux  aciéries  Martin  de  cette  usine  B.  Le  per- 
sonnel comprend,  entre  autres  ouvriers,  8  fondeurs,  qui  ont 
de  vingtrcinq  à  cinquante-huit  ans;  8  gaziers,  qui  ont  de 
vingt-sept  à  soixante  ans;  3  marqueurs,  qui  ont  de  dix-neuf  à 
soixante-neuf  ans;  10  outilleurs,  qui  ont  de  dix-sept  à  soixante- 
quatorze  ans  (je  relève  les  plus  grandes  différences  d'âge)  ;  les 
aides  et  manœuvres,  là  aussi,  vont  de  l'adolescence  à  la  vieil- 
lesse; ils  sont  27,  qui  ont  de  vingt  et  un  à  soixante-trois  ans. 

De  même  encore  aux  grosses  forges  :  les  22  chauffeurs  ont 
de  vingt-huit  à  soixante-neuf  ans;  les  59  marteleurs  et  aides- 
marteleurs,  de  vingt-quatre  à  cinquante-sept  ans  ;  les  15  for- 
geurs,  de  vingt-quatre  à  soixante  et  onze  ans;  les  18  frap- 
peurs, de  dix-neuf  à  soixante-neuf  ans.  Et  de  même  enfin, 
aux  ateliers  de  montage  et  finissage,  où  les  28  ajusteurs  ont 
de  vingt  à  soixante-quatre  ans;  les  77  tourneurs,  de  vingt- 
deux  à  soixante-huit  ans;  les  17  raboteurs,  de  dix-neuf  à  cin- 
quante-trois ans,  etc.,  etc.. 


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6 

1 

3 

W 

2 

1 

7 

3 

LA    METALLURGIE  287 

Le  tableau  dressé,  sur  notre  demande,  par  la  direction  de 
Tusine  G  met,  pour  ainsi  dire,  en  plein  relief  cette  constata- 
tion que,  dans  la  métallurgie,  il  n'y  a  point,  entre  les  catégo- 
ries ou  spécialités,  de  répartition  par  âge,  voulue  et  délibérée; 
qu'on  s'y  spécialise  par  rapport  à  la  profession,  mais  non  par 
rapport  au  temps;  et  que  ces  catégories  sont  vraiment  des 
métiers,  où  l'on  entre  jeune,  où  l'on  vit,  et  où  l'on  vieillit. 
En  effet,  des  2,534  ouvriers  de  l'usine  G,  si  l'on  prend  les 
catégories  les  plus  nombreuses  :  ajusteurs,  tourneurs,  rabo- 
teurs, machinistes,  on  compte  : 

18         iS  S8  SS  S8         Al  48  S8  68  6S  68 

Profetriont       àSSans  à  28      à  3S      à  S8      à  4S      à  48      à  6S      à  58      à  68      à  68      à  73 

ljaBteiv8(229)...  33  39  47  21  30  21  9  14  8 

T(ivieiir8(227)...  41  41  47  31  33       7  12  6  6 

llaboleiirs(224)...  11  39  53  39  36  26.  9  5  3 

lachinistes  (229).  10  31  34  46  34  33  9  10  7 

Mais  ces  quatre  catégories  :  ajusteurs,  tourneurs,  rabo- 
teurs, machinistes,  sont  vraiment  des  spécialités,  des  profes- 
sions, des  métiers  :  il  y  a  plus  et  il  en  est  ici  du  travail  non 
spécialisé,  non  organisé,  invertébré  si  je  l'osais  dire,  du  tra- 
vail qui  n'est  qu'une  dépense  de  force,  de  cette  sorte  d'i/n^ 
skilled  labour^  non  enseigné  et  non  appris,  purement  physiolo- 
gique et  mécanique,  qui  n'exige  presque  rien  que  le  jeu  de 
certains  muscles,  comme  il  en  est  du  travail  spécialisé,  orga- 
nisé, porté  dans  chaque  catégorie  à  sa  plus  grande  puissance 
de  rendement  et  à  son  plus  haut  point  de  perfection  par  cette 
spécialisation,  par  cette  organisation  mêmes.  Dans  la  métal- 
lurgie, le  manœuvre  ne  fait  pas  ce  que  fait  le  galibot,  par 
exemple,  ou  le  hercheur  à  la  mine,  qui,  avec  l'âge,  passe  suc- 
cessivement aide,  puis  ouvrier  à  veine  :  il  entre  manœuvre, 
il  reste  manœuvre,  —  manœuvre  au  puddlage,  aux  aciéries, 
aux  forges,  —  s'y  spécialise  autant  que  sa  profession,  qui  n'est 
pas  une  profession,  est  susceptible  d'être  spécialisée,  et  c'est  à 


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288  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

peine  si,  une  fois  affecté  à  un  atelier,  il  en  change.  L*usine  G 

n*occupepas  moins  de  700  manoeuvres,  ainsi  répartis  par  âge  : 


18 

8t 

98 

S8 

38 

48 

48 

88 

88 

68 

68 

de 

iSans 

àS8 

à  83 

à  88 

à  48 

à  48 

à  88 

à88 

à  68 

à68 

4  78 

78  ans 

36      81      122     99      72      61       51       73      38      a9      23       5 

Manœuvre  dès  qu'il  travaille  et  manoeuvre  tant  qu*il  tra- 
vaille :  c'est  un  métier  de  plus  à  inscrire  parmi  les  très  nom- 
breux métiers  de  la  métallurgie. 

Donc,  spécialisation  des  ouvriers  par  métiers,  mais  non 
par  âge,  localisation  de  ces  ouvriers  dans  l'espace,  —  c'est-à- 
dire  dans  l'atelier,  —  mais  non  dans  le  temps,  —  c'est-à-dire 
encore  par  âge  ;  —  spécialisation  professionnelle  dès  la  sortie 
de  l'apprentissage,  et  jusqu'à  la  sortie  de  l'usine,  —  c'est-à- 
dire  souvent  jusqu'à  la  sortie  de  la  vie  :  telle  est  la  première 
et  capitale  observation  qui  se  dégage  de  l'examen  des  faits  et 
des  chiffres.  On  pourrait,  on  devrait  peut-être  en  ajouter  au 
moins  une  autre,  au  sujet  de  la  stabilité  ou  de  l'instabilité  de 
la  population  ouvrière  dans  la  métallurgie.  Qui  ne  jetterait 
qu'un  rapide  coup  d'œil  sur  les  tableaux  que  nous  avons 
reproduits,  en  voyant,  de  trente  à  quarante-cinq  ans,  la  pro- 
portion demeurer  à  peu  près  la  même,  serait  porté  à  s'ima- 
giner que,  comme  cela  parait  logique  et  naturel,  quand  l'ou- 
vrier a  atteint  la  force  de  l'âge,  quand  il  est  un  homme  fait, 
quand  il  a  fondé  une  famille,  cet  ouvrier  se  fixe  et  s'enracine  ; 
et  l'on  conclurait  volontiers  de  la  stagnation  des  chiffres  à  la 
stabilité  de  la  population  ouvrière  âgée  de  trente  à  quarante- 
cinq  ans.  Mais  on  se  tromperait.  La  population  ouvrière  ne 
serait  absolument  stable  que  si  le  travail  était  constant  dans 
rindustrie  métallurgique  et  distribué  également  entre  les 
diverses  usines  ;  s'il  n'y  avait  pas  de  crises  et  s'il  n'y  avait  pas 
la  concurrence. 

«  Nous  avons  pour  principe,  remarque  l'ingénieur-direc- 


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LA    METALLURGIE  289 

leur  de  Tusine  A,  de  ne  pas  renvoyer  notre  personnel  lorsque 
le  travail  fait  défaut,  sauf  pour  faute  grave.  Mais,  alors,  nous 
supprimons  tout  embauchage,  et  les  sortants  ne  sont  pas  rem- 
placés. S'il  nous  était  possible  de  faire  pour  1899  (année  de 
pleine  activité  et  presque  de  surproduction)  les  mêmes 
relevés  que  pour  1902  (1),  ils  nous  apprendraient  quel  est 
Tàge  des  ouvriers  sortants,  et  nous  permettraient  sans  doute 
de  constater  (ce  que  nous  croyons)  que  notre  façon  d'opérer, 
lorsque  le  travail  manque  ou  se  relâche,  nous  prive  des  meil- 
leurs ouvriers,  de  ceux  qui,  dans  la  force  de  l*àge,  vont  où  le  tra- 
vail est  plus  abondant.  » 

Cet  exode,  ce  départ  à  la  poursuite  du  travail  plus  abon- 
dant et  par  conséquent  mieux  rétribué,  il  semble  que  les 
chiffres  eux-mêmes  le  dénoncent,  en  s'abaissant,  pour 
Tusine  A,  vers  trente  ans,  de  295  ouvriers  à  241  et,  vers  q]ua- 
rante-cinq  ans,  de  225  à  136.  Les  manquants  sont  ceux  qui 
se  piquent  ou  sont  obligés  de  penser  que  le  pays  est  où  Ton 
travaille,  ceux  qui  s'en  vont  à  la  conquête  d'un  plus  fort 
salaire  ;  et  ce  sont  ceux  qui  sentent  en  eux  le  désir  et  la  force 
de  gagner  par  un  plus  grand  travail  un  plus  fort  salaire  :  plus 
jeunes,  ils  n'ont  pas  ce  souci;  plus  vieux,  ils  n'en  prennent 
plus  la  peine.  Ils  s'en  vont  donc  au  premier  ralentissement, 
d'autres  viennent  à  la  première  reprise,  on  embauche  de  nou- 
veau, le  vide  se  comble,  et  l'égalité  se  refait  par  équivalence. 
Il  se  retrouve  autant  ou  à  peu  près  autant  d'ouvriers  du  même 
âge,  Tâge  mûr,  ou  la  population  ouvrière  se  nivelle,  entre 
trente  et  quarante-cinq  ans,  mais  ce  ne  sont  pas  tous  ni  tou- 
jours les  mêmes. 

(1)  En  1899,  l'asioe  A  occupait  non  pas,  comme  en  1902,  1,704  ouvriers, 
mais  2,396,  presque  un  quart  de  plus.  Il  eût  été  instructif  «Je  comparer  les  plé- 
mentt  des  deux  nombres  pour  les  deux  années.  Malheureusement,  on  ne  fit  pas 
alors  les  relevés  par  âge  que  l'on  a  faits,  à  notre  prière,  en  octobre  1902;  et  il 
serait  très  difficile  de  les  faire  rétrospectivement,  aujourd'hui,  avec  une  suffisante 
exactitude. 

10 


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t90  I/ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

Le  mot  du  vieux  Guillaume  Paradin  ne  s'est  point  vidé  de 
toute  vérité,  et,  «  au  voisinage  de  Sainl-Étienne-de-Furens  en 
Forez  »  ,  sur  cette  terre  du  Noir  et  du  Rouge,  qui  est  propre- 
ment le  royaume  de  la  houille  et  du  fer,  d'un  bout  à  l'autre 
couvert  d'usines,  on  peut  voir  encore,  sinon  «  certaines  races 
de  pauvres  étrangers  forgerons  »  ,  ce  qui  serait  trop  dire,  du 
moins  certains  ouvriers  forgerons,  aller  et  venir,  o  ainsi  qu'oi- 
seaux passagers  » ,  après  être  demeurés  plus  ou  moins  long- 
temps en  un  lieu. 


II 


La  deuxième  question ,  à  laquelle  il  faut  maintenant  répondre, 
•est  celle-ci  :  Quelle  est,  dans  la  métallurgie,  la  durée  de  la 
journée  de  travail?  Et  elle  comporte  ou  emporte  quelques 
questions  subsidiaires  :  le  travail  est-il  continu  ;  à  combien 
d'équipes  se  fait-il?  De  combien  de  repos  est-il  coupé  chaque 
jour  et  chaque  semaine? 

En  termes  généraux,  la  réponse  sera  que,  dans  la  métal- 
lurgie, la  durée  de  présence  à  l'usine  est  de  douze  heures,  — 
de  six  heures  du  matin  à  six  heures  du  soir  ou  de  six  heures 
du  soir  à  six  heures  du  matin,  selon  que  l'équipe  est  de  jour 
ou  de  nuit;  —  mais  qu'il  y  a,  au  cours  de  ces  douze  heures 
de  présence,  une  interruption  de  travail  de  deux  heures,  qui 
ramène  à  dix  heures  la  journée  de  travail  effectif.  Cette  inter- 
ruption de  deux  heures  se  fait  en  deux  fois,  aux  heures  des 
repas  :  une  demi-heure  de  huit  heures  du  matin  à  huit  heures 
«t  demie  ;  une  heure  et  demie  de  onze  heures  et  demie  à  une 
heure  de  l'après-midi,  pour  le  déjeuner,  qu'on  appelle  à  l'an- 
cienne mode  le  diner. 

li'usine  A  pratique,  en  outre,  le  repos  hebdomadaire,  qui 


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LA   METALLURGIE  291 

est  pour  elle  le  repos  du  dimanche.  Les  ateliers  sont  arrêtés 
le  samedi  soir,  à  six  heures,  et  remis  à  Tœuvre,  ordinaire- 
ment, à  six  heures  du  matin,  le  lundi.  Cependant  on  profite 
de  la  matinée  du  dimanche  pour  faire  les  réparations  indis- 
pensables; et,  d'autre  part,  les  fours  qui  doivent  travailler  le 
lundi  matin  sont  rallumés  le  dimanche  soir  et  chauffés 
dans  la  nuit  du  dimanche  au  lundi.  Enfin,  une  exception 
est  nécessaire  pour  les  fours  Martin,  dont  Tarrêt  présente- 
rait toute  sorte  d'inconvénients,  et  qui,  par  conséquent, 
travaillent  sans  interruption  le  dimanche  comme  les  autres 
jours. 

Si  vous  ne  vous  contentez  pas  d'un  renseignement  aussi 
général,  et  si  nous  parcourons  le  cahier  où  la  direction  de 
l'usine  A  a  bien  voulu  consigner  pour  nous  tous  les  détails 
susceptibles  d'éclairer  le  sujet,  nous  relevons,  exprimant  la 
durée  moyenne  de  la  journée,  suivant  les  spécialités  ou  caté- 
gories, trois  chiffres  :  douze  heures,  onze  heures  et  dix  heures. 
C'est  ainsi  qu'aux  aciéries  tout  le  monde  est  marqué  pour 
douze  heures  ;  et  tout  le  monde  à  la  fonderie  pour  dix  heures; 
au  puddlage,  à  l'entretien,  tout  le  monde  dix  heures  ;  aux 
bandages,  aux  forges,  tout  le  monde  onze  heures;  aux  tôle- 
ries, au  laminage,  tout  le  monde  douze  heures.  Sur  l'en- 
semble des  fours,  tandis  que  les  quenouilleurs  et  les  appa- 
reilleurs  sont  portés  pour  douze  heures,  les  maçons,  les 
décrasseurs  et  les  déchargeurs  de  lingots  ne  le  sont  que  pour 
dix.  Au  cisaillage  des  tôles,  presque  tous  les  ouvriers,  chefs 
et  aides-cisailleurs,  manœuvres,  traceurs,  peseurs,  chargeurs, 
répareurs,  figurent  pour  dix  heures  ;  seuls  les  remiseurs  sont 
à  douze  heures.  A  l'ajustage  et  aux  blindages,  les  tourneurs, 
raboteurs,  fraiseurs,  perceurs,  onze  heures  ;  les  contre- 
maîtres, manœuvres,  ajusteurs,  dix  heures.  Partout,  les  poin- 
teurs figurent  uniformément  pour  onze  heures. 

Ces  différences,   au  surplus,   sont    plus    apparentes  que 


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598  I/ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

réelles.  Une  note  explique,  en  effet,  que  douze  heures,  onze 
heures,  dix  heures,  représentent  ici  le  temps  de  séjour  dans 
Tusine,  mais  que  la  journée  de  travail  effectif  est  toujours, 
dans  tous  les  ateliers,  pour  tous  les  ouvriers,  de  dix  heures 
seulement.  Plutôt  qu'à  une  différence  dans  le  temps  de  tra- 
vail, la  différence  des  chiffres  correspond  à  une  différence 
dans  le  mode  du  repos  ou  du  repas,  que  le  personnel,  inscrit 
au  tableau  pour  dix  heures,  est  libre  d'aller  prendre  au 
dehors,  tandis  que  le  reste  doit  le  prendre  sur  place,  à  Tusine 
même  ;  et  cette  différence,  cette  inégalité  de  traitement  est 
commandée  par  les  conditions  du  travail. 

Les  ouvriers  astreints  à  douze  heures  de  présence  consé- 
cutive sont  ceux  qui  opèrent  avec  la  collaboration  incessante 
du  feu,  aux  aciéries,  au  pudlage,  au  laminage,  aux  bandages, 
et  qui  sont  de  ce  fait,  obligés  de  prendre  son  heure,  l'heure 
du  feu,  et  non  pas  la  leur.  C'est  le  métal,  et  non  leur  dîner, 
que  le  four,  de  la  gueule  duquel  ils  ne  peuvent  s'éloigner, 
leur  sert  quand  il  est  à  point.  Il  faut  qu'ils  soient  là  pour  le 
recueillir  et  l'ouvrer  au  moment  précis  où  il  est  le  plus  favo- 
rablement ouvrable.  Mais  ni  leurs  douze  heures  de  présence, 
ni  même  leurs  dix  heures  de  travail  effectif  ne  sont  d'ailleurs, 
—  au  moins  ne  sont  pas  pour  eux  tous,  —  des  heures  de 
travail  continu. 

Le  tableau,  très  complet,  de  l'organisation  du  travail  dans 
l'usine  B  le  montre  avec  une  clarté  parfaite.  Pour  les  fondeurs 
et  les  aides-fondeurs  du  haut- fourneau,  la  journée  est  de 
douze  heures,  douze  heures  de  présence,  repos  et  repas  entre 
les  coulées  ;  de  douze  heures  aussi  pour  les  peseurs,  chargeurs, 
rouleurs,  repos  et  repas  entre  les  charges.  Au  puddlage,  repos 
aussi  entre  les  charges  pour  les  puddieurs  et  aides-puddieurs, 
dont  la  journée  est  de  huit  heures,  comme  pour  les  troisièmes 
aides,  les  cingleurs,  les  pilonniers,  les  traineurs  et  balayeurs, 
qui,  eux,  ont  la  journée  de  douze  heures.  Aux  aciéries  Mar- 


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LA   METALLURGIK  203 

tin,  les  fondeurs,  aides-fondeurs,  chauffeurs,  aides-chauffeurs, 
charg[eurs  et  routeurs,  aides -charg^eurs,  g^aziers,  couleurs  et 
aides-couleurs  font  douze  heures,  avec  repos  entre  les  charges 
ou  coulées.  A  la  tréfilerie,  les  chauffeurs  et  aides-chauffeurs 
du  train-machine,  le  lamineur,  les  dégrossisseurs,  les  dou- 
bleurs, les  déméleurs,  les  porteurs  et  tourniqueurs,  les  empi- 
leurs  de  machine  Kgurent  pour  dix  heures;  repos  entre  les 
charges.  Les  douze  heures  des  fondeurs,  arracheurs,  démou- 
leurs, gaziers  de  Taciérie  à  creusets  et  de  la  cémentation 
s'interrompent  de  repos  entre  les  charges  ou  coulées.  Pour 
tout  le  reste,  la  journée  est  de  dix  heures  :  repos  et  repas  de 
huit  heures  à  huit  heures  et  demie  et  de  onze  heures  et  demie 
à  une  heure  (je  suppose  qu'on  doit  l'entendre  comme  à  l'usine 
A,  où  il  s'agit,  en  ce  cas,  de  dix  heures  de  travail  effectif,  sur 
une  journée  fixée  en  principe  à  douze  heures,  mais  dont  on 
déduit,  en  deux  fois,  deux  heures  pour  les  repas,  qui  se 
prennent  au  dehors) . 

La  brève  notice  de  l'usine  G  dit  simplement  :  a  Les  fon- 
deurs de  l'aciérie,  les  machinistes^  les  lamineurs,  les  chauf- 
feurs font  douze  heures.  Les  puddleurs  font  huit  heures.  Les 
autres  ouvriers  font  dix  heures.  Les  ouvriers  qui  font  dix 
heures  ont  un  repos  d'une  heure  et  demie,  de  onze  heures  à 
midi  et  demi.  Le  travail  est  continu  de  jour  et  de  nuit  pour 
l'aciérie  (deux  postes  de  douze  heures)  et  pour  le  puddlage 
'trois  postes  de  huit  heures)  » . 

L'usine  B  et  l'usine  G,  comme  l'usine  A,  ne  travaillent  pas 
le  dimanche.  Les  feux  sont  éteints  ou  couverts.  Sur  l'emploi 
du  repos  hebdomadaire,  une  de  ces  usines  fournit  ce  rensei- 
gnement de  moralité  :  —  «  Le  repos  du  dimanche  est  géné- 
ralement employé  par  nos  ouvriers  aux  réunions  de  famille, 
promenades  extérieures,  etc.  Ils  ne  se  livrent  guère  aux  jeux 
de  hasard  et  d'argent,  fréquentent  quelque  peu  le  cabaret, 
mais  ne  peuvent  cependant,  d'une  façon  générale,  être  consi- 


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S94  i/OUGANlSATlON   DU   TRAVAIL 

dérés  comme  enclins  à  Tintempérance.  Le  sentiment  de 
Tépargne  est  assez  développé  chez  la  plupart  d'entre  eux.  » 

D'ailleurs,  enfin,  on  nous  répond,  et  nous  l'ajoutons  pour 
comparaison  :  u  Dans  les  chantiers  à  feu  continu,  douze 
heures  de  présence,  coupées  par  des  repos  d'au  moins  deux 
heures  au  total  ;  chantiers  de  jour  seulement  :  dix  heures  de 
présence.  Le  repos  du  dimanche  est  rigoureusement  observé, 
sauf  pour  le  service  des  hauts-fourneaux,  qui  ne  peut  jamais 
s'arrêter,  mais  où  l'org^anisation  du  travail  permet  pourtant  à 
l'ouvrier  de  se  reposer  au  moins  un  dimanche  sur  deux.  Ce 
repos  est  employé  en  premier  lieu  à  la  culture  du  petit  jardin 
qu'ont  tous  les  ouvriers,  ensuite  à  la  promenade  ou  aux  jeux 
sportifs.  » 

En  somme,  et  quelques  exceptions  feites,  hauts-fourneaux 
d'une  part,  et,  de  l'autre,  ateliers  à  feu  continu,  la  durée  de 
la  journée  de  travail  dans  la  métallurg^ie  parait  pouvoir  être 
déterminée  par  cette  formule  :  douze  heures  de  présence,  dix 
heures  de  travail  effectif,  deux  heures  de  repos  quotidien, 
repos  hebdomadaire  du  samedi  soir  au  lundi  matin  Quant  à 
l'orgfanisation  du  travail,  ou,  pour  ne  rien  grossir,  quanta  sa 
marche,  la  formule  est  :  pour  les  hauts-fourneaux  et  les 
ateliers  à  feu  continu,  travail  également  continu  de  jour  et  de 
nuit;  aux  autres  ateliers,  travail  de  jour  seulement;  au  haul- 
fourneau,  aux  aciéries,  deux  postes  de  douze  heures;  au  pud- 
dlage,  trois  postes  de  huit  heures  chacun. 


III 


Mais  voici    une    troisième   question,   qui  n'est  ni  moins 
grosse  ni  moins  importante.  Le  travail,  dans  la  métallurgfie, 


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LA   METALLURGIE  895- 

est-il  particulièrement  dur;  et,  s'il  Test,  pour  quelles  caté- 
gories ou  spécialités  d'ouvriers  Test-il  encore  plus  particu- 
lièrement? 11  apparaît  tout  d'abord  que  le  travail  est  moins 
dur  aujourd'hui  qu'il  ne  l'était  jadis.  Jadis,  dans  les  forges, 
certains  travaux  exigeaient  le  développement  d'une  grande 
énergie  musculaire  en  face  d'une  matière  incandescente 
(j'emprunte  les  propres  expressions  d'un  témoin)  «  qui  rôtis- 
sait la  peau  ».  Ainsi,  au  puddiage,  a  le  cinglage  des  loupes 
sous  le  marteau  frontal  »  ;  aux  laminoirs,  «  le  dégrossissage 
des  lourds  paquets  ou  lingots  »  ;  mais,  depuis  que  l'on  dis- 
pose d'un  outillage  perfectionné  et  que  se  sont  multipliées 
presque  à  l'infini  et  disciplinées  comme  au  signal  les  forces 
de  la  mécanique,  l'effort  est  produit  mécaniquement,  on  ne 
demande  plus  à  l'homme,  de  producteur  de  force  devenu  ici 
comme  ailleurs  un  simple  conducteur  de  force,  on  ne  lui 
demande  plus  que  de  guider  les  mouvements  de  la  matière 
incandescente  qu'autrefois  il  devait  mouvoir,  agiter  et  trans- 
former lui-même;  si  la  fatigue  ne  lui  est  point  entièrement  ni 
suffisamment  épargnée,  du  moins  elle  n'est  plus  guère  le  fait 
que  delà  chaleur  seule,  en  sa  perpétuelle  et  obligatoire  colla- 
boration avec  le  feu. 

Cependant  (et  pour  la  raison  contraire)  le  travail  impose 
toujours  une  grande  peine  aux  puddieurs  et  aides-puddleurs, 
qui  non  seulement  ont  à  souffrir  de  cette  chaleur  intense  en 
toute  saison  et  à  toute  minute,  accablante  et  débilitante,  dis- 
solvante par  les  jours  d'été,  mais  qui  sont  en  outre  obligés  de 
donner,  eux,  comme  on  le  donnait  autrefois,  à  la  gueule 
béante  du  four,  pour  le  brassage  du  métal  en  fusion,  un  effort 
musculaire  prolongé,  réduit  tout  auprès  d'eux,  pour  d'autres 
besognes,  à  un  jeu  de  mécanique.  Travail  toujours  pénible,  et 
si  pénible  en  vérité  qu'il  est  de  plus  en  plus  difficile  de 
recruter  des  ouvriers  qui  consentent  à  s'en  charger.  Et, 
comme,  d'un  autre  côté,  les  procédés  nouveaux  permettent 


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296  L'OHGAISISATION    DU   TllAVAii. 

de  produire  Tacier  presque  à  aussi  bon  compte  que  le  fer,  il 
résulte  de  ces  deux  causes  combinées  que  le  puddlage  et  les 
puddleurs  tendent  à  disparaître.  Mais,  tant  que  le  puddlage 
subsiste  et  tant  qu'il  reste  des  puddleurs,  on  ne  saurait  nier 
que  ce  soit  un  ouvrage  particulièrement  dur,  qui  met  les 
ouvriers  particulièrement  à  l'épreuve,  le  plus  dur  assurément 
de  toute  la  métallurgie,  çt  peut-être  de  toute  Tindustrie. 

Le  travail  est  très  dur  aussi  pour  les  fondeurs  et  les  aides- 
fondeurs,  qui,  au  moment  de  la  coulée  du  métal,  exposés 
qu'ils  sont  à  une  température  très  élevée,  djoivent  se  livrer  en 
même  temps  à  une  action  rapide  entraînant  nécessairement 
une  grande  fatigue  corporelle.  Parla,  il  s'établit  comme  une 
gradation  de  la  peine  dans  le  travail  métallurgique.  Au  fond, 
le  troisième  cercle,  où  halettent  et  ahanent  tous  ceux  sur  qui 
pèse  de  tout  son  poids  cette  double  condition  :  une  action 
rapide  à  une  température  très  haute.  Tous  ceux  qui  travaillent 
autour  des  foyers  ardents  le  métal  rouge,  tous  ceux  qui  font 
le  gros  œuvre  de  l'œuvre  de  métallurgie  :  fondeurs  et  aides- 
fondeurs  des  hauts-fourneaux;  puddleurs  et  aides-puddleurs; 
fondeurs  et  aides-fondeurs  des  aciéries  ;  lamineurs  des  tôleries; 
forgerons  et  aides-forgerons,  etc.  Dans  le  deuxième  cercle, 
intermédiaire,  ceux  qui,  sans  être  contraints  à  une  action 
rapide,  et  sans  avoir  à  développer  autant  de  force  muscu- 
laire, sont  cependant  soumis  à  la  température  déprimante 
des  ateliers  à  feu  continu.  Au  sommet,  enfin,  dans  le  troisième 
cercle,  où  la  peine  est  la  plus  légère,  les  ajusteurs,  les  tour- 
neurs, les  raboteurs,  etc.,  ceux  qui  achèvent  à  froid  l'ouvrage 
que  les  autres  ont  ébauché  à  chaud. 

Une  hiérarchie  de  la  peine  étant  établie  de  la  sorte,  du  plus 
dur  au  moins  dur,  entre  les  divers  travaux,  pour  les  diverses 
catégories  ou  spécialités  d'ouvriers  de  la  métallurgie,  quelle 
place  occupe,  à  ce  même  point  de  vue  et  dans  cette  même 
hiérarchie  de  la  peine,   entre  les  diverses   branches  de  la 


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LA    METALLURGIE  Î97 

grande  industrie,  la  métallurgie  considérée  en  son  ensemble? 
Si  Ton  admet  que  ce  travail  est  «  particulièrement  dur  »  qui 
use  les  hommes  particulièrement  vite,  et  si  Ton  tient  pour 
certaine  la  proportion  donnée  au  tome  IV  des  RésuUats\$tatis- 
tiques  du  recensement  des  industries  et  professions  (Dénombrement 
général  de  la  population  du  29  mars  1896),  à  laquelle  nous 
nous  sommes  déjà  référés  pour  ce  qui  touche  le  mineur 
bouilleur,  on  constate  que  la  métallurgie  fournit  un  contin- 
gent de  7,93  pour  100  d'ouvriers  âgés  de  cinquante-cinq  à 
soixante-quatre  ans.  Et  il  faut  lire  ici  la  métallurgie  tout 
entière,  au  sens  le  plus  étendu,  le  travail  de  tous  les  métaux, 
puisque  ce  chiffre  de  7,93  est  obtenu  par  une  moyenne  prise 
entre  8,15  pour  100,  qui  s'applique  à  la  métallurgie  du  fer  et 
de  Tacier,  et  6,43  pour  100,  qui  représente  la  part  de  la 
métallurgie  des  «  métaux  ordinaires  »  (sans  doute  les  »  petits 
métaux»,  cuivre,  zinc,  etc.?)  (1).  La  seule  métallurgie  du 
fer  et  de  l'acier,  la  métallurgie  proprement  dite,  fournirait 
donc  un  contingent,  ou  plutôt  une  réserve,  de  8,15  pour  100 
d'ouvriers  au-dessus  de  cinquante-cinq  ans  et  au-dessous  de 
soixante-cinq;  beaucoup  plus  que  les  mines  de  houille,  qui 
ne  laissent  que  6,11  pour  100;  plus  que  les  verreries  et  les 
fabriques  de  faïences  et  de  porcelaines,  pierres  et  terres  au 
feu  (7,71  pour  100)  ;  à  peine  moins  que  les  industries  textiles 
(8,81  pour  100). 

Dans  la  hiérarchie  interprofessionnelle,  interindustrielle, 
de  la  peine,  le  travail  du  fer  et  de  l'acier  devrait  en  consé- 


(i)  Et  voilà  encore  une  fois  la  difficulté  de  comparer  des  statistiques  dont  les 
cadres  ne  sont  pas  les  mêmes!  C'est  aiosi  qu'un  peu  pluis  bas,  dans  ce  tableau  : 
t  roporîion  pour  100  des  emptoyés  et  ouvriers^  par  catégories  (Tàge^  pour  chaque 
souS'pro/ession  (t.  IV  des  Résultats  statistiques  du  recemement  des  industries  et 
professions)  on  trouve,  sous  la  rubrique  :  Travail  du  fer^  de  Vacirr^  des  métaux 
divers  (6,19  pour  100),  forges  (6,03),  fabrique  de  tôlerie  (6,36);  mais  quelles 
•  forges  »  et  quelle  «  tôlerie  •  ?  Sont-ce  ou  ne  sont-ce  pas  de  celles  qui  sont  à 
l'ordinaire  comprises,  jusqu'à  en  constituer  deux  des  ateliers  principaux,  dans 
l'industrie  métallurgique? 


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298  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

quence  occuper  Tavant-dernière  ligne  par  ordre  décroissant, 
c'estrà-dire  que  le  travail  des  mines  et  celui  des  verreries 
seraient  plus  durs;  qu'il  n*y  aurait  de  moins  dur,  parmi  les 
industries  comparables,  que  le  travail  des  textiles.  Il  est  vrai 
qu'en  prenant  les  chiffres  qui  marquent  la  proportion  des 
ouvriers  âgés  de  soixante-cinq  ans  et  au-dessus,  la  métallurgie 
monterait  ou  descendrait  du  deuxième  rang  au  troisième  : 
moins  pénible,  à  cette  mesure  de  V  «  usure  »  plus  ou  moins 
rapide  de  la  vie,  qu'il  ne  Test  dans  les  mines  de  houille  (mé- 
tallurgie :  2,62  ;  mines  :  1,51  pour  100  d'ouvriers  de  soixante- 
cinq  ans  et  au  delà) ,  le  travail  y  serait  un  peu  plus  pénible, 
un  peu  plus  usant,  que  dans  les  verreries  et  faïenceries  (2,83 
pour  100)  et  sensiblement  plus  que  dans  les  industries  textiles 
(3,88  pour  100). 

Mais  est-ce  bien  une  mesure,  et  une  mesure  assez  exacte, 
qui  ne  puisse  être  faussée  ni  altérée  par  rien?  Au  contraire, 
quelque  circonstance,  quelque  habitude  professionnelle  ou 
industrielle,  n'intervient-elle  point,  qui  suffit  à  modifier  la 
proportion?  Et,  par  exemple,  ne  se  sépare-t-on  pas  plus  réso- 
lument, dans  les  mines,  de  vieux  ouvriers  que  l'on  garde, 
dans  la  métallurgie,  soit  en  les  employant  à  des  besognes 
moins  difficiles,  soit,  parfois,  en  les  laissant  dans  l'équipe  où 
ils  ont  toujours  travaillé,  quand  même  ils  seraient  pour  elle 
comme  un  poids  mort  que  pour  un  temps  elle  aurait  à  traî- 
ner? En  tout  cas,  si  la  vie  usée  plus  ou  moins  vite  ne  donne 
pas  la  mesure  exacte  de  la  peine,  on  ne  saurait  contester 
qu'elle  en  soit  un  indice  approximatif. 

Tel  qu'il  est  et  sans  correction,  cet  indice  permettrait  de 
placer  la  métallurgie,  sous  le  rapport  de  la  peine  qu'exige  le 
travail,  entre  les  mines  de  houille  et  les  verreries,  d'une  part, 
les  tissages,  de  l'autre  :  métier  plus  dur,  en  somme,  que  celui 
du  tisseur,  moins  dur  que  ceux  du  mineur  et  du  verrier.  Et, 
si  l'on  n'oublie  point  que,  dans  ce  métier  même,  le  travail  le 


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LA    METALLURGIE  29» 

plus  dur  est  le  travail  au  feu,  si  Ton  observe  qu'à  quantités 
égales  ou  comparables  entre  les  catég^ories  ou  spécialités,  on 
trouve  beaucoup  moins  d'ouvriers  ayant  dépassé  soixante  an» 
là  où  le  travail  doit  se  faire  à  chaud  que  là  où  il  se  fait  à  froid; 
si  l'on  complète  cette  observation  en  notant  que  le  travail  est 
en  outre  d'autant  plus  dur  que  l'effort  musculaire  est  plus 
violent  et  l'action  au  feu  plus  rapide  (I),  on  saura  à  peu  près 
tout  ce  qu'il  importe  et  tout  ce  qu'il  est  possible  de  savoir  de 
la  peine  du  travail  dans  la  métallurgie  et  dans  les  différentes 
catégories  ou  spécialités  de  la  métallurgie. 

Non  pas  tout  cependant,  car  il  est  essentiel,  après  avoir 
essayé  de  la  mesurer  en  elle-même,  de  mesurer  le  salaire  qui 
l'achète  et  qu'elle  achète,  par  l'appât  de  quoi  elle  est  imposée 
et  pour  l'achat  de  quoi  elle  est  supportée. 


IV 


L'enquête  du  ministère  du  Commerce  sur  les  Salaires  et  la 
durée  du  travail  dans  C industrie  française  (2)  évalue  entre  4  et 
5  francs  le  salaire  moyen  d'un  ouvrier  de  la  métallurgie,  pour 
une  journée  de  travail  de  dix  heures  et  précisément  en  cette 
région  de  la  Loire,  Sainl-Étienne  et  ses  environs,  où  nous 
avons  nous-méme  choisi  nos  trois  exemples.  A  trois   cents 


(t)  Nous  avons  toutes  facilités  pour  fiaire  cette  observation  sur  les  2,534  ou- 
vriers de  l'usine  C.  Cette  usine  emploie  17  fondeurs  ;  aucun  n*cst  à(;é  de  plus  de 
53  ans;  des  54  forgeurs  et  des  58  lamineurs,  en  tout  112,  il  y  en  a  2  â{;és  de 
plus  de  63  ans;  aucun  au-dessus  de  68  ans.  —  Les  machinistes  et  chauffeurs, 
qui  travaillent,  eux  aussi,  au  feu ^  mais  plus  lentement  et,  pour  ainsi  dire,  à  leur 
aise,  8*usent  moins  vite.  Sur  224  machinistes  en  tout,  10  ont  de  53  à  58  ans; 
7  de  58  à  68  ans;  7  de  63  à  68  ans;  3  de  68  à  73  ans;  et  sur  139  chauffeurs  : 
5  de  53  à  58  ans;  4  de  58  à  63;  4  de  6â  à  68;  2  de  68  à  73. 

(2)  T.  IV,  Résultats  généraux,  p.  112. 


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300  J/ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

journées  de  travail  par  an,  sans  chômage  ni  mortes-saisons, 
le  salaire  annuel  moyen  serait  donc  de  1,200  à  1,500  francs. 
Mais,  s'il  n'est  permis  nulle  part,  en  matière  de  salaires,  de  se  . 
contenter  d'une  moyenne,  parce  que,  comme  il  ne  faut  pas 
se  lasser  de  le  répéter,  a  on  ne  mange  point  une  moyenne  »  et 
qu'un  salaire  moyen  est  justement  le  seul  salaire  qui  ne  soit 
pas  réel,  cela  est  permis  moins  encore  qu'ailleurs  ici,  dans  la 
métallurgie,  où  les  catégories  et  spécialités  d'ouvriers  sont  si 
nombreuses  et  si  diverses. 

Ici,  de  toute  nécessité,  dès  que  l'on  veut  saisir  et  tenir 
quelque  réalité,  c'est  le  salaire  réel,  tel  qu'il  se  compte  et  se 
paye,  tel  qu'il  se  verse  et  se  touche;  c'est  lui,  lui  seul  qu'on 
doit  considérer,  et  non  l'on  ne  sait  quelle  imagination,  quelle 
abstraction  de  salaire  moyen  qui  n'est  ni  touché  ni  versé,  ni 
payé  ni  compté  :  c'est  le  salaire  réel,  en  sa  réalité  unique  et 
exclusive,  faite  d'autant  de  réalités  qu'il  y  a  de  catégories  ou 
de  spécialités  d'ouvriers.  Et  la  notation,  la  fixation,  en  exigera 
sans  doute  une  abondance  de  chiffres  qui  ne  va  jamais  sans 
aridité.  Nous  prions  qu'on  nous  les  pardonne  en  songeant  que, 
dans  ce  cas  particulier,  les  chiffres  sont  de  la  vie,  puisqu'il 
n'y  a  qu'eux  qui  puissent  fournir  une  expression,  sinon  donner 
une  impression  de  la  vie.  Au  demeurant,  ce  salaire  par  caté- 
gories est  lui-même  un  salaire  moyen,  car,  pour  atteindre 
vraiment  la  réalité,  pour  avoir  vraiment  le  salaire  réel,  ce 
n'est  pas  seulement  autant  de  chiffres  que  de  spécialités  ou 
de  catégories,  mais  presque  autant  que  d'ouvriers,  que  Ton 
serait  obligé  de  relever  :  les  différences  professionnelles  s'ac- 
centuent et  s'accroissent  des  différences  personnelles. 

On  peut  établir  ainsi,  —  c'est  du  moins  ainsi  que  l'usine  G 
l'a  établi  pour  nous  vers  la  fin  de  1902,  —  le  salaire  moyen 
par  catégories  : 


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LA   METALLURGIE 


301 


Catégories 

Salaire  moyen 

Spécialités 

quotidien 

annuel 

mcniuel 

fr.  c. 

francs 

fr.  c. 

Ajusteurs 

5     » 

1.500 

125    » 

Tourneurs 

7     » 

2.100 

175    » 

Raboteurs 

5  50 

1.650 

137  50 

Fraiseurs 

5  50 

1.650 

137  50 

Chaudronniers 

6  50 

1.950 

162  50 

Mouleurs 

5  50 

1.650 

137  50 

Modeleurs 

5  50 

1.650 

137  50 

Fondeurs 

8  50 

2.550 

212  50 

Forgeurs 

5  50 

5        M 

i.650 
1.500 

137  50 

Machinistes 

125    » 

Manœuvres 

3  50 

1  050 

87  50 

Ëbarbeurs 

4  50 

1.350 

112  50 

Lamineurs 

9    » 

2.700 

225    » 

Chauffeurs 

11  50 

3.450 

287  50 

CisaiUeurs 

5  25 

1.575 

131  25 

Traceurs 

5    » 

1.500 

125    » 

Dresseurs 

6    » 

1.800 

150    .. 

Puddleurs 

6    » 

1.800 

150    » 

Marteleurs 

12  50 

3.750 

312  50 

Perceurs 

4  25 

1.275 

106  25 

Charpentiers 

5  50 

1.650 

137  50 

Charrons 

5    » 

1.500 

125    » 

Maçons 

5    » 
1     » 

1.500 
300 

125    » 

Apprentis 

25    » 

Seuls,  entre  les  hommes  faits,  si  Ton  s'en  rapporte  à  ce 
tableau,  les  manœuvres,  —  pour  un  travail  inorganique  ou 
inorganisé,  le  moins  organique  ou  le  moins  organisé  de  tous, 
—  reçoivent  un  salaire  inférieur  à  4  francs;  les  perceurs  et 
les  ébarbeurs,  un  salaire  à  peine  supérieur.  Les  ajusteurs,  les 
machinistes,  les  traceurs,  les  charrons,  les  maçons  reçoivent 
5  francs;  les  raboteurs,  les  fraiseurs,  les  mouleurs,  les  mode- 
leurs, les  forgeurs,  les  cisailleurs,  les  charpentiers  touchent 
un  peu  plus;  les  dresseurs,  les  puddleurs,  les  chaudronniers 
un  peu  plus  encore;  avec  les  tourneurs,  nous  entrons  déjà 


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30S  I/ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

dans  les  hauts  salaires  (au-dessus  de  2,000  francs  par  an); 
nous  y  sommes  à  plein  avec  les  fondeurs,  les  lamineurs,  les 
chauffeurs  et  les  marteleurs  ;  ce  qui  fait  quatre  ou  cinq  caté- 
gories ou  spécialités  sur  vingt-trois  ou  vingt-quatre;  et  celles, 
tout  justement,  où  sont  les  plus  grandes  soit  la  dépense  de 
force,  r  a  usure  »  de  vie,  soit  la  spécialisation,  l'éducation 
professionnelle. 

Mais  la  nomenclature  dressée  par  Tusine  G  est  peut-être  un 
peu  simplifiée;  certainement  c'est  la  plus  simple  des  trois,  et 
ses  vingt-trois  ou  vingt-quatre  catégories  ne  sont  rien  auprès 
des  cent  dix-huit  que  porte  le  tableau  des  salaires  de  Tusine  A, 
auprès  des  cent  quatre-vingt-dix  qui  figurent  au  tableau  de 
Fusine  B.  Sur  le  tableau  de  Tusine  A,  il  n'y  a  de  salaires  au- 
dessous  de  4  francs  que  ceux  des  leveurs  de  porte  des  aciéries, 
des  tôleries  et  du  laminage  (qui  sont  ce  que  dans  les  mines  on 
appellerait  des  gamins);  des  manœuvres  de  la  fonderie;  des 
rouleurs  de  fonte  du  puddiage;  des  manœuvres  du  cisaillage 
et  de  l'ajustage. 

Voilà  pour  les  bas  salaires;  pour  les  hauts  salaires,  en  les 
faisant  commencer  au-dessus  de  7  francs,  les  bénéficiaires  en 
sont  :  le  chef  fondeur  des  aciéries  (qui  touche  ou  touchait,  au 
moment  de  notre  enquête,  13  francs  par  jour);  les  fondeurs 
(9  francs)  ;  le  chef  couleur  (7  francs) ,  les  modeleurs  de  la  fon- 
derie (9  francs);  les  maîtres  puddieurs  (10  fr.  50)  et  les  cin- 
gleurs  du  puddiage  (7  francs)  ;  les  chauffeurs  des  tôleries 
(10  fr.  60);  le  chef  lamineur  (13  fr.  50)  et  le  second  lamineur 
(8  fr.  75);  les  chefs  cisailleurs  et  les  remiseurs  du  cisaillage 
(7  francs);  le  chef  forgeron  (  13  fr.  20);  les  forgerons  (10  fr.  85); 
le  chef  gabarieur  (7  fr.  70);  le  traceur  (7  fr.  15);  les  chauf- 
feurs (8  francs);  le  pointeur  des  forges  (7  fr.  15);  le  surveil- 
lant du  laminage  (7  fr.  20);  les  chauffeurs  du  laminage 
(9  francs);  le  chef  lamineur  et  le  second  lamineur  (10  francs); 
les  chauffeurs  des  bandages  (8  fr.  75);  les  marteleurs  (7fr.  20); 


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LA    METALLUKGIE  303 

le  lamineur  (11  francs);  le  compasseur  (7  fr.  08);  le  contre- 
maître de  l'ajustage  (8  francs);  le  chef  chaudronnier  de  Ten- 
tretien  (9  francs)  ;  le  chef  forgeron  (7  fr.  50)  ;  le  chef  maçon 
et  le  chef  électricien  (8  fr.  50)  ;  le  chef  monteur  (9  francs)  : 
soit,  sur  118  spécialités,  trente  et  une  (dont  quelques-unes 
réduites  à  un  seul  ouvrier)  qui  gagnent  une  haute  paie. 

Le  même  pointage,  opéré  sur  les  listes  de  Tusine  B,  à 
laquelle  sont  adjointes  une  tréfilerie  et  une  fabrique  d'outils, 
donnerait  22  catégories  (entre  190  environ)  jouissant  d'un 
salaire  égal  ou  supérieur  à  7  francs  :  puddleurs;  fondeurs, 
chauffeurs,  gaziers,  couleurs  des  aciéries;  chauffeur  du  train- 
machine  et  lamineur  de  la  tréfilerie;  fondeurs  et  arracheurs 
de  Taciéricà  creusets  et  de  la  cémentation;  lamineurs,  chauf- 
feurs, marteleurs  et  étireurs  des  laminoirs;  forgeurs,  étireur, 
meuleur  et  limeur  de  la  martellerie;  forgeurs  d'enclumes, 
chauffeurs,  marteleurs,  lamineur  de  bandages  aux  grosses 
forges,  traceurs  du  montage-finissage;  ensemble,  181  ouvriers 
sur  un  total  de  2,105.  Au  contraire,  56  catégories  sur  190  en- 
viron et  827  ouvriers  sur  un  total  de  2, 105  ne  touchent  qu'un 
salaire  égal  ou  inférieur  à  4  francs  par  jour.  Le  reste,  c'est-à- 
dire  un  peu  plus  de  la  moitié  du  personnel  ouvrier  de  l'usine  B, 
reçoit  un  salaire  qui  varie,  suivant  les  catégories,  et  presque 
suivant  les  personnes,  autant  qu'il  y  a  d'unités  et  presque 
de  fractions,  entre  4  francs  au  minimum  et  un  maximum  de 
6  fr.  90. 

Toutes  les  manières  d'établir  le  salaire  se  rencontrent  d'ail- 
leurs daus  la  métallurgie.  A  l'usine  G,  les  mouleurs,  mode- 
leurs, fondeurs,  forgeurs,  machinistes,  manœuvres,  ébarbeurs, 
cisailleurSy  traceurs,  dressseurs,  perceurs,  charpentiers,  ma- 
çons, apprentis,  sont  engagés  à  la  journée;  les  marteleurs 
sont  les  uns  à  la  journée,  les  autres  au  mois;  les  ajusteurs, 
tourneurs,  raboteurs,  fraiseurs,  chaudronniers,  lamineurs, 
chauffeurs,  puddleurs,  sont  souvent  à  prix  faits. 


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304  I/OUGANISATJON   DU  TRAVAIL 

A  l'usine  A,  le  personnel  entier  des  aciéries  est  à  la  lâche; 
il  en  est  de  même  du  personnel  des  fours,  sauf  les  déchar- 
çeurs  de  lingots,  qui  sont  à  la  journée;  à  la  fonderie,  tout  le 
monde  travaille  à  la  journée;  au  puddlage,  les  maîtres  pud- 
dieurs,  leurs  aides,  les  troisièmes  ou  rouleurs  de  boules,  les 
cingleurs,  les  lamineurs,  les  rouleurs  de  fonte,  les  casseurs  de 
fer  sont  à  la  tâche;  le  peseur,  le  machiniste  et  le  pointeur 
sont  à  la  journée.  Les  deux  ateliers  des  tôleries  et  du  cisail- 
lage  des  tôles  sont  à  la  tâche  :  Tatelier  des  forges  est  à  la 
journée.  Tout  l'atelier  du  laminage  est  à  la  tâche,  excepté  le 
surveillant  et  le  machiniste.  Tout  Tatelier  des  bandages  et 
tout  Tatelier  de  Tentretien  sont  à  la  journée.  A  Tajustage  et 
aux  blindages,  les  tourneurs,  raboteurs,  fraiseurs,  perceurs 
sont  à  la  tâche  ;  le  contremaître,  les  manœuvres,  les  ajusteurs 
et  les  pointeurs  sont  à  la  journée. 

Quant  à  notre  troisième  usine,  l'usine  B,  les  leveurs  etem- 
pileurs  du  haut-fourneau  sont  à  la  tâche,  les  autres  sont  à  la 
journée.  Au  puddlage,  les  puddleurs,  les  aides-puddleurs  et 
les  casseurs  sont  à  la  lâche,  le  reste  à  la  journée.  Aux  aciéries 
Martin*  la  plupart  des  spécialités  sont  à  la  lâche;  cependant 
les  pocheurs,  le  poseur,  les  marqueurs  et  ébarbeurs,  les  outil- 
leurs,  les  maçons,  les  troisièmes  aides  et  manœuvres,  sontâ 
la  journée.  Toute  la  moulerie  d'acier,  toute  l'aciérie  à  creu- 
sets et  la  cémentation,  presque  toutes  les  grosses  forges, 
presque  toute  la  carrosserie,  tout  Tenlretien,  les  chaudières  et 
machines  à  vapeur,  sont  à  la  journée;  la  tréfilerie,  à  part  les 
recuiseurs  et  décapeurs,  les  trempeurs  et  galvaniseurs,  le  ton- 
nelier, les  outilleurs,  les  magasiniers  et  manœuvres,  donne  le 
travail  à  la  lâche  ;  aussi,  les  laminoirs,  l'étirage  et  le  ressuage, 
â  part  les  mêmes  magasiniers  et  manœuvres,  les  mêmes  cas- 
seurs, les  rouleurs  de  houille,  les  tourneurs  de  cylindres;  à  la 
tâche  encore,  toute  la  martellerie  et  la  fabrique  d'outils  agri- 
coles, tout  l'atelier  des  enclumes;  la  fabrique  de  ressorts, 


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LA    METALLURGIE  305 

Tatelier  de  montagne  et  de  finissage,  mêlent  en  proportions  à 
peu  près  égales  la  tâche  et  la  journée. 

Tout  près  de  là,  dans  les  ateliers  analogues  de  Tusine  A  ou 
de  Tusine  C,  il  peut  en  être  et  Ton  vient  de  voir  qu'en  effet  il 
en  est  différemment  :  les  arrangements  varient  donc  d'une 
usine  à  l'autre,  et  ce  ne  sont  donc  que  des  arrangements  qui  ne 
naissent  que  des  conventions  des  parties  plutôt  qu'ils  ne  dé- 
pendent des  conditions  mêmes  de  l'industrie  et  du  travail 
métallurgiques. 

A  la  tâche  ou  à  la  journée,  une  fois  qu'il  est  établi,  com- 
ment, à  quel  terme,  en  quel  délai  le  salaire  est-il  payé? 
L'usine  C  répond  d'un  mot  :  «  La  paie  se  fait  par  quinzaine.  » 
A  l'usine  A,  ««  deux  paies  par  mois  :  le  1"  du  mois,  paie 
d'acomptes  sur  le  gain  probable  du  mois  précédent;  le  16, 
paie  du  solde  du  gain  réel  de  ce  même  mois.  »  Comme  expli- 
cation :  «  Il  faut  environ  une  quinzaine  pour  relever  les  jour- 
nées d'un  mois,  calculer  les  résultats  du  travail  à  la  tâche, 
préparer  enfin  les  feuilles  de  paie  (c'est  ce  qui  fait  que  le  solde 
du  gain  ne  peut  être  versé  que  le  16  du  mois  suivant).  La 
valeur  des  acomptes  remis  le  l*^  est  d'environ  la  moitié  du 
gain  probable.  »>  L'usage,  à  l'usine  B,  est  semblable  :  «  En 
principe,  la  paie  n'a  lieu  qu'une  fois  par  mois,  le  samedi  soir 
après  le  7  du  mois  suivant.  Pourtant,  le  deuxième  samedi  qui 
suit  celui  de  la  paie,  soit  quinze  jours  après,  il  est  délivré  des 
acomptes  à  tous  les  ouvriers  qui  en  font  la  demande  et  jus- 
qu'à concurrence  de  la  moitié  de  leur  gain  présumé  pour  le 
mois  courant.  —  Nos  ouvriers,  ajoute  le  directeur,  pro- 
fitent en  grand  nombre  de  cette  disposition,  ce  qui,  en  pra- 
tique, se  traduit  par  deux  paies  chaque  mois  dans  nos 
usines.  » 

Un  mois,  ou  même  quinze  jours  seulement,  l'attente  est 
peut-être  longue,  pour  un  budget  ouvrier,  qui  trop  souvent 
n'est  rendu  plus  élastique  ni  par  beaucoup  d'économies,  ni 

20 


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306  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

par  beaucoup  de  crédit  :  il  est,  par  conséquent,  intéressant 
de  savoir  s'il  est  consenti  des  avances.  A  cette  question, 
Tusine  A  n'a  point  répondu.  —  «  Parfois,  »  répond  l'usine  C. 
Elle  avait  d'abord  dit  :  o  Aucune,  hors  le  cas  de  force  ma- 
jeure. »  Ce  que  l'usine  B,  au  surplus,  confirme  et  complète  : 
«  Il  n'est  que  très  rarement  consenti  des  avances  à  notre  per- 
sonnel; mais,  dans  des  cas  particuliers,  et  en  dehors  des 
époques  de  paie  indiquées  ci-dessus,  il  est  accordé  des 
acomptes  sur  tout  ou  partie  du  salaire  gagné.  »» 

Maintenant,  —  et  c'est  la  dernière  question,  —  le  salaire 
du  métallurgiste  est-il  un  salaire  fixe,  ferme,  que  rien  n'aug- 
mente et  que  rien  ne  diminue;  qui,  lorsqu'il  est  débattu  et 
gagné,  est  payé  intégralement,  ni  plus  ni  moins?  En  plus,  y 
a-t-il  quelque  bénéfice  ou,  comme  disait  Le  Play,  quelque 
«  subvention  »?  En  moins,  est-il  sujet  à  des  retenues  ou  des 
amendes? 

Aux  aciéries  de  l'usine  A,  les  ouvriers  qui  travaillent  à  la 
tâche  ont  une  prime  mensuelle  sur  la  fabrication.  Cette  prime 
est  en  moyenne  de  2  pour  100;  mais  les  chefs-fondeurs  en 
touchent  une  plus  élevée,  et  qui  s'élève  avec  la  production  de 
leur  four  (on  sait  que  les  fondeurs  ont  la  surveillance  et  la 
direction  d'un  four,  les  chefs-fondeurs  de  tous  les  fours  d'un 
atelier) . 

Pour  les  diminutions  de  salaire,  retenues  et  amendes,  à 
l'usine  C,  on  n'opère  de  retenues  «  qu'en  vertu  de  saisies- 
arrêts,  soit  le  dixième  des  salaires.  »»  A  l'usine  A,  «  il  n'y  a  de 
retenues  que  celles  destinées  à  la  caisse  de  secours  (pour  ma- 
ladie) et  celles  imposées  par  huissier.  Les  amendes  sont  nulles 
ou  à  peu  près  et  le  montant  en  est  versé  à  la  caisse  de  secours.  » 
L'usine  B  n'autorise  et  ne  pratique  aucune  cession  ou  retenue 
sur  les  salaires.  «  L'ouvrier  pour  lequel  nous  recevons  une 
saisie-arrêt  est  mis  en  demeure  d'en  faire  donner  mainlevée 
dans  le  délai  de  huit  jours,  faute  de  quoi  il  est  congédié  à  Tex- 


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LA   xMETALLURGIE  307 

piration  de  ce  délai.  Les  amendes  sont  de  0  fr.  10,0  fr.  25, 
0  fr.  50  et  n'excèdent  pas  ce  dernier  chiffre.  Les  motifs  en 
sont  généralement  le  retard  habituel  aux  heures  d'entrée,  la 
sortie  des  ateliers  avant  l'heure  fixée,  ou  des  infractions 
légères  aux  règlements  de  l'usine.  Le  produit  total  et  annuel 
de  ces  amendes  peut  monter  à  environ  200  francs;  il  tend  à 
diminuer  de  plus  en  plus,  et  il  est  versé  entièrement  à  la  caisse 
de  secours  de  l'usine.  »» 

Les  moyens  disciplinaires  les  plus  fréquemment  employés 
sont  l'avertissement  et  la  réprimande,  sauf  en  des  cas  graves 
et  assez  rares  où  l'ouvrier  est  renvoyé  ou  mis  à  pied.  Et  l'in- 
génieur-directeur  de  l'usine  A  nous  en  donne  franchement  la 
raison  :  «  Le  système  des  amendes  nous  a  toujours  paru 
mauvais;  l'ouvrier  ne  sait  pas  où  va  l'argent  d'une  amende; 
soupçonneux  et  réellement  offensé,  il  réclame  beaucoup  plus 
pour  une  amende  insignifiante  que  pour  une  punition  effi- 
cace. »  Conclusion  non  moins  nette  :  »  Lorsqu'un  ouvrier  a 
démérité,  il  est  mis  à  pied  (suspendu)  ou  renvoyé.  » 

Par  quoi,  et  tout  naturellement,  nous  nous  trouvons  con- 
duits du  salaire  au  contrat  de  travail.  L'usine  métallurgique  a 
sa  loi,  qui  est  son  règlement,  et  il  est  impossible  qu'il  n'y  en 
ait  pas  une  dans  ces  agglomérations  de  plusieurs  milliers 
d'hommes  dont  chacune  à  elle  seule  forme  une  petite  société 
où  chacun,  comme  dans  la  grande,  lutte  pour  la  vie.  Il  s'en 
faut  heureusement,  du  reste,  que  cette  loi  soit  inflexible 
et  que  rien  n'en  vienne  tempérer  la  dureté  ni  assouplir  la 
rigidité. 


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308  Î/ORGANÎSATION    DU   TRAVAIL 


En  principe,  le  règlement  de  Tusinefait  loi  :  il  n'intervient 
pas,  entre  la  direction  qui  embauche  et  l'ouvrier  qui  s'em- 
bauche, un  contrat  de  travail  particulier.  Avant  de  s'embau- 
cher, le  nouvel  arrivant  reçoit  un  exemplaire  du  règlement  ; 
et,  par  le  fait  même  qu'il  s'embauche,  il  accepte  de  s'y  con- 
former. C'est  tout;  et,  hors  cela,  et  lorsque  cela  même  ne  lui 
convient  plus,  il  est  libre. 

u  Le  contrat  de  trçivail  est  librement  consenti  pour  une 
durée  indéterminée  (usine  B).  Les  ouvriers  gardent,  de  même 
que  nous,  le  droit  de  reprendre  leur  liberté  en  tout  temps, 
sans  avoir  besoin  défaire  connaître  les  motifs  de  la  résiliation 
du  contrat,  mais  avec  l'obligation  réciproque  du  préavis.  »  Ce 
préavis  est  ordinairement  ou  devrait  être  de  huit  jours  :  «  Si 
la  Société  veut  se  priver  des  services  d'un  ouvrier,  elle  le  pré- 
vient huit  jours  à  l'avance  ou  lui  paie  une  indemnité  égale  à 
son  salaire  moyen  du  dernier  trimestre  écoulé.  »  Si  c'est,  au 
contraire,  l'ouvrier  qui  veut  quitter  l'usine,  en  droit  il  serait 
tenu  à  la  même  obligation  de  préavis,  mais,  par  dérogation, 
l'on  admet,  à  l'usine  B,  qu'il  prévienne  seulement  deux  jours 
à  l'avance.  En  cas  d'infraction  au  règlement  ou  de  faute 
grave,  —  dont  la  direction  est  l'unique  juge,  —  tout  préavis 
est  supprimé;  mais,  dans  tous  les  cas,  et  dans  celui-là  comme 
dans  les  autres,  l'ouvrier,  en  s'en  allant,  touche  les  salaires 
qui  lui  sont  dus. 

L'usine  A  et  l'usine  G  en  usent  pareillement.  «  L'ou- 
vrier renvoyé  doit  être  prévenu  huit  jours  d'avance,  à  moins 
qu'il  n'ait  commis  une  faute  grave.  Alors  il  quitte  l'atelier 


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LA    METALLURGIE  309 

tout  de  suite.  »  Il  le  sait,  et  il  y  est  fait  ,  c^est  la  coutume,  il 
ne  proteste  pas  :  «  Nous  avons  très  peu  de  réclamations 
(usine  G).  »  A  Tusine  A,  on  n'est  pas  éloigné  de  penser  que, 
du  moment  que  l'on  veut  se  séparer,  le  plus  tôt  est  le  mieux 
pour  les  deux  parties  :  uNous  n'avons  aucun  contrat  de  travail, 
et,  là  comme  ailleurs,  nous  cherchons  la  plus  grande  liberté 
pour  tous.  L'ouvrier  embauché  peut  sortir  quand  il  veut, 
en  général  sans  huitaine,  à  moins  qu'il  ne  demande  lui-même 
à  la  faire  :  le  travail^  pendant  la  huitaine  y  est  toujours  mauvais. 
L'ouvrier  sort  donc  librement,  mais  nous  évitons  ensuite  de 
reprendre  ceux  qui  sont  sortis,  n 

La  rupture  du  contrat  de  travail  n'étant  pas  ce  qu'il  y  a  de 
moins  important  pour  l'ouvrier  ou  même  de  moins  grave  dans 
le  contrat  de  travail,  il  valait  la  peine  d'y  insister  un  peu  plus 
qu'on  n'insistera  sur  les  clauses  de  l'embauchage,  qui  sont  les 
clauses  habituelles  d'âge,  d'aptitude  et  de  santé.  Mais  ce  n'est 
ni  l'instant  ni  le  lieu  de  décider  si  cette  liberté,  à  laquelle  il 
parait  que  l'on  tienne  souverainement  et  que  l'on  se  flatte  de 
vouloir  a  la  plus  grande  pour  tous  » ,  est  une  liberté  égale  pour 
les  deux  parties  contractantes  :  on  discute  depuis  longtemps 
là- dessus,  on  discutera  pendant  longtemps  encore,  à  perte  de 
vue,  et  bien  en  vain;  car,  alors  même  que  la  liberté  ne  serait 
pas  égale,  tant  que  les  circonstances  de  l'industrie  sont  ce 
qu'elles  sont,  qu'y  peut-on? 

Et  ce  n'est  pas  non  plus  le  lieu  ni  l'instant  d'exposer  par 
quels  moyens,  avec  une  sollicitude  dont  il  le  faut  louer,  le 
patronat  métallurgique,  individuel  ou  collectif,  personnel  ou 
anonyme  s'efforce  d'adoucir  la  rigueur  des  choses  et  de  remé- 
dier aux  misères  qui  sont,  comme  on  l'a  dit,  «  la  forme  de 
l'humaine  »  et  surtout,  si  j'ose  le  dire,  de  «  l'ouvrière  »  con- 
dition. Je  le  sais,  je  l'ai  vu,  je  ne  l'oublie  pas,  et  je  me  ferai 
un  devoir  d'en  rendre  témoignage.  Mais,  à  la  fin  de  ce  cha- 
pitre où  nous  avons  passé  successivement  en  revue  la  répar- 


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310  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

iition  des  ouvriers  par  âge,  la  durée,  la  peine,  le  prix  et  la 
police  ou  la  discipline  du  travail,  il  semble  que,  de  la  masse 
des  faits  observés,  deux  faits  surtout  se  dégagent  et  dominent. 

Le  premier,  c'est  que,  dans  la  métallurgie,  les  ouvriers 
pour  qui  la  peine  est  la  plus  lourde  sont  ceux  qui  doivent 
fournir  Faction  la  plus  rapide,  à  la  température  la  plus  forte. 
Le  second  fait,  c'est  que,  dans  la  métallurgie,  une  assez  petite 
partie  des  ouvriers  (pas  tout  à  fait  le  dixième,  d'après  le 
tableau  de  l'usine  B)  gagne  et  touche  de  hauts  sahiires  :  un 
peu  moins  de  moitié  touche  un  salaire  dont  nous  ne  voulons 
ni  devons  avancer  qu'il  est  insuffisant,  puisque,  pour  l'affir- 
mer avec  quelque  certitude,  il  en  faudrait  rapprocher  le  prix 
des  objets  les  plus  nécessaires,  mais  que  nous  pouvons  dès 
maintenant  et  à  coup  sur  qualifier  de  salaire  bas  (au-dessous 
de  4  francs  par  jour  et  quelquefois  bien  au-dessous);  l'autre 
moitié,  ou  un  peu  plus,  touche  un  salaire,  moyen  en  ce  sens 
qu'il  tient  le  milieu  entre  le  plus  haut  et  le  plus  bas,  normal 
par  comparaison  avec  les  salaires  payés  dans  les  autres  bran- 
ches de  la  grande  industrie. 

Les  ouvriers  qui  touchent  le  haut  salaire,  fondeurs,  cou- 
leurs, puddleurs,  etc.,  sont,  de  nuit  et  de  jour,  en  perpé- 
tuelle et  continuelle  collaboration  avec  le  feu,  et,  comme  ils 
.sont  à  la  pire  peine,  il  est  juste  qu'en  récompense  ils  soient 
au  meilleur  profit.  Mais  sont-ils  les  seuls?  Et,  cette  élite  ôtée, 
parmi  la  foule  des  ouvriers  à  bas  ou  moyen  salaire,  n'y  en  a-t-il 
point,  et  de  plus  nombreux,  qui  soient  eux  aussi  à  une  très 
grande  peine,  qui  aient  eux  aussi  à  donner  un  effort  prompt 
ou  violent  dans  une  chaleur  épuisante? 

Sans  doute,  je  connais  la  formule,  et  comme  le  barème  qui 
sert  au  calcul  des  salaires.  «  La  majeure  partie  des  ouvriers 
et  des  aides  sont  payés  suivant  leur  production  »  ;  et  je  ne  pré- 
tends pas  qu'on  la  puisse  changer,  et  je  n'en  nie  pas  la  justesse; 
mais  toute  sa  justesse  fait-elle  une  justice? 


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LA    METALLURGIE  311 

Après  six  mois  bientôt,  quand  je  me  retrouve  par  le  souve- 
nir en  ces  immenses  ateliers  emplis  de  souffles  et  de  lueurs, 
quand  revit  devant  moi  la  vision  flamboyante,  par  quel  mi- 
racle d'endurcissement  ne  me  dirais-je  pas  ce  que  je  me  disais 
en  les  voyant  :  a  Qu'est-ce  que  ceux-là  produisent,  ceux-là, 
par  exemple,  qui,  cachés  derrière  les  montants  du  laminoir, 
jettent  sur  la  plaque  rouge,  au  fur  et  à  mesure  que  les  cylin- 
dres la  ramènent,  des  fagots  de  bruyère  mouillée  dont  les 
étincelles  leur  sautent  au  visage  en  une  pluie  brûlante?  Rien 
évidemment,  ou  bien  peu  de  chose.  Si  donc  on  ne  leur  doit 
que  ce  qu'ils  produisent,  on  leur  doit  bien  peu,  presque  rien. 
Mais  compter  ce  qu'ils  produisent  n'est  pas  tout  compter  : 
qu'est-ce  qu'ils  dépensent?  qu'est-ce  qu'ils  usent?  A  chaque 
va-et-vient  de  la  plaque  embrasée,  à  chaque  poignée  de  brin- 
dilles qu'ils  lancent,  à  chaque  coup  de  feu  qu'ils  essuient, 
ils  dépensent  tant  de  leurs  forces,  ils  usent  tant  de  leur  vie, 
et  cette  quantité  de  forces  dépensées,  cette  quantité  de  vie 
usée,  on  la  leur  doit  aussi  justement,  de  toute  justice,  qu'on 
leur  doit,  en  toute  justesse,  leur  quantité  de  production. 

J'entends  les  objections  :  —  Oui,  sans  doute,  mais  la  con- 
currence? Oui,  mais  les  nécessités  de  l'industrie?  —  Eh  bien! 
la  concurrence  s'y  plierait,  l'industrie  y  plierait  ses  nécessités; 
et  après  tout,  et  avant  tout,  la  force  humaine,  la  vie  humaine, 
ne  sont-elles  pas,  elles  aussi,  des  nécessités  de  l'industrie? 
Le  produit  du  travail  est  une  marchandise  qu'on  vend,  le 
travail  lui-même  est  une  marchandiss  qu'on  achète  :  pour- 
quoi la  dépense  de  force,  la  consommation  de  vie  ouvrière, 
l'apport  et  l'incorporation  de  matière  humaine  à  la  matière 
marchande,  ne  seraient-ils  pas  un  élément,  un  facteur  du 
prix  d'achat  et  du  prix  de  vente?  Ainsi  qu'on  fait  entrer 
a  Tusure  »  de  l'outillage  dans  l'évaluation  du  prix  de  revient, 
pourquoi  n'y  ferait-on  pas  entrer  a  Tusure  »  de  la  main- 
d'œuvre?  Pourquoi  ne  le  ferait-on  pas?  Et  si  on  le  faisait,  la 


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31Î  l'organisation  du  travail 

formule,  pour  être  un  peu  moins  mécanique,  un  peu  moins 
économique,  un  peu  moins  physiologique,  un  peu  plus  socio- 
logique, en  serait-elle  cependant  faussée?  Le  barème  des 
salaires  n'en  serait-il  pas  plutôt  corrigé  et  redressé? Car,  alors, 
il  n'est  pas  sûr  qu'il  y  aurait,  dans  ses  chiffres,  moins  de  jus- 
tesse, mais  il  est  sûr,  en  revanche,  qu'il  y  aurait  plus  de  jus- 
tice. —  Là-dessus,  et  tout  de  suite,  je  m'arrête.  J'allais  oublier 
que  ce  n'est  ici  qu'une  enquête  où  je  me  suis  promis  de  de- 
meurer impassible  et  indifférent,  et  de  constater  sans  conclure. 
J'ai  simplement  à  rapporter  les  faits;  non  à  construire  une 
théorie.  Si  j'ai  été  ému,  si  j'ai  failli  crier,  c'est  qu'il  m'a  sem- 
blé que  les  faits  parlaientvraiment  et  criaient  eux-mêmes  cette 
conclusion. 


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Ili 

LA  CONSTRUCTION  MÉCANIQUE 


L   ORGANISATION     ET    LES    CONDITIONS    DU    TRAVAIL 

Comme  on  a  pu  passer  des  mines  de  houille  à  la  métallurg[ie 
par  une  transition  naturelle,  en  suivant  le  wagonnet  de 
charbon  qui  allait  du  puits  de  la  mine  au  gueulard  du  haut- 
fourneau,  de  même  on  peut  passer  de  la  métallurgie  à  la 
construction  mécanique  en  suivant  la  barre  de  fer,  le  bloc 
d'acier  ou  la  plaque  de  tôle  qui  va  de  T usine  au  chantier. 

La  Direction  du  Travail  au  Ministère  du  Commerce  et  de 
rindustrie  parait  embrasser  et  enfermer  sous  le  titre  de  Cons^ 
truction  mécanique  les  entreprises  suivantes  :  Construction  de 
navires  enfer;  construction  de  chaudières  ;  fabrique  d'appareils  à 
distiller,  d'appareils  réfrigérants;  fonderie  de  fer  (deuxième 
fusion),  ébarbage;  fabrique  de  petite  chaudronnerie  en  cuivre; 
construction  mécanique  générale,  machines  à  vapeur,  etc.  ; 
construction  de  locomotives,  de  matériel  de  chemins  de  fer  (l) . 

(i)  Bésutlats  statistiques  du  recensement  des  industries  et  ;>ro/eJJioi/J (Dénom- 
brement général  de  la  population  du  29  mars  1896),  t.  IV,  p.  i..  Une  autre 
publication  de  l'Office  du  travail  :  Salaires  et  durée  du  travail  dans  Vindustrie 
française,  t.  III,  p.  135  et  suivantes,  fait  tenir,  sous  le  titre  de  Chaudronnerie 
et  fonderie  en  fer^  construction  mecanit/ue,  des  établissements  de  chaudronnerie 
et  construction  mécanique,  chaudronnerie  et  constructions  en  fer,  chaudron- 
nerie et  constructions  métalliques,  chaudronnerie  en  fer  et  en  acier,  construc- 
tions navales,  chaudronnerie  et  fonderie,  fonderie  de  fer,  fonderie  et  manufacture 
d'appareils  de  chauffage,  fonderies  de  fer  et  de  bronze,  fonderie  et  construction 


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31V  LORGANISATION    DU   TRAVAIL 

Considérée  ainsi  et  dans  un  aussi  vaste  ensemble,  il  fau- 
drait dire  de  la  a  construction  mécanique  » ,  sinon  qu'elle 
couvre  tout  le  territoire  français,  du  moins  qu'elle  se  répartit 
sur  tous  les  points  de  ce  territoire.  La  localisation,  la  spécia- 
lisation n'en  est  déterminée  que  par  les  circonstances  géogra- 
phiques ou  économiques,  selon  les  besoins  ou  suivant  les 
facilités  soit  d'apport  de  la  matière  première,  soit  d'écoule- 
ment de  produits  fabriqués  :  ici,  plutôt  des  machines  agri- 
coles, et  là,  plutôt  des  machines  industrielles. 

Tout  dépend  donc  de  l'extension  de  sens  qu'on  donne  au 
mol  a  construction  mécanique  »  .  Lieu  par  lieu,  et  spécialité 


mécanique,  fonderie  de  fer  et  constructions  en  fer,  fonderie  de  fer  et  d'acier, 
fonderie  et  inodela^je,  fonderie  et  forges,  fonderie  etfabrication  de  pièces  en  fonte 
et  en  bronze  pour  machines,  fonderie  de  fer  et  de  cuivre,  construction  méca- 
nique, construction  de  chemins  de  fer  à  voie  étroite  et  de  vélocipèdes,  ^brique 
de  machines  a{>ricole9,  construction  de  métiers  et  de  filets,  construction  de  ma- 
chines-outils,  construction  de  berlines  pour  houillères,  construction  d'appareils 
pour  sucrerici*  et  de  charpentes  métalliques,  construction  de  moteurs  à  vapeur, 
construction  de  moteurs  à  gaz,  construction  mécanique  et  scierie,  constniction 
de  métiers  à  bonneterie,  construction  de  voitures  et  wagons  de  chemins  de  fer, 
fabri<|ue  de  pièces  détachées  pour  filature,  fabrique  de  pompes  à  incendie.  Ate- 
liers de  construction  pour  bâtiment,  ateliers  de  mécanique  (*t  fonderies  (fer  et 
bronze),  fabrique  d'instruments  agricoles,  construction  mécanique  et  travail  du 
bois,  fabrique  de  machines  agricoles  et  industrielles,  construction  pour  minet  et 
chemins  de  fer,  construction  de  matériel  de  guerre,  fabrique  de  pièces  pour 
artillerie,  marine  et  chemins  de  fer,  manufacture  d'armes,  fabrique  d'instruments 
de  pesage,  construction  de  machines  pour  tissage,  fabriques  de  roues  et  fraises 
pour  horlogerie,  construction  de  charrues  et  instruments  aratoires,  fabrique  d'es- 
sieux, fabrique  de  trieurs,  construction  de  pressoirs,  fouloirs,  construction  de 
moteurs  hydrauliques,  constiuction  de  machines  pour  laiteiies  et  vacherii-s,  etc. 
—  Et  peut-être  faudrait-il  y  ajouter  les  établissements  compris  dans  la  •  ferron- 
nerie «  sous  le  titre  :  Grosse  serrurerie  et  constructions  métalliques^  ainsi  que 
ceux  ou  plusieurs  de  ceux  qui  figurent  un  peu  plus  loin  sous  la  rubrique  :  Tra- 
vail des  métaux  communs. 

On  compte  environ  200,000  personnes  occupées  aux  ateliers  de  chaudron- 
uericy  fonderie  en  deuxième  fusion,  et  construction  mécanique;  plus  de 
60,000  personnes  dans  la  fabrication  tïappareils  et  articles  divers  en  cuivre  ou 
brome;  60,000  encore  dans  la  charpente  enfer  et  la  serrurerie  de  bâtiment; 
50,000  dans  la  (grosse  ferronnerie  y  etc.  Si  usines  de  grosse  ferronnerie  emploient 
charune  plus  de  500  ouvriers,  et  il  en  est  de  même  pour  4  grandes  usines  d'appa- 
reils et  articles  en  cuivre  et  en  bronze,  comme  aussi  pour  2  ateliers  de  chao* 
dronnerie,  5  fonderies  de  fer  et  15  établissements  de  construction  de  machines 
diverses. 


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LA   CONSTRUCTION    MÉCANIQUE  815 

par  spëcialilé,  la  <«  construction  de  chaudières  «  a  ses  centres 
principaux,  dans  les  départements  de  la  Seine,  du  Nord  et  du 
Rhône;  la  fabrication  d  appareils  à  distiller  et  d'appareils 
réfrigérants,  dans  ces  mêmes  départements  de  la  Seine  et  du 
Nord;  les  fonderies  de  fer  forment  un  groupe  important  sur- 
tout dans  les  Ardennes.  La  Seine  revient  en  tête  pour  les 
fabriques  de  petite  chaudronnerie  en  cuivre,  et  pour  la  cons- 
truction mécanique  générale,  les  machines  à  vapeur,  etc., 
toujours  suivie  du  Nord,  auquel  il  faut  joindre  Saône-et- 
Loire  (le  Creusot).  Enfin,  quant  à  la  construction  des  locomo- 
tives et  du  matériel  de  chemins  de  fer,  les  régions  de  France 
se  classent  en  cet  ordre  :  Seine  et  Seine-et-Oise,  Nord, 
Meurthe-et-Moselle,  Sarthe. 

De  toutes  les  branches  de  la  construction  mécanique,  la 
construction  «ai;a/e  est  évidemment  celle  qui  est  le  plus  sou- 
mise aux  circonstances  naturelles,  du  moins  à  une  circons- 
tance naturelle  :  la  proximité  de  la  mer.  Essentiellement  et 
nécessairement  riveraine,  elle  occupe  d'ailleurs  en  France 
37,000  personnes,  dont  15,000  travaillent  dans  des  établisse- 
ments privés  (le  reste  dans  les  arsenaux  de  l'État)  ;  et  15  de 
ces  établissements  emploient  chacun  plus  de  500  ouvriers  :  il 
y  a  donc  une  grande  industrie  de  la  construction  navale^  qui, 
par  là,  rentre  dans  le  cadre  de  cette  enquête.  A  première  vue 
peut-être  semble-t-il  que  ce  soit  une  «  spécialité  »  bien  «  spé- 
ciale »  ,  une  espèce  d'espèce,  et  ce  n'est  pas  sans  quelque 
hésitation  que  nous  l'avons  choisie.  Nous  nous  y  sommes 
pourtant  décidés,  parce  que,  pratiquée  en  forme  de  grande 
industrie,  la  construction  navale  est  sans  doute  l'un  des 
genres  de  construction  les  plus  variés  et  les  plus  complets, 
s'il  comporte  tout  le  iravail  depuis  la  quille  commençante 
jusqu'à  l'ameublement  fini  et  toutes  les  catégories  d'ouvriers 
depuis  le  mouleur  qui  fait  en  terre  ou  en  sable  le  creux  ou  le 
noyau  des  pièces  jusqu'à  l'ébéniste  qui  donne  lé  dernier  poli 


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316  î/ORGANïSATION   DU  TRAVAIL 

aux  couchettes  ou  aux  petites  étagères  des  cabines.  La  Société 
anonyme  des  Forges  et  Chantiers  de  X...  nous  servira  de  type; 
et,  comme  elle  possède  à  la  fois  des  établissements  aux  deux 
extrémités  de  la  France,  dans  le  Midi  et  dans  le  Nord-Ouest, 
ce  sont  ses  établissements  du  Nord-Ouest,  —  chantiers  de 
construction  et  ateliers  pour  les  machines,  —  que  nous 
étudierons  plus  particulièrement. 


L'historique,  si  bref  qu'on  le  fasse,  des  établissements  que 
la  Société  de  X...  appelle  ses  a  établissements  du  Nord- 
Ouest  »  nous  permettra  de  relever  un  bon  exemple  non  seu- 
lement de  la  croissance,  mais  de  la  transformation  d'une 
industrie  et  du  passage  de  la  forme  individuelle  ou  person- 
nelle de  l'entreprise  à  la  forme  collective  ou  par  société. 

Tout  à  fait  au  début  du  dix-neuvième  siècle,  en  1800,  il  y 
avait  à  X...,  rue  Saint-Jacques,  un  atelier  de  serrurerie  et  de 
forges  de  marine  qu'exploitait  un  sieur  M...  En  1824,  cet 
atelier,  chargé  de  travaux  assez  considérables,  devenait  trop 
petit,  et  il  fallait,  pour  Tagrandir,  le  transporter  rue  de  l'Ar- 
senal. M.  M...,  aidé  de  ses  deux  61s,  MM.  François  et 
Adolphe  M...,  en  conservait  la  direction  jusqu'en  1833.  A 
cette  date,  et  sous  la  direction  nouvelle  des  frères  M...,  nou- 
veau développement  des  affaires,  nouveau  déplacement  des 
ateliers,  de  la  rue  de  l'Arsenal  à  la  place  Louis-Philippe.  La 
création  de  la  marine  à  vapeur  allait  créer  une  industrie,  faire 
de  la  construction  navale  une  catégorie  de  la  construction 
mécanique.  C'est  des  ateliers  de  la  place  Louis-Philippe  que 
sortirent  les  premières  machines  à  vapeur  des  frères  M..., 


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LA   CONSTRUCTION   MÉCANIQUE  317 

machines  verticales  à  balancier  et  à  roues,  Tune  de  90,  Fautre 
de  160  chevaux,  bientôt  suivies  de  o  machines  de  terre  » ,  de 
chaudières  de  divers  types,  de  moulins  à  canne  et  autres 
appareils  pour  sucreries.  Sept  ans  après,  en  1840,  les  com- 
mandes affluaient  au  point  que  ces  ateliers  eux-mêmes  ne 
suffisaient  plus.  Les  frères  M...  achetaient  alors,  conjointe- 
ment avec  M.  L...,  mécanicien-fondeur,  un  grand  terrain  sur 
le  bord  du  canal  Vauban,  et  s'y  installaient.  C'est,  dans  Ten- 
treprise,  jusqu'à  ce  moment  personnelle  ou  tout  au  plus  fomi- 
liale,  des  frères  M...,  la  première  apparition,  très  modeste  et 
très  restreinte  encore,  de  l'association. 

En  1841,  1842,  1844,  nouveaux  agrandissements.  On 
construit  chez  les  frères  M...  les  premières  machines  à  hélice 
de  la  marine  militaire,  notamment  celle,  jadis  fameuse,  de  la 
PomonCy  d'une  force  de  500  chevaux,  puis  celles  du  Roland 
(900  chevaux),  du  Primauguel  (1,000  chevaux),  du  Tourville 
et  du  Duquesne  (1,625  chevaux);  enfin,  les  machines  de 
2,400  chevaux  indiqués,  du  système  horizontal  et  à  bielles 
en  retour,  des  frégates  V Audacieuse^  Vlmpéiueuse  et  la  Souve- 
raîne,  bâtiments  qui  comptèrent,  en  leur  temps,  parmi  les 
meilleurs  marcheurs  de  la  flotte  française.  Cette  période, 
qu'on  peut  dire  transitoire,  où  la  construction  navale  se  cons- 
titue à  l'état  de  grande  industrie,  dure,  pour  les  frères  M..., 
environ  seize  ans,  de  1840  à  1856.  Vers  1856,  une  véritable 
révolution  se  produit  et  se  poursuit  dans  le  matériel  de  guerre 
de  la  marine,  en  conséquence  de  laquelle  le  travail  sura- 
bonde; l'activité  redouble;  de  plus  vastes  desseins  exigent 
des  moyens  plus  puissants  :  il  se  forme,  au  capital  de  3  mil- 
lions, une  société  sous  le  titre  de  Société  des  chantiers  et 
ateliers  du  canal  Vauban,  M.,,  et  O'.  Les  établissements  sont 
entièrement  refeits  sur  un  plan  d'ensemble.  Ils  exécutent  non 
seulement  des  machines  pour  les  marines  française  et  étran- 
gères,   mais  du   matériel    de  dragage,   et   toutes  sortes  de 


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318  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

machines-outils.  Néanmoins,  ils  ne  s'étaient  encore  chargés 
que  rarement  de  la  construction  des  coques  :  et,  après  tout, 
ils  n'étaient  que  raboulissement  de  l'évolution  d'un  simple 
atelier  de  serrurerie  et  de  forces  de  marine,  non  d'un  chan- 
tier de  construction  navale  proprement  dite. 

Mais  en  1863,  à  la  fin  de  la  deuxième  période  (si  l'on 
admet  que  la  première,  Ateliers  M...,  s'étend  de  1800  à  1856, 
et  la  deuxième,  Société  des  chantiers  et  ateliers  du  canal  Vaubanj 
de  1856  à  1863),  en  1863,  donc,  on  estime  intéressant,  dans 
la  pensée  principalement  d'assurer  un  courant  de  travail 
constant,  de  s'annexer  un  chantier  de  construction  et  de  se 
fondre  avec  lui  en  une  entreprise  générale.  Ainsi,  par  adjonc- 
tion des  établissements  de  M  A...,  constructeur  de  navires  à 
Bordeaux,  qui  comprenaient  un  chantier  de  construction  et 
de  réparation,  dit  de  Bacalan,  des  cales  de  halage  à  Lormont, 
les  »  Ateliers  bordelais  » ,  des  chantiers  en  location  à  Sainte- 
Croix  et  à  Ajaccio,  fut  constituée,  la  Compagnie  anonyme  des 
chantiers  et  ateliers  de  t Océan;  et  ainsi  s'ouvrit  la  troisième 
période. 

Entreprise  o  générale  »  par  le  nombre  et  la  dispersion  de  ses 
succursales,  —  ateliers  et  chantiers  de  X...,  de  Bordeaux, 
d'Ajaccio,  bientôt  Forges  de  Rouen,  et  chantier  de  Penhoët 
à  Saint-Nazaire,  —  autant  que  par  la  quantité  et  la  variété  de 
ses  ouvrages  :  construction  de  yachts  et  de  paquebots,  répara- 
tions, mâture,  etc.  Survint  la  guerre  de  1870;  la  Compagnie 
des  chantiers  de  l'Océan  mit  tout  son  outillage  et  tout  ce  qui 
lui  restait  de  personnel  à  fabriquer  des  canons,  des  affots, 
des  caissons,  des  mitrailleuses.  Mais  un  tel  événement  fait 
syncope  dans  la  vie  d'une  nation  :  un  tel  désastre  devait 
entraîner  des  ruines  :  durant  quelque  temps,  les  commandes 
de  la  marine  furent  suspendues,  les  travaux  pour  le  com- 
merce à  peu  près  nuls  :  les  ateliers  de  X...  cherchèrent  un 
supplément  d'action,  un  complément  de  ressources  dans  la 


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LA   CONSTUUCTION   MÉCANIQUE  310 

febrication  du  matériel  de  chemins  de  fer,  locomotives  et 
tenders.  Vainement;  Tannée  1871  vit  la  dissolution  de  la 
Compagnie  des  chantiers  et  ateliers  de  l'Océan.  Cependant  des 
négociations  entamées  avec  la  Société  des  Forges  et  Chantiers 
deX...  (1)  venaient  à  bien,  et,  au  commencement  de  1872, 
cette  Société,  plus  heureuse,  acquérait  et  absorbait  les  établis- 
sements que  la  Compagnie  des  chantiers  de  VOcéan  avait  à  X... 
Le  nombre  total  des  ouvriers  employés  dans  ces  établisse- 
ments était  alors  de  900  :  700  aux  ateliers  M-.,  et  200  aux 
chantiers. 

Quatrième  période,  —  liquidation  des  trois  premières,  ou 
plutôt  consolidation  et  installation  en  grand  :  —  on  déplace 
et  on  prolonge  les  voies  ferrées  à  Tintérieur  des  ateliers  ;  on 
bâtit  des  bureaux  et  des  magasins  :  on  refait,  on  développe, 
on  multiplie  l'outillage  mécanique;  on  refait  la  forge  et  la 
chaudronnerie;  on  refeit  la  fonderie  de  fer  dans  des  condi- 
tions qui  lui  permettront  de  doubler  sa  production;  machines 


(i)  La  Société  des  Forgetel  Chantiers  de  X...,  —  puisqu'il  faut  dire  un  mot 
de  sa  vie  antérieure,  —  avait  été  créée  en  1856  (l'année  même,  nous  pouvons  le 
noter  en  passant,  où  Le  Play  terminait  son  enquête  sur  tes  Ouvriers  européens). 
•  A  cette  époqu<*,  dit  la  Notice  historique  publiée  pour  l'Exposition  de  1900, 
les  affaires  industrielles  et  commerciales  se  transforment  et  prennent  des  déve- 
loppements nouveaux  par  le  groupement  des  capitaux  et  la  formation  des 
sociétés.  L'industrie  des  constructions  navales  en  particulier  entre  alors  dans  une 
ère  nouvelle  par  la  substitution  à  peu  près  complète  des  matériaux  métalliques 
au  bois  pour  la  construction  d<'S  coques,  les  perfectionnements  importants 
apportés  sans  cesse  aux  appareils  moteurs  et  évaporatoires;  en  même  temps  la 
cuirasse  fait  son  apparition  pour  la  protection  des  navires  de  combat.  Depuis  ce 
moment,  on  voit  constamment  s'accroître  les  dimensions  et  le  déplacement  des 
navires,  tant  de  ceux  destinés  aux  divers  emplois  dans  la  marine  du  commerce 
que  de  ceux  qui  doivent  constituer  les  Bottes  de  guerre;  la  vitesse  suit  aussi 
une  marche  ascendante  constante,  également  réclamée  pour  les  nécessités  de  la 
concurrence  commerciale  et  pour  la  supériorité  dans  les  opérations  militaires,  n 

La  Société  des  Forges  et  Chantiers  n'avait  encore  que  ses  établissements  du 
Midi  :  chantiers  de  construction  navale,  à  L.  S.;  groupe  d'ateliers  mécaniques, à 
M...;  mais  déjà  elle  exécutait  machineries,  chaudières,  navires  complets,  engins 
de  dragage,  etc.  C'est  en  1872  seulement,  lorsqu'elle  racheta  de  la  Compagnie 
de  rOréan  les  anciens  ateliers  M...,  qu'elle  acquit  son  plein  développement,  par 
l'aménagement  de  ses  établissement^  du  Nord-Ouest,  qui  font  spécialement  l'objet 
de  cette  étude. 


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8t0  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

marines  pour  l'État  et  pour  le  commerce,  locomotives,  arlil- 
lerie,  on  entreprend  tout.  De  1881  à  1891,  et  au  delà,  chaque 
année,  chaque  mois  presque,  amène  un  accroissement  ou  une 
amélioration.  Si  la  Société  abandonnait  successivement,  pour 
des  raisons  de  préférence  industrielle,  la  construction  des 
canons  et  celle  des  locomotives,  elle  s'attachait  avec  d'au- 
tant plus  d'ardeur  et  de  persévérance  à  la  construction  navale, 
du  navire  tout  entier,  de  guerre  ou  de  commerce,  coque  et 
chaudières,  dans  ses  chantiers  et  dans  ses  ateliers;  si  bien 
que,  dans  les  uns  et  dans  les  autres,  rien  que  pour  les  établis- 
sements du  Nord-Ouest,  sans  compter  les  établissements  du 
Midi,  où  ils  étaient  un  peu  plus  nombreux  encore,  elle  occu- 
pait en  1899  tout  près  de  4,000  ouvriers  (1). 

Je  dis  qu'en  1899,  dans  ses  chantiers  et  ses  ateliers  de 
X...,  la  Société  occupait  4,000  ouvriers.  Je  le  dis  d'après  les 
documents,  d'après  les  relevés  que  l'on  m'a  remis,  car  ce  n'est 
pas  ce  que  j'ai  vu,  il  y  a  deux  ou  trois  mois.  Au  moment  de 
l'observation,  la  situation  de  l'industrie  était  loin  d'être 
bonne,  et,  sans  qu'on  puisse  lui  appliquer  les  mots  ordinaires 
de  «  chômage  »  et  de  w  morte-saison  »» ,  elle  tenait  en  effet  de 
la  morte-saison  et  du  chômage,  avec  quelque  chose  de  pis 
peut-être,  qui  est  qu'on  semblait  se  trouver  en  présence 
d'une  crise  véritable,  et  d'une  crise  durable,  dans  la  construc- 
tion navale. 

La  cause  ou  l'une  des  causes  de  cette  crise  serait,  s'il  faut 
en  croire  les  intéressés,  soit  une  mauvaise  disposition,  soit 
une  mauvaise  interprétation  de  la  dernière  loi  sur  la  marine 
marchande  en  ce  qui  touche  les  primes  à  la  construction. 
Quoi  qu'il  en  soit,  et  pour  ne  parler  que  de  ce  qui  est  certain 
par  évidence,  des  douze  cales  des  chantiers  de  G...,  à  la  fin 
de  mai,  huit  étaient  vides.  Sur  les  quatre  autres,  on  pouvait 

(1)  Exactement  3,900;  et  4,400  dans  les  étalilissements  du  Midi  :  en  tout, 
8,300. 


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LA   CONSTRUCTION    MÉCANIQUE  321 

voir  un  contre-torpilleur  achevé,  dont  la  proue  effilée  et  fine 
paraissait,  quand  on  passait  dessous,  fendre  le  ciel  comme  du 
tranchant  d'un  glaive;  un  éclaireur-vedette,  d'une  forme  sin- 
gulière, et  tel,  peint  de  blanc  et  de  gris,  qu'on  eût  dit  un 
requin  se  séchant  au  soleil;  avec  eux,  et  les  écrasant  de  leur 
énorme  masse,  les  dominant  de  leur  silhouette  monstrueuse, 
hauts  comme  des  maisons  de  six  étages,  deux  grands  cargo- 
boais  de  même  type  et  de  même  puissance,  jumeaux  ou  quasi 
jumeaux,  l'un  de  ces  corps  gigantesques  déjà  en  chair  et 
revêtu  de  sa  peau,  le  second  encore  à  l'état  de  squelette,  tous 
deux  encore  sans  organes  et  sans  vie.  Sur  le  phm  incliné  qui 
se  colle  à  leur  flanc,  de  bas  en  haut  et  de  haut  en  bas,  inces- 
samment des  groupes  d'ouvriers  vont  et  viennent,  montent 
et  descendent,  et  c'est,  à  l'intérieur,  un  continuel  grincement 
de  riveuses  mordant  l'écrou,  un  continuel  fracas  de  marteaux 
frappant  la  tôle. 

Mais,  quelque  colossaux  qu'ils  soient,  deux  corps  ne  peu- 
plent pas  à  eux  seuls  un  si  vaste  espace,  et,  hors  de  ce  coin 
qu'ils  couvrent  de  leur  ombre,  qu'ils  emplissent  de  mouve- 
ment et  de  bruit,  le  chantier,  fermé  de  trois  côtés  par  des 
bâtiments  longs,  du  quatrième  côté  par  une  palissade  au  delà 
de  laquelle  est  la  mer,  étend  ses  225,000  mètres  carrés  sous 
la  lumière  crue,  poussiéreux  et  plat  comme  un  désert.  Hors 
de  ce  coin  où  s'agitent  des  hommes,  c'est  proprement  un  ma- 
rasme, une  stagnation,  et,  avec  cette  carcasse  à  jour  qui  rap- 
pelle l'image  et  appelle  l'idée  d'une  sorte  d'ébauche  de 
Colisée  marin,  il  passe  là  et  il  pèse  là  on  ne  sait  quelle 
impression  de  fièvre  romaine.  On  sent  que  quelque  chose  de 
plus  fort  arrête  et  brise  la  volonté  de  travail,  fait  retomber 
inertes  les  bras  qui  se  levaient,  répand  partout  une  langueur 
morbide.  Dans  le  hangar,  dont  le  plancher  surchargé  de 
lignes  et  de  signes  à  la  craie  sert  au  traçage  à  grandeur  d'exé- 
cution, trois  ouvriers,  tout  au  fond,  trois  ouvriers  perdus  en 

21 


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82t  f/ORGANISATION   DU  TRAVA[L 

cette  immensité,  classent  et  empilent  des  gabarits.  Un  peu 
plus  loin,  à  Tatelier  de  menuiserie  et  d'ébénisterie,  sur  une 
centaine  d'établis,  une  dizaine  seulement  ne  sont  pas  délais- 
sés. Il  me  souvient  alors  que  c'est  lundi,  et  je  demande  si  le 
lundi  n'est  pas,  pour  une  visite  du  genre  de  la  mienne,  un 
jour  néfaste.  Mais  non  :  le  nombre  des  ouvriers  qui  font  lundi 
est  ici  presque  insignifiant. 

Et  les  chiffres  ne  me  répondent  que  trop  :  4,000  ouvriers 
en  1899;  en  1900,  3,863;  et  1,925  en  1903  (1);  une  dimi- 
nution, une  chute  de  plus  de  moitié.  On  vient  de  renvoyer  un 
contremaître  ayant  trente-deux  ans  de  services.  Le  pauvre 
vieux  est  là  qui  pleure  :  «  Depuis  si  longtemps,  je  m'étais 
habitué  à  la  pensée  que  je  finirais  chez  vous.  Où  aller?  Que 
devenir?  »  L'ingénieur  aussi  est  ému  :  «  Restez,  si  vous  vou- 
lez, comme  ouvrier;  mais  vous  comprenez  bien  que  je  ne  puis 
garder  un  contremaître  pour  trois  hommes.  »  Ceux  que  l'on 
ne  garde  pas  du  tout  s'en  vont;  ils  s'en  vont  chercher  où  ils 
peuvent,  au  hasard  des  corvées,  et  comme  par  bordées,  un 
salaire  de  raccroc,  chargeant  ou  déchargeant  des  navires, 
quand  il  y  a  des  navires  à  charger  ou  à  décharger;  glissant  ou 
précipités  d'une  forme  de  travail  supérieure,  d'un  travail  orga- 
nisé, d'un  métier,  à  la  forme  infime,  au  travail  inorganisé,  au 
métier  des  gens  sans  métier;  augmentant  tristement  la  somme 
de  misère,  la  masse  de  misérables,  et,  parla  même,  la  part  de 
misère  de  chacun  de  ces  misérables;  heureux  s'ils  n'échouent 
que  sur  les  quais  et  ne  roulent  pas  jusqu'au  ruisseau. 

Voilà  pourtant  ce  que  peut,  —  du  moins  on  l'en  accuse,  — 
une  loi  bien  intentionnée,  mais  mal  faite  :  n'est-ce  pas  une 
preuve  de  plus  que  les  législateurs,  comme  l'a  dit  Herbert 
Spencer,  commettent  parfois  «  des  péchés  » ,  et  que  parfois 
ces  péchés  légaux  se  changent,  par  la  fatalité  de  leurs  consé- 

(1)  877  aux  alelierM  (machines  et  chaudières)  et  1,048  aux  chantiers  (coostruc- 
tion  navale  proprement  dite). 


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LA   CONSTRUCTION    MECANIQUE  .    328 

queiices,  en  de  véritables  crimes  sociaux?  Car  la  situation  plus 
que  fâcheuse  que  nous  avons  essayé  de  dépeindre  en  deux 
mots  n'est  point  pour  la  Société  des  Forges  et  Chantiers  de 
X...  un  peu  enviable  privilège  :  s'il  en  était  ainsi,  après  s'en 
être  pris  à  sa  direction,  à  sa  gestion,  on  devait  l'en  plaindre, 
mais  on  pourrait  s'en  consoler,  et  ce  ne  serait  qu'un  fait  de 
concurrence,  un  drame  industriel  de  quotidienne  banalité. 
Malheureusement,  toutes  les  entreprises  de  même  nature 
souffrent  au  même  degré  du  même  mal,  et  c'est  donc  un  mal 
général  ;  notre  enquête  s'en  ressentira  assez  pour  que  nous 
avertissions  que,  dans  Tindustrie  de  la  construction  navale, 
nous  n'avons  pu,  ainsi  que  nous  nous  le  proposions  et  que 
nous  l'avons  fait  ailleurs,  étudier  le  travail  à  l'état  que  nous 
avons  théoriquement  défini  :  a  Tétat  normal  »  ou  «  l'état  de 
santé  (1)   » . 


La  première  opération  de  la  construction  navale,  comme 
de  toute  construction,  c'est  l'établissement  d'un  plan;  et, 
pour  faire  un  bateau,  comme  pour  faire  un  palais,  on  fait 
d'abord  «  des  plans  fort  beaux  sur  le  papier  »  .  On  en  fait 
beaucoup,  d'ensemble  et  de  détail,  le  navire  entier  et  le  na- 
vire pièce  à  pièce  :  de  300  à  400  pour  un  navire  ordinaire^ 
environ  800  pour  un  navire  de  guerre  :  un  gros  album.  C'est 
à  quoi  s'ingénient,  penchés  sur  leurs  cahiers  et  sur  leurs  plan- 
ches, tous  ces  calculateurs,  tous  ces  dessinateurs.  Et  c'est 
vraiment  leur  coup  de  crayon  qui  doit  se  réaliser,  se  maté- 


(1)  La  même  obserTation  serait  vraie,  au  ëurplas,  de  la  métallurgie,  qui,  elle 
au8«i,  traversait  une  crise,  dans  la  Loire  du  moins,  au  moment  où  nous  Têtu- 
diions. 


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8t*  L'ORGAxNISATION   DU  TRAVAIL 

rialiser  à  coups  de  marteau.  Mais,  si  nombreux  que  soient 
leurs  plans,  et  à  si  grande  échelle,  ils  ne  sont  jamais,  de  cette 
réalité  matérialisée,  qu'une  image  très  réduite.  Il  fout  mettre 
au  point,  donner  aux  pièces,  dont  la  forme  est  ainsi  indiquée, 
leur  mesure,  et,  du  geste,  passer  à  Têtre. 

La  deuxième  opération  est  donc  le  «  traçage  «  ,  qui  est  le 
dessin  non  plus  sur  le  papier,  mais  sur  le  parquet,  non  plus  à 
telle  ou  telle  échelle,  mais  à  plein  développement.  Ces  signes 
à  la  craie,  ces  lignes  qui  courent  parallèlement,  ou  se  cou- 
pent, ou  se  croisent;  qui  s'entremêlent  et  s'emmêlent;  où 
l'œil,  à  moins  d'un  exercice  particulier,  d'une  aptitude  acquise, 
ne  peut  rien  suivre, ni  distinguer, ni  reconnaître;  qui  ne  pren- 
nent de  sens  et  de  direction  que  de  repères  invisibles  et 
inintelligibles  au  passant  ;  cette  toile  d'araignée  de  signes  et 
de  lignes,  c'est  un  torpilleur,  c'est  un  paquebot,  c'est  l'avant 
ou  l'arrière,  la  moitié  d'un  croiseur;  et  c'est  quelquefois  le 
torpilleur,  le  paquebot,  le  demi-croiseur  interposés,  super- 
posés, l'un  dessous,  l'autre  dessus,  l'un  en  dedans,  l'autre  en 
dehors.  Le  contre-maitre,  cependant,  va  sûrement  dans  ce 
labyrinthe  pour  nous  inextricable,  et  il  reproduit,  il  copie,  il 
calque,  en  des  découpures  de  tôle  mince,  les  pièces  néces- 
saires, les  pièces  calculées,  dessinées  et  voulues  une  à  une 
dans  leur  forme  et  leur  dimension. 

Ici  et  ainsi  commence  la  matérialisation  de  Tidée,  la  réali- 
sation du  plan,  qui  se  poursuit  à  Yaielier  des  modèles,  où  l'on 
refait  en  bois  ce  que  le  dessinateur  a  fait  sur  le  papier  :  mo- 
dèles en  bois  du  navire  tout  entier  et  de  chaque  section,  mem- 
brure ou  organe  du  navire.  Administrativement,  industrielle- 
ment, les  chantiers  de  G...  se  composent  de  trois  groupes  : 
I"  les  ateliers  de  scierie  et  de  tnenniserie  (avec  l'atelier  des 
modèles)  ;  2"  les  ateliers  de  chaudronnerie  de  fer ^  comprenant 
le  barrotage,  la  tôlerie,  le  perçage,  le  poinçonnage,  le  cin- 
trage des  tôles,  cornières  et  profilés;  3"  les  ateliers  d'armement^ 


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LA    CONSTRUCTION   MÉCANIQUE    .  3Î5 

c'est-à-dire  l'ajustage,  les  forges,  la  chaudronnerie  en  cuivre, 
le  zingage. 

Dans  ces  trois  groupes  d'atelier  travaillent  des  ouvriers 
appartenant  à  toutes  les  professions  à  peu  près  :  menuisiers, 
tourneurs  sur  bois,  modeleurs,  chaudronniers  en  fer,  aides  et 
apprentis,  trempeurs,  pilonniers,  cloutier  et  aides-cloutiers, 
boulonnier,  ébarbeur,  charpentiers,  aides  et  apprentis.  Joi- 
gnez-y gréeurs,  riveurs  et  teneurs  de  tas,  chauffeurs  de  clous, 
chanfreineurs,  ajusteurs  et  apprentis,  électriciens,  tourneurs 
sur  métaux,  taraudeurs,  outilleur,  affûteur,  meuleurs,  mor- 
taiseur,  raboteurs,  scieurs  de  métaux,  enrouleurs  de  tôles, 
épauleurs,  cisailleurs  et  poinçonneurs,  perceurs  et  fraiseurs  à 
la  machine,  perceurs  à  la  main,  et  leurs  aides  :  au  total,  une 
trentaine  de  métiers  du  bois  et  du  fer.  Joignez-y,  en  outre, 
des  ouvriers  du  bâtiment  :  maçons,  aides-maçons,  peintres  et 
apprentis,  bourrelier,  vannier;  —  car  nous  sommes  loin 
aujourd'hui  du  tronc  d'arbre  creusé  :  un  navire  est  un  édifice, 
la  construction  en  est  devenue  une  architecture,  et  non  la 
moins  compliquée;  —  mais  c'est  aussi  de  la  mécanique,  et  il 
y  a  lieu  de  joindre  enfin  aux  ouvriers  du  fer  ou  du  bois  et  aux 
ouvriers  du  bâtiment  les  mécaniciens  et  chauffeurs  de  la 
machine  motrice,  les  chauffeurs  et  conducteurs  de  treuils, 
grues  et  mâts  de  charge,  le  chauffeur  de  four,  les  graisseurs, 
soit  une  dizaine  de  métiers  encore. 

Et  ce  n'est  pas  tout.  Cette  armée  du  travail  a  son  inten- 
dance, pour  les  matériaux,  qu'elle  consomme  abondamment  : 
distributeurs  d'outillage,  distributeur  dans  les  magasins,  clas- 
seurs; elle  a  ses  services  auxiliaires  :  manœuvres  de  chacun 
des  autres  services;  elle  a  même  son  service  de  santé  :  infir- 
mier, et  aide-infirmier,  puisque  malheureusement  elle  offre 
d'assez  forts  risques  et  que  les  accidents  ne  sont  pas  rares. 
Voilà  pour  les  chantiers  de  G...,  pour  la  construction  navale 
proprement  dite  :  les  ouvriers  s'en  répartissent  en  une  qua- 


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326  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

rantaine  de  catégories  ou  de  spécialités.  Mais  les  chantiers  de 
G...  se  doublent  des  ateliers  M...,  qui  collaborent  intime- 
ment avec  eux  et  forment  la  seconde  branche  des  établisse- 
ments de  la  Société  des  Forges  et  Chantiers  dans  le  Nord- 
Ouest. 

Les  ateliers  (qui  ont  d'ailleurs,  comme  les  chantiers,  un 
service  des  études  ou  bureau  de  dessin)  sont  divisés,  —  c'est  la 
distinction  fondamentale,  —  en  a  ateliers  de  fabrication  »  et 
«  ateliers  de  construction  n  .  Les  ateliers  de  fabrication  sont  : 
1"  l'atelier  des  forges;  2*  la  fonderie  de  fer;  3"  la  fonderie 
de  cuivre;  4"  le  modelage.  Les  ateliers  de  construction  sont: 
r  Tatelier  d'ajustage;  2"  l'atelier  d'outillage;  3*  la  chau- 
dronnerie de  fer  ;  4*  la  chaudronnerie  de  cuivre.  A  côté,  et, 
en  quelque  sorte,  au  service  de  ces  grands  services,  est  con- 
stitué un  service  des  montages  au  dehors,  soit  à  bord  des  navires, 
soit  dans  les  usines  pour  lesquelles  ont  été  construits  les  en- 
gins mécaniques;  les  ateliers  faisant  non  seulement  de  la 
construction  navale,  comme  les  chantiers,  mais  de  la  con- 
struction mécanique  générale,  machines  de  terre  et  de  mer. 

On  compte,  à  Y  atelier  des  forges,  six  catégories  ou  spécia- 
lités d'ouvriers  :  les  marteleurs,  les  forgerons,  les  frappeurs, 
les  pilonniers,  les  chauffeurs  et  aides-chauffeurs,  les  ajus- 
teurs. Cinq  catégories,  à  la  fonderie  de  fer  :  les  mouleurs  et 
noyauteurs  (dans  le  moulage,  le  creux  donne  le  plein,  et  le 
plein  ou  «  le  noyau  »  donne  le  creux) ,  les  outilleurs,  les  fon- 
deurs et  aides-fondeurs,  les  ébarbeurs  (ceux-ci  coupent  la 
masselotie,  cette  masse  informe  de  métal  qui  est  comme  la 
gangue  ou  l'appendice  inutile  de  la  pièce  fondue,  enlèvent  les 
bavures  dont  elle  est  couturée,  et  lui  donnent  du  poli),  les 
terrassiers  et  manœuvres  (des  terrassiers,  parce  que  le  mou- 
lage se  fait  en  terre  ou  en  sable).  Cinq  catégories  encore,  — 
et  les  mêmes,  —  à  la  fonderie  de  cuivre.  Trois,  à  Vatelier  des 
modèles  :  les  modeleurs,  les   menuisiers  et  les  charpentiers. 


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LA    CONSTRUCTION    MÉCANIQUE  327 

En  somme,  dix-neuf  catégories  pour  les  quatre  ateliers  de 
fabrication . 

Il  n'y  en  a  pas  moins,  —  au  contraire,  il  y  en  a  davantage, 
—  aux  ateliers  de  construction,  h'ajustage^  d'abord,  comporte 
deux  espèces  :  les  a  ajusteurs  à  la  main  » ,  et  les  a  ajusteurs 
à  Toulil  » .  Par  u  ajusteurs  à  la  main  »  ,  on  désigne  :  les  mon- 
teurs; les  ajusteurs  et  apprentis;  les  perceurs  et  taraudeurs; 
les  manœuvres;  accessoirement  les  bourreliers,  les  voiliers, 
les  chauffeurs,  les  maçons,  les  couvreurs,  les  peintres  (qui 
travaillent  pour  tout  rétablissement).  Et,  par  «  ajusteurs  à 
Toutil  »  :  les  tourneurs  et  apprentis;  les  aléseurs;les  rabo- 
teurs-mortaiseurs,  façonneurs  et  scieurs;  les  fraiseurs;  les 
taraudeurs  et  perceurs  ;  les  meuleurs.  L'atelier  d'outillage 
fabrique  et  répare  les  outils  pour  tous  les  autres  ateliers;  il 
occupe  des  ajusteurs  et  outilleurs;  des  forgerons  et  frappeurs; 
des  tourneurs;  des  fraiseurs;  des  manœuvres.  La  chaudron- 
nerie rfe /"er  emploie  des  traceurs  et  ajusteurs;  des  chaiidron- 
nierSy  leurs  aides,  et  des  apprentis;  des  chanfreineurs  (à  la 
main)  et  des  perceurs  et  taraudeurs  (à  Toutil  et  à  la  main); 
des  riveurs  et  teneurs  de  tas;  des  outilleurs;  et  des  ma- 
nœuvres. La  chaudronnerie  de  cuivre  n'emploie  que  des  chau- 
dronniers, leurs  aides  et  leurs  apprentis.  Ce  qui  fait,  pour  les 
quatre  ateliers  de  construction,  32  spécialités  :  10  pour 
l'ajustage  à  la  main,  6  pour  l'ajustage  à  l'outil,  5  pour  l'outil- 
lage, 9  pour  la  chaudronnerie  de  fer,  et  2  pour  la  chaudron- 
nerie de  cuivre. 

Beaucoup  de  ces  spécialités  professionnelles,  —  on  pour- 
rait dire  la  plupart,  —  sont  les  mêmes  ici  que  dans  la  métal- 
lurgie, et,  pour  cette  raison,  nous  n'avons  plus  à  les  décrire. 
C'est,  dans  cet  atelier  monumental,  où  la  plus  magnifique  des 
cathédrales  tiendrait  à  l'aise,  le  même  spectacle  de  fer  et  de 
feu,  la  même  impression  de  noir  et  de  rouge,  la  même  sensa- 
tion de  force  précise.  Un  peu  moins  de  couleur,  peut-être; 


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328  I/ORGA]NISATION   DU  TRAVAIL 

moins  de  noir  et  moins  de  rouge  ;  mais,  la  chaudronnerie  y 
ajontnnt  son  vacarme,  encore  plus  de  bruit.  Entre  les  ouvriers 
qui  frappent  à  tour  de  bras  avec  les  lourds  marteaux  et  la 
macliine  à  river  de  deux  cents  tonnes  qui  enfonce  en  grinçant 
les  boulons  dans  la  tôle,  c'est  un  concert,  discordant,  à 
mesures  rompues,  dont  Toreille  blessée  et  comme  bouchée 
emporte  l'obsession;  on  a  la  tête  retentissante;  tout  se  dissout 
dans  le  fracas;  un  cercle  affreusement  sonore,  d'une  sonorité 
de  caverne  ou  d'enfer,  vous  sépare,  vous  retranche,  vous 
isole  du  monde,  et  presque  de  vous-même;  on  ne  voit  plus, 
on  ne  pense  plus,  on  n'entend  plus,  tant  on  entend  trop... 
Jamais  je  n'avais  si  bien  compris  pourquoi  l'on  appelle,  en 
INormandie,  les  gens  de  Villedieu-les-Poêles  des  «  sourdins  o . 

Trois  catégories  d'ouvriers  forment  ordinairement  le 
personnel  du  service  du  dehors  :  ce  sont  les  monteurs  et  méca- 
niciens, les  chauffeurs,  les  voiliers  et  gréeurs;  mais  il  esta 
remarquer  qu'ils  ne  sont  pas  toujours  seuls  à  assurer  ce  ser- 
vice, qu'ils  n'en  ont  pas  la  propriété  exclusive,  et  que,  selon 
les  besoins,  sur  la  demande  des  chefs  de  travaux,  les  diffé- 
rentes spécialités  des  ateliers  d'ajustage,  de  chaudronnerie  et 
de  modelage  sont  appelées  à  fournir  leur  concours. 

Comme  nous  l'avons  fait  pour  les  mines  de  houille  et  pour 
la  mélallurgie,  après  avoir  analysé  de  la  sorte  en  ses  éléments, 
en  ses  unités,  l'armée  ouvrière,  recomposons-la,  réorganisons- 
la  maintenant  en  la  replaçant  dans  ses  cadres  d*officiers  et  de 
sous-officiers.  Si,  en  effet,  cette  foule  est  une  armée,  c'est 
parce  qu'elle  esl  organisée,  et  si  elle  est  organisée,  c'est  parce 
qu'elle  est  hiérarchisée,  autrement  dit  parce  qu'elle  a  des 
cadres.  A  la  léte  des  ateliers  M...  (et  sans  parler  ni  du  direc- 
teur général  qui  de  Paris  donne  l'impulsion  à  toutes  les  entre- 
prises de  la  Société,  à  ses  établissements  du  Midi  comme  à 
ceux  du  Nord-Ouest,  ni  du  directeur  particulier  à  X...,  qui 
est   préposé   aux  établissements  du    Nord-Ouest   dans    leur 


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LA   CONSTRUCTION   MÉCANIQUE  329 

€nseml)le,  ateliers  et  chantiers),  à  la  tête  des  ateliers  M...  est 
un  ingénieur  en  chef,  qui  commande  aux  trois  services  cor- 
Tespondant  à  la  division  logique  ou  naturelle  du  travail  : 
service  des  études,  service  des  ateliers,  et  service  du  dehors. 
Chacun  de  ces  trois  services  est  du  reste  aux  ordres  immédiats 
d'un  ingénieur.  De  plus,  au  bureau  des  études,  Tingénieurest 
assisté  de  trois  sous-ingénieurs  entre  lesquels  le  travail  se 
divise  également  par  spécialités  :  machines  marines,  machines 
de  terre,  chaudières.  L'ingénieur  des  ateliers  est  de  même 
assisté  de  deux  sous-ingénieurs  :  l'un  pour  les  ateliers  de 
fabrication,  l'autre  pour  les  ateliers  de  construction.  Le  ser- 
vice du  dehors  est  confié,  outre  son  ingénieur,  à  trois  sous- 
ingénieurs, 

Au  second  degré,  —  cadre  des  sous-officiers,  —  chaque 
atelier  est  dirigé  par  un  chef  d'atelier;  le  service  du  dehors, 
par  un  chef  des  travaux.  Au-dessous  des  chefs  d'atelier,  et 
pour  chaque  catégorie  d'ouvriers,  des  contremaîtres  :  ainsi, 
à  la  forge,  un  contremaître;  à  la  fonderie  de  fer,  un  contre- 
maître pour  le  moulage  en  terre,  un  contremaître  pour  le 
moulage  en  sable;  à  la  fonderie  de  cuivre,  un  contremaître 
que  surveille  le  chef  d'atelier  de  la  fonderie  de  fer;  un  chef 
d'atelier  ou  contremaître,  au  modelage.  A  l'ajustage,  deux 
chefs  d'ateliers;  l'un  pour  l'ajustage  à  la  main,  l'autre  pour 
l'ajustage  à  l'outil.  Le  chef  d'atelier  de  l'ajustage  à  la  main 
est  le  chef  de  quatre  contremaîtres;  celui  de  l'ajustage  à 
l'outil,  de  trois  contremaîtres,  ou  de  quatre,  avec  le  contre- 
maître de  l'atelier  à' outillage.  Il  n'est  pas  jusqu'à  la  partie  à 
d'autres  égards  «  inorganisée  »»  du  travail,  jusqu'à  la  moins 
organisée  des  catégories  d'ouvriers,  les  manœuvres,  qui  n'ait 
ici  un  chef  pour  le  service  général  de  l'atelier.  La  chaudron- 
nerie de  fer  a  un  chef  d'atelier  et  trois  contremaîtres,  la 
chaudronnerie  de  cuivre  un  contremaître  ou  chef  d'atelier. 
Le  service  de  l'extérieur  adjoint  à  son  chef  des  travaux  deux 


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330  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

sous-chefs  et  quatre  contremaîtres.  Ce  sont,  on  le  voit,  des 
cadres  très  serrés  et  très  forts  ;  d'autant  plus  forts  et  d'autant 
plus  serrés  que,  par  suite  de  circonstances  et  pour  des  causes 
que  nous  avons  fait  connaître,  l'effectif  ouvrier  des  établisse- 
ments du  Nord-Ouest  est  subitement,  en  trois  ans,  tombé  de 
3,900  ouvriers  à  1,925,  Teffectif  des  ateliers  seuls  de  1,444 
à  877  :  aux  chantiers  de  G...,  où  l'organisation  est  pareille, 
il  en  va  tout  pareillement  (2,419  ouvriers  en  1900,  1,048^ 
en  1903).  Si  la  crise,  comme  il  faut  le  craindre,  se  prolon- 
geait ou  s'aggravait,  les  cadres  eux-mêmes  s'en  ressenti- 
raient; et  déjà  ils  s'en  ressentent,  comme  le  prouve  la  lamen- 
table histoire  de  ce  vieux  contremaître,  ramené  par  nécessité 
et  la  mort  dans  l'àme,  pour  qu'il  puisse  finir  là,  au  rang  de 
simple  ouvrier. 


III 


Comme  dans  la  métallurgie,  il  semble  qu'il  n'y  ait  pas, 
dans  la  construction  mécanique,  de  répartition  des  ouvriers 
par  âge  calculée  et  délibérée,  «  mais  seulement  cette  réparti- 
tion naturelle  et  automatique  que  le  temps  opère  lui-même»  ; 
que,  comme  dans  la  métallurgie,  o  chaque  ouvrier  y  demeure, 
tant  qu'il  le  veut  ou  qu'il  le  peut,  sans  sortir  de  sa  catégorie 
ou  spécialité  »  ;  que,  comme  dans  la  métallurgie,  on  trouve 
par  conséquent,  en  toutes  les  catégories  ou  spécialités  de  la 
construction  mécanique,  des  ouvriers  de  tous  les  âges;  que, 
comme  dans  la  métallurgie,  il  n'existe,  ni  au  commencement 
ni  vers  la  fin  de  la  vie  de  l'ouvrier,  de  ces  grandes  couches  de 
jeunes  gens,  d'une  part,  et  de  vieilles  gens,  de  Tautre,  occu- 
pés, à  raison  de  leur  âge,  à  telle  ou  telle  besogne  ;  que,  comme 
dans  la  métallurgie,  les  jeunes  gens  employés  dans  la  con3- 


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LA   CONSTRUCTION   MÉCANIQLE  331 

truction  mécanique  le  sont,  à  peu  près  indifféremment,  un 
peu  partout;  et  que,  comme  dans  la  métallurgie,  où  Ton  ne 
connaît  guère  d'exception  que  pour  les  Iraîneurs  de  barres  au 
puddlage,  les  leveurs  de  porte,  et  quelques  traceurs  ou 
apprentis-ajusteurs,  dans  la  construction  mécanique,  il  n'y  a 
guère  d'exception  que  pour  les  chauffeurs  de  clous,  les  pilon* 
niers,  les  aides-cioutiers  et  quelques  teneurs  de  tas.  Comme 
la  métallurgie,  la  construction  mécanique,  en  général,  a  loca- 
lise ses  ouvriers  dans  l'espace  » ,  —  c'est-à-dire  dans  les 
différents  ateliers;  —  a  mais  non  dans  le  temps  » ,  —  c'est-à- 
dire  non  pas  selon  les  différents  âges  ;  —  elle  les  spécialise 
dès  la  sortie  de  l'apprentissage,  jusqu'à  la  sortie  de  l'usine, 
—  c'est-à-dire  souvent  jusqu'à  la  sortie  de  la  vie;  —  mais  par 
rapport  à  la  profession,  non  par  rapport  au  temps,  —  c'est-à- 
dire  encore  par  métiers  et  non  par  âge  :  dans  la  construction 
mécanique  comme  dans  la  métallurgie,  les  spécialités  ou 
catégories  du  travail  «  sont  vraiment  des  métiers  où  l'on  entre 
jeune,  où  l'on  vit  et  où  l'on  vieillit  « . 

Il  en  est  ainsi  aux  chantiers  de  G...  et  aux  ateliers  M... 
Aux  chantiers,  les  ouvriers  menuisiers  s'étagent  de  18  à 
63  ans.  Le  plus  jeune  des  chaudronniers  en  fer  a  20  ans  ;  le 
plus  âgé  en  a  55;  leurs  aides  ont  de  17  à  60  ans.  Le  plus  âgé 
des  chaudronniers  en  cuivre  a  59  ans,  le  plus  jeune,  21  ; 
leurs  aides,  respectivement,  60  ans  et  17.  Les  forgerons  vont 
de  18  à  58  ans;  leurs  aides  de  17  à  65.  Parmi  les  charpen- 
tiers, le  plus  jeune  a  22  ans,  le  plus  âgé  69;  69  ans  aussi,  le 
plus  âgé  de  leurs  aides,  et  16  ans  le  plus  jeune.  Les  ouvriers 
gréeurs  ont,  le  plus  jeune  49  ans,  le  plus  âgé  69;  les  riveurs, 
le  plus  âgé  59,  le  plus  jeune  23  ans.  Mais  voici  la  série  des 
jeunes  :  teneurs  de  tas,  dont  le  plus  âgé  n'a  que  32  ans,  les 
autres  descendant  jusqu'à  16;  chauffeurs  de  clous,  de  14  à 
18  ans;  aides-ajusteurs,  de  16  à  19;  aides-perceurs  à  la  main^ 
de    15   à   19  ans;  puis   tous  les  apprentis,   cela  va  de  soi,. 


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53Î  *       L'ORGANISATION    DU   THAVAIL 

apprentis  chaudronniers,  apprenti  forgeron,  apprentis  char- 
pentiers,  apprentis  ajusteurs,  apprentis  peintres,  allant  de 

14  à  17  ans.  Il  est  vrai  que  cetle  série  est  brève  et  que  tout 
de  suite  le  mélange  reprend  :  vieux  et  jeunes  ensemble, 
hommes  de  tout  âge  dans  la  même  catégorie  :  chanfreineurs, 
<le  33  à  65  ans;  ajusteurs,  de  20  à  57  ans;  électriciens,  de 
26  à  35  (la  spécialité  est  relativement  nouvelle)  ;  tourneurs  sur 
métaux,  de  17  à  52  ans,  taraudeurs,  de  35à  59  ans,  meuleurs, 
de  32  à  59,  enrouleurs  de  tôles,  de  25  à  51,  épauleurs,  de 
28  à  59,  cisailleurs  et  poinçonneurs,  de  25  à  58,  avec  leurs 
aides,  de  24  à  54;  perceurs  et  fraiseurs  à  la  machine,  de  27 
À  63,  avec  leurs  aides,  de  15  à  64;  perceurs  à  la  main,  de 
25  à  68  ans,  avec  leurs  aides,  tous  des  jeunes  gens  (mais 
•quelle  part  au  hasard  ?)  ;  maçons  et  aides-maçons,  de  38  à 
58  ans;  peintres,  de  19  à  57;  chauffeurs  et  conducteurs  de 
treuils,  grues  et  mats  de  charge,  de  19  à  49  ans;  distribu- 
teurs, enfin,  dans  les  magasins,  mi-employés,  mi-ouvriers,  de 
32  à  70  ans. 

Aux  ateliers,  constatations  identiques.  Pour  s'en  tenir  aux 
catégories  les  plus  nombreuses,  les  modeleurs  ont  de  18  à 
^7  ans;  les  mouleurs  de  la  fonderie  de  fer,  de  17  à  67  ans; 
ceux  de  la  fonderie  de  cuivre,  de  16  à  64  ans;  les  ébarbeurs 
•des  deux  fonderies  ont  de  21  à  58  ans;  les  chaudronniers 
(chaudronnerie  de  fer),  de  19  à  65;  les  chanfreineurs,  de  35 
à  72;  les  perceurs,  de  26  à  69;  les  riveurs,  de  25  à  50.  A  la 
chaudronnerie  de  cuivre,  les  chaudronniers  ont  de  25  à 
66  ans;  leurs  aides,  de  17  à  68  ans.  Il  y  a  des  forgerons  de 

15  et  20  ans,  mais,  par  compensation,  il  y  en  a  aussi  de  58 et 
de  60;  des  frappeurs  de  19  ans  et  des  frappeurs  de  65  ou 
même  de  70  ans;  un  tourneur  de  18  ans,  et  un  de  79 ans  (qui 
parait  être  le  doyen  des  ateliers  et  des  chantiers).  Les  mortai- 
«eurs  vont  de  25  à  63  ans;  les  aléseurs,  de  35  à  71  ;  les  rabo- 
■teurs,  de  21   à  73;  les  fraiseurs,  de  17  à  51  ;  les  taraudeurs, 


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LA   CONSTRUCTION    MECANIQUE  333- 

de  19  à  47;  les  façonneurs,  de  36  à  72;  les  perceurs,  de  17 
à  74.  Le  plus  jeune  des  ajusteurs  a  18  ans;  les  plus  âgés, 
68  et  72  ans;  le  plus  jeune  des  chauffeurs,  21  ans  ;  le  plus^ 
âgé,  63  ans. 

Ce  que  j'ai  dit  des  manœuvres  dans  la  métallurgie,  —  à 
savoir  que  cette  spécialité  la  moins  spéciale  de  toutes,  cette 
profession  la  moins  profession  de  toutes,  y  devenait  pourtant 
un  métier,  dont  Ton  vivait  toute  la  vie,  où  Ton  entrait  jeune 
et  d'où  Ton  ne  sortait  plus,  —  on  serait  fondé  à  le  dire  encore 
des  manœuvres  dans  la  construction  mécanique.  Certains^ 
d'entre  eux  ont  24,  23,  22  ans,  20  ans  même;  mais  certains, 
ont  64,  66,  et  même  76  ou  77  ans.  —  En  marquant  par 
dizaines  d'années  les  degrés,  les  échelons  de  Tàge,  pour  les 
principales  catégories  d'ouvriers,  on  noterait,  par  exemple,^ 
qu'un  seul  menuisier  des  chantiers  a  dépassé  la  soixantaine;. 
5,  la  cinquantaine;  9,  la  quarantaine;  10,  la  trentaine;  que 
8  ont  plus  de  20  ans,  et  que  5  n'ont  pas  encore  20  ans.  Chez 
les  charpentiers,  6  ouvriers  ont  dépassé  60  ans;  17,  la  cin- 
quantaine; 19,  la  quarantaine  ;  49,  la  trentaine;  et  33  ont  de 
20  à  30  ans. 

Autre  exemple,  aux  ateliers  :  des  mouleurs  de  la  fonderie 
de  fer,  8  ont  plus  de  60  ans;  8  ont  50  ans  ou  plus  de  50  ans  ; 
15  ont  passé  la  quarantaine;  3  seulement  ont  de  30  à  40;  6 y 
de  20  à  30  ans;  5  n'ont  pas  encore  20  ans.  2  mouleurs  de  la 
fonderie  de  cuivre  ont  plus  que  la  soixantaine;  2,  plus  que  la 
cinquantaine  ;  5,  la  quarantaine;  1 1,  la  trentaine  ;  3  ont  une 
vingtaine  d'années;  5,  au-dessous  de  20  ans. 

Il  serait  facile,  mais  peu  utile,  de  multiplier  ces  exemples,^ 
s'il  n'y  a  pour  ainsi  dire  pas  d'autre  conclusion  à  en  tirer  que 
cette  conclusion  attendue  et  banale,  que  c'est  dans  la  force 
de  l'âge,  entre  30  et  50  ans,  que  la  proportion  est  la  plus, 
forte  :  en  deçà,  il  y  a  déjeunes  ouvriers  qui  se  forment;  au 
delà,  de  vieux  ouvriers  qui  résistent.  Dans  quelques-unes  de 


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334  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

ces  catégories  ou  spécialités,  ils  résistent  bien  ;  à  la  charpente, 
au  moulage  de  la  fonderie  de  fer...  etc.  Le  Recensement  des 
indusiries  et  professions  donne,  pour  la  France  entière,  sous  la 
rubrique  :  «  Chaudronnerie,  fonderie  et  construction  méca- 
nique » ,  les  chiffres  suivants,  auxquels  les  nôtres  peuvent 
être  comparés,  autant  que  des  statistiques  sont  comparables  : 

PROPORTION    POUR    100   DES    OUVRIERS    PAR    AGE    : 

Moins  de  6&  ans 

18  ans        18  &  24  ans      S5  à  SI  ans      S5  à  4i  ans      45  à  64  ans      55  à  64  an*      et  plut 

13,63       19,50       26,74        18,69        12,52        6,67        2,25 

D'après  les  données  de  ce  tableau,  la  construction  méca- 
nique (avec  la  chaudronnerie  et  la  fonderie)  compterait  un 
peu  plus  de  vieux  ouvriers  que  les  mines  de  houille  (6,11 
pour  100,  de  55  à  64  ans;  1,51  pour  100,  à  65  ans  et 
au-dessus)  ;  moins  que  la  métallurgie,  —  et  cela,  à  première 
vue,  ne  laisse  pas  que  d'être  assez  surprenant  (7,93  pour  100, 
de  55  à  64  ans;  2,62,  à  65  ans  et  au-dessus)  ;  — un  peu  plus, 
enfin,  que  Tensemble  de  la  classe,  d'ailleurs  vague,  baptisée 
officiellement  :  «  Travail  du  fer,  de  Tacier,  des  métaux 
divers  » ,  quant  aux  ouvriers  de  55  à  64  ans  (6,19  pour  100), 
mais  un  peu  moins,  quant  aux  ouvriers  de  65  ans  et  au-dessus 
(2,30  pour  100).  On  y  vieillirait  donc  un  peu  plus  que  dans 
les  mines,  un  peu  moins  que  dans  la  métallurgie,  et  tout  à  la 
fois,  s'il  est  permis  de  le  dire,  un  peu  plus  et  un  peu  moins 
que  dans  le  travail  du  fer  en  général  ;  un  peu  plus  jusqu  à 
65  ans;  et,  après,  un  peu  moins. 


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LA    CONSTRUCTION   MECANIQUE  335 


IV 


Mais  si,  dans  la  construction  mécanique,  »  on  vieillit  » 
moins  que  dans  la  métallurg[ie,  ce  n'est  pas  que  le  travail  y 
soit  plus  dur  et,  pour  employer  un  mot  bien  gros,  plus  meur- 
trier (à  part  les  accidents  qui  sans  doute  y  sont  fréquents, 
mais  qui  cependant  ne  doivent  pas  Tétre  plus  que  dans  la 
métallurgie) .  Et  précisément,  dans  la  construction  mécanique, 
la  catégorie  ou  spécialité  d'ouvriers  pour  qui  le  travail  est  le 
plus  dur  est  une  catégorie  ou  spécialité  de  métallurgie  :  celle 
des  fondeurs  et  aides-fondeurs  de  l'atelier  de  fonderie  de 
cuivre^  o  qui  sont  exposés  à  la  chaleur  des  divers  foyers  en 
surveillant  la  fusion  du  bronze  dans  les  creusets  »  .  Ainsi, 
même  cause  de  fatigue,  et  même  motif  de  peine  que  dans  la 
métallurgie  :  Faction  au  feu.  Encore  la  Société  des  Forges  et 
Chantiers  a-t-elle  installé,  pour  fondre  les  pièces,  o  une  salle 
spéciale,  énergiquement  ventilée  »  ;  et,  diminuant  ainsi  la 
chaleur,  elle  a  diminué  par  là  même  de  beaucoup  le  poids  du 
travail. 

Si  donc  il  y  a  proportionnellement  moins  de  vieux  ouvriers, 
ou  des  ouvriers  moins  vieux,  dans  la  construction  mécanique 
que  dans  la  métallurgie,  serait-ce  que  Ton  ne  pratique  pas  ici 
ce  que  nous  avons  vu  pratiquer  par  certaines  usines  métallur- 
giques, notamment  par  notre  usine  A...,  les  Forges  et  Aciéries 
de..,"!  Nous  avons  dit  qu'à  Tusine  A...,  la  règle  est  de  ne  pas 
renvoyer  les  vieux  ouvriers  et  de  ne  pas  les  mettre  à  d'autres 
ouvrages  :  on  les  garde  dans  leur  atelier  et  dans  leur  équipe, 
dans  leur  spécialité,  dans  leur  métier,  quitte  à  traîner  pendant 
quelque  temps  cette  surcharge  et  à  faire  une  opération  qui 


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336  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

n'est  pas  économiquement  très  bonne.  Ici,  aux  Forges  et 
Chantiers,  l'exploitation  serait-elle,  indépendamment  desins« 
titutions  que  la  Société  a  pu  créer  ou  encourager,  plus  indus- 
trielle, et,  —  je  me  sers  encore  d'un  mot  bien  gros,  — moins 
paternelle?  Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  pour  les  spécialités  voi« 
sines  de  la  métallurgie,  pour  l'une  d'elles  surtout,  les  fondeurs 
de  cuivre,  que  le  travail  est  le  plus  dur  :  il  l'est  pour  eux  par 
ses  circonstances  nécessaires,  plus  que  par  son  intensité  ou 
par  sa  durée  :  pour  les  autres,  s'il  reste  quelquefois  plein  de 
risques  par  ses  circonstances,  il  n'est  très  pénible  ni  par  sa 
durée,  ni  par  son  intensité. 

La  journée  de  travail  effectif  est  de  dix  heures,  divisée  en 
deux  séances  de  cinq  heures  chacune,  à  partir  de  6  heures  et 
demie  du  matin  jusqu'à  11  heures  et  demie,  et  à  partir  de 
1  heure  jusqu'à  6  heures  du  soir.  Entre  1 1  heures  et  demieet 
1  heure,  il  y  a  repos,  pour  le  déjeuner,  à  tous  les  ateliers.  La 
très  grande  majorité  des  ouvriers  va  prendre  ce  repas  au 
dehors.  Il  n'y  a  guère  que  Vaielier  des  forges  où  les  marieleurSy 
avec  leurs  pilonniers,  manœuvres  et  chauffeurs,  en  raison  du 
temps  demandé  par  les  réchauffages  successifs  de  leurs  pièces 
de  forge,  font  onze  heures  et  demie  de  présence  à  l'atelier; 
mais,  pendant  le  réchauffage  de  ces  pièces,  ils  se  reposent, 
ils  déjeunent,  et  eux  non  plus  ne  donnent  pas,  dans  la  journée, 
plus  de  10  heures  de  travail  effectif.  A  V atelier  des  fonderies, 
la  journée  de  travail  est,  comme  ailleurs,  de  dix  heures. 
Néanmoins,  par  exception,  les  jours  de  coulée  très  impor- 
tante (c'est  toujours  le  samedi),  un  certain  nombre  de 
manœuvres  doivent  revenir  dans  la  soirée  pour  déterrer  les 
moules  coulés,  et  passer  la  moitié  de  la  nuit  ou  la  nuit  tout 
entière  suivant  la  dimension  des  pièces.  Les  ateliers  sont  fer- 
més les  dimanches  et  jours  fériés,  que  les  ouvriers  emploient 
à  leur  guise,  sans  qu'il  soit  exercé  sur  leurs  loisirs  ou  leurs 
plaisirs  aucun  contrôle.  Le  travail  n'est  pas  continu,  et  iln'ya 


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LA   CONSTRUCTION    MECANIQUE  337 

par  conséquent  pas  d'équipes  de  roulement.  Aux  chantiers, 
comme  aux  ateliers,  la  journée  de  travail  est  de  dix  heures. 

Après  la  peine  du  travail,  et  en  face  d'elle,  le  prix  du  tra- 
vail. On  sait  dans  quelle  mesure  il  est  légitime  de  parler  de 
salaire  moyen,  et  qu'il  y  a  autant  de  salaires  différents  que  de 
spécialités,  si  ce  n'est  même  que  d'ouvriers.  Mais,  dans  la 
mesure  où  il  est  légitime  d'en  parler,  le  salaire  moyen  quoti- 
dien, par  spécialités,  varie,  pour  les  ouvriers  des  ateliers  M.  : 
auxforgesy  de  3  fr.  53  (pilonnier)  à  10  fr.  30  (marteleur)  ;  à 
la  fonderie  de  fer ,  de  4  fr.  10  (outilleur)  à  5  fr.  90  (mouleur); 
à  la  fonderie  de  cuivre,  de  4  fr.  20  (outilleur  et  ébarbeur)  à 
5  fr.  90  (mouleur)  ;  aux  modèles,  il  est  sensiblement  égal 
pour  les  trois  catégories  (modeleur,  5  fr.  80;  menuisier, 
5  fr.  50  ;  charpentier,  5  fr.  70).  Le  perceur  de  Y  ajustage  à  la 
main  ne  gagne  que  4  fr.  19  et  le  monteur,  6  fr.  50  ;  le  raeu- 
leur  de  Vajustage  à  Coutil,  4  fr.  20;  le  tourneur,  5  fr.  60.  A 
Voutillage,  le  fraiseur  et  le  frappeur  reçoivent  3  fr.  90,  l'ajus- 
teur, 5  fr.  14.  A  la  chaudronnerie  de  fer,  le  traceur  touche 
7  fr.  20,  mais  le  frappeur  n'a  que  4  francs;  à  la  chaudronnerie 
de  cuivre,  le  chaudronnier  est  payé  6  fr.  05  ;  son  aide,  seule- 
ment 3  fr.  60.  L'aide-chauffeur  des/or^re^  a  4  fr.  20;  l'aide- 
fondeur  de  la  fonderie  de  fer,  4  fr.  80  ;  celui  de  la  fonderie  de 
cuivre,  4  fr.  50;  V  aide-chaudronnier  delà,  chaudronnerie  de  fer, 
3  fr.  10.  Les  manœuvres  gagnent,  selon  les  ateliers  auxquels 
ils  sont  attachés,  3  fr.  80,  3  fr.  90  ou  4  francs.  L'apprenti- 
ajusteur  touche  1  fr.  37;  l'apprenti-tourneur,  1  fr.  44;  l'ap- 
prenti-chaudronnier  en  fer,  1  fr.  60;  l'apprenti-chaudronnier 
en  cuivre,  1  fr.  83. 

Mais  ce  salaire  moyen  vaut  et  signifie  ce  que  signifie  et  vaut 
un  salaire  moyen.  En  effet,  voici  des  modeleurs  à  6  fr.  50  ou 
même  à  6  fr.  80,  mais  en  voici  un  à  2  fr.  30;  et  voici  des  fon- 
deurs à  7  francs,  à  7  fr.  30,  à  7  fr.  50,  mais  en  voici  à 
5  francs,  à  4  fr.  50,  à  3  fr.  80,  à  3  fr.  30,  à  3  francs;  en  voici 

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338  l/ORGANISATION    DU  TUAVAIL 

un  à  2  fr.  50.  Voici  des  ébarbeurs  à  4  fr.  20,  en  voici  à 
3  fr.  50;  des  outilleurs  à  5  francs,  et  d'autres  à  3  francs.  A 
la  fonderie  de  cuivre,  il  y  a  des  mouleurs  à  7  francs  ;  et  il  y  en 
a  à  6  francs,  à  5  francs,  à  3  francs,  à  2  francs.  Il  y  a  des  chau- 
dronniers, à  la  chaudronnerie  de  fer  ^  qui  touchent  4  fr.  20  ou 
même  3  fr.  30;  et  il  y  en  a  qui  touchent  8  francs  ou  même 
8  fr.   30;  à  la  chaudronnerie  de  cuivre^  il  y  en  a  qui  touchent 

7  francs,  7  fr.  20,  7  fr.  80,  et  il  y  en  a  qui  touchent  5  francs 
ou  4  fr.  80. 

11  en  est  aux  chantiers  comme  aux  ateliers.  A  la  chaudron- 
nerie  de  fer  des  chantiers^  voici  des  ouvriers  à  8  francs  et  à 

8  fr.  30;  en  voici  à  6  francs,  à  5  fr.  50,  à  4  francs.  Et  voici, 
aux  chantiers,  des  chaudronniers  en  cuivre  à  7  francs  et 
7  fr.  30;  mais  en  voici  à  4  fr.  80.  Il  y  a  des  forgerons  à 
7  francs,   à  7  fr.  30,  à  7  fr.  50;  et  il  y  en  a  à  3  fr.  80  et  à 

3  francs.  Un  pilonnier  gagne  4  fr.  20,  un  autre  ne  gagne  que 

2  h.  80.  Certains  menuisiers  reçoivent  6  fr.  30,  6  fr.  80,  ou 
même  7  fr.  50;  mais  certains  autres  ne  gagnent  que  5  francs, 

4  fr.  20,  ou  même  4  francs.  Voici  des  charpentiers  à  7  francs, 
à  7   fr.   80,  en  voici  un  à  8  francs;  et  en  voici  à  5  fr.  50, 

5  fr.  30,  5  fr.  20,  5  francs.  Les  gréeurs  gagnent  de  4  à 
5  francs;  les  riveurs,  de  5  francs  à  5  fr.  50;  les  teneurs  de 
tas,  de  2  francs  à  4  francs;  les  chauffeurs  de  clous,  de  l  fr.  50 
à  2  fr.  50.  II  y  a  des  chanfreineurs  et  des  ajusteurs  à  7  fr.  50, 
mais  il  y  en  a  à  5  fr.  30.  De  5  fr.  30  à  6  francs,  c'est  ce  que 
reçoivent  les  électriciens,  et  la  plupart  des  tourneurs  sur 
métaux  (deux  pourtant,  âgés  de  19  et  de  17  ans,  et  considé- 
rés probablement  comme  des  apprentis,  ne  touchent  Tun  que 

3  francs,  l'autre  que  2  fr.  80).  Les  taraudeurs  gagnent  de 
3  fr.  80  à  5  fr.  50;  Toutilleur,  5  fr.  80;  l'affûteur  et  le  trem- 
peur,  5  fr.  50;  les  meuleurs,  de  4  fr.  20  à  4  fr.  80;  le  mortai- 
seur,  5  francs;  les  raboteurs,  de  4  fr.  50  à  6  francs;  les 
scieurs  de  métaux,  les  enrouleurs  de  tôles,  les  épauleurs,  de 


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LA   CONSTRUCTIO:S   MECANIQUE  339 

4  francs  à  4  fr.  50;  les  cisailleurs  et  poinçonoeurs,  de 
4  francs  à  4  fr.  50  (quelques-uns  3  fr.  80  ou  3  fr.  50  seule- 
ment). Il  n'y  a  pas  de  perceur  ou  de  fraiseur  à  la  machine  qui 
touche  plus  de   5   fr.   50,    il  y  en   a  qui    ne   touchent  que 

3  fr.  80  ;  les  perceurs  à  la  main  ont  tous  ou  presque  tous  de 

4  francs  à  4  fr.   50;  leurs  aides,  de  1  fr.  50  ou  2  francs  à 

3  fr.  50  (ce  sont  tous  jeunes  gens) . 

Dans  les  professions  ou  services  auxiliaires,  les  maçons 
gagnent  de  5  francs  à  5  fr.   50,  leurs  aides  de  3  fr.   80  à 

4  fr.  30  ;  les  peintres,  de  3  fr.  30  à  6  fr.  30;  6  fr.  30  aussi,  le 
bourrelier;  et  le  vannier,  5  francs.  On  donne  de  4  fr.  80 
à  5  fr.  80  au  mécanicien  et  aux  chauffeurs  de  la  machine 
motrice;  de  4  à  5  francs  aux  chauffeurs  et  conducteurs  de 
treuil,  grues  et  mâts  de  charge;  4  fr.  30  au  chauffeur  de 
four;  4  fr.  80  et  5  francs  aux  graisseurs;  5  francs  et  3  fr.  80 
à  rinfirmier  et  à  son  aide  (taxés  à  Theure  comme  les  ouvriers)  ; 
de  4  fr.  20  à  4  fr.  50  aux  gardiens;  de  5  fr.  30  à  7  francs  aux 
distributeurs  d'outillage  (avec  un  gamin  de  14  ans  à  1  fr.  50); 
de  4  fr.  50  à  5  francs  aux  distributeurs  dans  les  magasins  ; 

5  francs  aux  classeurs.  Les  manœuvres  des  chantiers  sont 
payés  3  fr.  50,  3  fr.  80,  4  francs,  4  fr.  20,  4  fr.  30,  4  fr  50. 
Un  seul,  qui  vraisemblablement  est  le  chef,  figure  en  tête  de 
liste  pour  5  fr.  50. 

Que  si  maintenant,  dans  la  construction  mécanique  comme 
dans  la  métallurgie  et  dans  le  Nord-Ouest  comme  dans  la 
Loire,  on  tient  pour  un  salaire  bas  le  salaire  au-dessous  de 
4  francs,  pour  un  haut  salaire  le  salaire  de  7  francs  et  au-des- 
sus, et  tout  le  reste,  entre  4  et  7  francs,  pour  des  salaires 
médiocres,  —  c'est-à-dire  ni  bas,  ni  hauts^  mais  suffisants; et 
il  faudrait  encore  expliquer  «  suffisants  »!  —  on  peut  affirmer 
qu'en  somme  la  quantité  de  beaucoup  la  plus  considérable 
des  ouvriers  de  la  Société  des  Forges  et  Chantiers  reçoit  un 
salaire   médiocre,    au    sens    étymologique,    un    salaire    de 


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340  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

«  milieu  » ,  intermédiaire  entre  4  et  7  francs.  Comme  bas 
salaires,  au-dessous  de  4  francs,  on  ne  trouve,  aux  ateliers, 
que  le  pilonnier  des  forges  (3  fr.  53)  (I),  le  frappeur  et  le  frai- 
seur de  Toutillage  (3  fr.  90),  les  manœuvres,  les  aides  et  les 
apprentis;  comme  hauts  salaires,  au-dessus  de  7  francs,  le 
marteleur  des  forges  (10  fr.  30),  le  traceur  de  la  fonderie  de 
fer  (7  fr.  20).  Au  modelage,  pas  de  haut  salaire;  parmi  les 
mouleurs  de  la  fonderie  de  fer,  1 1  ouvriers  A  haut  salaire, 
5  à  bas  salaire,  26  à  salaire  intermédiaire.  Par  rapport  àTàge, 
les  hauts  salaires  vont  à  des  ouvriers  de  67,  65,  62,  56,  50, 
49,  47,  44,  43  et  41  ans;  les  bas  salaires,  à  de  jeunes 
hommes  de  21,  19,  18  et  17  ans;  les  salaires  intermédiaires, 
à  des  ouvriers  de  tout  âge,  de  23  à  67  ans. 

La  même  observation  pourrait  être  faite  sur  toutes  les 
catégories  ou  spécialités  d'ouvriers  des  ateliers  et  des  chan- 
tiers. Aux  chantiers,  on  trouverait  comme  hauts  salaires  :  un 
menuisier  (7  fr.  50);  17  chaudronniers  en  fer  (de  7  francs  à 
8  fr.  30);  2  chaudronniers  en  cuivre  (7  francs  et  7  fr.  30); 
3  forgerons  (de  7  francs  à  7  fr.  50);  25  charpentiers  (de 
7  francs  à  8  francs);  2  chanfreineurs  (à  7  fr.  50);  2  ajusteurs 
(7  francs  et  7  fr.  50);  1  distributeur  d'outillage  (7  francs).  Les 
âges  correspondants  sont  :  pour  le  menuisier,  40  ans;  pour 
les  chaudronniers  en  fer,  de  30  à  55  ans;  pour  les  chaudron- 
niers en  cuivre,  42  et  49  ans;  pour  les  forgerons,  30  ans  et 
51  ans  ;  pour  les  charpentiers,  de  26  à  67  ans  ;  pour  les  chan- 
freineurs, 40  et  42  ans;  pour  les  ajusteurs,  40  et  45  ans; 
pour  le  distributeur  d'outillage,  37  ans.  Comme  bas  salaires, 
aux  chantiers,  en  dehors  des  manœuvres,  des  aides,  des 
apprentis,  et  de  quelques  ouvriers  dont  Tàge  permet  de  dire 
qu'ils  sortent  à  peine  de  l'apprentissage,  on  ne  relèverait  que 
des  cas  individuels  très  rares;  et  peut-être   serait-il  abusif 

(1)  Ce  chiffre  et  lestuivanU  sont  empruntés  au  tableau  récapitulatif  du  salaire 
moyen  quotiditn  par  spécialité. 


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LA   CONSTRUCTION   MÉCANIQUE 


341 


d'appliquer  indistinctement  la  qualification  de  «  bas  salaire  » 
au  prix  qui  rétribue  le  travail  d'un  aide,  d'un  apprenti,  qui 
n'est  pas  encore  maître  de  son  métier,  d'un  manœuvre  qui  n'a 
pour  ainsi  dire  pas  de  métier,  et  à  celui  qui  rétribue  le  tra- 
vail d'un  ouvrier  fait,  de  métier  classé,  de  capacité  et  de  pro- 
ductivité pleinement  développées. 

La  base  sur  laquelle  est  établi  le  salaire  est  l'heure  de  tra- 
vail :  dix  heures  de  travail  à  0  fr.  50  l'heure,  5  francs  par 
jour;  à  0  fr.  70,  7  francs.  Autant  que  possible,  les  ouvriers 
travaillent  a  au  prix  fait  »>  ou  au  «  marchandage  » ,  —  cette 
expression  de  «  marchandage  »  a  le  tort  de  rappeler  les  sévé- 
rités de  la  législation  de  1848,  où  elle  est  prise  dans  un  sens 
péjoratif;  le  sens,  à  peu  près  de  l'anglais  sweating-system  ;  — 
mais,  ici,  de  toute  manière,  l'ouvrier  n'en  souffre  pas;  s'il  y 
a  perte  par  rapport  au  prix  fait,  ce  n'est  pas  lui  qui  la  sup- 
porte, on  ne  la  lui  retient  pas;  et  s'il  y  a  bénéfice,  il  en  pro- 
fite, on  le  lui  compte.  L'heure  de  travail  n'est  donc  qu'une 
base  de  salaire  et  le  salaire  à  l'heure  n'est  donc  lui-même 
qu'une  taxe  minima  :  l'ouvrier  ne  peut  pas  recevoir  moins,  il 
ne  peut  que  recevoir  plus  (1).  Le  marchandage  se  débat  ou  le 
prix  se  fait  entre  l'ouvrier  et  le  contremaître;  il  n'est  arrêté 
et  définitif  qu'après  l'approbation  du  chef  d'atelier,  du  sous- 
ingénieur,  de  l'ingénieur  des  ateliers  et  de  l'ingénieur  en 
chef;  toute  la  hiérarchie  y  passe,  et  l'on  ne  saurait  demander 
plus  de  garanties.  Lorsque,  par  hasard,  des  ouvriers  doivent 


(1)  Exemple  pour  Vatelier  des  forges  : 

Taxe  type 
Catégories  d'ouTriers  par  heure  minima. 

fr.  c. 

Marteleur 1   10 

Forgeron 0  70 

Frappeur 0  40 

Pilonnicr 0  *^ 

Chauffeur 0  70 

Aide-chquffeur 0  55 


Taxe  majorée 

des  bénéfices. 

fr.  c. 

1  694 

0  997 

0  52 

0  5376 

0  93 

0  69 

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342  L'ORGANISATION   DU  TKAVAIL 

venir  le  dimanche  réparer  les  machines  ou  les  chaudières  des 
ateliers,  —  réparations  qui  ne  pourraient  être  faites  en 
semaine  sans  suspendre  la  marche  .de  Fusine,  —  la  demi- 
journée  du  dimanche  matin  (cinq  heures  de  travail  effectif) 
leur  est  comptée 5«.r  heures;  celle  de  l'après-midi  sept  heures. 
Pour  les  travaux  du  soir  ou  les  travaux  de  la  nuit,  les  heures 
sont  majorées  de  moitié  ;  soit  1  heure  et  demie  pour  1  heure. 
Sont  tenues  pour  heures  de  nuit  les  heures  entre  8  heures  du 
soir  et  5  heures  et  demie  du  matin  (I). 

La  paie  se  fait  tous   les  samedis,   la  journée  finie,   après 

6  heures  du  soir,  dans  les  bureaux  et  sous  la  surveillance  des 
contremaîtres.  On  ne  consent  d'avances  que  pour  des  cas 
«  imprévus  »  .  L'ouvrier  doit  en  faire  la  demande  par  écrit  à 

l'ingénieur  en  chef,  avec  ses  motifs  à  l'appui.  L'avance  con- 
sentie est  remboursable  au  moyen  d'une  retenue  variant,  sui- 
vant l'importance  de  l'avance,  de  5  à  10  francs  par  semaine, 
et  le  remboursement  en  doit  être  effectué  dans  les  deux  ou 
trois  mois. 

Aux  Forges  et  Ohantiers,  il  n'est  point  infligé  d'amendes. 
Toutefois  une  retenue  de  salaire  peut  être  opérée,  quand  Tou- 
vrier  arrive  en  retard.  Il  doit  être  entré  à  l'atelier,  le  matin, 
à  6  h.  35.  S'il  n'est  pas  là,  la  porte  lui  est  fermée  jusqu'à 

7  heures.  Il  peut  alors  entrer  jusqu'à  7  h.  5,  mais  sa  demi- 
journée,  qui  reste  de  quatre  heures  et  demie,  ne  lui  est  plus 
comptée  que  pour  quatre  heures;  et  par  cette  retenue,  indi- 
rectement, il  est  à  l'amende  d'une  demi-heure,  en  plus  de  la 
demi-heure  perdue.  Le  prix  de  cette  demi-heure  est  versé 
à  la   caisse  de  secours.  L'après-midi,  la  consigne  est  plus 


(1)  Aux  travaux  du  dehors^  dont  l'effectif  est  essentiellement  variable,  mai» 
peut  atteindre  le  chiffre  de  250  hommes,  la  durée  moyenne  de  la  journée  de 
travail  est  subordonnée  aux  règlements  des  ports  et  des  usines  où  sont  exécutés 
\i'*  ii>onta{;es.  Le  salaire  moyen  et  type  est  h^  même  que  celui  de  ro'uvrier  de 
iiiéin»'  catégorie  travaillant  dans  les  ateliers;  mais,  pour  les  montages  effectué» 
en  dehors  de  X  ..,  ce  salaire  est  majoré  de  50  pour  100. 


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Là    CONSTRUCTION   MÉCANIQUE  343 

rigoureuse  encore,  et  l'ouvrier  qui   n'est  pas  entré  à  1  h.  5 
n'entre  plus. 


Le  contrat  de  travail  est  très  simple,  si  simple  qu'il  n'y  en 
a  pour  ainsi  dire  pas.  Les  ouvriers  sont  embauchés  par  les 
chefs  d'atelier  pour  un  temps  indéterminé,  et,  au  bout  de  la 
première  semaine,  après  six  jours  de  présence  et  d'épreuve, 
taxés  suivant  leurs  aptitudes,  à  tant  de  l'heure.  On  n'exige 
plus  le  livret.  Au  départ,  tout  ouvrier  qui  désire  quitter  la 
Société  est  obligé  de  prévenir,  huit  jours  à  l'avance,  son  chef 
d'atelier  ou  son  contremaître.  Le  même  délai  de  huit  jours 
est  obligatoire  lorsque  c'est,  au  contraire,  le  contremaître  ou 
le  chef  d'atelier  qui,  pour  une  cause  ou  pour  une  autre,  ren- 
voie l'ouvrier.  Mais,  en  fait,  ce  délai  de  huit  jours  n'est 
presque  jamais  observé,  presque  jamais  on  n'astreint  l'ou- 
vrier à  faire  sa  huitaine;  car,  en  ce  cas,  il  travaille  mal,  — 
c'est  ce  qu'on  nous  a  déjà  dit  ailleurs;  —  et  il  n'y  a  aucun 
intérêt  à  lui  imposer,  —  et  à  s'imposer  du  même  coup,  —  ce 
mauvais  travail.  Soit  pour  départ  volontaire,  soit  pour  renvoi, 
il  n'y  a,  ni  de  part  ni  d'autre,  indemnité. 

L'apprentissage  est  soumis  aux  règles  ordinaires.  L'enfant 
qui  veut  se  faire  admettre  comme  apprenti  doit,  s'il  n'est  âgé 
que  de  douze  ans  ou  de  moins  de  treize  ans,  présenter, 
comme  la  loi  le  prescrit,  un  certificat  d'études  primaires  et 
un  certificat  d'aptitude  physique.  Pendant  environ  deux  mois, 
les  apprentis  sont  employés  dans  les  ateliers,  sans  recevoir  de 
salaire;  après  deux  mois,  ils  commencent  à  être  payés,  0  f.  05 
l'heure  :  petits  conscrits  de  la  grande  armée  du  travail.  Mais, 
la  fortune,  ici,  comme  partout,  a  ses  caprices  et  ses  faveurs; 


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344  l/ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

les  apprentis  chaudronniers,  traités  tout  de  suite  comme  des 
aides,  sont  payés,  dès  le  premier  jour,  et  payés  10  centimes 
Theure. 

Telle  est  rorg[anisation,  telles  sont  les  conditions  du  travail 
dans  la  construction  mécanique;  dans  Tune  au  moins,  et  non 
la  moindre  des  branches  de  cette  industrie,  la  construction 
navafe  ;  dans  Fun  des  établissements,  et  Tun  des  plus  consi- 
dérables, de  la  construction  navale  en  France,  les  établisse- 
ments du  Nord-Ouest  de  la  Société  des  Forges  et  Chantiers  de 
X...  Nous  Tavons  dit  en  commençant  et  nous  le  répétons  pour 
finir  :  il  ne  serait  pas  exact  de  donner  cette  observation  faite 
en  temps  de  crise  comme  Tirnage  du  travail  dans  la  construc- 
tion mécanique  à  Tétat  normal  ou  à  Tétat  de  santé  ;  et,  scien- 
tifiquement, peut-être  y  perd-elle  de  sa  valeur.  Mais,  sociale- 
ment et,  si  je  l'ose  ajouter,  politiquement,  elle  y  gagne  de 
rintérêt,  car  elle  montre  non  seulement  TinHuence  des  cir- 
constances générales  de  l'industrie  sur  les  conditions  du  tra- 
vail, et  jusque  dans  le  dernier  détail  de  la  dernière  de  ces 
conditions,  mais  aussi  Tinfluence  d'une  bonne  ou  d'une  mau- 
vaise loi  sur  les  circonstances  générales  de  l'industrie  même. 
Et  la  morale  qui  en  découle,  puisqu'il  y  a  une  morale  en  tout, 
c'est  que  qui  fait  des  lois,  et  par  les  lois  qu'il  fait  tient  en  ses 
mains  le  travail,  le  pain  et  la  vie  des  hommes,  il  ne  doit  les 
foire  qu'avec  une  extrême  prudence,  non  selon  ce  qu'il  sent, 
mais  selon  ce  qu'il  sait:  non  selon  ce  qu'il  veut,  mais  selon 
ce  qu'il  peut;  que  l'intention  ne  le  dispense  pas  de  la  pré- 
caution; qu'il  lui  fout  avoir  la  sagesse  de  réfléchir  avant 
d'agir,  et,  lorsqu'il  a  agi,  s'il  a  agi  de  travers,  le  courage  de 
réagir. 


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IV 
LA  VERRERIE 


L   ORGANISATION    ET    LES    CONDITIONS    DU    TRAVAIL 


ft  Parmi  les  produits  si  nombreux,  si  variés,  qui  attestent 
le  génie  industriel  de  Thomme,  il  en  est  bien  peu  qui  aient 
des  usagées  aussi  multipliés  que  le  verre,  dont  les  propriétés 
soient  aussi  merveilleuses  ;  aucune  matière  ne  pourrait  rem- 
placer le  verre  dans  les  plus  importants  de  ses  emplois,  et  le 
fer  seul  est  capable  peut-être  de  disputer  la  prééminence  à 
cette  substance  diaphane  qui,  dans  nos  climats  surtout,  nous 
mettant  à  Tabri  de  toutes  les  intempéries,  nous  laisse  cepen- 
dant jouir  de  la  clarté  du  jour.  Si  nos  plus  fastueuses  demeures 
sont  ornées  de  glaces,  de  lustres,  de  cristaux  dont  les  facettes 
prismatiques  réfractent  etreflètent  la  lumière  avec  tant  d'éclat, 
il  n'est  pas  non  plus  d'humble  chaumière  où  Ton  ne  retrouve 
quelques  vitres,  un  petit  miroir  et  quelques  verres  à  boire. 
N'étant  pas  décomposable  par  les  acides  (sauf  par  l'acide 
fluorhydrique) ,  le  verre  est  éminemment  propre  à  conserver 
sans  altération  les  liquides  de  toute  nature,  dont,  par  sa  trans- 
parence, nous  pouvons  apprécier  l'état.  Le  verre,  enfin,  a 
prolongé  la  carrière  active  de  l'homme,  condamné  sans  lui  à 
une  vieillesse  anticipée  :  la  majeure  partie  de  nos  hommes 
d'État,  de  nos  savants,  artistes,  industriels,  ne  seraient-ils  pas. 


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346  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

en  effet,  réduits  à  une  regrettable  inaction,  si  les  lunettes 
ne  venaient  apporter  à  leurs  yeux  un  indispensable  auxi- 
liaire?  » 

Le  verre  est  le  serviteur  de  tous  les  besoins  et  l'auxiliaire 
de  toutes  les  sciences  :  il  rapproche  les  cieux  et  il  grossit  la 
terre;  la  chimie,  Tastronomie,  l'histoire  naturelle  ne  seraient 
pas  ou  seraient  à  peine  sans  lui.  Sans  lui,  nous  ne  connaitrions 
ni  rinfiniment  grand,  ni  Finfiniment  petit.  L'homme,  dans  sa 
lente  conquête  de  l'univers,  marche  vêtu  comme  d'une  armure 
de  verre;  c'est  le  verre  qui  peu  à  peu  met  comme  une  frange 
lumineuse  au  noir  manteau  sous  lequel,  ignorante  et  aveugle, 
étouffait  l'humanité.  Ainsi,  —  ou  avec  autant  de  poésie,  — 
s'exprime,  à  la  première  page  de  son  Guide  du  Vérifier  (!}, 
qui  demeure,  après  quarante  ans,  l'un  des  classiques  du 
genre,  M.  G.  Bontemps,  et  l'on  voit  bien  qu'il  est  orfèvre, 
c'est-à-dire  qu'il  était  maître  de  verrerie;  mais  économique- 
ment, philosophiquement  ou  historiquement,  il  a  beau  chanter 
les  louanges  du  verre,  il  ne  le  célébrera  jamais  trop;  et  nous 
pourrions  encore  ajouter  au  panégyrique,  si  nous  ne  devions 
nous  occuper  ici  moins  de  l'œuvre  que  du  travail,  moins  du 
produit  que  du  producteur,  moins  du  verre  que  du  verrier. 

Jîous  n'irons  donc  pas  rechercher  en  Phénicie,  au  pied  du 
Carmel,  entre  le  lac  Candebœa  et  la  colonie  de  Ptolémaïs,  le 
petit  fleuve  Bélus  a  aux  eaux  bourbeuses  et  insalobres,  et 
toutefois  honorées  d'un  culte  » ,  dont  le  sable,  lorsqu'il  a  été 
refoulé  par  les  eaux  de  la  mer  et  agité  par  les  vagues,  a  devient 
pur  et  blanc,  et,  depuis  bien  des  siècles,  n'a  pas  cessé  d'être 
la  mine  féconde  qui  a  alimenté  les  verreries  » .  Nous  ne  nous 
chargerons  pas  de  vérifier  la  tradition  suivant  laquelle  «  des 


(1)  Guide  du  Verrier,  traité  historique  et  pratique  de  la  fabrication  des 
verres,  cristaux,  vitraux,  par  G.  Bontemps,  1  vol.  in-8";  1868.  —  Cf.  Jules  Hb!i- 
BivAUX,  La  Verrerie  au  vingtième  siècle,  1  vol.  pr.  in-8*,  1903;  et  du  mèuie,  Une 
Maison  de  verre,  dans  la  Revue  des  Deux  Mondes,  numéro  du  1"  novembre  1898. 


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LA   VERRERIE  34T 

marchands  de  nitre  qui  prirent  terre  sur  cette  plage,  voulant 
cuire  leurs  aliments,  et  ne  trouvant  pas  de  pierres  sur  le  rivajje 
pour  servir  de  trépied  à  leur  chaudière,  y  suppléèrent  avec 
des  blocs  de  nitre  qu'ils  tirèrent  de  leur  vaisseau  qui  en  était 
chargé  »  ;  ni  d'expliquer  comment  «  le  nitre  entrant  en  fusion 
par  Tardeur  du  feu,  et  s'étant  mêlé  au  sable  de  la  plage,  on 
vit  couler  un  liquide  nouveau  et  transparent,  formé  de  ce 
mélange,  d'où  vient,  assure-t-on,  l'origine  du  verre» .  Nous  ne 
citerons,  un  peu  au  hasard  des  rencontres,  ni  Pline  le  Jeune, 
ni  Tacite,  ni  Strabon,  ni  Josèphe,  ni  Galien,  ni  Plutarque^ 
ni  Lucrèce,  ni  Sénèque,  ni  Aulu-Gelle,  ni  Vitruve,  ni  Vopis- 
eus;  ni,  au  moyen  âge,  un  certain  Eraclius  et  son  traité  />e 
artibus  et  coloribiis  Romanorum,  ni  la  Diversarum  arlium  Schœ^ 
dula  du  moine  Théophile;  ni,  aux  seizième  et  dix-septième 
siècles,  Georges  Agricola,  Thomas  Garzoni,  de  Venise,  Antoine 
Neri,  Florentin;  ni,  plus  près  de  nous,  les  Français  Ilaudic- 
quer  de  Blancourt,  Henri  de  Valois,  Beneton  de  Perrin,  le 
chevalier  de  Jaucourt,  Alliot  (auteur  de  l'article  Verrerie  dans 
V Encyclopédie  méthodique  par  ordre  de  matières)  ^  P.  Leviel^ 
Bosc-Dantic,  Loysel,  Bestenaire  d'Audenart;  ni  enfin  l'Italien 
Philippe  Bu'onarotti,  ni  les  Anglais  Middleton  ou  Porter,  ni 
les  Allemands  Hamberger  et  Jean-David  Michaëlis.  Nous  ne 
contesterons,  et  dès  maintenant  ne  contestons,  ni  au  verre  ni 
aux  verriers  leurs  lettres  de  noblesse.  Mais,  plus  attentifs  à 
l'ouvrier  qu'à  ses  ouvrages,  négligeant  lesÉg^'ptiens,  les  Sido- 
niens,  les  Romains,  et  bornant  notre  étude  à  un  point  de 
l'espace  en  une  minute  du  temps,  nous  parlerons  surtout  de 
la  condition  des  verriers  en  France,  et  surtout  de  la  condition 
des  verriers  d'à  présent. 


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^V8  I/OUGANISATÏON    DU  TRAVAIL 


De  toutes  les  circonstances  qui  concourent  à  «  situer  « ,  à 
•ii  localiser  »  une  industrie,  —  proximité  de  la  matière  pre- 
mière, du  combustible,  des  débouchés,  —  il  semble  que  ce 
soit  la  proximité  du  combustible  qui  ait  d'abord  et  le  plus 
activement  déterminé  la  répartition  géog[raphique  de  la  ver- 
rerie en  France.  Naturellement,  tant  qu'elle  brûla  du  bois,  la 
verrerie  fut  une  industrie  en  quelque  sorte  forestière  (1). — 
Dès  le  treizième  siècle,  on  trouve  des  verreries  établies  dans 
le  Forez.  Au  seizième  siècle,  elles  abondent  :  quatre  verreries 
dans  le  Hainaut;  verrerie  du  Perche,  à  Montmirail;  verreries 
•de  Gastine,  Saint-Denis-d'Arques,  au  Maine;  de  Nouant, 
Exmes,  Tortisambert,  en  Normandie;  de  Nevers,  etc.;  gla- 
ceries  de  ïourlaviile  près  Cherbourg,  de  Reuilly  au  faubourg 
Saint-Antoine,  berceau  de  Saint-Gobain  qui,  bientôt  adulte, 
•va  absorber  toutes  les  autres  dans  sa  fortune  et  dans  sa  gloire. 

Jusqu'aux  environs  de  1730,  on  s'en  tient  là,  les  créations 
aouvelles  sont  assez  rares  :  le  Conseil  du  commerce  craint  que 
la  multiplication  des  fours  ait  pour  conséquence  la  destruction 
«des  forêts;  mais,  après  1730,  les  mines  de  charbon  entrent 
en  exploitation,  et  l'autorisation  de  fonder  des  usines  est 
plus  facilement  accordée.  Les  religieux  de  Marmou tiers  édi- 
fient à  Saint-Quirin  une  verrerie,  qui  devient,  en.  1753,  la 
a  Manufacture  royale  de  cristaux  et  de  verres  en  tables  »  ,  et 


(1)  Et  peut-être  est-ce  une  des  raisons,  peut-être  est-ce  parce  qu'elle  était 
•alors  naturellement  et  nécessairement  forestière,  qu'elle  fut  une  industrie  noble, 
les  bois  n'appartenant  guère  qu'à  des  gentilshommes  et  l'art  du  verre  étant  con- 
«idéré  comme  un  moyen  de  tirer  des  furets  un  meilleur  parti. 


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LA   VERRERIE  3V9^ 

qui  d'ailleurs,  elle  aussi,  finira  par  fusionner  un  jour  avec 
Saint-Gobain.  L*évêque  de  Metz,  Mgr  de  Montmorencv-Laval^ 
en  fonde  une  qui  deviendra  la  cristallerie  de  Baccarat.  Un 
arrêt  du  6  mars  1755  permet  au  sieur  Lefèvre  d'en  établir 
une  au  village  d'Ëauplet,  près  Rouen.  Lille  possède  une 
fabrique  de  verre  à  bouteilles.  Celles  de  Champagne  et  du 
Clermontois  n'arrivent  pas  à  satisfaire  les  marchands  de  vin 
d'Épernay.  Voici  des  verreries  en  Poitou,  à  Decize,  à  Beau- 
regard,  dans  le  département  actuel  de  TAin;  en  Aunis,  dans 
le  Lyonnais,  dans  TAllier  actuel,  à  Blancpignon  près  Bayonne, 
à  Bordeaux,  en  Provence,  près  d'Aix,  et  à  Marseille.  Les  ver- 
reries forestières,  les  verreries  à  bois,  de  Normandie  et  des^ 
Ardennes  subsistent  ;  mais  voici  maintenant  des  verreries 
minières  ou  houillères,  à  Carmaux,  par  exemple,  à  la  Levade 
près  Alais,  à  Saint-Étienne,  à  Anzin,  etc.  (1). 

La  proximité  de  la  matière  première  paraît  en  revanche 
avoir  eu  sur  la  localisation  de  Tindustrie  du  verre  beaucoup 
moins  d'influence,  et  cela  va  de  soi  :  partout  on  esta  proximité 
de  la  matière  première,  parce  que  cette  matière  première  est 
partout.  Qu'est-ce  en  effet  que  la  matière  première  ou  les 
matières  premières  du  verre?  «  La  silice,  dit  un  auteur  dis- 
tingué entre  les  plus  compétents,  est  l'élément  principal  de  la 
composition  du  verre.  Avec  de  la  silice  on  mêle  de  la  potasse 
ou  de  la  soude  et  de  la  chaux  pour  obtenir  le  verre  à  vitre  et 
le  ven-e  à  glace;  ajoutez-y  de  l'oxyde  de  fer,  vous  avez  le  verre 

(i)  Voyez  Germain  Martin,  la  Grande  Industrie  en  France  $ou*  le  règne  de 
Louis  XI  y,  p.  193-197;  La  Grande  Industrie  en  France  sous  le  règne  de- 
Louis  XVy  p.  149-151.  —  Cf.  ibid.,  p.  110.  Par  un  mémoire  du  28  décem- 
bre 1727,  le  sieur  de  Sartres  demandait  Tautorisation  d'établir  à  Cette  une 
verrerie  qui  serait  alimentée  par  le  cbarbon  des  bouillères  :  «  Les  Anglais  et 
les  Allemands  ont  appris  l'usage  du  charbon  de  terre  qui  produit  non  seule- 
ment l'avantage  d'épargner  le  bois,  mais  encore  de  faire  beaucoup  plus  d'ou- 
vrage que  dani  les  autres  verreries  ;  ce  secret  n'est  point  commun,  et  il  n'y  eik 
a  que  quatre  dans  le  royaume  :  une  dans  le  Bonlonnain,  une  à  Bordeaux,  une  à 
Bonrg-sur-Dordogne,  et  une  établie  depuis  peu  à  Sève  (Sèvres),  sur  le  chemin  de 
Versailles,  à  la  maison  de  Mme  Dargenton,  où  est  Tarcade  de  Saint-Cloud.  " 


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350  I/ORGANISATION    DD   TRAVAIL 

à  bouteille;  substituez  de  l'oxyde  de  plomb,  vous  obtenez  le 
•cn'sial;  remplacez  par  Toxyded^étain,  vous  produisez  V émail.,. 
La  silice  est  partout.  Le  cristal  de  roche,  le  grès,  le  sable,  le 
caillou,  sont  de  la  silice;  les  cendres  des  plantes,  les  eaux  des 
volcans,  les  sources  minérales  en  contiennent.  Le  sucre  res- 
semble au  verre,  et  cette  apparence  ne  trompe  pas;  fondez  les 
cendres  de  la  canne  à  sucre,  vous  avez  du  verre;  car  elles 
contiennent,  avec  de  la  silice,  de  la  potasse  et  de  la  chaux. 
Les  substances  calcaires  composent  peut-être  la  moitié  de 
lenveloppe  supérieure  de  la  terre;  la  chaux  est  dans  nos  os, 
et  elle  est  aussi  dans  les  végétaux,  dans  la  paille  du  blé  comme 
<Ians  le  squelette  deThomme  et  dans  la  matière  terrestre;  elle 
Cï>t  partout,  plus  répandue  encore  que  la  silice.  La  soude  se 
trouve  aussi  dans  la  nature,  on  l'a  tirée  longtemps  de  la  com- 
bustion de  certaines  plantes  marines;  elle  est  produite  aujour- 
d'hui très  simplement  par  des  moyens  artificiels.  La  potasse, 
<jue  l'on  peut  employer  au  lieu  de  la  soude,  n'est  pas  moins 
connue  et  commune  ;  elle  est  dans  toutes  les  cendres  (1).  » 

Or,  comme  les  éléments  du  verre  sont  partout,  le  travail  du 
verre  peut  se  faire  partout.  Et  tous  les  travaux  du  verre.  En 
France,  la  verrerie  proprement  dite,  la  miroiterie^  Vemaillerie, 
—  telle  est  la  nomenclature  officielle  (2),  —  occupent  plus 
de  40,000  personnes;  le  département  du  Nord  est  celui  où 
l'industrie  de  la  verrerie  emploie  le  plus  grand  nombre  d'ou- 
vriers ;  18  usines  en  ont  chacune  plus  de  500.  Le  tableau  que 
nous  allons  reproduire  permet  d'embrasser  dans  leur  ensemble 
et  les  multiples  branches  de  l'industrie  du  verre,  et  les  divers 
groupements  du  personnel  ouvrier  qui  vit  de  celte  industrie. 

(1)  Augustin  Gocuiei,  La  Manufacture  des  (jlacex  de  Saiut-Gobain,  de  1665  à 
1865,  p.  12-13.  —  Cf.  G.  Bo:(TBMP8,  Guide  du  Verrier,  ch.  ii.  Des  elémenU 
•fjui  constituent  et  qui  composent  te  verre  ;  Pkligot,  Douze  leçons  sur  l'art  de  la 
verrerie;  et  les  travaux  de  MM.  J.-B.  Domas  et  Peloczk. 

(2)  Résultats  statistiques  du  recensement  des  industries  et  professions  (DéDom- 
bremeot  général  de  la  population  du  29  mars  1896),  t.  IV,  Résultats  généraux  y 

|).   LVIl. 


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LA   VERRERIE 


351 


INDUSTRIES 


Fabri«|ues  de  çobeletterie. 

Verrerie    (saat   détiçoation 
de  produit) 

Fabriques  de  bonteilles  en 
verre  

Fabriques  de  verres  à  vitre. 

Souffleurs,  fileurs  de  verre, 
bijouterie  en  verre 

Bombeurs  de  verre 

Fabriques     de     verres     de 
montre 

Fabriques  de  ballons  pour 
lampes 

Fabriques  de   verres   d'op- 
tique  

Fabriques    de    places    sans 
tain 

Fabriques   de   miroirs,  mi- 
roitiers  

Taille  de  cristaux  et  verres. 

Bouchage     et    ajustage    de 
flacons  i  Témeri 

Miroiterie,  verrerie  d*art. . 

Ajustage,  pose,  peinture  de 
vitraux 

Fabr.  d'émaux,  ëmailleurs. 

Fabriques    de    cadrans    de 
montres  et  pendules 


11.600 

4.800 
10.900 

4.000 
600 
500 
100 

500 

600 

2.700 

1.200 
500 

100 

800 

800 
800 

200 


43 

30 
48 

23 
15 

7 
3 

11 

8 
7 

54 
19 

3 

20 

45 
21 

10 


REPARTITION 

dr  ces  établissements 

suivant  le  nombre 

des  employés 


et  ouvriers 


3 
7 

9 

13 

5 


52 
19 


17 

45 

19 

10 


80 

27 
S5 

11 
2 
2 

1 

4 
2 
5 


si 


PRINCIPAUX 

départements  de 

production 

Pour  cliacun  d'eux 

Proportion  ~ 

p.  100  au  personnel 

occupé  À  la 

même  industrie 

dans  la  France  entière 


Seine  (18),  Nord  (15), 
Meurthe-et-Moselle 
(23).  Vosges  (10). 

Seine  (13),  RhAne  (9), 
Seiuelufér.  (28). 

^ord  (25),  Aisne  (10), 
Marne  (10),  Loire 
(18),  Tarn  (8). 

Nord  (86). 


Seine  (44),  H'«-Loire 
(11),  Calvados  (31). 

Seine  (19),  Côte-d'Or 
(19),  RhAnc  (59). 

Mcurlhe— et  — Moselle 

(65),    Vosges    (22), 
Haute-Savoie  (II). 

Seine  (69),  Seine-et- 
Marne  (23). 

Seine  (12),  Meuse 
(17). 

Nord  (29),  Aisne  (32), 
Meurthe-et-Moselle 
(15),  Allier  (21). 

Seine  (66),  Rhône  (9). 

Seine  (90). 


Seine  (85),  Seine-et- 
Oise  (13). 

Seine  (82),  Meurthe- 
et-Moselle  (10). 

Seine  (47),  Oise  (12). 

Seine  (67),  Haute* 
Loire  (10). 

Territoire  de  Belfort 
(20),  Doubs  (52), 
Seine-lnfer.  (21). 


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35Î  Ï/OUGANISATION    DU  TRAVAIL 

Dans  ce  tableau  qui,  sous  une  vingtaine  de  rubriques,  ana- 
lyse les  spécialités  de  Tinduslriedu  verre,  des  plus  communes 
qu'on  ne  s'étonne  pas  de  voir  numériquement  les  plus  impor^ 
tantes,  —  la  gobeletterie,  la  fabrication  des  bouteilles,  Ift 
verrerie  en  général,  la  fabrication  du  verre  à  vitre  et  la  fabri- 
cation des  glaces,  —  aux  plus  rares,  par  suite  les  moins  fré- 
quentes, la  fabrication  des  verres  de  montre,  le  bouchage 
des  flacons  à  Témeri,  la  fabrication  des  ballons  pour  lampe^ 
—  le  nom  du  département  de  la  Seine  revient  douze  fois  r 
c'est  donc  sur  douze  spécialités  différentes  de  l'industrie  di» 
verre  que  son  activité  s'exerce;  le  département  du  Nord  et  le 
département  de  Meurthe-et-Moselle  y  paraissent  chacun 
quatre  fois;  le  Rhône  trois  fois;  les  Vosges,  la  Seine-Infé- 
rieure, l'Aisne,  la  Haute-Loire,  deux  fois;  la  Marne,  le  Calva- 
dos, la  Côte-d'Or,  Seine-et-Marne,  la  Meuse,  Seine-et-Oise, 
l'Oise,  le  territoire  de  Belfort,  le  Doubs,  la  Loire,  le  Tarn,  la 
Haute-Savoie  et  l'Allier,  une  fois.  Le  quart  environ  du  pays 
est  directement,  immédiatement  intéressé,  dans  sa  prospérité 
et  dans  son  travail,  à  l'une  ou  à  plusieurs  de  ces  spécialités  : 
vingt  et  un  départements,  sur  lesquels,  la  France  étant  par- 
tagée par  la  Loire  comme  par  son  diamètre  ou  son  équateur^ 
quinze  départements  du  Nord,  et  seulement  six  départements 
du  Midi. 

Toute  chose  au  monde  a  ses  raisons,  même  quand  elles  ne 
se  découvrent  pas  d'elles-mêmes,  et  la  localisation  de  l'indus- 
trie du  verre  a  les  siennes.  Premièrement,  une  raison  géogra- 
phique, le  climat,  a  A  tout  entrepreneur  d'industrie,  écrit 
M.  Bontemps,  je  dirai  d'abord  :  gardez-vous  d'aller  établir  des 
verreries  dans  un  pays  dont  le  climat  vous  obligerait  à  chômer 
pendant  les  mois  les  plus  chauds  ;  durant  ce  chômage,  il  est 
vrai,  vous  ne  brûlerez  ni  bois  ni  charbon,  vous  ne  consom- 
merez pas  de  matières  premières,  mais  il  vous  faudra  payer 
une  partie  de  vos  ouvriers:   les  verriers,  ou   les  payer  pour 


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LA   VERRERIE  353 

neuf  OU  dix  mois  autant  qu'ils  pourraient  Têtre  pour  douze, 
et  la  plus  grande  partie  de  vos  frais  généraux  sera  aussi  élevée 
que  pour  douze  mois  de  production  (Ij.  »  Puis,  une  raison 
historique,  l'aptitude  héréditairement  transmise,  l'adaptation 
professionnelle,  on  dirait  presque  la  race  :  «  Je  conseillerai 
également  de  s'abstenir  de  fonder  une  verrerie  dans  un  pays 
où  cette  industrie  n'est  pas  encore  établie  ;  car,  comme  on  ne 
peut  pas  improviser  des  verriers,  dont  il  faut  dès  l'enfance 
commencer  l'apprentissage,  il  vous  faudrait  importer  une 
colonie  de  verriers,  que  vous  ne  pouvez  expatrier  que  par 
l'appât  d'un  salaire  très  élevé,  qui  vous  rendra  les  frais  de 
fabrication  onéreux.  »  Ensuite,  une  raison  plus  strictement 
industrielle,  la  facilité  d'approvisionnement  en  combustible 
et  en  matières  premières,  la  rapidité  et  le  prix  des  transports. 
Enfin,  une  raison  sociologique,  le  milieu.  Aux  environs  d'une 
grande  ville,  la  main-d'œuvre  coûte  plus  cher,  l'ouvrier  est 
plus  exigeant;  en  outre,  le  voisinage  d'une  grande  ville  n'est 
pas  aussi  favorable  à  la  discipline,  au  bon  ordre  des  ouvriers 
d'un  établissement  industriel,  et  il  y  a  intérêt,  et  pour  le  chef 
de  rétablissement  et  pour  les  ouvriers  eux-mêmes,  à  ce  que 
l'usine  se  trouve  éloignée  des  causes  de  désordres,  qui,  on  ne 
peut  le  nier,  se  rencontrent  plutôt  dans  les  grandes  villes.  » 
Mais,  au  contraire,  et  en  retour,  pour  ce  qui  est  des  débou- 
chés, «  le  voisinage  d'une  grande  ville  de  commerce  mérite 
considération.  Il  peut  y  avoir  un  grand  intérêt  à  établir  auprès 
de  Paris  une  fabrication  de  bouteilles  ou  de  flaconnerie, 
parce  qu'il  y  a  une  infinité  d'industries  qui  ont  besoin  de  mo- 
dèles particuliers  au  sujet  desquels  on  veut  s'entendre  avec  le 
fabricant,  et  qu'on  a  besoin  de  recevoir  du  jour  au  lende- 
main. Dans  la  imbrication  des  cristaux,  il  y  a  aussi  mille 
articles  de  fantaisie,  que  l'on  veut  avoir  aussitôt  qu'on  les  a 

(1)  G.  BoKTEMPs,  Guide  du  Verrier ^  livre  1,  ch.  ix.  Des  localités  les  plus  con- 
venables  pour  les  verreries,  p.  218-223. 

23 


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354  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

conçus,  et  qu'à  cause  de  cela,  on  ne  craint  pas  de  payer  plus 
cher.  Le  fabricant  peut  plus  aisément  se  tenir  au  courant 
du  goût  dominant,  étant  en  rapport  plus  fréquent  avec  le  con- 
sommateur. Il  sera  aussi  mieux  informé  des  procédés  nou- 
veaux, des  perfectionnements  qui  auront  pu  être  introduits 
chez  des  concurrents  nationaux  ou  étrangers  (1).  » 

La  formule,  en  somme,  est  celle-ci  :  Dans  la  verrerie,  la 
dépense  du  combustible  représente  à  peu  près  le  tiers  de  la 
dépense  totale;  les  matières  premières,  le  deuxième  tiers;  et 
la  main-d'œuvre,  le  dernier.  Toute  augmentation  sur  Tun  de 
ces  chapitres  appelle  en  compensation  soit  une  diminution 
sur  les  autres,  soit  une  augmentation  correspondante  du  pro- 
duit ou  du  profit.  Ces  raisons  se  réunissent  donc,  s'addition- 
nent, s'équilibrent,  et,  géographiques,  historiques  ou  socio- 
logiques, se  résolvent  en  une  raison  économique.  Le  total 
fait,  l'inconvénient  et  l'avantage  pesés,  douze  spécialités  de 
la  verrerie  sur  vingt  sont  venues  se  grouper  dans  la  région  de 
Paris;  c'est,  en  conséquence,  dans  cette  région,  tout  près 
de  nous,  aux  portes  mêmes  de  la  ville,  à  la  Plaine-Saint- 
Dcnis,  que  nous  allons  prendre  notre  exemple,  et,  fidèle  à 
notre  méthode,  dresser,  pour  le  travail  dans  la  verrerie, 
exploitée  en  forme  de  grande  industrie,  une  monographie 
d'usine. 


II 


Les  Verreries  et  Cristalleries  de  Saint-Denis  (établissement 
L...  et  G'")  sont  bien  du  type  de  la  grande  industrie,  puis- 
qu'elles n'occupent  pas  moins  de  1,200  ouvriers,  en  deux 
usines,   à  la  Plaine-Saint-Denis  et   aux   Quatre-Chemins    à 

(1)  G.  BoRTBMi'S,  Guide  du  Verrier;  ibid.,  p.  2Î1. 


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LA   VERRERIE  355 

Pantin,  Tusine  de  Saint-Denis  occupant  présentement,  à  elle 
seule,  862  personnes,  dont  une  centaine  de  femmes.  Elles 
font  à  peu  près  tous  les  g^enres,  et,  comme  on  disait  dans  le 
vieux  lang[age  des  métiers,  «  tout  ce  qui  concerne  leur  état»  ; 
—  tous  les  genres  classiques  de  Tart  du  verre,  —  sauf  toute- 
fois le  verre  à  vitre  et  la  glace  :  verrerie  pour  pharmacie  et 
chimie,  pour  distillation,  services  de  table  et  fantaisies  déco- 
rées. Elles  se  conforment  aux  préceptes  posés  par  les  maîtres 
et  les  experts,  en  trois  points  essentiels  :  en  ce  que  ce  n*est 
point  là  une  création  improvisée,  de  conception  financière 
et  de  génération  spontanée;  en  ce  que  les  relations  entre 
patrons  et  ouvriers  y  sont,  pour  ainsi  parler,  consolidées  par 
une  longue  coopération  ;  et  en  ce  que  les  moyens  de  produc- 
tion, en  comptant  le  travail  humain  comme  le  premier  de  ces 
moyens,  personnel  et  outillage,  s'y  sont  développés  en  pro- 
portion des  exigences  chaque  jour  plus  nombreuses  et  à  plus 
courte  échéance,  de  manière  à  faire  vite  et  par  grandes  quan- 
tités. 

Ce  développement  a  d'ailleurs  été  assez  prompt.  Les 
1,200  ouvriers  de  1903  laissent  loin  derrière  eux  les  60  ou- 
vriers de  1859;  et  la  puissante  organisation  d'aujourd'hui 
reconnaît  à  peine  son  ébauche  dans  la  faible  et  tâtonnante 
entreprise  d'il  y  a  quarante-cinq  ans.  L'usine  de  Saint-Denis 
ne  faisait  alors  que  le  u  flaconnage  » ,  la  grosse  gobeletterie  de 
table  et  les  articles  communs  de  laboratoire.  En  1864,  M.  L... 
entre  comme  chef  de  fabrication;  en  1865,  il  devient  direc- 
teur; et,  sous  l'énergique  impulsion  qu'il  lui  donne,  malgré 
la  crise  nationale  que  traverse  toute  l'industrie  française, 
malgré  toutes  les  entraves,  toutes  les  misères  et  toutes  les 
servitudes  de  la  guerre,  de  l'invasion,  de  la  Commune,  de 
deux  sièges  consécutifs,  dès  1871,  l'ancienne  usine  est  insuf- 
fisante :  il  faut  en  construire  une  nouvelle.  C'est  l'enfance, 
qui  a  duré  douze  ans.  Dans  l'adolescence,  qui  dure  quelques 


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356  L'ORGANISATION    DU    TRAVAIL 

années  encore,  rétablissement  de  Saint-Denis  ne  cesse  de 
croître,  jusqu*à  ce  que,  plus  que  doublé,  il  s'épanouisse  en 
pleine  maturité.  Il  Tatteint  complètement,  sous  la  forme  col- 
lective, vers  1897,  lorsque  la  Société  L...  et  G'*  acquiert,  aux 
Quatre-Cheminsà  Pantin,  une  verrerie  tombée,  qu'elle  relève, 
en  la  spécialisant  dans  la  fabrication  de  certains  articles  de 
consommation  courante.  Usine  à  Saint-Denis,  usine  à  Pantin, 
bureaux  et  maison  de  vente  à  Paris,  1,200  ouvriers,  capitaux 
associés  :  on  voit  que  les  verreries  de  Saint-Denis  procèdent 
légitimement  de  la  grande  industrie  et  appartiennent  à  la 
variété  la  plus  moderne  de  Tespèce. 

Aux  Verreries  et  Cristalleries  de  Saint-Denis,  le  travail  est 
distribué,  entre  quatre  ateliers  ou  services  :  V  halles  de 
fusion  et  travail  du  verre;  2*  taillerie  et  coupage;  3"  ateliers 
de  décoration  ;  4*  magasins  et  services  d'expédition.  Le  spec- 
tacle d'une  verrerie  a  été  trop  souvent  décrit  pour  que  nous 
essayions  à  notre  tour  de  le  rendre.  D'autre  part,  le  méca- 
nisme de  la  fabrication  du  verre  est  trop  connu  pour  que  de 
nouveau  nous  l'exposions.  Aussi  bien,  ce  n'est  ni  la  matière, 
ni  le  procédé,  ni  la  «  richesse  » ,  pour  employer  le  langage  des 
économistes,  ce  n'est  même  pas,  dans  la  rigueur  des  termes, 
le  travail,  c'est  l'ouvrier  au  travail,  c'est  l'homme  en  action 
que  nous  venons  chercher  ici. 

Dans  un  coin  de  cour,  un  tas  de  sable  très  blanc  ;  dans  des 
caves  ou  soutes  en  sous-sol,  où  l'on  accède  par  une  pente 
douce,  d'autres  tas  d'une  autre  substance  blanche,  la  soude  ; 
en  bordure  sur  le  chemin,  séparés  par  des  planches  qui 
forment  grossièrement  et  hâtivement  cloison,  des  tas  de 
débris  bleus,  verts,  multicolores,  les  roses  seuls  mêlés  aux 
blancs,  parce  que  seul  le  groisil  de  verre  rose  mêlé  au  sable 
blanc  et  à  la  soude  blanche  peut  donner  encore  du  verre 
blanc.  Là-haut,  au  sommet  de  la  rampe,  au-dessus  des  caves 
à  soude,   une  vaste  halle,  trouée  de  larges  ouvertures,   et 


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LA   VERRERIE  357 

comme  coupée  en  quatre  par  un  double  courant  d'air,  et 
comme  étoilée  de  taches  rouges.  D'espace  en  espace,  les 
fours  alignés  soufflent,  de  leur  gueule  béante,  la  flamme  et  la 
lueur  du  foyer  ardent  à  quinze  cents  degrés  qui  les  brûle,  qui 
fond  sable,  soude  et  groisil  en  un  liquide  visqueux,  et  d'où  va 
couler  le  verre.  Comme  d'autres  objets  projettent  des  cercles 
d'ombre,  ils  projettent  droit  à  leur  hauteur,  ils  laissent 
tomber  à  terre  devant  eux  des  cercles  de  lumière  ;  et,  comme 
des  grains  de  poussière  dansent  dans  un  rayon  de  soleil,  des 
jeunes  gens  vont,  viennent,  marchent,  courent  dans  cette 
illumination  et  cet  embrasement.  On  voit  passer  et  repasser, 
se  croiser  de  longues  tiges  de  fer,  avec,  au  bout,  une  bulle  de 
feu;  telle,  au  bout  d'une  paille,  une  bulle  d'eau  de  savon.  Et 
Ton  ne  sait  d'abord  si  c'est  là  un  travail  ou  si  ce  n'est  pas  un 
jeu  :  d'autant  que  ces  grandes  tiges  sont  des  «  cannes  »  ,  dans 
lesquelles  soufflent,  pour  enfler  et  arrondir  leurs  bulles,  ces 
jeunes  gens  qui  sont  presque  des  enfants. 

La  canne  est  aussi  ancienne  que  le  verre  lui-même  :  elle 
figure,  parfaitement  reconnaissable  ou  tout  à  fait  pareille  à 
ce  qu'elle  est  aujourd'hui,  sur  des  monuments  égyptiens 
datant  de  plusieurs  milliers  d'années.  Il  y  a  des  cannes  de  dif- 
férentes dimensions,  selon  les  verres  que  l'on  souffle  :  la  lon- 
gueur ordinaire  varie  de  1",30  à  l",80,  la  grosseur  est  pro- 
portionnée ;  le  poids,  sans  être  excessif,  se  fait  pourtant  sentir 
à  qui  garde  la  canne  quelques  instants  en  main.  De  l'extré- 
mité, qui  est  renforcée  et  qu'on  appelle  le  mors  de  canne,  on 
«  cueille  »  le  verre,  par  l'ouvreau  du  four,  dans  le  pot  ou 
creuset  où  s'est  liquéfiée  la  composition  :  pour  cette  opération 
du  «  cueillage  » ,  on  se  sert  encore  soit  du  pontil,  espèce  de 
tringle  ou  baguette  en  fer,  pleine  tandis  que  la  canne  est 
creuse,  soit  de  la  cordeline^  qui  n'est  qu'un  pontil  plus  mince, 
l'un  et  l'autre  suffisants  quand  il  n'est  besoin  de  cueillir 
qu'une  petite  quantité  de  verre.  Mais  l'on  peut  en  cueillir 


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358  I/ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

d'un  coup  d'assez  fortes  quantités  :  200  grammes  au  premier 
cueillag^e,  de  600  à  700  grammes  au  second,  et,  dans  la  fabri- 
cation du  verre  à  vitre,  jusqu'à  5  kilogrammes  en  trois  cueil- 
lages;  la  goutte  ou  le  gl^Jbe  de  matière  en  fusion  et  en  igni- 
tion  qui  adhère  au  «  mors  de  canne  »  s'appelle,  elle  aussi,  par 
extension,  le  mors  de  canne  :  le  mors,  c'est  à  la  fois  ce  qui 
mord  et  ce  qui  est  mordu. 

Le  travail  du  verre  comporte,  aux  Verreries  de  Saint- 
Denis,  six  catégories  ou  spécialités  d'ouvriers  :  ouvriers  pro- 
prement dits,  souffleurs,  cueilleurs,  gamins,  chauffeurs  et 
renfourneurs.  Chaque  pièce  de  cristal  ou  de  verre  à  fabriquer 
exige  le  concours  d'une  équipe  d'ouvriers,  qui  forment  une 
place;  et,  dans  chaque  atelier,  on  compte  un  certain  nombre 
de  places  en  rapport  avec  l'importance  du  four;  par  exemple, 
six  places  ou  six  équipes,  pour  un  four  à  six  creusets.  L'o?/- 
vrier^  —  en  termes  du  métier,  Vouvreury  —  est  «  le  chef  de 
place  ».  Il  a  sous  ses  ordres  et  comme  servants  au  moins  un 
premier  souffleur,  un  deuxième  souffleur,  un  grand  gamin  et 
un  petit  gamin.  «  Le  petit  gamin,  dit  M.  Bontemps,  a  le 
département  des  cannes  :  il  les  chauffe,  les  met  au  cachon, 
les  bat,  et  ordinairement  porte  à  l'arche  à  recuire  les  pièces 
fabriquées.  Le  grand  gamin  apporte  le  pontil,  chauffe  la  pièce 
empontillée  [empontiller  une  pièce  de  verre,  l'attacher)  pen- 
dant que  l'ouvreur  termine  la  précédente.  C'est  le  grand 
gamin  qui  (avec  la  cordeline)  cueille  les  cordons^  les  anses.  Le 
deuxième  souffleur  cueille  le  verre  en  plusieurs  cueillages, 
commence  à  le  marbrer  et  à  le  souffler;  le  premier  souffleur 
commence  à  donner  les  formes,  et,  pour  certaines  pièces,  les 
empontille.  L'ouvreur,  ainsi  que  son  nom  l'indique,  «  ouvre» 
les  pièces...  Comme  le  principal  but  à  atteindre  dans  le  tra- 
vail est  de  produire  la  plus  grande  quantité  de  pièces  en  un 
temps  donné,  de  vider  le  plus  rapidement  possible  un  pot 
fondu,  on  a  augmenté  le  personnel,  et,  au  lieu  de  cinq,  on  a 


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LA  VERRERIE  359 

porté  à  huit,  et  quelquefois  à  dix,  le  nombre  des  coopéra- 
teurs  de  chaque  place.  Il  y  a  un  g[amin  qui  ne  s'occupe  que 
du  chauffage  des  cannes,  un  autre  qui  porte  à  l'arche  les 
pièces  fabriquées;  il  y  a,  en  outre,  un  g^amin  pour  les  moules, 
un  grand  gamin  pour  les  cueillages,  un  autre  pour  les 
pontils.  n 

D'une  manière  générale,  le  gamin  fait  l'office  du  petit  valet 
dans  une  ferme  ou,  plus  exactement  encore,  du  mousse  à 
bord  d'un  navire.  Avant  le  travail,  il  balaie  sa  place  et  l'ar- 
rose, afin  que  tout  à  l'heure  il  ne  s'élève  point  de  poussière 
qui,  tombant  sur  le  verre,  le  rendrait  bouillonneux.  Il  pré- 
pare les  outils  de  l'ouvreur,  ses  fers,  ses  ciseaux,  ses  pin- 
cettes, sa  palette,  sa  planchette,  ses  compas;  dispose,  s'il  y  a 
lieu,  ses  profils,  ses  mesures  en  bois  découpé,  ses  fusées; 
nettoie  le  marbre  ;  approche  les  ferrasses  ;  vide-  le  baquet  des 
écrémaisons  et  le  cachon  des  fragments  de  rebut,  qu'on  por- 
tera aux  groùîlleu ses  pour  qu'elles  en  fassent  le  triage.  Quand 
tout  est  prêt,  l'ouvreur,  qui  est  le  maître  de  l'œuvre,  s'assied 
à  son  banc,  garni  de  deux  bardelles  ou  bancs,  un  peu  inclinés 
en  avant,  bordés  sur  les  côtés  d'une  bande  de  fer  qui  les 
dépasse  un  peu,  et  qui  sont  les  supports  du  /owr  sur  lequel 
l'ouvrier  façonne  ses  pièces  :  sur  ces  bardelles,  il  pose  sa 
canne,  qu'il  roule  de  sa  main  gauche,  tandis  qu'avec  les  outils 
qu'il  tient  de  sa  main  droite,  fers,  ciseaux,  etc.,  il  façonne,  il 
tourne  la  pièce  qui  brille,  empourprée  et  brûlante,  au  bout 
de  la  canne,  ou  du  pontil.  J'ai  vu  à  Saint-Denis  un  ouvreur 
qui  finissait,  en  leur  mettant  des  anses,  des  carafons  en 
forme  d'aiguières  :  on  lui  présentait  la  canne  enverrée  de 
pâte,  il  en  détachait  un  morceau,  le  rattachait  à  sa  carafe, 
rétirait,  l'amincissait,  l'allongeait,  puis,  de  ses  ciseaux,  le 
tranchait,  —  comme  le  confiseur,  un  bâton  de  guimauve,  — 
et  puis,  de  sa  pincette,  le  courbait,  l'arquait,  l'arrondissait, 
l'infléchissait,  de  tant  de  lignes  fuyantes  et  de  tant  de  dessins 


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360  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

possibles  dégageant  instinctivement  le  dessin  nécessaire  et  la 
ligne  définitive. 

Les  autres  auxiliaires  de  Touvreur  en  verre  sont  le  chauf- 
feur de  four  et  le  renfourneur,  ses  auxiliaires  tout  proches  et 
indispensables,  mais  qui  peuvent  desservir  en  même  temps 
plusieurs  places.  Jadis,  lorsque  le  bois  était  à  peu  près  le  seul 
combustible  usité,  et  maintenant  même  avec  la  houille, 
c'était  et  c'est  encore  tout  un  art  que  le  métier  de  chauffeur 
de  four  ou  liseur^  le  meilleur  tiseur  étant  naturellement  celui 
qui,  à  moins  de  frais,  réussit  à  porter  le  four  à  la  température 
la  plus  élevée  et  la  plus  constante.  Artiste  aussi,  le  renfour- 
neur, du  coup  d'œil  de  qui,  s'il  sait  ou  ne  sait  pas  saisir  le 
moment  opportun,  dépend  le  bon  ou  le  mauvais  succès  de  la 
fonte.  Artiste  enfin,  le  potier  qui,  toute  Tannée  durant,  est 
occupé  à  modeler  en  argile  des  creusets  vite  usés,  mais  qu'on 
ne  peut  faire  plus  solides,  puisque,  de  tous  les  métaux  connus, 
il  n'y  en  a  qu'un,  le  platine,  qui  résisterait  à  ce  feu  d'enfer, 
et  que  son  prix  le  rend  inabordable.  Quelle  attention  à  choisir 
et  préparer  sa  terre;  à  la  prendre  homogène  et  liante;  à  en 
étendre,  à  en  assouplir,  à  en  pétrir  du  doigt  les  pastons  ;  à  en 
édifier  centimètre  à  centimètre  les  assises,  à  en  stratifier  sans 
interstice  et  sans  interruption  les  couches,  dans  la  même  direc- 
tion et  dans  le  même  mouvement;  à  construire,  du  hauten  bas, 
ou  plutôt  de  la  base  au  col,  ce  vase  d'apparence  vulgaire  et 
pourtant  plus  délicat  que  les  plus  riches;  à  chasser  de  ses 
parois  jusqu'à  l'infime  bulle  d'air  dont  l'expansion,  quand  il 
serait  exposé  à  la  chaleur  torride  du  four,  le  ferait  peut-être 
éclater! 

Au  total,  à  force  de  soins,  par  la  collaboration  patiente  du 
potier,  du  tiseur,  du  cueilleur,  du  souffleur  et  de  l'ouvreur, 
le  verre  est  fait  :  c'est  bien  fondu,  mais  il  faut  tailler.  Il  faut 
rogner  les  aspérités,  polir  les  fonds  et  les  bords,  ôter  ce  qui 
est  en  superfétation,  abattre  les  excroissances  inutiles  qui 


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LA   VERRERIE  361 

sont  comme  la  «  masselotte  »  du  verre.  Ce  sera  l'affaire  de  la 
taille^  qui  emploie  des  tailleurs  sur  verre,  des  polisseurs,  des 
boucheurs,  des  fletteurs,  des  coupeuses  et  des  rebrûleuses  : 
six  caléçories  encore  d'ouvriers  et  d'ouvrières,  et  nous 
sommes  à  douze,  —  à  treize,  en  comptant  le  potier.  Mais  le 
verre,  au  sortir  de  la  taille,  n'a  pas  revêtu  toute  la  beauté 
dont  il  est  capable  :  il  reste  à  l'habiller  de  fleurs  et  de  cou- 
leurs :  l'atelier  de  décoration  y  pourvoira,  par  ses  peintres 
décorateurs,  ses  émailleurs  et  émailleuses,  aidés  de  moujieiiers 
ou  mouffetiers  recuiseurs;  et  voilà,  dans  la  verrerie,  seize 
catégories  ou  spécialités,  qu'il  serait  facile  d'élever  à  vingt  et 
au  delà,  car  on  pourrait  subdiviser  et  distinguer,  parmi  les 
décorateurs  notamment,  ceux  qui  reportent  les  dessins,  les 
décalquent  au  papier  gras  ;  les  petits  garçons  et  les  petites 
filles  qui  a  font  le  remplissage  du  décor  » ,  qui  «  remplissent» 
en  peinture  les  dessins  ainsi  reproduits  ;  les  hommes  qui  «  font 
le  filet  w ,  qui  soulignent  en  quelque  sorte  la  perfection  de  la 
pièce  et  en  quelque  sorte  la  signent  d'un  filet  d'or  ;  ensuite, 
les  graveurs  aux  différentes  manières,  depuis  le  procédé  clas- 
sique jusqu'au  procédé  mécanique  de  la  chute  du  sable,  pré- 
cipité violemment  par  un  soufflet  à  air  comprimé  à  travers 
des  lettres  découpées,  dont  il  frappe,  de  ses  petits  coups  mul- 
tipliés, d'autant  de  coups  qu'il  tombe  de  grains,  l'empreinte 
nette  et  vive  sur  le  verre. 

D'autre  part,  ajoutez  les  ouvriers  qui,  chaussés  de  gros 
sabots  et  gantés  de  gants  de  caoutchouc,  pour  éviter  la  corro- 
sion de  la  chair  et  des  ongles,  font  le  granité^  en  attaquant  le 
verre  à  l'acide  fluorhydrique.  Et  ajoutez,  comme  en  toute 
grande  industrie,  des  menuisiers,  des  charpentiers,  des  for- 
gerons, des  maçons,  professions  qui  ne  sont  pas  des  spécia- 
lités de  la  verrerie,  mais  qui,  ici,  vivent  avec  elle  et  sur  elle; 
des  emballeurs,  des  manœuvres,  ce  travail  presque  inorga- 
nisé qui  est,  si  je  l'ose  dire,  «  le  train  »  du  travail  organisé  : 


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362  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

cela  fait  quelques  catégrories  de  surcroit,  et,  en  somme,  la 
vingtaine  est  dépassée. 

Aux  Verreries  de  Saint-Denis,  le  personnel  est  sous  la  sur- 
veillance d'un  directeur-gérant,  de  deux  chefs  de  service  pour 
la  fabrication,  un  chef  pour  la  décoration,  un  pour  les  maga- 
sins, un  pour  la  taillerie,  et  de  vingt  employés  en  sous-ordre. 
Ce  sont,  pour  près  d'un  millier  d'ouvriers,  des  cadres  relati- 
vement faibles;  mais  il  convient  de  ne  pas  oublier  que  l'ou- 
vreur ou  chef  de  place  est  lui-même  un  sous-ofBcier  dans  ce 
corps  d'armée  du  travail,  et  que  les  autres  sont  hiérarchisés 
en  premiers  souffleurs  et  deuxièmes  souffleurs,  premiers  sol- 
dats et  soldats  de  deuxième  classe,  avec  les  gamins  pour 
enfants  de  troupe. 


III 


Au  point  de  vue  de  Tâge,  les  862  ouvriers  et  ouvrières  de 
l'usine  L...,  à  Saint-Denis,  se  répartissent  ainsi  dans  les 
quatre  grands  ateliers,  et  si  les  documents  qui  nous  sont  com- 
muniqués n'en  donnent  point  le  détail  spécialité  à  spécialité, 
il  est  facile  de  suppléer  à-  ce  qu'ils  ne  disent  pas  par  ce  que 
l'observation  nous  a  permis  de  constater  : 

HALLES    DE    FUSION 

^       .              m                .,1                  .      f  de  45  à  60  ans.       19 
Ouvriers,  souraeurs,  cueilieurs,  gamms  l  ,     ift  a  aç;  qr^ 

(hommes  seulement) s,    i£?iio  no 

^,      --  ,    -  -  i  de  Ib  à  18  —         w 

Chauffeurs  de  fours  et  renfoumeurs.  .(j    i^àlfi  1*>9 


TAILLERIE  ET  COUPAGE. 


DÉCORATION 

MAGASINS  ET  EXPÉDITIONS.  . 


i  Hommes 46 

Femmes 19 

(  Hommes 44 

(  Femmes 54 

Hommes 42 

Femmes 26 

Total 862 


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LA   VERRERIE  36a 

Aucun  renseignement,  on  le  voit,  ne  nous  est  fourni  sur 
i'àge  des  ouvriers  occupés  aux  trois  ateliers  qui  ne  sont  pas  à 
strictement  parler  des  ateliers  de  fabrication  du  verre  :  la 
taillerie  et  le  coupage,  la  décoration,  les  magasins  et  expédia 
tions.  Nous  savons  simplement  qu'ils  emploient  des  hommea 
et  des  femmes,  et  dans  quelle  proportion  hommes  et  femmes 
s'y  rencontrent  :  les  hommes  en  nombre  à  peu  près  double  à 
la  taillerie  et  au  coupage,  aux  magasins  et  aux  expéditions, 
parce  que  là  encore  il  y  a  une  grosse  dépense  de  force  et  de 
lourdes  manutentions  ;  les  femmes  un  peu  plus  nombreuses  à 
la  décoration,  qui  ne  demande  que  du  goût,  de  l'application 
et  de  Tadresse.  Quanta  leur  âge,  hommes  ou  femmes,  si  je  puis 
faire  état  de  ce  que  j'ai  remarqué  en  passant  et  si  mes  souvenirs 
ne  me  trahissent  pas,  il  doit  être  exact  d'une  manière  générale 
qu'à  la  taillerie  et  au  coupage,  comme  aux  magasins  et  aux 
expéditions,  hommes  et  femmes  sont  d'âge  mûr,  ce  sont  des 
hommes  et  des  femmes,  tandis  qu'à  la  décoration,  les  hommes 
sont  plutôt  des  jeunes  gens,  et  les  femmes  des  jeunes  Biles. 

Pour  les  halles  de  fusion,  où  se  fait  vraiment  le  travail  du 
verre,  —  je  suis  tenté  de  dire  avec  toute  l'énergie  ancienne 
du  mot  :  l'œuvre  du  verre,  —  pour  les  six  catégories  des 
ouvriers  ou  ouvreurs,  des  cueilleurs,  des  souffleurs,  des  gamins, 
des  chauffeurs  de  four  et  des  renfourneurs,  nous  avons  les 
chiffres,  et  ils  nous  apprennent  deux  ou  trois  choses  intéres- 
santes. C'est,  premièrement,  qu'on  retrouve  dans  la  verrerie 
ce  que  nous  avions  trouvé  dans  les  mines,  et  ce  que  nous  ne 
trouvions  plus  dans  la  métallurgie  et  dans  la  construction 
mécanique  :  deux  grandes  couches  d'âge,  l'une  de  1 8  à  45  ans 
(355  ouvriers),  l'autre  de  13  à  16  ans  (159  gamins),  qui 
absorbent  à  elles  seules  les  quatre  cinquièmes  du  personnel 
occupé  aux  halles  de  fusion  (514  contre  1 1 7  sur  631),  presque 
les  deux  tiers  du  personnel  total  de  l'usine.  Deuxièmement, 
c'est  que,  dès  que  la  loi  les  y  autorise,  à  treize  ans,  les  enfanta 


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364  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

accourent  aux  verreries  (159  gamins  de  13  à  16  ans),  puis 
s'en  fatiguent  et  cherchent  ailleurs  (avant  le  service  militaire, 
il  y  a  un  déchet  de  moitié  :  98  de  16  à  18  ans);  de  18  à 
45  ans,  le  niveau  est  pris  :  les  gamins  de  moins  de  18  ans 
n'étaient  pas  des  verriers,  tenaient  à  peine  à  la  profession,  et 
pouvaient  changer;  les  hommes  de  20  à  45  ans  sont  de  ce 
métier  et  non  d'un  autre,  cueilleurs,  souffleurs,  et  ouvriers, 
ouvreurs  de  verre,  verriers  à  quelque  degré,  rien  que  verriers, 
jusqu'à  la  vieillesse,  qui,  pour  eux,  vient  vite  et  comme  d'une 
chute  brusque,  comme  d'un  écroulement  subit,  après  cette 
maturité  étale.  Si  les  chiffres  disent  vrai,  il  en  faut  en  effet 
déduire,  troisièmement,  que  la  vieillesse  attend  le  verrier  et 
le  surprend  vers  sa  quarante-cinquième  année,  puisque, 
<îontre  335  ouvriers  de  18  à  45  ans,  on  n'en  compte  que  19, 
—  soit  un  peu  moins  de  3  pour  100  par  rapport  à  l'ensemble 
-du  personnel,  de  45  à  60  ans. 

Les  données  recueillies  par  l'Office  du  travail  sur  l'industrie 
verrière  en  France  ne  sont  cependant  pas  tout  à  fait  aussi 
inquiétantes;  et  je  me  hâte  de  les  rapprocher,  comme  cor- 
rectif, d'une  observation  qui,  pour  être  d'une  justesse  scrupu- 
leuse, n'en  a  pas  moins  le  défaut  d'être  particulière  à  un 
établissement,  d'être  unique,  par  conséquent  très  limitée,  par 
conséquent  susceptible  d'être  en  partie  infirmée,  quant  aux 
conclusions  à  en  tirer,  par  telle  ou  telle  circonstance  qui 
existerait  là  et  ne  se  reproduirait  pas  autre  part  (supposons 
une  circonstance  de  lieu,  proximité  d'un  grand  centre  :  pour 
Saint-Denis,  Paris,  et  possibilité  de  trouver,  à  l'arrivée  de  la 
-cinquantaine,  un  ouvrage  moins  fatigant;  et  peut-être  aussi 
faut-il  ne  pas  omettre,  quand  il  s'agit  de  l'usine  L.. .,  l'extrême 
rapidité  de  son  développement,  de  60  ouvriers  à  860  en  qua- 
rante ans).  Voici  donc,  suivant  l'enquête  de  l'Office  du  tra- 
vail, quelle  serait  la  proportion,  pour  toute  la  France,  des 
ouvriers  par  âge,  dans  la  verrerie,  et  dans  les  industries  voi- 


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LA    VERRERIE  365^ 

sines  de  la  miroiterie  et  de  l'émaillerie,  comparées  ensuite  à 
Tensemble  des  industries  dites  des  terres  et  des  pierres  au 
feu  : 

PROPORTION    POUR    100    DES   OUVRIERS    PAR    AGE 

Moins         18-24         25-34         35- U         45-54         55-64     Au-destus 
Industries  de  18  ans.       ans.  ans.  ans.  ans.  ans.     de  65  ans. 

Verrerie 21,36  17,21  22,62  18,31   12,18     6,25     2,07 

Miroiterie,     émail- 

lerie .       9,73  16,82  28,12  23,22  14,40    6,06     1,65 

Ensemble  des  terres 

et  pierres  au  feu.     14,18  16,6124,97  19,66  14,04    7,71     2,83 

En  toutes  lettres,  suivant  l'Office  du  travail  et  pour  toute  la 
France,  la  proportion  des  ouvriers  au-dessus  de  quarante- 
cinq  ans  serait  sensiblement  plus  forte  qu'elle  ne  nous  a  paru 
à  l'inspection  de  la  seule  usine  L...  ;  et,  si  ce  n'est  pas  de  quoi 
triompher,  ni  rejeter  comme  faux  ou  mauvais  l'exemple  de 
cette  usine,  c'est  au  moins  de  quoi  réfléchir  et  inviter  à  la 
prudence.  Mais  il  n'y  a  nulle  imprudence  à  maintenir  et  à 
soutenir,  —  l'Office  du  travail  lui-même  nous  y  engage,  — 
que  les  ouvriers  vieillissent  très  vite  dans  la  verrerie  et  n'y 
vieillissent  pas  beaucoup  ;  un  peu  plus  que  dans  les  mines 
(6,24  pour  100,  contre  6,11  pour  100,  de  55  à  64  ans  ; 
2,07  contre  1,51  pour  100,  au-dessus  de  65  ans)  ;  un  peu 
moins  que  dans  la  construction  mécanique  (respectivement 
6,67  et  2,25  pour  100)  ;  moins  que  dans  la  métallurgie  (7,93^ 
et  2,62  pour  100).  Ici  encore,  le  feu  est  probablement  le  cou- 
pable; l'action  au  feu,  plus  meurtrière,  au  témoignage  des 
chiffres,  qu'elle  ne  l'est  même  dans  la  métallurgie  et  dans  la 
construction  mécanique,  parce  qu'elle  s'y  complique,  pour  la 
plupart  des  ouvriers,  d'un  effort  bref,  mais  répété,  dont  l'in- 
cessante répétition  tourne  sans  doute,  à  la  longue,  en  une 
lente  consomption. 

C'est  ce  que  M.  Bontemps  semble  n'avoir  pas  voulu 
admettre  :   »<  H  est,  dit-il,  un  autre  préjugé  assez  générale- 


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366  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

ment  répandu,  relatif  à  Tinsalubrité  de  la  profession  de  ver- 
rier. On  croit  que  ces  ouvriers,  exposés  à  une  g^rande  chaleur, 
et  ayant  souvent  et  longtemps  les  yeux  fixés  sur  le  four  incan- 
descent, sur  le  verre  en  fusion,  meurent  jeunes  et  deviennent 
aveugles  :  cela  est  tout  à  fait  inexact.  La  salubrité  des  ateliers 
est  incontestable,  Tair  y  est  constamment  renouvelé  par  le 
fait  de  la  combustion  et  du  tirage.  Les  vapeurs  sulfureuses  ou 
arsenicales  qui  pourraient  provenir  de  la  houille  ou  de  la 
composition  du  verre  sont  emportées  par  le  courant.  Reste- 
rait donc  le  rayonnement  du  calorique  comme  cause  délétère 
et  que  ne  peuvent  supporter  les  personnes  qui  viennent  acci- 
dentellement dans  une  verrerie,  mais  auquel  les  verriers  et 
autres  personnes  employées  dans  Tusiue  s'habituent  aisément, 
et  qui  n'entraine  jamais  d'état  morbide.  Les  verriers  trans- 
pirent beaucoup,  mais,  comme  ils  travaillent  au  milieu  d'un 
air  constamment  en  mouvement,  ils  ne  souffrent  pas  comme 
les  moissonneurs  exposés  au  soleil  par  une  journée  calme.  Je 
n'ai  jamais  appris  qu'un  verrier  près  du  four  soit  tombé 
anéanti  parla  chaleur  ainsi  que  cela  arrive  à  ceux-ci.  »  Aussi 
ne  Ta-t-on  jamais  prétendu  et  n'a-t-on  jamais  parlé  d'un 
«  coup  de  feu  »  comme  d'un  a  coup  de  foudre  »  ou  d'un 
«  coup  de  soleil  »  .  Puis  le  Guide  du  Verrier  reprend  :  »  La 
chaleur  du  four  agit  seulement  d'une  manière  sensible  sur 
quelques  ouvriers  ayant  une  peau  plus  délicate,  et  dont  le 
nez  et  la  joue  qui  se  présentent  au  feu  sont  légèrement  exco- 
riés et  rouges,  mais  la  santé  n'en  est  nullement  altérée;  et  je 
puis  attester  que  non  seulement  il  n'y  a  aucune  maladie  qui 
soit  spéciale  aux  verriers...,  mais  ils  jouissent  généralement 
d'une  bonne  santé.  J'en  ai  connu  un  grand  nombre  ayant 
exercé  leur  état  jusque  dans  un  âge  avancé,  un  grand  nombre 
qui  n'avaient  cessé  de  souffler  que  parce  qu'ils  s'étaient 
acquis  parleurs  économies  la  faculté  du  repos;  et,  dans  ma 
longue  carrière  de  verrier,  je   n'ai  connu  qu'un  souffleur 


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LA   VERRERIE  367 

devenu  aveugle  dans  sa  vieillesse  par  suite  d'une  cataracte.  » 
A  ces  considérations  optimistes,  les  chiffres  indifférents 
ont  déjà  répondu  :  6,11  pour  100  au-dessus  de  55  ans; 
2,07  pour  100  au-dessus  de  65  ans,  pour  Tensemble  en 
France  des  industries  du  verre;  à  Tusine  L...,  19  ouvriers  sur 
862  au-dessus  de  45  ans.  Et  ils  peuvent  répondre  encore  :  à 
Tusine  L...,  aux  Verreries  de  Saint-Denis,  32  ouvriers  ont 
dix  ans  de  services;  36,  quinze  ans;  56,  vingt  ans;  10, 
trente  ans;  soit  134  en  tout  sur  862,  soit  un  huitième  environ 
du  personnel  ouvrier;  et  c'est-à-dire  que  les  sept  huitièmes 
de  ce  personnel  sont  à  Tusine  depuis  moins  de  dix  ans.  Je 
veux  bien  qu'ils  ne  meurent  pas  tous,  heureusement,  et 
même  qu'ils  ne  soient  pas  tous  frappés,  les  vieux  ouvriers,  au- 
dessus  de  quarante-cinq  ans  d'âge  et  de  dix  ans  de  services  ; 
mais  ils  ne  demeurent  pas,  ils  ne  se  fixent  pas,  ils  ne  s'enra- 
cinent pas,  pour  des  causes  multiples.  Nous  avons  distingué, 
dans  le  travail  du  verre,  six  catégories  professionnelles,  mais 
il  y  a  des  spécialités  de  spécialités  :  il  y  a  souffleur  et  souf- 
fleur. Les  souffleurs  de  verre  à  vitres  ne  sauraient  pas  faire 
les  bouteilles  ;  ceux  qui  font  les  bouteilles  s'acquitteraient 
assez  mal  du  soufflage  des  cristaux.  «  Il  résulte  de  ces  spécia- 
lités mêmes,  du  nombre  limité  des  verreries  de  chaque 
espèce,  et  de  l'éloignement  de  ces  verreries  les  unes  des 
autres,  que  les  verriers  sont  une  classe  d'ouvriers  essentielle- 
ment nomades  ;  ils  ne  se  disent  pas  Lorrains,  ou  Flamands, 
ou  Provençaux;  car,  s'ils  sont  nés  dans  le  département  de  la 
Meurthe,  ils  l'auront  peut-être  quitté  dans  la  première 
enfance  pour  aller  avec  leur  famille  dans  le  département  du 
Nord,  où  ils  ne  seront  peut-être  restés  que  peu  d'années,  pour 
aller  ensuite  à  Givors  ou  à  Rive-de-Gier.  » 

Le  mal  Q'a  fait  que  s'aggraver  par  la  concurrence  :  concur- 
rence des  patrons  entre  eux,  depuis  que  les  usines  se  sont 
multipliées  ;  et  concurrence  des  ouvriers  eux-mêmes,  depuis 


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368  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

que  la  caste  s'est  ouverte  ;  depuis  qu'est  abandonnée  l'an- 
cienne loi  du  métier  par  laquelle  il  était  interdit  aux  verriers 
de  faire  des  apprentis  qui  ne  fussent  pas  de  leur  sang  :  depuis 
qu'aux  ouvriers  de  race,  à  l'aristocratie  verrière,  se  sont  mêlés 
des  corniaux^  —  c'est  ainsi  que  l'on  nomme  ou  que  l'on  nom- 
mait ceux  des  verriers  qui  ne  sont  pas  du  sang  (1).  Depuis 
lors,  comme  toujours  et  plus  que  jamais,  d'un  établissement 
à  l'autre,  et  du  Nord  à  la  Loire,  une  forte  portion  de  la  popu- 
lation ouvrière  des  verreries  roule,  «justifiant  du  reste  assez 
généralement  le  proverbe,  que  pierre  qui  roule  n'amasse  pas 
mousse;  et,  quoique  les  salaires  des  verriers  soient  presque 
tous  très  élevés,  ce  n'est  pas  la  majorité  des  verriers  qui  pour- 
voit par  l'épargne  au  repos  des  vieux  jours  »  ;  —  de  ces  vieux 
jours  sitôt  venus. 


IV 


Au  résumé,  dans  la  verrerie  comme  dans  la  métallurgie  et 
dans  la  construction  mécanique,  c'est  une  circonstance  du 
travail,  l'action  au  feu,  qui  rend  ce  travail  pénible,  plus  que 
sa  durée  ou  son  intensité.  Et  la  peine  augmente,  quand,  pour 
une  cause  ou  pour  une  autre,  —  chaleur  solaire  ou  chaleur 
du  foyer,  —  la  chaleur  augmente.  Des  Verreries  de  Saint- 
Denis,  on  remarque  :  a  Le  travail  n'est  pénible  pour  les 
ouvriers  travaillant  le  verre  que  l'été,  en  raison  de  là  chaleur 
à  supporter.  »  Faisons  une  petite  correction  et  disons  :  «  Le 
travail  n'est  pénible  que  pour  les  ouvriers  travaillant  le  verre, 
surtout  l'été. . .  »  Dans  les  autres  ateliers,  taillerie,  coupage,  etc., 
où  l'on  ne  travaille  pas  à  la  gueule  béante  du  four,  le  travail 
n'a  rien  de  particulièrement  dur.  Je  sais  bien  qu'aux  halles 

(1)  G.   BoKTEMPS,  Guide  du  Verrier^  p.  177-179. 


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LÀ  VERRERIE  369 

de  fusion  elles-mêmes,  la  ventilation  est  excellente,  et  même 
abondante;  et  qu'il  faut  qu'elle  le  soit,  que  c'est  comme  une 
condition  du  bon  fonctionnement  de  l'industrie;  mais,  préci- 
sément, peut-être  l'est-elle  un  peu  trop,  et  y  a-t-il  dans  cette 
abondance,  malgré  tous  les  écrans  qui  servent  à  la  modérer 
et  à  la  régler,  un  nouveau  danger  pour  les  hommes  placés  au 
centre  du  tourbillon  que  forment  en  se  rencontrant  le  violent 
courant  d'air  chaud  qui  souffle  du  brasier  et  le  violent  courant 
d'air  froid  qui  souffle  du  dehors.  De  là  beaucoup  de  précau- 
tions à  prendre,  que  sans  doute  tous  les  ouvriers  ne  prennent 
pas  :  aussi  bien,  quoi  de  plus  difficile  que  de  faire  prendre 
aux  ouvriers  les  précautions  les  plus  simples? 

Pour  les  ouvriers  travaillant  le  verre,  —  ouvreurs,  souf- 
fleurs, cueilleurs  et  gamins,  —  la  journée  est  de  dix  heures, 
avec  deux  repos  :  un  grand,  d'une  heure,  entre  onze  heures 
et  midi;  un  petit,  d'un  quart  d'heure,  de  trois  heures  à  trois 
heures  un  quart.  Pour  les  autres  services,  la  journée  est  de 
dix  heures  un  quart;  plus  longue  d'un  quart  d'heure,  comme, 
dans  les  mines,  elle  est  plus  longue  pour  le  herscheur  que 
pour  l'ouvrier  à  veine,  et  par  le  même  motif,  qui  est  que  leur 
travail  est  subordonné,  dépendant,  en  fonction  de  la  produc- 
tion, laquelle  le  commande  et  qu'il  suit.  Aux  halles  de  fusion, 
le  travail  est  continu,  à  deux  équipes,  qui  font  alternativement 
une  semaine  de  jour  et  une  semaine  de  nuit  :  les  autres  ate- 
liers ne  travaillent  que  de  jour. 

Jadis  les  ouvriers  verriers  des  halles  de  fusion  fournissaient 
en  deux  fois  leur  journée,  qui  était  également  de  dix  heures  : 
ils  travaillaient  cinq  heures,  puis  se  reposaient  sept  heures, 
puis  reprenaient  de  nouveau  le  travail  pour  cinq  heures,  de 
sorte  que  les  vingt-quatre  heures  se  trouvaient  ainsi  partagées  : 
cinq,  sept,  cinq,  sept.  Maintenant,  depuis  la  loi  du  30  mars 
1900,  l'inspection  du  travail  oblige  à  couper  :  dix  et  quatorze, 
à  faire  consécutivement  les  dix  heures  de  la  journée;  et  cela 


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570  l/ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

contrairement  au  vœu,  malgré  les  protestations  des  ouvriers, 
qui  ne  le  désiraient  pas,  qui  ne  le  demandaient  pas;  —  ce  qui 
-accuse  encore  un  péché  du  législateur  et  peut-être  son  plus 
gros  péché  en  matière  sociale  et  ouvrière,  qui  est  de  légiférer 
trop  théoriquement,  par  des  lois  trop  générales,  de  prétendre, 
en  dépit  du  bon  sens  et  contre  la  nature  des  choses,  ramener 
à  une  unité  irréalisable  tant  de  diversité  et  de  complexité,  de 
créer  des  obligations  positives  sans  tenir  assez  de  compte  des 
obligations  plus  positives  encore  que  Tinduslrie  elle-même 
impose  à  Tindustriel,  et  le  travail  au  travailleur  :  Terreur  jus- 
tement, et  le  péché,  quand  Tacte  législatif  la  consolide  en 
quelque  façon  et  la  consacre,  de  dire  :  l'industrie  ou  le  tra- 
vail, et  non  «  les  industries  »>  et  u  les  travaux  »  ,  qu'il  faudrait 
dire,  car  ce  sont  des  questions  qu'il  faudrait  ne  jamais  traiter 
qu'au  pluriel,  en  y  mettant  autant  de  nuances,  en  y  distinguant 
autant  de  cas  qu'il  y  a  d'industries  différentes  et  de  travaux 
différents  dans  chaque  industrie.  La  question  ouvrière  est  une 
question  d'espèces. 

Que  si  d'ailleurs,  étant  une  question  d'espèces,  —  alors  que 
la  loi  est  de  son  essence  une  abstraction,  —  étant  multiple  et 
multiforme,  —  alors  que  la  loi  est  uRiforme  et  une,  —  il 
s'élève  entre  la  question  ouvrière  et  sa  solution  par  la  loi 
comme  une  antinomie  foncière  et  radicale,  comme  une  con- 
tradiction dans  les  termes  qui  rend  cette  solution  impossible; 
ou  si  peut-être  une  telle  contradiction  ne  serait  pas  inconci- 
liable, en  tâchant  de  donner  a  la  loi  plus  de  souplesse  et  plus 
de  facilité  d'adaptation  aux  espèces  changeantes  de  la  ques- 
tion ouvrière  ;  mais  si,  malheureusement,  ceux-là  qui  récla- 
ment avec  le  plus  d'énergie  et  de  certitude,  en  tout  domaine 
et  à  tout  propos,  l'intervention  législative  sont  les  premiers  et 
les  mêmes  qui  en  faussent  les  effets  et  qui  la  compromettent 
par  leur  manie  puérilement  pseudo-scientifique  de  systéma- 
tiser à  outrance  :  ce  n'est  point  ici  le  lieu  d'en  discuter,  et  je 


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LA   VERRERIE  371 

me  hâte  de  refermer  tout  de  suite  une  parenthèse  que  je  n'au- 
rais pas  dû  ouvrir.  Je  veux  constater  seulement  une  fois  de 
plus,  pour  n'en  pas  laisser  échapper  une  occasion  lorsque  les 
faits  nous  l'offrent,  combien  il  est  malaisé,  d'une  part,  de 
légiférer  sur  les  questions  ouvrières,  à  cause  de  la  rigidité  de 
la  loi;  d'autre  part,  d'assouplir  la  loi  comme  il  conviendrait; 
et  cependant  combien  il  serait  périlleux  en  certains  cas  de  ne 
pas  le  faire,  si  ne  pas  le  faire  était  fatalement  ne  rien  faire  : 
ce  qui  revient  à  confesser  bonnement  que  c'est  un  métier  bien 
difficile  que  le  métier  de  législateur  et  que  c'est  une  médecine 
redoutable  que  la  médecine  sociale;  que,  pour  le  législateur 
comme  pour  le  médecin,  c'est  déjà  faire  du  bien  que  de  ne 
pas  faire  du  mal  et  de  se  contenter  d'aider,  celui-ci  la  nature, 
et  celui-là  la  société;  mais  que  le  plus  sur  moyen  de  ne  pas 
faire  du  mal,  d'aider  et  de  ne  pas  nuire,  est  encore  de  savoir 
et  de  voir  autant  qu'on  le  peut  ce  que  l'on  fait. 

Les  salaires,  aux  Verreries  de  Saint-Denis,  atteignent,  par 
catégories  ou  spécialités,  les  moyennes  suivantes  : 

HALLES    DE    FUSION. 

—:       /  Ouvriers  verriers  (chefs  de  place  ou  de 

^       l       chantier) 250 

^  1  j  Premiers  souffleurs 

i  ^  I  I^^u^ièmes  souffleurs 

~      [  CueiUeurs 

^^-^      \  Gamins 

TAILLERIE 

COUPAGE  (femmes) 

/  Peintres  de  riche 

DÉCOR /        —       d'ordinaire 

(  —  filles  émailleuses. .  . 
Hommes  .... 


MAGASINS  ET  EXPÉDITIONS.  ..],:. 

remmes. 


Par  mois 

Quotidien 

francs 

fr.     o. 

250 

9  65 

170 

6  55 

140 

5  50 

100 

3  85 

50 

1  95 

180 

6  00 

90 

3  00 

190 

7  35 

150 

5  80 

60 

2  30 

130 

5  00 

50 

1  95  (1) 

(1)  Il  y  a  trente-cinq  an«,  M.  G.  Bottbmps,  dans  son  Guide  du  Verrier 
(p.  635),  donnait,  entre  beaucoup  d'autres  chiffres,  ceux-ci,  dont  quelques-uns 
peuvent  être  compares  aux  nôtres  : 


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872  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

Les  formes  ou  modalités  du  travail  varient,  avec  le  genre 
même  de  travail,  et  par  atelier  :  les  halles  de  fusion  travaillent 
au  mois;  la  taillerie  et  le  coupage  sont  aux  pièces;  la  décora- 
tion, àTheure  et  aux  pièces;  les  magasins  et  les  expéditions, 
au  mois;  et  les  raisons  de  ces  différences  ne  sont  pas  à  cher- 
cher bien  loin  :  régularité  dans  la  production  et  dans  Técou- 
lement  des  produits;  mais  le  décor  taillé  ou  gravé,  c'est  le 
caprice,  c'est  Taccident,  c'est  l'exception  industrielle  :  cela 
n'est  plus  mécanique,  arithmétique,  ou  cela  l'est  moins;  cela 
veut  être  mesuré  et  rétribué  à  part.  Avantage  d'un  côté  ou  de 
l'autre  ?  La  régularité  du  travail  fait  la  sécurité,  la  stabilité  du 
salaire  ;  et  c'est  certainement  quelque  chose  que  de  pouvoir 
compter  sur  son  mois. 

Les  paiements  ont  lieu  le  5  et  le  20,  soit  par  quinzaine; 
mais  on  consent  des  avances  et  des  acomptes,  qui  s'interca- 
lent le  12  et  le  27,  et  c'est  le  payement  par  semaine.  Des 
amendes  d'un  franc  et  de  deux  francs  peuvent  être  infligées, 
—  en  fait,  elles  le  seraient  assez  rarement,  —  «  pour  insultes 
graves  et  mauvaise  fabrication  de  parti  pris  »  .  Le  produit, 
quel  qu'il  soit,  en  est  intégralement  versé  à  la  Caisse  de  retraite 
des  ouvriers,  et  les  chefs  de  service  peuvent  seuls  les  infliger. 
M.  Bontemps  notait  qu'en  Angleterre,  «  il  y  a  des  verreries 

Ouvreur 300  francs  par  mois 

Premier  souffleur 120  — 

Deuxième  souffleur 90  — 

Troisième  souffleur  ou  carrenr 50  — 

Grand  gamin 40  — 

Deuxième  grand  gamin 35  — 

Petit  gamin 80  — 

Deuxième  petit  gamin 30  — 

Cf.,  ibid.f  passitUf  surtout  à  la  fin  des  chapitres,  soui  la  rubrique  Prix  de 
revient,  un  certain  nombre  de  salaires  d'alors,  tant  en  France  qu'en  Angleterre 
et  en  Allemagne.  —  M.  Augustin  Cocuiif,  La  Manufacture  des  glaces  de  Saint- 
Gobain,  ch.  iz,  la  Condition  des  owriers,  p.  93,  se  borne  à  dire,  ce  qui  est  trop 
peu  :  «  Les  salaires  dépassent  en  moyenne  S  francs  par  jour  à  Chauny  et  à  Saint- 
Gobain,  non  compris  les  primes,  les  logements,  les  jardina.  »  La  moyenne,  matt 
que  sert  de  faire  une  moyenne  entre  le  salaire  du  chef  de  place  :  9  fr.  65,  et 
celui  du  gamin  :  1  fr.  95?  Qui  touche  cette  moyenne?  P^i  le  chef  de  la  place,  ni 
le  gamin,  personne. 


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LA  VERRERIE  373 

OÙ  les  ouvriers  entre  eux  s'imposent  des  amendes  qui  frappent 
celui  qui  arrive  au  travail  quand  il  est  déjà  commencé  ou  qui 
dans  la  suite  du  travail  deviendrait  incapable  de  le  continuer 
pour  cause  d'ivresse  » .  On  ne  signale  rien  de  pareil  en  France, 
du  moins  aux  Verreries  de  Saint-Denis  ;  mais  c'est  une  indi- 
cation intéressante,  à  savoir  que,  dans  la  verrerie,  l'unité  de 
travail  est  la  place,  comme,  dans  les  mines,  c'est  la  taille^  et, 
dans  la  métallurgie,  l'équipe;  qu'ici  et  làTindividu  ne  fait  pas 
un,  mais  seulement  une  fraction  de  un,  laquelle  doit  trouver 
en  un  autre  ou  en  plusieurs  autres  son  complément;  et  que 
l'industrie,  du  haut  en  bas,  et  l'usine  de  coin  en  coin,  se 
décomposent  ainsi,  ou  plutôt  se  recomposent,  en  cellules 
organiques. 


Point  de  contrat  de  travail  particulier  à  la  verrerie.  Les 
parties  s'engagent  sous  la  loi,  conformément  au  Code  civil, 
titre  du  louage  de  services.  On  ne  demande  aux  ouvriers 
adultes,  avant  de  les  embaucher,  qu'un  certiBcat  de  sortie  de 
la  dernière  maison  où  ils  ont  travaillé.  Aux  enfants  âgés  de 
moins  de  dix-huit  ans,  filles  et  garçons,  aux  gamins^  on 
réclame  un  livret,  et,  selon  le  cas,  le  certificat  d'études  pri- 
maires ou  un  certificat  d'aptitude  physique.  Et  Ton  fait  bien 
d'être  exigeant;  et  l'on  ne  le  sera  jamais  trop;  et  peut-être  y 
a-t-il  des  usines  où  l'on  ne  l'est  pas  assez  :  certaines  confi- 
dences que  j'ai  reçues  me  laissent  à  cet  égard  des  doutes  qui 
sont  des  inquiétudes. 

a  Une  seule  chose  est  à  regretter  dans  le  travail  des  ver- 
riers, c'est  Tàge  trop  précoce  où  les  enfants  commencent  à  . 
servir  les  verriers  comme  gamins  :  le  développement  physique       it 


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374  L'ORGAINISATION   DU   TRAVAIL 

et  intellectuel  de  ces  enfants  ne  peut  que  souffrir  de  cette  vie 
irrégulière,  où  parfois  le  jour  est  consacré  au  sommeil,  tandis 
qu'il  faut  travailler  de  nuit.  De  certaines  constitutions  en  sont 
altérées...  On  arrivera,  je  Tespére,  à  retarder  de  quelques 
années  l'admission  des  enfants  au  travail  des  fours,  et  à 
régler  ce  travail  de  manière  à  ne  souffler  le  verre  que  le 
jour,  ce  qui,  d'ailleurs,  sous  bien  des  rapports,  sera  dans 
rintérêt  du  maître  de  verrerie.  Les  lois  sur  le  travail  des 
enfants  et  sur  l'instruction  primaire,  une  plus  grande  sollici- 
tude de  l'autorité  et  des  chefs  de  fabrique,  ont  déjà  amené 
de  grandes  modifications  à  cet  état  de  choses  regret- 
table (I).   » 

Ces  lignes  datent  de  trente-cinq  ans  ;  et,  depuis  trente- 
cinq  ans,  en  effet,  des  précautions  ont  été  prises.  Mais  elles 
ne  peuvent  empêcher  que,  comme  il  n'y  a  pas,  dans  la  ver- 
rerie, de  période  d'apprentissage,  en  ce  sens  que  les  apprentis 
eux-mêmes  gagnent  tout  de  suite  en  entrant  (40  francs  par  mois 
aux  Verreries  de  Saint-Denis),  les  parents  ne  soient  tentés  de 
faire  travailler  et  rapporter  le  plus  tôt  possible  leurs  enfants, 
avec  d'autant  moins  de  scrupule  que  c'est  une  vieille  tradi- 
tion, une  vieille  habitude  du  métier,  par  laquelle  de  bons 
juges  ont  expliqué  le  fait,  à  première  vue  surprenant,  qu'il  y 
eût  tant  d'illettrés  parmi  les  enfants  de  verriers  au  salaire 
relativement  élevé  :  «  Cette  ignorance  tenait  en  grande  partie 
à  ce  que  les  ouvriers  verriers  faisaient  travailler  leurs  enfants 
dès  leur  bas  âge  comme  gamins^  et  que  les  heures  de  travail 
ne  s'accordaient  généralement  pas  avec  celles  de  l'école  (2).» 
Et  si  ce  ne  sont  pas  les  parents,  ce  sont  d'autres,  auxquels  ils 
délèguent  leurs  droits,  auxquels  ils  vendent  leur  puissance, 
comme  dans  la  lamentable  histoire  de  ces  petits  verriers 
italiens  que  nous  a  contée  récemment  le  marquis  Paulucci  de' 

(P  G.  BORTEMPS,  Guide  du  Verrier^  p.  182. 
i2:   Ibid.,  p.  180. 


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LA   VERRERIE  375 

Calboli  (1).  Mais  que  Ton  ne  s'empresse  pas  de  faire  de  cette 
misère,  et,  si  Ton  veut,  de  ce  crime,  un  thème  aux  ordinaires 
déclamations  sur  «  l'exploitation  patronale»  et  a  les  exploiteurs 
patronaux  »  ;  car  enfin,  qui  donc  ici  est  «  l'exploiteur  »?  et  je 
ne  dis  pas  que  quelques  patrons,  quelquefois,  ne  puissent  être 
complices,  mais  la  plupart,  le  plus  souvent,  sont  trompés. 

Quoi  qu'il  en  soit,  nous  dont  la  besogne  n'est  ni  celle  du 
juge  d'instruction  ni  celle  de  l'inspecteur  du  travail,  nous 
nous  en  tenons  à  nos  observations.  D'une  part,  de  sévères  et 
minutieuses  précautions  ont  été  prises  :  par  la  loi,  avant  le 
travail  et  pour  le  travail;  dans  le  travail,  par  les  patrons  eux- 
mêmes.  Mais  d'autre  part,  on  nous  a  convié  à  admirer  la 
bonne  mine  des  gamins  qui  couraient  tout  autour  de  nous  en 
maniant  la  canne  ou  nous  poursuivaient  eu  nous  offrant  la 
merveille  de  leur  verre  filé  :  eh  bien!  non,  nous  n'avons  pu 
l'admirer  sans  réserve;  et,  s'il  y  en  avait  assurément  de 
robustes,  combien  étaient  pales,  faibles,  malingres,  peu  déve- 
loppés pour  l'âge  qu'ils  annonçaient  avec  l'espèce  d'orgueil 
qu'ont  les  enfants,  et  surtout  les  enfants  forcés  de  gagner 
leur  vie  de  bonne  heure,  à  faire  précocement  les  hommes  ! 

Malgré  toutes  les  précautions,  il  reste  donc  là,  je  ne  veux 
pas  dire  un  problème,  —  ne  voulant  rien  grossir,  —  mais  il 
reste  un  point  à  fixer.  Et,  au  demeurant,  il  y  en  aurait  plus 
d'un.  L'impression  totale  et  finale  sur  la  verrerie,  —  lorsque 
l'on  vient  de  visiter  une  usine,  même  très  belle  et  très 
moderne,  —  est  que  c'est  bien  une  industrie  d'origine  très 
ancienne,  et  qui,  de  celte  ancienneté,  a  gardé  jusque  dans  le 
présent  on  ne  sait  quoi  d'ancien  et  de  primitif.  Pour  moi,  je 
revois  toujours    l'image    où    deux    artisans    égyptiens  sont 

(1)  Dans  un  article  de  ta  Nuova  Antologia  ou  de  la  Rassegna  naxionale  que 
je  regrette  de  ne  pas  retrouver.  II  est  juste  de  remarquer  que  les  petits  protégés 
de  M.  Paulucci  de' Calboli  araient  beaucoup  plus  à  souffrir  hors  de  l'usine,  chex 
le  «  traitant  ••  qui  les  avait  amenés  du  pays  natal,  que  dans  l'usine  même,  et 
que  l'auteur  est  le  premier  à  le  reconnaître. 


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370  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

accroupis,  soufflant,  dans  des  cannes  semblables  à  nos  cannes, 
du  verre  semblable  à  notre  verre.  La  seule  différence,  à  plu- 
sieurs milliers  d'années  d'intervalle,  c'est  qu'ils  sont  assis 
près  d'un  foyer  fait  de  quelques  pierres  à  même  le  sable, 
tandis  que  nos  ouvriers  sont  debout  et  s'agitent  entre  plu- 
sieurs fours  ;  et  ce  n'est  peut-être  que  la  différence  de  l'Orient 
à  l'Occident  :  aggravation  de  peine  pour  l'Occident.  Peu  de 
progrès,  à  travers  tant  de  milliers  d'années  :  on  dirait  que 
cet  art  a  atteint  sa  perfection  du  premier  coup,  sinon  dans 
ses  produits,  du  moins  dans  ses  procédés,  ou  mieux  dans  son 
outillage. 

Et,  devant  tant  d'efforts  fournis,  tant  de  forces  dépensées, 
tant  de  vie  compromise,  tant  d'  «  humanité  n  —  muscle 
humain,  capital  humain  —  engagée,  on  se  prend  à  crier  vers 
les  inventeurs,  si  féconds  ailleurs  en  imaginations  et  en  amé- 
liorations; on  rêve  de  bras  de  fer,  de  bras  articulés,  qui 
feraient  infatigablement  ce  geste,  aussi  bien  machinal  et 
automatique,  d'aller  cueillir  le  verre  àl'ouvreau  du  four,  puis 
d'aller  le  porter  au  chef  de  place  à  son  banc  ;  comme  on  a 
déjà  trouvé  le  soufflet  à  air  comprimé  qui  permet  d'épargner 
la  respiration  humaine,  il  faudrait  tâcher  de  trouver  la  main 
métallique  qui  permettrait  d'épargner  l'action  humaine, 
puisque  c'est  principalement  cette  action  à  une  température 
dévorante  qui  consomme  et  use  des  hommes,  alors  que  toute 
autre  matière  est  faite  pour  économiser  de  la  matière 
humaine.  — Voilà,  en  somme,  l'impression  persistante,  qui 
n'est  pas  la  même  que  dans  les  mines,  dans  la  métallurgie, 
dans  la  construction  ;  qui  est  à  peine,  sauf  la  grandeur  des 
ateliers  et  le  nombre  des  ouvriers,  l'impression  d'une  grande 
industrie.  Dans  les  mines,  dans  la  métallurgie,  dans  la  cons- 
truction, la  mécanique  paraît  avoir  donné  à  l'homme  tout  ou 
presque  tout  ce  qu'elle  lui  devait  :  dans  la  verrerie,  elle  lui 
doit  encore  tout  ou  presque  tout. 


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LA   FILATURE  ET  LE  TISSAGE 


L  ORGANISATION    ET    LES    CONDITIONS    DU    TRAVAIL 

Dans  la  nomenclature  des  professions,  les  industries  tex- 
tiles sont  de  celles  qui  fournissent  le  plus  grand  nombre 
d'articles.  On  file  et  Ton  tisse  le  lin,  le  chanvre,  le  jute,  le 
coton,  la  laine  et  la  soie.  La  manipulation  et  la  transfor- 
mation de  ces  six  matières  premières,  qui  sont  sinon  les  seules, 

—  car  on  fait  encore  des  tissus  de  crin,  d'amiante  et  d'alfa, 

—  du  moins  les  principales,  donnent  naissance,  avec  leurs 
dérivés  ou  leurs  succédanés,  avec  leurs  complémentaires  : 
la  teinture  et  Tapprêt,  la  bonneterie,  les  broderies  et  den- 
telles, la  passementerie  et  les  rubans,  etc.,  à  une  centaine 
de  spécialités  reconnues  par  les  statistiques  officielles  (l). 

Ces  spécialités  peuvent  du  reste  se  ranger  en  quatre 
grands  groupes,  précisément  selon  la  nature  de  la  matière 
première  :  lin,  chanvre  ou  jute  ;  —  coton  ;  —  laine  ;  —  soie. 
Au  premier  groupe  se  rattachent  le  rouissage,  le  teillage,  le 
peignage,  Tépluchage,  Taffinage  de  lin  et  de  chanvre  ;  la 
filature  d'étoupes  et  l'effilochage  de  chiffons  ;  la  filature  de 
chanvre  ;  la  filature  et  le  dévidage  de  lin  ;   la  filature  de 

(i)  Bésultats  statittiqnes  du  recensement  des  industries  et  professions 
(dénombrement  général  de  la  population  du  29  mars  1896),  t.  IV^  Résultats 
généraux,  p.  xkkv-xxkvii. 


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378  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

ramie  ;  la  filature  de  jute  ;  la  corderie,  la  fabrication-  de 
cordages,  de  ficelles,  de  filets.  Au  second  groupe  appar- 
tiennent Teffilochage,  le  peignage,  le  cardage,  la  filature  de 
coton  ;  la  retorderie  et  le  dé  vidage  ;  la  fabrication  de  Touate, 
des  mèches,  des  cotonnades,  calicots,  coutils,  et  tout  ce  que 
le  coton  apporte  pour  sa  part  de  contribution  à  la  riche  et 
puissante  industrie  des  toiles.  La  laine  comporte  le  dégrais- 
sage, Tépaillage  et  le  lavage,  le  battage,  la  draperie,  le 
frisage  et  Tépluchage  du  drap  ;  l'effilochage,  l'affinage,  le 
cardage,  le  peignage,  la  filature  et  le  tissage  ;  la  fabrication 
et  le  vernissage  du  feutre,  la  foulerie  d'étoffes  et  de  bas 
(la  bonneterie  formant  à  elle  seule  un  sous-groupe),  la  fabri- 
cation de  tissus  élastiques,  de  tissus  d'ameublement,  de 
nouveautés,  de  velours  de  laine,  de  peluche,  de  cachemires, 
de  châles,  de  couvertures  de  laine,  de  molleton,  de  tapis. 
Enfin,  le  quatrième  groupe,  outre  la  filature,  le  dévidage, 
le  cannetage,  le  pliage,  le  moulinage,  le  tirage  et  le  polis- 
sage, le  tissage  de  la  soie,  comporte  le  peignage  ou  le  car- 
dage et  la  filature  de  la  bourre,  la  filature  de  déchets  ou  de 
soie  artificielle,  la  fabrication  du  velours  de  soie,  de  soie  à 
bluter,  de  couvertures  de  soie,  de  filoselle,  de  satin. 

A  tout  cela,  et  pour  les  quatre  groupes,  séparément  ou 
ensemble,  il  faut  ajouter  la  teinture,  Tapprèt,  l'épuration, 
le  glaçage,  le  lustrage,  le  décatissage,  le  blanchiment  et 
l'impression.  Encore  abrégeons-nous  ;  mais  c'est  assez  en 
dire  pour  que  l'on  voie  que  la  filature  et  le  tissage  ne  sont 
pas  purement  et  simplement  deux  industries,  mais  font, 
déterminent  ou  alimentent  plus  de  cent  spécialités  d'in- 
dustries. 

Les  cent  spécialités  de  la  filature  et  du  tissage  occupent  en 
France  environ  900,000  personnes,  soit  près  d'un  vingtième 
de  la  population  active.  Comme,  —  sauf  peut-être  le  lin  et  le 
chanvre  qui  affectionnent  certaines  régions,  —  la   matière 


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LA   FILATURE  ET   LE  TISSAGE  379 

première  ou  bien  se  trouve  naturellement  partout  (la  laine) 
ou  ne  se  trouve  naturellement  nulle  part  et  qu'il  faut  la  tirer 
du  dehors  (le  coton  et  le  jute),  l'industrie  textile  se  répand  et 
se  répartit  un  peu  partout  sur  le  territoire  national,  en  pro- 
portions très  variables  pourtant  selon  les  départements,  et 
qui  les  classent  sous  ce  rapport  en  ordre  décroissant,  depuis 
les  Vosges  où  1,282  personnes  sur  10,000  habitants  vivent 
des  industries  textiles,  jusqu'à  la  Corse  où  la  proportion  tombe 
presque  à  rien  :  3  personnes  seulement  sur  10,000.  Entre 
ces  extrêmes,  les  Vosges  et  la  Corse,  s'intercalent  dans  la 
première  moitié  (plus  de  600  personnes  vivant  des  industries 
textiles  sur  10,000  habitants),  les  départements  du  Nord,  de 
la  Loire,  de  TAube,  du  Rhône,  le  territoire  de  Belfort,  la 
Haute-Loire,  la  Somme,  la  Seine-Inférieure  ;  au-dessous, 
l'Isère,  l'Aisne,  l'Orne,  la  Marne,  l'Ardèche,  l'Eure,  l'Ain, 
Maine-et-Loire,  les  Ardennes,  la  Mayenne,  le  Tarn,  la  Haute- 
Saône,  le  Calvados,  la  Drôme,  le  Gard,  le  Pas-de-Calais, 
rOise,  Vaucluse,  Meurthe-et-Moselle,  la  Meuse,  Saône-et- 
Loire.  Ici  nous  touchons  le  chiffre  100;  et,  à  partir  de  là,  la 
proportion  va  s'abaissant  graduellement  et  lentement  vers 
zéro.  D'une  manière  générale,  dans  cette  distribution  géogra- 
phique des  industries  textiles  en  France,  prises  en  leur 
totalité,  ce  sont  les  régions  de  l'Est,  du  Nord,  du  Centre,  qui 
tiennent  la  tête  ;  l'Ouest  n'apparait  qu'au  neuvième  rang, 
avec  la  Seine-Inférieure  ;  le  Midi,  qu'au  quatorzième  rang, 
avec  l'Ardèche,  pour  ne  revenir  ensuite  qu'au  vingtième, 
avec  le  Tarn,  au  vingt-troisième,  avec  la  Drôme,  et  finir  en 
queue,  avec  les  Alpes-Maritimes,  la  Gironde  et  le  Var,  qui  ne 
précèdent  la  Corse  que  d'une  petite  distance. 

Si  maintenant,  au  lieu  de  les  additionner  et  de  les  con- 
fondre en  un  bloc,  on  considère  ces  industries  chacune  à 
part,  l'une  après  l'autre,  on  remarquera  que  l'industrie 
linière,  qui,  avec  ses  annexes  ou  ses  succédanés,  le  chanvre. 


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^80  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

le  jute,  etc.,  et  en  y  comprenant  la  fabrique  de  toile,  occupe 
plus  de  100,000  personnes,  est  concentrée  surtout  dans  le 
<lépartement  du  Nord.  Il  y  existe  de  très  grands  établisse- 
ments, employant  plus  de  500  ouvriers,  12  dans  la  filature 
<lu  lin  et  la  corderie,  20  dans  la  fabrication  de  la  toile  ; 
grands  établissements  par  lesquels,  même  en  nous  tenant 
aux  termes  stricts  de  la  définition  que  nous  avons  donnée  de 
la  grande  industrie,  l'industrie  linière  rentre  bien  dans  le 
-cadre  de  notre  enquête. 

Il  en  est  de  même  pour  le  coton,  qui  occupe  plus  de 
150,000  personnes,  les  trois  quarts  au  tissage  ;  7  filatures  et 
38  tissages  comptant  plus  de  500  ouvriers.  Trois  centres 
régionaux  nettement  accusés  :  TEst,  le  Nord  et  la  Normandie. 
Les  industries  de  la  laine  sont  en  France  les  plus  importantes 
<ies  industries  textiles  :  elles  emploient  près  de  200,000  per- 
sonnes ;  plus  de  40,000  dans  les  cardages,  peignages  et 
filatures  ;  le  reste  dans  les  tissages  ;  environ  70,000  à  la 
fabrication  du  drap  et  de  ce  que  Ton  nomme  les  u  nou- 
veautés »  .  Le  Nord,  terre  privilégiée  de  toute  industrie  entre 
toutes  les  terres  françaises,  jouit,  pour  cette  industrie  encore, 
<i*une  sorte  de  privilège  hérité  des  anciennes  Flandres  ;  3  fila- 
tures de  laine,  7  peignages,  14  tissages,  21  fabriques  de  drap 
ou  de  tissus  de  nouveauté,  l  fabrique  de  peluche,  3  fabriques 
de  couvertures,  l  fabrique  de  tapis,  occupent  plus  de 
500  ouvriers.  Pareillement,  la  soie  est  Tapanage  de  la  région 
lyonnaise.  Elle  occupe  environ  136,000  personnes,  dont  plus 
<ie  80,000  au  tissage  et  près  de  20,000  au  moulinage.  5  pei- 
gneries  ou  filatures  de  soie,  8  tissages  ont  plus  de 
500  ouvriers. 

Pour  la  teinture,  Tapprêt,  le  blanchiment,  Timpression, 
10  établissements  occupent  chacun  plus  de  500  ouvriers,  sur 
les  50,000  qui  vivent  de  ces  travaux  :  ils  sont  à  l'ordinaire 
voisins  des  filatures  et  des  tissages,  et  Ton  peut  dire  que. 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.   —   LE  LIN  381 

dans  une  certaine  mesure,  ils  en  dépendent,  qu'ils  ont  partie 
et  condition  liées,  que  leur  prospérité  et  leur  existence  même 
sont  comme  en  fonction  de  la  prospérité  de  l'industrie 
textile.  Ainsi  de  toutes  les  branches  latérales,  de  toutes  les^ 
industries  secondaires  ou  secondes  ;  des  fabriques  de  bonne- 
terie de  TAube  et  de  la  Somme  ;  des  fabriques  de  dentelles, 
gfuipures  et  broderies  de  la  Haute-Loire,  du  Pas-de-Calais, 
des  Vosges  et  de  l'Aisne  ;  des  fabriques  de  passementerie ^ 
lacets  ou  rubans  de  la  Seine  et  de  la  Loire. 

Mais,  quoiqu'il  ne  soit  pas  une  de  ces  industries  diverses^ 
où  l'on  ne  trouve  quelque  établissement  de  plus  de 
500  ouvriers,  et  qui  par  conséquent  ne  relève  de  la  grande 
industrie,  nous  entendrons  au  sens  le  plus  restreint,  au  sens- 
propre,  la  filature  et  le  tissage.  Les  monographies  qui 
suivront  seront  donc  celles  de  fileurs  et  de  tisseurs,  ou,  pour 
être  tout  à  fait  exact,  de  filatures  et  de  tissages,  d'abord  de 
lin,  de  jute,  puis  de  coton,  ensuite  de  laine  et  de  soie.  Telle 
est  en  effet,  on  se  le  rappelle,  la  méthode  adoptée  :  dans  le 
régime  de  la  grande  industrie,  l'unité  monographique,  ce 
n'est  ni  l'individu,  trop  changeant  et  trop  peu  significatif,  ni 
la  famille,  trop  dissociée  et  d'ailleurs  trop  inégale  ;  la  véri- 
table unité,  c'est  l'usine. 


I.  —  LE  LIN  ET  LE  JUTE 

Je  viens  de  dire  «  la  grande  industrie  »,  et  je  le  pouvais,, 
puisque  l'on  a  vu  que,  soit  pour  le  lin,  soit  pour  le  coton, 
soit  pour  la  laine,  soit  pour  la  soie,  plusieurs  établissements, 
dans  chaque  catégorie  occupent  plus  de  500  ouvriers  ou 
ouvrières.  J'aurais  peut-être  dû,  me  conformant  rigoureu- 
sement à  la  règle  jusqu'ici  suivie,  n'observer  que  des  établis- 
sements de   cette   importance,    sans    descendre    au-dessous. 


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:382  L'0RGANISATI0:S    DU   TRAVAIL 

de  500.  Les  circonstances  en  ont  décidé  autrement  ;  mais, 
comme  je  ne  me  suis  jamais  condamné  à  ne  pas  ajouter  à 
Tobservation  directe  l'observation  indirecte,  lorsqu'il  y  aurait 
de  bonnes  raisons  de  la  croire  correcte  et  sûre;  comme,  au 
contraire,  je  m'en  suis  formellement  réservé  le  recours,  et 
que,  sur  ce  point,  l'Office  du  Travail  m'apporte,  en  même 
temps  qu'un  supplément  de  renseignements,  un  élément  de 
comparaison  avec  mes  observations  personnelles,  il  n'y  a 
donc  que  demi-mal,  si  même  il  y  a  quelque  mal,  et  l'erreur, 
si  l'on  veut  qu'il  y  ait  erreur,  se  trouve  à  l'avance  réparée. 

Au  demeurant,  la  formule  :  a  La  grande  industrie  est 
celle  où  le  travail  se  fait  par  établissements  de  plus  de 
500  ouvriers  »  ne  saurait  être  pourtant  d'une  rigidité  égale- 
ment inflexible  dans  tous  les  cas.  Ce  qui  est  vrai  des  mines  de 
houille,  de  la  métallurgie,  de  la  construction  mécanique,  ce 
<jui  est  déjà  moins  vrai  de  la  verrerie,  peut  ne  plus  l'être  que 
très  peu  ou  ne  l'être  plus  du  tout  de  l'industrie  textile.  Là  où 
il  y  a  des  entreprises  colossales  occupant,  comme  le  Creusot 
ou  comme  Ânzin,  plus  de  10,000  ou  près  de  10,000  per- 
sonnes, il  est  clair  qu'un  établissement  qui  n'en  emploie  pas 
500  n'est  point  de  la  «  grande  industrie  » .  En  revanche,  un 
établissement  de  250  ou  300  ouvriers  passera  à  juste  titre 
pour  être  de  la  «  grande  industrie  »  là  où  la  plus  grande 
industrie  ne  dépasse  guère  ou  n'atteint  presque  pas,  —  et 
encore  tout  à  fait  exceptionnellement,  —  1,000  ouvriers, 
comme  dans  la  filature  et  le  tissage  du  lin  ;  à  peine  800, 
700,  et  même  600,  comme  dans  la  filature  et  le  tissage  du 
coton  (l). 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  établissements  que  nous  avons  per- 
sonnellement observés  et  que  nous  allons  décrire,  avoisinent 
tous  les  500.  Tous  aussi  sont  situés  dans  le  département  du 

(i)   D'après  l'enquête  de  l'Office  du  Travail,  Snluires  et  durée  du  travail  dans 
^industrie  française,  t.  II,  p.  292-344. 


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L'IÎSDUSTRIE  TEXTILE.   —   LE   LIN  383 

Nord,  et  plus  particulièrement  au  pays  de  la  belle  toile,  aux 
alentours  de  Lille,  à  Ârmentières  ou  dans  la  banlieue  d'Ar- 
mentières.  Deux  font  la  filature  du  lin  ;  une  en  fait  à  la  fois 
la  filature  et  le  tissage  ;  une  fait  la  filature  du  jute  ;  deux  la 
filature  du  coton. 


Établissements  A  et   B.   —  Filatures  de  lin. 

Avant  toute  observation  et  toute  description,  une  remarque 
est  nécessaire.  La  culture  et  la  préparation  du  lin  ont  subi, 
depuis  Tavènement  de  la  grande  industrie  et  la  multipli- 
cation des  moyens  de  transport,  des  modifications  qui  ne 
sont  pas  loin  d'équivaloir  à  une  transformation  radicale. 

De  la  culture,  nous  ne  dirons  qu'un  mot,  pour  ne  pas  sortir 
de  notre  sujet.  Elle  couvrait  autrefois  en  France  une  surface 
bien  plus  étendue  :  dans  les  pays  liniers,  chaque  fermier 
avait  son  lot,  qui  variait  avec  la  grandeur  de  la  ferme. 
Comme  cette  culture  exige  une  terre  bien  préparée  et  bien 
nette,  elle  demandait  des  sarclages  nombreux  et  soignés,  qui 
procuraient  à  beaucoup  de  femmes  et  de  jeunes  filles  un 
salaire  qu'elles  auraient  pu  difficilement  tirer  d'ailleurs.  La 
récolte,  mûre  en  juillet,  ouvrait  en  quelque  sorte  la  série, 
qui  continuait  par  le  seigle,  le  blé,  etc.,  sans  que,  par  consé- 
quent, il  y  eût  double  emploi  ou  manque  à  gagner  d'un  côté 
ce  que  l'on  gagnait  de  l'autre.  La  concurrence  des  lins  de 
Russie,  leur  bon  marché  fréquent,  ont  porté  à  la  culture  du 
lin  français  un  coup  assez  rude  pour  aller  presque  jusqu'à 
la  tuer. 

La  préparation  s'en  est  elle-même  ressentie.  On  sait  en 
quoi  consiste  cette  préparation.  Le  lin,  aussitôt  arraché,  est 
séché  sur  place,  mis  en  chaîne,  c'est-à-dire  en  petits  tas,  et, 
dès   que  la   dessiccation  est  suffisante,  rentré,  égrené,  puis 


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38^  I/ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

soumis  au  a  rouissage  »  et  au  «  teillage  »  .  En  cela  encore,  le 
progrès  s'est  affirmé  par  des  effets  qui  n'ont  pas  d'abord  été 
tous  bienfaisants.  Tant  que  Tusage  des  machines  agricoles  ne 
s'était  point  généralisé,  les  fermiers  étaient  obligés  de  garder 
pendant  l'hiver  quelques  ouvriers.  Les  travaux  de  la  ferme 
ne  prenant  pas  tout  leur  temps,  ces  quelques  ouvriers  rouis- 
saient le  lin  et  le  teillaient  à  petites  journées.  Certes,  ils  le 
faisaient  dans  des  conditions    d'hygiène  déplorables,  et   il 
suffit  de  le  constater  pour  regretter  moins  qu'il  n'en  soit  plus 
ainsi.  Mais  alors,  dans  ce  milieu  simple  et  pauvre,  on  nV 
regardait  pas  de  si  près  ;  le  profit  cachait,  effaçait  ou  com- 
pensait les  inconvénients  :  la  préparation,  ainsi  menée,  ne 
coûtait  rien  ;  le  lin  était  prêt  à  être  vendu  après  l'hiver,  et  la 
récolte  rendait  son  prix  plein,  puisqu'il  n'y  avait  même  pas 
à  en  déduire  le  salaire,  dans  tous  les  cas  forcé,  des  ouvriers. 
C'était  de  l'industrie  primitive  et  rudimentaire,  l'enfance 
de  l'art,  si  l'on  veut,  mais  on  avait  le  lin  à  très  bon  compte, 
et   tout  ouvrier  pouvait  le  travailler.    Plus  tard,  quand   se 
répandit    l'usage    des    machines,    les    bras    furent    moins 
employés,  et  bientôt  l'importation  acheva  ce  que  la  machine 
avait  commencé  :  les  ouvriers  se  virent  congédier,  l'hiver 
venu  ;  l'ancien  mode  d'opérer  devint  complètement  impos- 
sible. A  la  forme  familiale  succéda,  si  l'on  ose  user  de  cette 
expression,  la  forme  «industrielle  »  de  l'industrie  du  lin.  I^ 
passage  de  l'une  à  l'autre  se  fit  à  ce  moment,  et  se  marqua 
premièrement  par  un  partage.  Il  serait  bien  prétentieux,  pour 
dire  des  choses  qui  peuvent  être  dites  tout  uniment,  de  faire 
appel  au  langage  de  la  sociologie  ;  et  pourtant,  c'est  cela  : 
rindustrie  du   lin  progresse  en   se  différenciant,   et  parce 
qu'elle  se  différencie.  Le  rouissage  se  sépare  du  teillage.  Le 
rouissage  continue   à   se  faire  chez  le   fermier.    Quant  au 
teillage,   il  est,  dans  cette  période  intermédiaire,  entrepris, 
tantôt  «  à  façon  »  ,  tantôt  à  leur  compte,   par  des  maîtres 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE  LIN  385 

ieilleurs  qui  procèdent  soit  à  la  main,  soit  mécaniquement 
avec  un  outillage  d'abord  médiocre,  mais  qui  va  se  perfec- 
tionnant. 

Seulement  la  concurrence  des  lins  de  Russie  redouble, 
celle  du  coton  s'accroit  formidablement  :  Tindustrie  des 
maîtres  teilleurs  n'est  qu'une  petite  industrie  ;  et,  trop  faible 
pour  résister,  elle  recule  et  cède  devant  lag^rande,  qui,  peu  à 
peu,  couvre  tout  et  étouffe  tout  de  son  ombre.  Plus  d'ouvriers 
aptes  par  habitude  à  ce  travail  ;  les  fermiers,  qui,  alléchés 
par  l'appàt  de  la  prime,  n'ont  pas  absolument  abandonné  la 
culture  du  lin,  mais  qui  ne  peuvent  cependant  le  faire  rouir 
ni  le  teiller,  conservent  dans  leurs  gran^jes  la  récolte  de  plu- 
sieurs années,  en  attendant  qu'il  plaise  à  Tun  de  ces  entre- 
preneurs rouisseurs  et  teilleurs,  à  présent  si  rares,  de  les  en 
débarrasser  au  prix  que  lui-même  fixera,  et  qu'il  cherchera, 
évidemment,  le  plus  bas  possible. 

L'insuffisance  de  la  culture  du  lin  a  peut-être,  pendant  un 
certain  temps,  arrêté  le  développement  du  teillag^e  ;  en 
retour,  l'insuffisance  du  teillage  arrête  maintenant  la  reprise 
de  la  culture  du  lin.  On  s'en  rend  compte,  et  l'on  y  voudrait 
porter  remède  :  diverses  corporations  s'efforcent  d'exciter 
par  des  récompenses  les  inventions  favorables  au  rouissage  et 
au  teillage,  et  divers  essais  ont  été  tentés,  avec  plus  ou 
moins  de  succès,  mais  sans  que  rien  de  bien  pratique  ait 
encore  été  trouvé.  L'installation  d'un  rouissage  industriel  est 
fort  coûteuse,  ses  opérations  non  moins  coûteuses,  les  chances 
d'un  bon  résultat,  mesuré  au  rendement  en  fibres,  toujours 
douteuses.  Une  matière  première  d'une  valeur  en  elle-même 
minime  a  besoin  de  manipulations  simples  et  ne  la  grevant 
point  d'une  surtaxe  lourde.  Mais,  si  le  rendement  est  incer- 
tain, la  fibre  alors  revient  cher,  et  il  faudrait  qu'elle  ne  fût 
pas  chère  pour  que  le  lin  français  pût  lutter  d'une  part  contre 
les  lins  étrangers  et  d'autre  part  contre  le  coton. 

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386  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Cette  explication  préalable  donnée,  —  et  elle  intéresse  de 
tout  près  les  ouvriers  qui,  même  dans  la  filature  et  le  tissage, 
vivent  du  travail  du  lin,  —  entrons  dans  une  de  ces  usines 
où,  de  France  ou  de  Russie,  de  chez  nous  ou  d'ailleurs,  le  lin 
arrive  roui  et  teille.  C'est  un  vaste  atelier,  ou  plutôt  ce  sont 
de  vastes  ateliers,  comme  Roland  voulait  que  fussent,  pour 
être  des  a  usines  » ,  les  forges  et  les  fonderies  ;  et,  dès  le 
«euil,  on  a,  comme  dans  les  fonderies  et  les  forges,  l'impres- 
sion de  la  grandeur.  Mais  Ton  n'a  pas  au  même  degré 
l'impression  de  la  puissance  ;  ici,  ce  n'est  pas  la  force,  c'est 
Tadresse  qui  est  reine  :  habileté  précise  et  agilité  ;  au  lieu 
d'un  poing  qui  tombe,  des  milliers  de  doigts  menus  qui 
courent  :  toute  la  différence  de  la  broche  ou  de  l'aiguille  au 
marteau-pilon.  L'air  est  ou  d'une  humidité  chaude  et 
pesante,  ainsi  que  dans  les  serres  réservées  à  certaines 
plantes  tropicales,  ou  chargé  et  comme  embrumé  de  pous- 
sière, suivant  qu'il  s'agit  de  a  filature  au  mouillé  »  ou  de 
«  filature  au  sec  » . 

Du  reste,  qu'il  s'agisse  de  l'une  ou  de  l'autre,  l'organi- 
sation du  travail  est  identique.  Le  travail  est  divisé  entre  les 
cinq  catégories  suivantes  :  peignage,  cardage,  préparation, 
filature  (filage) ,  dévidage.  Les  services  accessoires  sont  repré- 
sentés par  l'atelier  des  mécaniciens,  les  magasins,  etc.  On 
distingue,  au  peignage  :  les  garçons  de  machines  ou  presseurs, 
les  partageurs  et  émoucheieurs ,  les  repasseurs,  les  peigneurs  ; 
à  la  préparation  :  les  étirageuses,  les  éialeuses,  les  banc^bro^ 
cheuses  ;  k  la  filature,  les  démonteuses,  les  metteuses  en  ordre, 
les  Jileuses,  Le  personnel  dirigeant  se  compose,  —  et  c'est, 
dans  les  établissements  de  ce  genre,  la  composition  ordi- 
naire, —  d'un  directeur,  d'un  contremaître  par  catégorie, 
avec  des  chefs  d'équipes  pour  adjoints,  surtout  au  démontage 
et  à  la  filature. 

Ainsi  est  organisé   le  travail   à   l'usine  A,  et  ainsi  est-il 


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l'industrie  textile.  —   LE  LIN  387 

encore  organisé  à  Tusine  B,  filature  de  lin  et  d'étoupes  au 
sec. 

Au  résumé,  quatre  spécialités  au  peignage  et  repassage, 
une  ou  de;ix  à  la  carderie,  quatre  à  la  préparation,  quatre 
encore  au  filage,  et  une  au  dévidage,  sans  compter  les  spé- 
cialités qui  n*en  sont  pas  ou  qui  en  sont  à  peine,  graisseurs, 
balayeurs,  et  même  surveillants,  quoique  les  surveillants 
doivent  être,  eux  aussi,  spécialisés  par  atelier  :  en  tout,  une 
quinzaine  de  catégories. 

Sur  la  manière  dont  ce  personnel  se  distribue  par  âge,  j'ai 
eu  quelque  difficulté  à  recueillir  les  renseignements  minu- 
tieux que  je  désirais.  De  Tusine  B,  mon  questionnaire  m'est 
revenu,  quant  à  ce  point,  sans  réponse,  et,  de  Tusine  A,  on 
s'était  contenté  tout  d'abord  de  me  répondre,  d'un  mot,  que 
l'on  compte  a  en  général,  dans  la  filature  de  lin  »  : 

Hommes  au-dessus  de  18  ans 25  pour  100 

—  au-dessous       — 12       — 

Femmes  aunlessus  de  18  ans 47  pour  100 

—  au-dessous        —        16        — 

Mais,  au-dessus  de  18  ans,  jusqu'à  la  limite  d'âge  qu'im- 
pose la  vieillesse,  il  y  a  une  très  longue  échelle  à  monter, 
puis  à  redescendre  ;  et  il  y  en  a  une,  d'autre  part,  bien  que 
beaucoup  plus  courte,  au-dessous  de  18  ans,  jusqu'à  la  limite 
inférieure  qu'impose  la  loi.  a  Au-dessus  de  18  ans,  »  et  «  au- 
dessous  » ,  c'est  vague.  Les  statistiques  de  l'Office  du  Travail 
n'apportent  malheureusement  pas,  à  cet  égard,  une  bien 
grande  précision.  Elles  se  bornent  à  constater,  sous  la 
rubrique  trop  compréhensive  et  dans  le  cadre  trop  élastique 
d'  «  industrie  linière,  lin,  chanvre,  jute  et  succédanés  »  ,  que, 
sur  100  ouvriers,  17,84  ont  moins  de  18  ans,  16,43  de  18  à 
24  ans,  21,54  de  25  à  34  ans,  17,43  de  35  à  44  ans,  13,26 
de  45  à  54  ans,  9,36  de  55  à  64  ans,  4,14  plus  de  64  ans. 


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388  l'organisation  DD   TRAVAIL 

Le  point   culminant  est  de   25   à  35   ans,  après  quoi  la 
courbe  s'abaisse  par  une  inflexion  constante  et  progressive. 
Jusqu'à  18  ans,  Tafflux  à  la  profession  est  très  abondant  : 
elle  part,   pour  ainsi  dire,   à  plein,  pour  ne  subir,  vers  la 
vingtième  année,  à  Tappel  des  conscrits,  et  vers  la   vingt- 
quatrième  année,  à  leur  libération,  que  le  fléchissement  dont 
le  service  militaire  est  la  cause  au   moins  indirecte,   par  le 
déchet  inévitable  de  ceux  qui  se  casent  dans  quelque  fonction 
et  ne  retournent  plus  au  métier.  Dans  l'industrie  textile,  on 
vit,   ou,    ce  qui  n'est  pas   tout  à  fait  la   même  chose,  on 
travaille  plus  vieux  que  dans  les  mines,  dans  la  métallurgie, 
dans  la  construction  mécanique,  dans  la  verrerie.   En  cela 
encore  se  marque  la  variété  du  type  industriel   entre  ces 
industries  de  force  et  cette  industrie  d'adresse  ;  et  c'est  enfin 
un  de  ses  caractères,   qu'elle    occupe  beaucoup   de   main- 
d'œuvre  féminine  et  de  main-d'œuvre  jeune.  Sur  100  femmes 
ou  filles  qui  travaillent  dans  a  l'industrie  linière  »  ,  24,32  ont 
moins  de  18  ans,  32,26  de  18  à  24  ans,  21,86  de  25  à  34  ans, 
10,83  de  35  à  44  ans,  5,65  de  45  à  54  ans,  3,18  de  55  à 
64  ans,  1 ,90  seulement  au-dessus  de  64  ans. 

Sans  doute,  je  tiens  à  le  répéter,  ces  chiffres  eux-mêmes 
ne  parlent  pas  aussi  clairement  qu'il  le  semble,  parce  que  la 
formule,  qui  embrasse  trop,  étreint  mal,  confondant  et 
mêlant,  dans  l'unique  terme  d'  «  industrie  Hniére  »  ,  outre  le 
chanvre,  le  jute  et  leurs  succédanés  avec  le  lin,  à  la  fois  la 
filature  et  le  tissage.  Ils  prêtent  cependant  matière  à  quelques 
remarques  intéressantes,  dont  l'une  est  que  l'ouvrière,  dans 
l'industrie  textile,  est  plus  jeune  que  l'ouvrier;  autrement 
dit,  alors  que,  pour  les  hommes,  la  courbe  ascendante 
n'atteint  le  sommet  qu'à  Tàge  de  25  à  34  ans,  pour  les 
femmes,  elle  l'atteint  dès  Tàge  de  18  à  24  ans  :  pour  les 
hommes,  elle  ne  commence  à  décroître,  et  assez  lentement, 
qu'après  35  ans  ;  elle  décroit  déjà,  pour  les  femmes,  et  beau- 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE   LIN  389 

coup  plus  rapidement,  par  bonds  qui,  de  dix  ans  en  dix  ans, 
font  tomber  la  proportion  de  près  de  moitié,  après  la  vingt- 
cinquième  année  C'est  justement  à  Tâge  où  le  service  mili- 
taire prend  les  hommes  que  les  femmes  se  trouvent  le  plus 
nombreuses  à  la  fabrique  ;  plus  tard  le  mariage  et  surtout  la 
maternité  les  reprennent,  et  je  ne  voudrais  point  affirmer 
témérairement,  mais  je  crois  qu'on  pourrait  expliquer  en  partie 
et  presque  mesurer  leur  diminution  par  l'augmentation  de 
leurs  enfants.  Ajoutons  à  cette  première  raison  la  double 
fatigue  de  l'atelier  et  du  foyer;  puis,  au  fur  et  à  mesure  que 
la  vieillesse  vient,  les  infirmités  venues  avec  elle,  ou  un  peu 
avant  elle  :  voilà  pourquoi,  contre  17,43  pour  100  d'hommes 
de  35  à  44  ans  et  13,26  pour  100  d'hommes  de  45  à  54  ans, 
on  ne  trouve  plus,  dans  l'industrie  linière,  que  10,83  pour  100 
de  femmes  de  35  à  44  ans,  et  5,65  pour  100  de  femmes  de 
45  à  54  ans.  Au  delà  de  55  ans,  il  y  a  encore,  on  vient  de  le 
voir,  plus  de  9  pour  100  d'hommes;  mais,  pour  les  femmes 
du  même  âge,  la  proportion  est  moins  forte  des  deux  tiers  :  à 
peine  3  pour  100  ;  et,  vers  la  limite,  passé  64  ans,  il  reste 
plus  de  4  pour  100  d'hommes,  mais  pas  2  pour  100  de 
femmes  à  l'usine. 

Est-ce  que  le  travail  dans  la  filature  du  lin  est  très 
pénible  ;  et,  s'il  l'est,  pour  quelle  catégorie  d'ouvriers  ou 
d'ouvrières  l'est-il  plus  particulièrement?  Contre  lui  on  peut 
tout  d'abord  invoquer,  —  et  l'on  ne  s'en  est  pas  fait  faute,  — 
ses  circonstances  mêmes,  les  circonstances  du  milieu,  ici  la 
poussière,  là  l'humidité.  Il  est  vrai  que,  dans  la  filature  au 
mouillé,  ou,  pour  ne  rien  dire  qui  ne  soit  rigoureusement 
exact,  dans  les  filatures  de  lin  où  le  filage  se  fait  au  mouillé, 
et  dans  l'atelier  seul  où  ce  filage  s'opère  (il  n'y  a  pas  d'autre 
différence  entre  la  filature  au  mouillé  et  la  filature  au  sec], 
la  matière  préparée  pour  le  métier  à  filer  passant  à  travers 
un   bain  d'eau  chaude,   il    se    produit   des    émanations   de 


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390  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

vapeur;  comme  une  haute  température  est  nécessaire,  il  n'y 
a  point  ou  il  n'y  a  que  peu  de  ventilation  ;  et  comme  les  fils 
imprégnés  d'eau  en  rejettent  l'excédent,  le  pavé  de  la  salle 
est  toujours  ruisselant.  L'odeur  du  lin  roui  et  trempé,  jointe 
à  cette  humidité  et  à  cette  chaleur,  accroît  encore  pour  sa 
part  et  l'incommodité  et  l'insalubrité  de  l'atelier  ;  aussi,  — 
c'est  l'expression  même  dont  se  sert  un  patron  dans  la 
réponse  qu'il  a  bien  voulu  m'adresser,  —  «  la  situation  des 
ouvrières  de  cette  catégorie  laisse-t-elle  beaucoup  à 
désirer  » . 

Celle  des  «  gamins  »  ou  «  garçons  presseurs  »  ne  vaut  pas 
mieux,  pour  un  autre  motif.  Leur  besogne  consiste  à  serrer 
avec  des  écrous  des  plaques  de  fer  entre  lesquelles  on 
«  presse  »  le  lin  pour  l'assouplir  ;  ces  plaques  pèsent  environ 
quatre  kilos  ;  or,  il  faut  que  les  garçons  presseurs  fassent  le 
mouvement  de  les  élever  à  cinquante  centimètres  au-dessus 
de  leur  tête,  et  répètent  ce  mouvement  trois  ou  quatre  fois 
par  minute  pendant  toute  une  journée  de  travail  continu, 
ininterrompu,  ou  qui  le  serait,  si  l'on  ne  leur  donnait,  pour 
souffler  un  peu,  et  se  déroidir  les  bras,  quinze  minutes  de 
repos  au  déjeuner. 

Puisque  je  vais  cherchant  la  u  peine  »  du  travail,  dans  la 
filature  du  lin,  la  peine  du  travail  est  ici  ;  il  faut  être  juste, 
elle  n'est,  si  l'on  le  veut,  qu'ici  ;  mais  elle  y  est,  personne  ne 
le  conteste,  et  on  ne  l'atténue  pas  en  disant  des  garçons 
presseurs  :  a  L'habitude  est  une  seconde  nature,  et  le  travail 
continu  ne  les  fatigue  guère  » .  L'habitude  !  mais  si  elle  va 
jusqu'à  les  réduire  à  l'état  de  machines  inconscientes,  insen- 
sibles et  inertes,  si  tout  le  travail  n'est  que  de  donner  une 
certaine  quantité  de  force  et  de  porter,  un  certain  nombre  de 
fois  en  un  certain  temps,  un  certain  poids  à  une  certaine 
hauteur,  pourquoi  faire  des  hommes-machines  ;  pourquoi  ne 
pas  recourir  du  premier  coup  à  la  machine  qui  n'est  que 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.   —   LE   LIN  391 

cela,  qui  n'a  été  inventée  que  pour  cela,  qui  ne  peut  servir 
qu'à  cela  ;  pourquoi  ne  pas  substituer  tout  de  suite  au  bras  de 
chair  le  bras  de  fer  ?  Il  semble  que  ce  soit  Taffaire  d'un  levier 
coudé.  Le  mal  s'aggrave  de  ce  que  ce  sont  des  garçons,  des 
gamins,  que  l'on  embauche  au  sortir  de  l'école,  à  partir  de 
13  ans,  parfois  même  de  12,  par  une  tolérance  de  la  loi,  et 
dont  les  plus  vieux  ne  dépassent  pas  17  ans.  Ne  pourrait-on 
du  moins,  —  si  la  machine  ne  se  prête  point  à  les  remplacer, 
et  s'il  y  faut  absolument,  jusqu'à  ce  que  l'on  ait  trouvé 
l'engin  possible  et  pratique,  des  muscles  humains,  — 
remettre  à  des  hommes  faits  ce  travail  simple,  mais  qui  exige 
une  grande  dépense  de  force? 

Les  deux  solutions  se  présentent  à  l'esprit  :  l'une  ou 
Tautre,  mais  pas  la  troisième  ;  ou  la  machine,  ou  l'homme, 
mais  pas  l'enfant.  Malheureusement,  nous  sommes  dans  le 
domaine  des  réalités,  non  sous  l'empire  de  la  logique  ou  sous 
le  règne  de  la  justice  idéale.  Et  les  choses  ne  vont  pas  si  faci- 
lement. On  n'a  pas  encore  la  machine;  et  quant  à  donner  à 
des  hommes  faits  le  travail  que  fournissent  aujourd'hui  les 
garçons  presseurs,  il  y  a  un  obstacle,  qui  est,  platement  et,  au 
gré  de  certains,  «  bourgeoisement,  >»  mais  durement  et 
inflexiblement  tout  de  même,  la  question  d'argent.  Les 
gamins  sont,  en  moyenne,  payés  l  fr.  75  par  jour.  Un 
adulte,  ou  seulement  un  jeune  homme  au-dessus  de  18  ans, 
se  payerait  le  double,  soit  3  fr.  50.  Pour  une  filature  qui 
occupe  une  vingtaine  de  garçons  presseurs  (c'est  déjà  sans 
doute  une  filature  importante),  l'augmentation,  de  ce  seul 
chef,  ressortirait  au  bout  de  l'année  à  une  dizaine  de  mille 
francs.  Or,  il  parait  que  l'état  de  l'industrie  est  si  précaire  et 
la  concurrence  si  âpre,  que  c'est  là  un  surcroît  de  charges 
que,  dans  les  circonstances  présentes,  peu  d'établissements 
supporteraient  sans  plier. 

Telle  est,  quand  on  leur  en  parle,  l'unanime  réponse  des 


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392  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

patrons  ;  etTonnenous  fera  cependant  pas  croire  qu'ils  soient 
de  pierre,  qu'ils  niaient  ni  yeux^  ni  oreilles,  ni  cœur,  ni 
entrailles,  et  que  le  dieu  Mammon  les  ait,  en  les  touchant  ou 
en  se  faisant  toucher  par  eux,  métamorphosés  tous  et  comme 
métallisés  en  autant  de  coffres-forts  !  Voici  ce  que  l'un  d'eux 
m'écrit,  à  propos,  justement,  des  garçons  presseurs  : 
«  Garçons  de  machines.  Cette  catégorie  comprend  les  jeunes 
garçons  de  12  à  13  ans  jusqu'à  17  ans.  C'est  le  travail  le  plus 
dur  de  la  filature  ;  pas  une  minute  à  perdre  ;  maniant  des 
presses  de  4  kilogrammes,  dans  lesquelles  ils  insèrent  le  lin, 
ces  jeunes  gens  doivent  à  tout  instant  déployer  une  somme 
considérable  de  travail.  Ce  travail  forcé  est-il  bon  au  déve- 
loppement du  corps,  il  est  permis  d'en  douter  ;  les  spécimens 
de  cette  catégorie  n'offrent  généralement  pas  de  beaux 
sujets.  Ce  travail  a  été  naturellement  en  butte  aux  attaques 
des  chefs  socialistes  qui  étaient  venus  apporter  la  bonne 
parole  pendant  la  grève.  Mais  il  semble  n'y  avoir  jusqu'à 
présent  aucun  remède.  D'autre  part,  l'atmosphère  dans 
laquelle  ces  garçons  travaillent  est  toujours  chargée  de  pous- 
sière, malgré  la  ventilation.  On  ne  pourra  jamais  chasser 
entièrement  cette  poussière;  pourtant  il  y  a  progrès  dans  la 
ventilation.  »  A  un  patron  qui  voit  avec  ces  yeux-là,  on  peut 
sans  crainte  demander  d'aller  jusqu'à  l'extrême  limite  dans 
la  voie  des  sacrifices  nécessaires  ;  et  il  est  loin  d'être  le  seul 
qui  veuille  voir,  le  seul  qui  sache  consentir.  Au  surplus, 
combien  de  patrons  sont  ou  d'anciens  ouvriers  ou  des  fils 
d'ouvriers  ?  Et  combien  ne  s'en  souviennent  pas  ? 

Ainsi,  la  chaleur  humide,  la  poussière,  le  trop  grand  effort 
imposé  à  des  ouvriers  trop  jeunes  :  à  cette  triple  cause,  ou 
plutôt  à  l'une  ou  l'autre  de  ces  trois  causes  pour  chaque  caté- 
gorie ou  spécialité,  tient  la  a  peine  du  travail  »  dans  la 
filature  du  lin.  La  durée  de  la  journée  de  travail  est  unifor- 
mément de  dix  heures,  en  vertu  de  la  loi  du  30  mars  1900, 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.   —   LE  LIN  393 

applicable  aux  établissements  qui  emploient  ensemble  des 
hommes,  des  femmes  et  des  enfants  ;  loi  qui  arrivait  à  son 
second  a  palier  n  ,  selon  le  terme  mis  à  la  mode  pour  elle,  au 
1*' avril  dernier,  et  dont  Texécution  a  été  la  principale  rai- 
son ou  le  principal  prétexte  des  grèves  récentes.  Mais  le 
temps  de  travail  effectif  est  souvent  un  peu  moindre.  Il  .est, 
pour  les  garçons  presseurs,  diminué  d'un  quart  d'heure  par 
le  déjeuner  ;  pour  d'autres,  en  deux  fois,  d'une  demi-heure 
et  ramené  de  la  sorte  à  neuf  heures  et  demie. 

Parmi  ceux  qui  ne  font  que  neuf  heures  et  demie  de  travail 
effectif,  sont,  à  l'atelier  de  peignage,  les  repasseurs,  tous 
hommes  faits,  qui  achèvent  l'ouvrage  des  machines  à 
peigner,  en  étant,  sur  des  peignes  fixes,  les  étoupes,  boutons 
et  impuretés  qui  peuvent  se  trouver  encore  dans  les  cordons 
ou  poignées  de  lin  peigné;  travail  continu  et  qui  exige  un 
effort  plus  ou  moins  grand  suivant  le  genre  de  lin,  mais  cons- 
tant, tel  en  somme  que  deux  courts  repos  dans  la  journée, 
un  le  matin  au  déjeuner,  l'autre  au  goûter  vers  quatre 
heures,  paraissent  indispensables.  Non  seulement  l'effort  est 
continu,  et  le  bras,  quoique  plus  vigoureux  que  celui  des 
garçons  presseurs,  se  lasse  par  la  continuité  même  du  mouve- 
ment indéfiniment  répété,  mais  la  position  que  l'ouvrier  doit 
prendre,  penché  sur  les  cordons  de  lin  et  forcé  par  consé- 
quent de  respirer  la  poussière  qui  s'en  échappe,  cette  posture 
au  travail  est  déjà  une  gêne.  Quoique  l'on  ait  depuis  quelque 
temps,  en  Angleterre,  installé  une  ventilation  spéciale  pour 
les  repasseursy  et  qu'il  soit  reconnu  que  cette  ventilation 
atténue  en  grande  partie  les  inconvénients  de  la  poussière 
émise  par  le  lin,  cependant  le  système  est  peu  ou  n'est  pas 
encore  appliqué  en  France,  où,  de  l'aveu  commun,  il  reste 
beaucoup  à  faire,  surtout  dans  les  anciennes  filatures,  et  où 
sans  doute  on  ferait  plus  volontiers  ce  qu'il  faut  faire,  si  les 
années  n'étaient  de  plus  en  plus  mauvaises  et  s'il  n'y  avait  pas 


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39V  l'organisation   DU   TRAVAIL 

lieu  de  regarder  autant  à  la  dépense.  Néanmoins,  petit  à 
petit,  et  à  petits  frais,  pourraient  être  réalisées,  en  attendant 
mieux,  des  améliorations  qui  ne  seraient  pas  à  dédaigner. 

On  appelle  surveillants  les  hommes  qui  a  surveillent  «  les 
garçons  de  machines,  et  qui,  tout  en  ayant  charge  de  la 
bonne  tenue  et  de  l'entretien  des  machines,  ne  font  person- 
nellement que  peu  de  travail  manuel,  et  de  travail  peu 
fatigant  :  ils  profitent  des  deux  arrêts  d'un  quart  d'heure, 
comme  en  profitent,  au  surplus,  tous  les  ouvriers  du  pei- 
gnage.  Le  magasinier,  les  hommes  de  peine,  occupés  à  porter 
les  balles  de  lin  ou  les  balles  d'étoupes,  à  placer  et  à  ranger 
les  marchandises,  à  préparer  des  mélanges  d'étoupes,  etc.,. 
doivent  naturellement  fournir  un  certain  effort,  mais  cet 
effort  n'est  pas  continu  :  il  y  a  pour  eux  des  intervalles 
où  il  est  permis  de  respirer;  ici,  dans  cette  atmosphère  pous- 
siéreuse, tt  respirer  »  n'est  nullement  pris  au  figuré  :  ne  pas 
respirer  est  la  plus  grande  peine,  et  respirer  est  le  plus  grand 
besoin. 

Les  partageurs  sont  les  hommes  qui  disposent  le  lin  par 
poignées  régulières  pour  les  machines  à  peigner  ;  ceux-là, 
leur  travail,  en  lui-même,  n'est  pas  très  dur,  mais  il  ne  leur 
laisse  presque  pas  de  répit  ;  surtout,  ils  ne  respirent  pas  :  on 
ne  peut  pas,  on  ne  pourra  jamais  peut-être  les  mettre  tout  à 
fait  à  l'abri  de  la  poussière  qui  s'échappe  du  lin  qu'ils 
partagent  ;  et  l'on  aura  beau  perfectionner  la  ventilation 
générale  de  l'atelier  ;  ils  ont,  en  travaillant,  les  mains  trop 
près  du  visage,  ils  sont,  pour  ainsi  parler,  trop  collés  sur  ces 
paquets  de  lin  qui  sont  aussi  de  vrais  paquets  de  poussière, 
pour  n'en  pas  avaler  plus  ou  moins,  au  détriment  de  la  gorge 
et  des  bronches.  Et  c'est  d'autant  plus  regrettable,  qu'il  s'agit 
là  de  jeunes  gens  de  18  à  25  ans,  dont  le  développement 
s'achève,  et  à  qui  il  faudrait  de  meilleures  conditions  pour 
tirer  dans  la  plénitude  de  sa  force,  de  l'enfant  qu'ils  ont  été, 


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I/INDUSTRIE  TEXTILE.   —   LE  LIN  395^ 

rhomme  qu'ils  promettaient  d'être.  Les  mêmes  observations 
s'appliquent  aux  emballeurs  d'éloupe,  graisseurs ,- etc.,  mais 
une  autre  observation  les  domine  toutes  :  dans  cet  atelier  du 
peîffnage,  nous  n'avons  vu  que  des  hommes;  dans  l'atelier  voi- 
sin, à  \di préparation^  nous  n'allons  plus  trouver  que  des  femmes. 

Le  travail  de  la  préparation  est  en  effet  un  travail  essen- 
tiellement féminin,  qui  demande  de  l'attention,  du  soin,  et 
même  de  la  minutie,  mais  point  ou  très  peu  d'effort  muscu- 
laire. L'ennemi,  c'est  toujours  la  poussière.  Une  ventilation 
mécanique  de  l'atelier  des  préparations  serait  possible,  mais 
coûteuse,  et  la  même  excuse  revient  :  «  Dans  le  mauvais  état 
présent  des  affaires...  ».  A  cette  ventilation  parfaite,  en 
attendant  que  des  jours  heureux  permettent  de  l'introduire, 
on  supplée  tant  bien  que  mal,  plutôt  mal  ou  pas  assez  bien, 
par  des  appels  d'air  et  des  courants  d'air.  De  même  à  la 
carderie,  Cardeurs  et  cardeuses  n'ont  pas  non  plus  un  travail 
bien  pénible.  Leur  personnel,  —  et  d'ailleurs,  en  partie, 
celui  des  préparations,  —  est  à  l'ordinaire  recruté  parmi  les 
sujets  les  moins  bien  doués,  soit  intellectuellement,  soit 
physiquement,  et  l'un  des  patrons  que  j'ai  interrogés  fait 
observer  à  ce  propos,  non  sans  raison,  que,  si  les  salaires 
sont  faibles  pour  quelques  catégories,  au  moins  y  a-t-il  dans 
ces  catégories  des  travaux  qui  permettent  de  vivre,  petite- 
ment et  pauvrement  sans  doute,  mais  enfin  de  ne  pas  mourir, 
à  des  gens  que  leur  défaut  d'aptitude  condamnait  à  ne  pas 
trouver  mieux  et  exposait  à  ne  gagner  rien. 

A  la  filature,  quand  «  le  travail  est  bon  »  ,  c'est-à-dire 
quand  la  matière  est  bonne,  le  travail  des  fileusesest  «  léger» 
et,  comme  à  la  préparation,  réclame  plus  de  soin  que 
d'effort.  Si,  au  contraire,  la  qualité  du  lin  ou  des  étoupes  est 
médiocre,  la  besogne  devient  plus  pénible,  car  alors  il  faut 
«  être  sur  pied  »  et  «  se  dégourdir  »  .  Toutefois,  comme  il 
est  de  l'intérêt  des  patrons  que  le  fil  «  tienne  »  et  «  donne  de 


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^96  1/ORGANlSATION   DU   TRAVAIL 

4a  production  «  ,  ils  ne  supportent  pas  que  la  matière  soit  trop 
mauvaise,  ^t  par  conséquent  la  peine  des  fileuses  n'est  jamais 
extrême.  Celle  des  démonteuses  est  moindre  encore.  Ce  sont, 
il  est  vrai,  de  toutes  jeunes  filles,  des  apprenties;  mais  leur 
travail  est  intermittent  :  une  demi-heure  d'activité  implique 
pour  elles  un  quart  d'heure  d'arrêt  ou  de  repos  :  que  n'en 
peut-on  dire  autant  de  l'atelier  Ae% préparations,  où  la  loi  des 
Dix  heures  a  eu  cet  effet  imprévu,  en  tous  cas  non  voulu,  — 
péché  du  législateur  ou  d'un  autre  ?  —  d'imposer  à  tant 
<l'ouvrières  un  travail  sans  repos  ni  arrêt  ! 

L'opération  du  dévidage  se  fait  en  général  mécanique- 
ment. Comme  presque  tous  les  travaux  qui,  dans  la  filature 
du  lin,  sont  confiés  à  des  femmes,  elle  exige  surtout  de 
l'attention,  mais  une  attention  soutenue,  et  même  tendue, 
qui  est,  en  ce  genre  d'ouvrage,  la  principale  fetigue.  L'hygiène 
<les  salles  de  filage  et  de  dévidage,  longtemps  défectueuse, 
s'améliore  :  elle  est  bonne,  maintenant,  ou  tout  près  de 
l'être  ;  l'hygiène  des  salles  de  carderie  commence  à  l'être; 
partout  on  installe  des  ventilateurs,  plus  utiles  là  que  nulle 
part,  car  nulle  part  davantage  la  poussière  n'épaississait  l'air 
^t  nulle  part  davantage  on  n'était  forcé  de  respirer  cet  on  ne 
sait  quoi  d'irrespirable,  il  faudrait  presque  dire  de  manger 
l'espèce  de  bouillie  que  fait,  dans  l'humidité  chaude  des 
filatures,  le  mélange  de  l'air  trop  avarement  mesuré  et  de  la 
poussière  du  lin. 

Les  ouvriers  spéciaux,  compris  dans  la  catégorie  :  Divers^ 
—  si  l'on  en  peut  former  une  catégorie,  —  ne  sont  pas  à 
plaindre.  En  tant  que  la  définition  de  la  peine  du  travail  : 
«  une  action  rapide  et  continue  à  une  haute  température  » , 
«'applique  aux  industries  textiles,  ils  sont  de  ceux  qui  ont  le 
moins  de  peine,  puisqu'ils  se  reposent  quand  ils  se  sentent 
fatigués  et  qu'ainsi,  lors  même  que  les  deux  autres  condi- 
tions, l'élévation  de  la  température  et  la  rapidité  de  l'action. 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE   LIN  397 

seraient  réunies,  la  troisième  manque^  qui  n'est  pas  non  plus. 
nég^Iigeable,  la  continuité. 

En  regard  de  la  peine,  mettons  à  présent  le  prix  du  travail. 
Et  d'abord  portons  pour  ordre  ou  pour  mémoire  le  contre--^ 
maure  du  peignage,  qui  est  un  «  seigneur  »  de  la  filature,  im 
o  demi-patron  »  ,  et  qui  touche  42  francs  par  semaine,  — 
soit  7  francs  par  jour.  A  côté  ou  au-dessous  de  lui,  toujours^ 
au  peignage,  les  repasseurs,  selon  leur  capacité  et  sans  doute 
selon  leur  âge,  reçoivent  de  24  francs  à  27  fr.  10  ;  le  surveil- 
lant a  10  centimes  de  plus  par  semaine,  27  fr.  20  ;  le  magasi- 
nier^ 23  francs  ;  les  hommes  de  peine,  18  et  19  francs  ;  les^ 
partageurs,  tous  uniformément  16  francs  ;  les  emballeurs,  18, 
16,  et,  quand  ils  n'ont  que  17  ou  18  ans,  14  francs  par 
semaine.  Avec  eux,  nous  entrons  dans  la  classe  des  adoles- 
cents, garçons  ou  gamins,  à  salaires  d'enfants.  Le  graisseur, 
âgé  de  18  ans,  gagne  16  francs;  les  garçons  de  machine  (de 
15  â  17  ans)  en  gagnent  12,  s'ils  sont  de  la  première  caté- 
gorie ;   10  fr.  50  et  10  francs,   s'ils   sont  de   la  deuxième  ; 

9  fr.  50,  s'ils  sont  de  la  troisième  ;  apprentis,  de  Tâge  de 
1 3  ans  et  demi  â  l'âge  de  1 5  ans  (il  y  en  a  même  un  de  1 7  ans) ,. 
ils  gagnent,  suivant  la  catégorie  dont  ils  relèvent,  6  francs,. 
8   francs,   8   fr.   50,   9   francs,    9  fr.    50  et,  au  maximum,. 

10  francs  par  semaine. 

Aux  préparations,  les  étaleuses,  presque  toutes  mineures,, 
gagnent  11  fr.  50  à  13  francs,  la  plupart  12  francs  50  ;  une 
apprentie  majeure,  11  fr.  50,  une  apprentie  de  15  ans, 
10  francs;  \e%  banc-brocheuses  touchent  un  salaire  hebdoma- 
daire qui  va  de  13  â  16  francs  ;  elles  sont  toutes  mineures  ; 
les  étirageuses  reçoivent  de  11  à  13  francs  ;  elles  ont  des 
apprenties  de  14  à  17  ans,  ou  même  majeures,  qui  gagnent 
7  fr.  50,  8  francs,  8  fr.  50,  9  francs,  1 1  francs  et  12  francs. 
Quatre  soigneuses,  de  14  ans,  touchent  de  6  francs  à  7  fr.  50.. 

A  la  carderie,  les  cardeurs,  de  18  à  25  ans,   gagnent  de- 


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398  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

12  fr.  50  à  15  francs  ;  et  voici,  dans  cet  atelier  encore,  deux 
^tirageuses,  de  20  ans,  qui  touchent  11  francs  et  12  francs; 
deux  graisseurs^  —  hommes  faits,  —  ont  respectivement 
15  francs  et  19  francs  par  semaine. 

A  la  filature,  les  fileuses,  toutes  mineures,  gagent  1 1  francs 
par  semaine,  si  elles  sont  fileuses  de  lin,  1 5  francs,  et  1 5  fr.  50, 
si  elles  sont  fileuses  d*étoupe$.  Les  metteuses  en  ordre  de  lin 
(de  15  à  17  ans)  ont  10  francs  ;   les  démonteuses  de  lin  (de 

13  ans  et  demi  à  17  ans)  reçoivent  6  francs,  8  fr.  50,  9  francs, 
et  9  francs  50  ;  les  metteuses  en  ordre  d'étoupes  gagent 
11    francs    (elles   ont  de    15   à   20   ans),  et  les  démonteuses 

<l'étoupes^  qui  ont  de  14  à  18  ans,  reçoivent,  par  semaine, 
6  francs,  7  francs,  7  fr.  50,  9  francs,  10  francs  au  plus;  la 
forteusede  bobines^  âgée  de  15  ans,  a  10  francs. 

Au  dévidage,  les  ouvrières  sont  presque  toutes  majeures  : 
«lies  gagnent  de  13  fr.  10  à  18  fr.  50  ;  cinq  seulement  ont  de 
i  4  ans  et  demi  à  1 8  ans  ;  elles  gagnent  de  1 2  fr.  1 0  à  1 6  fr.  45, 
•plus  encore  d'après  leur  aptitude  que  d'après  leur  âge. 

Par  ouvriers  spéciaux  ou  divers,  on  entend  ce  qu'en  toute  . 
industrie  on  pourrait  nommer  les  services  auxiliaires,  et 
quelques  autres,  plus  véritablement  spéciaux,  dont  Tindustrie 
delà  filature  réclame  le  concours  :  chef  mécanicien  à  42  firancs 
et  mécaniciens  à  30  et  24  francs  par  semaine  ;  conducteurs  de 
machine  à  30  francs  ;  chauffeurs  à  27  et  à  22  francs  ;  tourneur 
à  28  fr.  50;  menuisier  à  30  francs;  aide-démonteur k  17  francs; 
contremaîtres  à  la  préparation  à  25  et  à  27  ;  contremaître  à  la 
{garderie  à  22  ;  giaisseur  à  la  préparation  et  graisseur  à  la 
filature  à  22  et  à  21  francs  ;  secoueur  de  déchets  à  17  francs; 
chef  paqueteur  à  30  francs  et  paqueteur  à  23  francs  ;  couseur 
de  rubans  à  12  francs  ;  et  enfin,  pour  que  l'usine  ne  soit  pas 
trop  triste,  pour  mettre  un  peu  de  vert  dans  ce  noir  et  dans 
ce  çrisj  jardinier  à  16  fr.  50. 

Tels  sont  les  salaires  à  l'usine  A  ;  et,  à  la  mesure  que  nous 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE  LIN  399 

avons  adoptée  pour  les  hauts,  moyens  et  bas  salaires,  il  n'y  a 
pas  à  dissimuler  que,  sauf  des  exceptions  très  rares,  ce  sont  à 
peu  près  tous  de  bas  salaires.  Ce  sont  pourtant  ceux  que  Ton 
paye  dans  toute  la  filature  ;  je  me  trompe  :  dans  toutes  les 
filatures  du  département  du  Nord,  où  ils  sont  encore  plus 
élevés,  ou  moins  bas  qu'ailleurs,  notamment  dans  la  Somme. 
En  résumé,  et  pour  donner  une  sorte  de  prix-courant,  il  est 
admis  que,  dans  la  filature  du  Nord,  un  homme  de  peine  gag^ne 
3  francs  par  jour  ;  un  peigneur  ou  un  repasseur ^  hommes  faits, 
majeurs  et  souvent  mariés,  4  francs  ;  parfois  un  peu  plus, 
suivant  la  quantité  ou  la  qualité  du  travail;  un partageur  on 
un  émoucheteury  au-dessus  de  18  ans,  2  fr.  65;  un  garçon  de 
machine  de  13  à  17  ans,  1  franc,  1  fr.  50,  1  fr.  60,  1  fr.  75 
et  2  francs  ;  un  emballeur  ou  un  graisseur  de  peignage  (18  ans 
et  au-dessous)  de  2  fr.  35  à  2  fr.  65  ;  une  apprentie  à  l'atelier 
des  préparations,  à  13  ans,  0  fr.  75,  à  16  ans,  1  fr.  85, 
salaire  maximum  pour  la  conduite  d'un  étirage,  avec  une 
gratification  pour  tout  travail  supplémentaire.  Une  éiakuse 
reçoit  de  2  fr.  10  à  2  fr.  25  ;  une  bano-brocheuse,  de  2  fr.  15 
à  2  fr.  35  ;  une  fileuse,  2  fr.  50  sur  métier  ordinaire,  quelques 
centimes  de  plus  sur  un  grand  métier.  Une  démonteuse 
débute,  vers  13  ans,  à  0  fr.  75,  pour  arriver,  par  augmenta- 
tions successives,  à  1  fr.  50  et  1  fr.  65  ;  à  16  ou  17  ans,  elle 
passe  metteuse  en  ordre  et  touche  de  1  fr.  65  à  1  fr.  90  ;  après 
quoi,  elle  passe  fileuse,  —  ce  qui  comble  et  doit  épuiser 
toute  son  ambition.  La  moyenne  d'une  dévideuse  adulte,  soit 
aux  pièces,  soit  à  la  journée,  est  de  2  fr.  50  ;  celle  des 
cardeurs  ou  cardeuseSy  de  2  fr.  10  à  2  fr.  50.  Graisseurs, 
mécaniciens,  menuisiers,  tourneurs,  contremaîtres,  les  spécia- 
listes d'une  profession  qui  n'est  pas  le  unskilled  labour,  et  à  la 
connaissance  ou  à  la  pratique  de  laquelle  il  ne  peut  suppléer, 
ont,  de  tous  les  ouvriers,  les  meilleurs  salaires,  variant  de 
3  à  7  francs  par  jour. 


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400  L'OUGANISATION   DU   TRAVAIL 

Pour  avoir  le  gain  annuel,  il  n'y  a  qu'à  multiplier  par 
300  jours  ces  salaires  quotidiens  :  on  trouve  alors  des 
sommes  qui  vont  de  225  francs  à  2,100,  en  passant  par  300, 
450,  480,  495,  540,  600,  645,  695,  700,  750,  795,  800, 
900,  1,200,  et  en  se  fixant  surtout  aux  environs  de  500 
à  800. 

Encore  une  fois,  ce  n'est  pas  un  çros  budget  de  recettes  ; 
et  il  ne  faut  pas  un  gros  budget  de  dépenses  pour  en  venir  à 
bout.  Tout  à  l'heure,  en  copiant  quelques-uns  de  ces  chiffres, 
mon  cœur  battait  et  ma  main  tremblait,  comme  au  temps  où 
je  recueillais,  douloureusement  tracés,  de  leurs  doigts  plus 
habiles  à  manier  l'aiguille  que  la  plume,  sur  des  chiffons  de 
papier  graisseux,  les  budgets  de  misère  des  petites  ouvrières 
parisiennes  !  Je  sais  bien  que  les  mêmes  salaires  n'ont  cepen- 
dant point  la  même  valeur  en  tous  lieux,  que  225  francs 
représentent  plus  ici  que  là  ;  que  ces  225  francs  doivent  se 
compter  moins  en  espèces  qu'en  échanges,  moins  en  pièces 
d'argent  qu'en  marchandises,  qu'en  objets  d'utilité.  Et  je  sais 
aussi  que,  pour  beaucoup,  femmes,  filles  et  jeunes  garçons, 
ce  ne  sont  que  des  salaires  d'appoint,  qui  viennent  s'ajouter 
au  gain  du  mari  ou  du  père,  et  grossir  le  maigre  trésor  de  la 
famille.  Je  sais  enfin  que  la  plupart  de  ces  jeunes  gens,  de 
ces  filles  et  de  ces  femmes  n'ont  pas  le  choix  ;  que  s'ils  ne 
gagnaient  pas  cela,  ils  ne  gagneraient  rien,  ce  qui  fait  qu'il 
s'en  présente  toujours  plus  qu'on  n'en  demande,  pour  gagner 
si  peu...  Et  c'est  le  tranchant  de  la  règle  d'airain,  c'est  le 
mordant  de  la  vis  sans  fin  du  sweating  System.,. 

Il  en  est  ainsi,  je  le  sais  ;  mais  que  faire  pour  qu'il  puisse 
en  être  autrement?  Car,  dans  le  Nord,  pays  de  mines  et  de 
métallurgie,  à  salaires  forts  et  à  vie  chère,  225  francs,  peu 
de  chose  en  soi,  demeurent  peu  de  chose  par  ce  qu'ils 
procurent;  et,  dans  le  Nord  comme  à  Paris,  dans  les  indus- 
tries  textiles   comme    dans   la   mode    et    dans    la    couture, 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE  LIN  AGI 

comment  ne  pas  songer  avec  ang^oisse  à  celles  pour  qui  ce 
n*est  pas  un  salaire  d'appoint,  mais  tous  les  moyens  d'exis- 
tence ;  qui  n'ont  ni  mari,  ni  père  ;  qui  sont  seules;  que  le 
mal  guette  sous  mille  formes,  dont  la  pire  est  peut-être  qu'il 
leur  faille  plus  que  de  l'héroïsme,  de  la  sainteté,  pour  rester 
seules?  Elles  n'ont,  aussi  bien,  créatures  de  chair  chez  qui 
Ton  n'a  pas  eu  le  loisir  de  cultiver  l'esprit  et  d'affermir  la  cons- 
cience, que  trop  de  penchant  à  ne  pas  le  rester.  Combien  de 
jeunes  gens  et  de  jeunes  filles  ne  pensent  qu'à  s'affranchir  du 
joug  de  leurs  parents,  à  quitter  la  maison,  à  s'en  aller  en 
quelque  chambre  garnie  fonder  un  faux  ménage  ! 

Ce  n'est  certes  pas  que  le  bon  exemple  manque,  mais  le 
mauvais  abonde  et  éclate  :  les  pères  et  les  frères  eux-mêmes 
ne  se  retiennent  pas  d'en  donner  le  scandale.  Trois  jours  de 
cabaret,  le  samedi,  le  dimanche  et  le  lundi,  sans  compter, 
pour  les  hommes,  les  combats  de  coqs  et  les  concours  de 
pigeons,  avec  les  paris  qui  s'y  engagent  et  les  ripailles  qui  les 
accompagnent  ;  pour  les  femmes,  la  toilette,  et,  de  temps  à 
autre,  des  goûts  ou  des  défauts  moins  innocents...  L'extrême 
difficulté  de  la  vie,  l'extrême  facilité  de  la  tentation  ;  et  voilà 
comment  s'ouvre  et  s'envenime  une  plaie  sociale  !  Les  déma- 
gogues du  socialisme  ont  tort  de  dire  que  la  faute  en  est 
tout  entière  aux  patrons  ;  mais  les  patrons  auraient  tort  de 
se  désintéresser  de  la  question  en  disant  simplement  que 
u  ces  bons  apôtres  »  ont,  devant  eux,  s'ils  le  veulent  a  un 
beau  champ  d'évangélisation  ».  Il  y  a  de  la  faute  des  uns  et 
des  autres  ;  il  y  a  à  m  évangéliser  »  chez  les  uns  et  chez  les 
autres  ;  et,  sans  prétendre  refaire  le  monde,  rien  que  pour 
l'empêcher  de  se  défaire,  il  y  a  à  faire  pour  tout  le  monde. 


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40a  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 


Établissement  C.    —  Filature  de  jute. 

Presque  tout  ce  qu'on  vient  de  dire  de  la  filature  de  lin 
pourrait  être  dit  également  de  la  filature  de  jute.  Cependant 
le  jute  a  sur  le  lin  un  avantage  :  il  ne  dégage  pas  de  poussière 
ou  en  dégage  peu  ;  et  comme,  pour  être  travaillé,  il  est 
arrosé  au  préalable  d'eau  et  d'huile,  sa  poussière,  humide  et 
lourde,  tombe  au  lieu  de  s'élever. 

Cela  posé,  la  condition  des  ouvriers  est  à  peu  près  iden- 
tique dans  les  deux  branches  d'industrie.  Les  surveillants 
sont,  dans  la  filature  du  jute,  ce  qu'ils  sont  dans  la  filature 
du  lin.  Les  hommes  de  peine  font  le  travail  de  magasin,  ils 
ont  à  manier  des  balles  de  180  kilogrammes,  mais  ne 
supportent  point  d'ailleurs  de  fatigue  excessive.  De  même 
pour  les  ouvriers  employés  au  triage  et  à  Vensimage.  Le  travail 
des  étaleuses  consiste  à  ouvrir  et  à  distribuer,  d'une  façon 
égale  et  régulière,  les  poignées  de  jute,  sur  une  toile  en 
mouvement;  c'est  une  besogne  continue  sans  être  trop  pré- 
cipitée. Les  soigneurs,  qui  sont  de  jeunes  garçons,  veillent  à 
ce  que  le  ruban  de  jute  qui  sort  de  la  carde  étaleuse  aille 
bien  s'empiler  dans  le  pot  en  tôle  où  il  doit  être  reçu;  à 
changer  ce  pot  dès  qu'il  est  plein,  et  à  aller  le  chercher  ou  le 
repousser  à  une  distance  de  quelques  mètres.  Les  garçons  de 
rouleaux  mettent  ensuite,  à  l'aide  d'une  petite  machine^  ces 
rubans  de  matière  dégrossie  en  rouleaux  que  les  cardeuses 
prennent  pour  les  passer  à  la  carde;  ils  se  déroulent  et  se 
transforment  en  rouleaux  de  matière  plus  affinée,  qu'à  leur 
tour  d'autres  jeunes  garçons  empilent  dans  d'autres  pots  en 
tôle;  ce  sont,  comme  les  autres,  des  soigneurs  et,  comme  les 
autres,  ils  ont  à  prêter  plus  d'attention  que  d'effort.  Les 
travaux  accessoires  du  mouHuy  de  la  briseuse  ou  teaser,   le 


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I/INDUSTRIE  TEXTILE.    —   LE  LIN  408 

travail  des  graisseurs^  sont  eux  aussi  sans  fatigue.  Il  en  est  de 
même  des  étirageuses,  dans  la  filature  du  jute  ainsi  que  dans  la 
filature  du  lin,  avec  plus  de  facilité  peut-être,  et  moins  ou  pas 
du  tout  de  poussière.  De  même  encore  des  banc^brocheuses  et 
soigneuses  à  l' étirage ^  des  cardeuses  et  étirageuses  d'étoupes.  En 
revanche,  les  fileuses  de  jute  ont,  pour  le  même  travail,  plus 
de  peine  que  \esfileuses  de  lin,  la  matière  étant  plus  cassante; 
et,  comme  elles,  les  démonteuses  et  metteuses  en  ordre,  tandis 
que  les  dévideuses,  bobineuses  et  épeuleuses  n*ont  que  le  même 
travail,  et  pas  plus  de  peine. 

Voici,  en  regard,  les  salaires.  Un  manœuvre  gagne  de 
17  à  19  francs;  un  ouvrier  à  Tensimage,  de  24  à  28  francs; 
un  surveillant  aux  préparations,  de  18  à  27  francs  par 
semaine.  Tous,  excepté  deux  ou  trois,  sont  majeurs.  Les 
étaleusesy  majeures  et  mineures,  reçoivent  de  12  à  14  francs; 
les  soigneurs j  gamins  de  13  ans  et  demi  à  16  ans,  touchent 

7  fr.  50  ;  les  garçons  de  rouleaux^  entre   14  ans   et  19,  de 

8  fr.  50  à  15  francs.  Les  cardeurs,  tous  mineurs  aussi,  entre 
1 5  et  18  ans,  gagnent  de  8  fr.  50  à  1 1  fr.  50  ;  au  moulin,  les 
deux  extrêmes,  un  ouvrier  de  19  ans,  à  15  francs,  un  ouvrier 
de  65  ans  à  16  fr.  50;  à  labriseuse  (entre  15  ans  et  24),  on  a 
de  8  fr.  50  à  16  francs,  hes  graisseurs  touchent  Tun  14  francs, 
l'autre  19  fr.  50.  Il  y  a  des  étirageuses  de  13  ans  et  demi,  et 
il  y  en  a  de  60  ans  :  elles  gagnent  1 1  francs,  et  jamais,  dans 
la  maturité,  elles  ne  gagnent  davantage.  Il  semble  du  reste 
qu'avant  30  ans  elles  sortent  de  l'usine  et  qu'elles  n'y 
rentrent  qu'après  45  ans  :  sur  40  étirageuses,  portées  nomi- 
nativement au  tableau  que  je  consulte,  je  n'en  relève  en  effet 
aucune  d'un  âge  intermédiaire  ;  les  banc-brocheuses ,  toutes  en 
pleine  force,  de  20  à  30  ans,  gagnent  pour  la  plupart 
13  francs,  quelques-unes  17  francs;  les  soigneuses  ou  filles 
derrière,  de  16  ans  et  demi  à  24  ans,  reçoivent  11  francs  ou 
11  fr.  50. 


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404  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Aux  étoupes,  les  cardeurs,  presque  tous  mineurs,  gagnent 
presque  tous  aussi  13  fr.  50  ;  deux  d'entre  eux,  cependant, 
ont  16  francs;  un,  17  fr.  50  ;  un,  22  fr.  50.  Le  surveillant  des 
préparations  touche  23  francs;  les  banc-brocheuses,  13  francs; 
les  étirageuses,  9,  10  et  11  francs.  A  la  filature,  le  contre-' 
mattre  a  25  francs  par  semaine  ;  les  démonteurs ^  21  francs  ;  les 
fileuses,  quel  que  soit  leur  âge,  —  et  il  varie  de  18  à  53  ans, 
avec  la  même  lacune  que  pour  les  étirageuses,  aux  environs 
de  la  trentaine,  —  ont  toutes  uniformément  10  francs.  Les 
metteuses  en  ordre  gagnent  9  et  10  francs  ;  \e%  démonteuses ^ 
6  francs,  7  fr.  50  et  8  fr.  50,  selon  Taptitude  au  travail;  les 
graisseurs  ont  15  francs  ;  les  couseurs  de  rubans,  14  et  15  ;  les 
porteurs  de  bobines,  15  et  16;  les  garçons  divers  (13  ans  et 
demi  et  14  ans  et  demi),  8  fr.  50  ou  9  fr.  50.  Au  dévidage, 
le  surveillant  touche  19  francs  par  semaine,  à  55  ans;  les 
paqueteurs,  33  et  36  francs;  les  dévideuses,  de  12  francs  à 
16  fr.  25  ;  les  bobineuses,  de  12  francs  à  15  fr.  75  ;  les  épeu-- 
leuses,  de  10  francs  à  15  francs. 

Laissons  de  côté,  de  peur  d'allonger  encore  cette  énumé- 
ration  déjà  trop  longue,  les  ouvriers  dits  spécialistes,  de  tous 
les  métiers,  plutôt  que  du  métier,  mécanicien,  chauffeur, 
conducteur,  peigneron,  menuisier;  il  n'y  a  pas  de  raison 
pour  qu'ils  soient  payés  à  des  prix  différents  dans  la  filature 
de  jute  et  dans  la  filature  de  lin.  En  rapprochant,  de  part  et 
d'autre,  les  salaires  des  catégories  comparables,  on  verrait 
qu'ils  sont  tantôt  un  peu  plus  forts,  tantôt  un  peu  plus  faibles 
pour  le  lin  que  pour  le  jute  ou  pour  le  jute  que  pour  le  lin, 
mais  toujours  à  peu  près  les  mêmes;  de  telle  sorte  que  la 
seule  cause  de  l'écart  en  plus  ou  en  moins  parait  bien  être  le 
plus  ou  moins  de  difficulté  que  présente  la  matière  et  le  plus 
ou  moins  de  peine  qu'impose  le  travail. 


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I/INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE  LIN  405 


Établissement  D.   —   Tissage  de  toile  et  blanchisserie. 

L'organisation  du  travail,  dans  un  tissage  mécanique, 
comporte  en  général  six  ateliers  :  P  le  bobinage,  où  sont 
occupées  exclusivement  des  femmes  et  des  filles,  qui  entrent  à 
Tâge  de  treize  ans  et,  jusqu'à  quinze  ou  seize  ans,  sont  consi- 
dérées comme  apprenties  ;  2*  V ourdissage^  qui  n'emploie  que 
des  femmes  au-dessus  de  vingt  ans  ;  3^  le  par  âge  ou  encollage; 
tous  les  ouvriers  de  cet  atelier  sont  des  hommes  faits;  4"*  la 
lamerie^  qui  occupe  à  la  fois  des  hommes  et  des  gamins, 
ceux-ci  à  titre  d'auxiliaires  ;  5**  le  cannetage,  dont  le  personnel 
se  recrute  comme  le  personnel  du  bobinage  ;  6*  le  tissage 
proprement  dit,  où  travaillent  ensemble  des  hommes,  des 
femmes  et  des  enfants  des  deux  sexes,  en  nombre  et  propor- 
tions très  variables  suivant  les  établissements.  (On  pourrait 
citer  telle  fabrique  où  il  y  a  maintenant  fort  peu  de  femmes  et 
où  l'on  n'en  embauche  plus  ;  c'est  là  sans  doute  un  des  effets  ou 
l'une  des  conséquences  de  la  loi  du  30  mars  1900  soumettant 
à  une  réglementation  spéciale  les  établissements  à  personnel 
mixte.)  Cependant,  certains  tissages  occupent  encore  autant 
de  femmes  que  d'hommes.  Les  enfants  sont  admis  au  tissage 
à  l'âge  de  treize  ans,  mais  ne  sont  traités  comme  ouvriers 
qu'à  dix-sept  ou  dix-huit  ans.  Auparavant  ils  travaillent  pour 
le  compte  et  à  la  solde  d'un  maître-ouvrier  qui  surveille  leur 
métier  tout  en  conduisant  le  sien. 

Les  spécialités  ou  catégories  par  atelier  sont  :  au  bobinage, 
les  bobineuses  et  apprentis  ou  apprenties,  avec  un  surveillant; 
à  l'ourdissage,  les  ourdisseuses ;  au  parage,  les  pareurs,  le 
faiseur  de  colle,  le  caleur  de  rouleaux  ;  à  la  lamerie,  le  maître 
lamier,  les  passeurs  de  lames,  le  raccommodeur,  le  passeur  au 
rot,  les  éplucheurs  de  lames,  V  avancenr  de  fils  ;  dixx  cannetage, 


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406  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

un  surveillant,  des  cannetières  et  leurs  apprentis,  des 
donneuses  d*épeules  ;  au  tissage,  outre  des  contremaîtres^  des 
monteurs  de  rouleaux  et  un  graisseur^  les  tisseurs  et  leurs 
apprentis.  Puis,  les  services  accessoires  ou  annexes  :  à  la 
salle  de  réception,  des  visiteurs  de  toile ^  des  plieurs,  des 
tondeurs,  un  calandreur,  un  aiguiseur;  au  magasin  de  fils,  un 
magasinier;  à  la  machine-chaufferie,  un  conducteur  de 
machine,  un  chauffeur,  un  brouetteur  de  charbon;  à  Tatelier 
des  mécaniciens,  un  mécanicien-^chef,  des  ajusteurs,  des  tour-- 
neursy  un  zingueur;  enfin,  des  menuisiers,  un  retordeur,  un 
maçon,  un  veilleur  de  nuit,  des  hommes  de  peine. 

J'ai  dit  tout  à  Theure  que,  dans  le  tissage,  au  moins  dans 
certains  tissages,  depuis  la  loi  du  30  mars  1900,  le  nombre 
des  femmes  tend  à  diminuer,  mais  que  pourtant  certains 
autres  emploient  encore  autant  de  femmes  que  d'hommes  : 
on  s'en  aperçoit  au  total.  Le  Syndicat  des  fabricants  de  toile 
d' Armentières ,  Houplines  et  localités  environnantes  groupe 
G, 808  métiers,  occupant  ensemble  7,900  personnes,  soit 
pour  le  tissage  lui-même,  soit  pour  les  préparations.  Par  sexe 
et  par  âge,  elles  se  répartissent  comme  il  suit  : 

/  Del3  à  18  ans 767 

!•  Hommes.      .|  Au-dessus  de  18  ans  .     .     .     .  4,375 

(  Au-dessus  de  60  ans  .      ...  194 

/  De  13  à  18  ans 508 

2»  Femmes.   .  .)  Filles  au-dessus  de  18  ans.     .  798 

(  Femmes  mariées 1,258 

Total 7,900 

Proportion     \  ^^"^"^^^  ^^  enfants.     43,50  pour  100 


Hommes   ....     56,50        — 

Antérieurement  au  l*""  avril  1904,  les  ouvriers  tisseurs 
travaillaient  60  heures  et  demie  par  semaine.  Le  Syndicat 
des  fabricants  de  toile  d' Armentières ,  examinant  alors  les 
salaires  de  4,551  d'entre  eux,  estimait  que,  sur  ce  nombre  : 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE   LIN  407 

234  gagnaient  moins  de  15  francs  par  semaine. 
1 ,564        —        de  15  à  20  francs  — 

1,691        —        de  20  à  25    —  — 

797        —        de  25  à  30     —  — 

85        —        plus  de  30    —  — 

Ensemble  :  4,551  ouvriers. 

Les  jeunes  gens  de  13  à  16  ans,  considérés  comme 
apprentis,  sont  payés  non  par  le  patron,  mais  par  le  maître 
tisserand.  C'est  lui  qui  reçoit  le  prix  du  travail  fourni  par  les 
deux  métiers  qu'il  a  sous  la  main,  et  qui  fait  à  Tapprenti  sa 
part;  il  ne  la  lui  fait  pas  très  large  :  environ  5  francs  par 
semaine.  Ces  5  francs  payés,  il  reste  au  tisserand  qui  dirige 
ou  surveille  deux  métiers  un  salaire  personnel  variant  de 
15  à  35  francs  et  même,  pour  quelques-uns,  un  peu  au- 
dessus  :  la  majeure  partie  (547  sur  680)  gagnerait  plus  de 
30  francs.  En  somme,  de  cent  ouvriers  tisseurs  de  toute 
catégorie  et  non  plus  seulement  maîtres  tisserands  à  deux 
métiers,  travaillant  60  heures  et  demie  par  semaine, 

Environ   5  gagnent  moins  de  15  francs. 

—  35  —  15  à  20  francs. 

—  36  —  20  à  25      — 

—  22  —  25  à  30      — 

—  2  —  plus  de  30      — 

La  grande  majorité,  —  61  pour  100,  —  gagnerait  donc  de 
15  à  25  francs.  De  15  à  25  francs  en  six  jours,  de  2  fr.  50  à 
4  francs  et  quelques  centimes  par  jour,  c'est  encore,  —  nul 
ne  le  niera,  —  un  assez  bas  salaire  ;  au-dessous  de  15  francs 
par  semaine,  moins  de  2  fr.  50  par  jour,  c'est  un  salaire  très 
bas,  et  manifestement  insuffisant. 

On  donne  de  cette  extrême  modicité  plusieurs  explications 
qui  valent  ce  qu'elles  valent.  Premièrement,  la  proportion 


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*0S  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

d'ouvriers  âgés  serait  fort  élevée  (environ  4  et  demi  pour  100, 
dit-on,  dans  les  tissages  syndiqués  de  la  région  d'Armen- 
tières).  Mais  d'abord  il  conviendrait  de  préciser  ce  que  Ton 
entend  par  «  ouvriers  âgés  »  .  Si  l'ouvrier  âgé  est  l'homme  de 
55  ans  et  au-dessus,  l'affirmation  est  exacte  :  il  y  a  plus 
d'ouvriers  âgés  dans  l'industrie  textile  que  dans  les  mines, 
dans  la  métallurgie,  dans  la  construction  mécanique,  dans  la 
verrerie.  Mais  si  l'on  admet  avec  quelques-uns,  —  ce  qui  est 
peut-être  excessif,  —  que,  passé  45  ans  et  quand  il  touche  à 
la  cinquantaine,  l'homme,  lentement  usé  par  le  travail  de 
l'usine,  est  déjà  un  vieil  ouvrier,  en  ce  cas,  il  y  a  dans  l'in- 
dustrie textile  moins  d'ouvriers  âgés  que  dans  les  mines 
(12,22  contre  13,64  pour  100),  que  dans  la  métallurgie 
(15,06),  que  dans  la  construction  mécanique  (12,52);  il  n'y 
en  a  guère  plus  que  dans  la  verrerie  (12,18  pour  100). 

Quant  aux  femmes,  beaucoup  plus  nombreuses  à  coup  sûr 
dans  la  filature  et  le  tissage  que  dans  les  autres  industries 
énumérées  ci-dessus,  un  tableau  en  quatre  ou  cinq  lignes 
montrera  en  quelle  proportion  les  ouvrières  âgées  se  rencon- 
trent ici  et  là  (I)  : 

OuTrieres.  

Poir  100. 

Industrie  linicre,  lin,  chanvre, 

jute  et  succédanés  .     .     .  5,65 

Mines  et  minières  ....  8,18 

Métallurgie 12,21 

Construction  mécanique   .     .  11,31 

Verrerie 6,55 

De  ce  tableau  il  résulterait  que,  loin  d'être  plus  forte,  la 
proportion  des  ouvrières  âgées  (sauf  pour  les  femmes  de 
65  ans  et  au-dessus,  et  par  comparaison  avec  les  mines) 

(1)  Résultats  statistiques  du  recensement  des  industries  et  professions^  t.  IV, 
p*  xcii  et  sulyantet* 


65  uu 

Dc69l«iaa>. 

et  «o-demu 

Pour  103. 

Ponr  100. 

3,18 

1,90 

4,87 

1,58 

8,35 

3,60 

6,19 

2,75 

3,20 

2,15 

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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE  LIN  409 

serait,  au  contraire,  moins  forte  dans  l'industrie  textile  que 
partout  ailleurs.  Aussi  bien  n'est-ce  pas  ce  que  nous  avait 
laissé  entrevoir  Texamen  monographique  des  établissements 
AetB? 

La  deuxième  raison  par  laquelle  on  explique  le  taux  infé- 
rieur des  salaires  est  tirée  de  la  proportion,  dans  l'industrie 
textile,  tt  d'ouvriers  infirmes  ou  maladifs  »  ;  proportion  «  plus 
élevée  encore  peut-être  »  que  celle  des  ouvriers  âgés.  «  Car  le 
métier  de  tisseur,  n'exigeant  pas  une  grande  dépense  de 
force,  est  adopté  de  préférence  par  les  ouvriers  moins  bien 
constitués  et  d'une  santé  débile  » .  £n  outre,  parmi  les 
ouvriers  classés  comme  tisseurs,  et  travaillant  sur  leur 
métier,  figurent  un  certain  nombre  de  jeunes  gens  de  16  à 
17  ans,  qui  n'ont  pas  encore  acquis  toute  l'habileté  voulue  et 
auxquels  on  réserve  en  conséquence  les  travaux  les  plus 
ordinaires  et  les  plus  communs.  Enfin,  il  y  a  bien,  par  surcroît, 
une  catégorie  d'ouvriers  «  d'une  capacité  professionnelle 
très  faible  » .  Ce  sont  les  «  ouvriers  de  passage  » ,  qui  exercent 
pendant  la  belle  saison  une  autre  profession  et  ne  rentrent  au 
tissage  que  pour  l'hiver.  Naturellement  le  salaire  de  ces 
ouvriers,  ou  infirmes,  ou  maladifs,  ou  malhabiles,  ou  inter- 
mittents, s'abaisse,  et,  naturellement  aussi,  la  moyenne 
générale  des  salaires  en  est  abaissée. 

Toute  réserve  faite  sur  la  légitimité  d'une  moyenne  de 
salaires,  —  dois-je  répéter  pour  la  vingtième  fois  qu'il  n'y  a 
pas  de  salaire  moyen,  parce  qu'on  ne  touche  ni  ne  mange 
une  moyenne,  et  que  vouloir  dégager  cette  moyenne,  c'est 
se  demander  utrum  Chimœra  bombinans  in  vacuo  possit 
comedere  secundas  inteniiones  ?  —  sous  cette  réserve  formelle 
et  expresse,  on  peut  dire,  à  titre  d'indication,  que  la 
moyenne  générale  du  salaire  des  apprentis  est  de  21  fr.  55. 
«  La  catégorie  la  moins  favorisée  dans  le  tissage  est  celle  des 
ouvriers  conduisant  un  seul  métier  fil  dans  les  laizes  étroites 


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410  l/ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

jusqu'à  1  m.  50  de  large.  Dans  d'autres  centres  de  tissage, 
on  a  couplé  les  petits  métiers  de  fil,  partout  où  la  nature  du 
travail  le  permettait,  de  manière  à  placer  deux  métiers  sous 
la  conduite  du  même  ouvrier.  A  Armentières,  le  tarif  de  1889 
l'interdit  (1)  »  .  Aussi,  dans  le  ressort  du  Syndicat  des  fahri- 
cants  de  toile,  la  moyenne  du  salaire,  pour  2,471  ouvriers, 
n'est-elle,  par  tête  et  par  semaine,  que  de  18  francs.  Pour  les 
privilégiés  qui  conduisent  soit  deux  métiers  fil  avec  un 
apprenti,  soit  deux  métiers  coton  sans  apprenti,  soit  un 
métier  de  grande  largeur  (ils  sont,  les  trois  ordres  réunis, 
2,080) ,  le  salaire  moyen  par  ouvrier  et  par  semaine  ressort  à 
25  francs.  De  sorte  qu'au  total,  d'après  le  Syndicat  d'Armen- 
tières  et  pour  les  4,551  tisseurs  dont  il  a  analysé  les  salaires, 
2,471  ouvriers,  soit  55  pour  100,  gagneraient  chacun 
18  francs,  et  2,080  ouvriers,  chacun  25  francs  par 
semaine  (2). 

Après  les  tisseurs,  viennent  les  paveurs  :  chargés  spéciale- 
ment de  l'encollage  des  chaînes  en  fil  de  lin  :  ce  sont  les 
«  princes  »  du  tissage  :  ils  peuvent  gagner,  les  moins  adroits, 
de  30  à  35  francs,  les  fins  ouvriers,  plus  de  50;  la  plupart  de 


(i)  Rapport  présenté  a  ta  Commission  d'enquête  parlementaire,  par  M.  Louif 
Colombier,  p.  3.  —  11  n'est  pas  inutile  de  faire  remarquer  ici  que  les  observations 
du  Syndicat  des  fabricants  de  toile  s'appliquent  à  la  filature  de  coton,  en  même 
temps  qu'à  la  filature  de  lin. 

(i)  M.  Louis  Colombier  ajoute  :  •»  Nous  savons  que  ces  chiffres  s'écartent 
sensiblement  de  ceux  fournis  par  les  ouvriers.  Ils  sont  en  formelle  contradiction 
avec  tout  ce  qui  a  été  publié  et  écrit  depuis  quelques  mois  sur  Armentières. 
Malgré  cela,  nous  en  affirmons  Texactitude.  La  Commission  d'enquête  ne  pouvait 
pas  manquer  d'être  frappée  de  ces  divergences.  Elle  a  demandé  à  voir  les  livres 
de  paye  dans  un  tissage  qu'elle  a  visite  le  lundi  18  janvier  ;  au  grand  étonne- 
ment  des  commissaires  enquêteurs,  la  vérification  de  ces  livres  a  prouvé  l'exac- 
titude de  nos  chiffres,  n  —  De  pareilles  «  diverjrences  »  ont  pu,  en  effet, 
étonner  la  Commission  d'enquête  ;  elles  n'eussent  étonné  pas  un  de  ceux  qai 
savent,  par  expérience,  combien  il  est  difficile  d'arriver  à  des  précisions  en  une 
matière  où  il  semble  qu'il  soit  aussi  facile  d'être  précis,  —  et  presque  aussi 
impossible  de  ne  pas  l'être,  —  qu'en  matière  de  salaires  :  cependant  on  y  arrive 
rarement,  et  un  peu  malgré  tout  le  monde,  les  uns  étant  portés  à  dire  plus,  et 
les  autres  à  dire  moins. 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE  LIN  411 

40  à  50  francs.  «  L'habileté  de  Touvrier^  la  souplesse  du 
corps,  le  tour  de  main  jouent  dans  ce  métier  un  rôle  impor- 
tant qui  explique  les  variations  du  salaire.  »  De  30  à 
50  francs,  et  plus,  c'est  le  prix  d'une  semaine  de  60  heures 
de  travail;  mais,  ordinairement,  la  semaine  des  pareurs 
n'atteint  pas  60  heures  ;  elle  ne  dépasse  pas  55.  Or,  la 
moyenne  hebdomadaire,  pour  eux,  est  de  45  fr.  50  ;  ils 
gagnent  donc  plus  de  0  fr.  70  de  Theure  :  environ  7  francs 
par  jour.  Une  fortune  !  Mais,  sur  7,900  ouvriers  attachés  aux 
6,808  métiers  du  Syndicat  des  fabricants  de  toile  d* Armentières , 
ils  sont  en  tout  154.  —  Je  vois  encore,  au  fond  de  l'échoppe 
où  s'entassaient  ses  neuf  enfants  et  sa  femme,  suivant  atten- 
tivement, sur  un  petit  poêle,  la  cuisson  d'une  chaudronnée  de 
pommes  de  terre,  les  yeux  blancs  d'un  pauvre  cordonnier,  à 
qui  nous  disions  :  «  C'est  dur,  n'est-ce  pas?  Il  faut  trimer. 
Vous  aimeriez  mieux  être  pareur  ?»  —  S'il  eût  mieux  aimé 
être  pareur!  L'idée  même  qu'il  eût  pu  aspirer  à  une  aussi 
brillante  situation  paraissait  ne  lui  être  jamais  venue. 

Pour  60  heures  de  travail,  les  bobineuses,  dans  le  tissage, 
gagnent  de  6  à  25  francs,  la  plupart  entre  13  et  21  francs;  les 
ourdisseuses,  de  12  à  30  francs,  la  plupart  entre  20  et  30; 
les  épeuleuses,  apprenties,  de  6  à  12  francs,  ouvrières  faites, 
de  12  à  21  francs;  la  plupart,  entre  12  et  18  francs  par  semaine. 
Mais  seules  les  épeuleuses,  dont  le  travail  marche  de  pair 
avec  le  travail  du  tissage,  font  régulièrement  des  semaines  de 
60  heures.  La  semaine  de  travail  est  plus  courte,  —  et  moins 
rétribuée,  —  pour  les  ourdisseuses  et  les  bobineuses.  Le 
rapport  du  Syndicat  des  fabricants  de  toile  note  à  ce  sujet  : 
«  La  plupart  des  tissages  étant  largement  outillés  en  prépa- 
ration, les  bobineuses...  travaillent  généralement  moins  de 
60  heures  par  semaine.  Ce  défaut  d'équilibre  entre  les  prépa- 
rations et  le  tissage  est  en  quelque  sorte  forcé.  La  diversité 
des  genres  que  l'on  est  obligé  d'aborder  dans  la  fabrication 


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41Î  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

exige  une  préparation  plus  étendue  afin  de  ne  pas  se  trouver 
pris  de  court  lorsque  Ton  fera  beaucoup  de  g^ros.  D*un  autre 
côté,  les  ouvriers  qui  travaillent  au  tissage  tiennent  à  avoir 
leurs  enfants  occupés  aux  préparations,  et  Ton  est  amené  à 
remplir  les  salles  de  préparations  de  plus  d'ouvrières  qu'il 
n'est  nécessaire,  ce  qui  a  pour  effet  de  diminuer  la  quantité 
de  travail  à  répartir  entre  elles.  Il  n'est  pas  d'usage  ici  de 
renvoyer  des  ouvriers  parce  que  le  travail  diminue.  Les 
ouvriers  aiment  mieux  en  général  subir  une  réduction  sur 
leurs  heures  de  travail  que  de  voir  une  partie  d'entre  eux 
quitter  l'atelier.  Du  reste  les  femmes  et  les  jeunes  filles  occu- 
pées aux  préparations  s'accommodent  bien  de  ce  régime,  qui 
leur  permet  de  ne  pas  négliger  les  travaux  du  ménage.  » 

Point  de  contrat  de  travail  particulier;  rien  que  les  pres- 
criptions, si  vagues,  du  Code  civil  concernant  le  louage  de 
services;  excepté  en  matière  de  tissage  et  de  bobinage, 
matière  qu'a  voulu  régler,  il  y  a  plus  de  cinquante  ans  déjà, 
la  loi  du  7  mars  1850,  et  qui,  malgré  cette  loi,  à  écouter  les 
plaintes  qui  s'élèvent,  ne  serait  encore  que  mal  réglée.  La  loi  • 
avait  pour  principal  objet  d'empêcher,  dans  un  travail  payé 
aux  pièces,  les  fraudes  sur  la  mesure  même  du  travail.  Il 
paraîtrait,  si  les  récriminations  que  la  Commission  parlemen- 
taires a  entendues  sont  bien  fondées,  qu'elle  n'y  a  pas 
complètement  réussi,  et  que  certains  entrepreneurs  ou  sous- 
entrepreneurs  sans  scrupule  trouveraient,  en  leur  conscience 
d'une  élasticité  rétrécissante,  le  moyen  ingénieux,  mais 
condamnable,  et,  à  cette  limite  infime  où  il  s'agit  de  pouvoir 
vivre  ou  de  ne  le  pouvoir  pas,  presque  criminel,  de  rogner 
encore  le  salaire  de  leurs  ouvriers. 

Ce  salaire  est  pourtant  assez  maigre,  et  ce  n'est  pas  avoir 
du  superflu  que  de  le  toucher  tout  entier.  Car  les  ouvriers  se 
plaignent,  d'autre  part,  que  les  amendes  pour  absence  injus- 


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L'INDUSTRIE  TEXTILE.  —  LE  LIN  413 

lifiée,  fautes  contre  le  règlement  de  Tatelier,  ou  malfaçon^ 
viennent  trop  souvent  et  trop  durement  mordre  dessus.  Peu 
leur  importe  que  ces  retenues  pour  malfaçon  ne  soient» 
comme  elles  peuvent  Têtre,  qu'  «  une  réparation  inférieure 
au  préjudice  causé  » ,  ou  même  que  le  produit  des  amendes 
fasse,  plus  tard  et  indirectement,  «  retour  aux  ouvriers  sous 
forme  de  secours  ou  de  gratiBcations  i>  ;  ils  ne  voient  que  le 
fait  immédiat,  qui  pour  eux  est  brutal  et  les  blesse  cruelle- 
ment. Puis,  d'une  troisième  part,  enfin,  il  y  a  les  mortes- 
saisons,  les  chômages,  avec,  dans  l'industrie  textile,  cette 
espèce  de  chômage  chronique  qu'entraîne  périodiquement 
tous  les  mois,  tous  les  quinze  jours  pour  les  toiles  fines,  tous 
les  trois  ou  quatre  jours  peut-être  pour  les  grosses  toiles,  le 
remontage  des  métiers. 

Certainement,  le  salaire,  dans  la  filature  et  le  tissage,  pour 
de  nombreuses  catégories  d'ouvriers  et  d'ouvrières,  est  bas, 
et  les  patrons  qui,  au  bout  de  la  semaine,  payent  60  heures 
de  travail  12  ou  15  francs,  le  reconnaissent  les  premiers.  Il 
doit  y  avoir  quelque  chose  à  faire,  mais  quoi?  Il  y  a,  en  tout 
cas,  quelque  chose  à  ne  pas  faire;  et  c'est  d'abord  de  ne  pas 
aller,  à  tort  et  à  travers,  par  plaisir  d'artiste  ou  calcul  de 
démagogue,  chanter  à  des  malheureux  pour  qui  la  perte 
d'une  heure  de  travail  représente  une  privation  et  la  perte  de 
quelques  jours,  la  faim,  une  de  ces  vieilles  chansons  qui, 
depuis  un  siècle  ou  un  demi-siècle,  fouettent  l'envie  et  la 
colère  humaines!  Âh  !  il  peut  être  relativement  facile,  quand 
d'ailleurs  on  a  le  don  d'éloquence,  et  l'esprit  tourné  à  ces 
exercices,  il  est  peut-être  doux,  du  promontoire  tranquille  où 
l'on  s'est  hissé,  de  souffler  des  mots  de  tempête  sur  la  foule 
frémissante,  —  et,  jouissant  de  la  voir  s'agiter,  comme  une 
mer  qui  se  creuse  et  s'enfle,  à  ce  souffle,  —  d'arracher  aux 
femmes  des  larmes  de  douleur,  et  aux  hommes  des  cris  de 
révolte  :  «  Pauvre  tisserand,  c'est  ton  linceul  que  tu  tisses!  » 


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4U  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Mais,  outre  que  c'est  une  chanson  déjà  vieille  et  que  Thomas 
Hood,  par  exemple,  avait  déjà  chantée,  dans  son  Chant  de  la 
Chemise  : 

Couds,  couds,  couds  toujours... 


Tu  couds  avec  un  fil  double 

Un  linceul  en  même  temps  qu'une  chemise, 

ce  n'est  ni  avec  des  chansons,  anciennes  ou  nouvelles,  ni 
avec  des  larmes,  ni  avec  des  cris,  qu'on  résoudra  le  grand 
problème.  On  ne  le  i:ésoudra  pas  par  la  guerre,  mais  par  la 
paix.  On  ne  le  résoudra,  ou  Ton  n'approchera  de  la  solution, 
qu'en  prenant  une  à  une  tant  de  petites  questions  dont  il  est 
fait,  et  en  les  étudiant  une  à  une,  dans  la  complexité  de  leurs 
données,  les  yeux  fixés  sur  la  justice,  les  mains  posées  sur  la 
réalité. 


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II.  —  LE  COTON 


S'il  est  vrai  que  les  industries  se  localisent  en  raison  des  cir- 
constances naturelles,  et  si,  de  toutes  les  circonstances  natu- 
relles qui  contribuent  à  les  localiser,  la  plus  forte  est  la 
production  sur  place,  ou  dans  le  voisinage,  de  la  matière 
première,  il  semble  tout  d'abord  que,  le  colon  ne  poussant 
nulle  part  en  France,  Tindustrie  du  coton  ait  pu,  presque  à 
égalité  de  chances,  s'y  établir  n'importe  où.  Elle  occupe  pour- 
tant sur  la  carte  trois  points  nettement  déterminés  :  l'Est,  le 
Nord  et  l'Ouest;  elle  anime  et  enrichit  trois  régions  en  dehors 
desquelles,  —  sauf  pour  quelques  sous-industries  spéciales, 
—  on  ne  la  retrouve  guère  plus  :  les  Vosges,  la  Flandre  et  la 
Normandie.  C'est  que  la  production  de  la  matière  première 
est  bien  sans  doute  la  plus  puissante  des  circonstances  suscep- 
tibles d'agir  sur  la  formation  elle  développement  d'une  indus- 
trie, mais  elle  n'est  pas  seule,  il  y  en  a  d'autres;  et,  par 
exemple,  étant  donnée  l'usine  contemporaine,  mue  par  la 
vapeur,  il  y  a  aussi  la  production  sur  place  ou  à  proximité, 
aux  moindres  frais  de  transport,  du  combustible,  qui,  en  toute 
industrie,  est,  pour  ainsi  dire,  «  la  seconde  des  matières  pre- 
mières. »  Et  voilà  pourquoi  la  Flandre,  en  plein  bassin  houil- 
ler  du  Nord  et  du  Pas-de-Calais,  est  pour  l'industrie  textile, — 
lin,  coton,  laine  ou  jute,  —  une  terre  d'élection.  D'autre 
part,  l'abondance  et  le  bon  marché  de  la  main-d'œuvre  ;  une 
sorte  d'aptitude  transmise  ou  d'adaptation  héréditaire  qui 
résulte  d'un  long  exercice  de  la  profession,  à  travers  les  siè- 
cles, par  des  générations  d'ancêtres  fileurs   ou   tisserands; 


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416  L'ORGANISA^TION   DU  TRAVAIL 

rhabitude  d'une  vie  simple, à  besoins  élémentaires, qui  main- 
tient des  salaires  médiocres,  suffisants  pour  ce  qu'on  en  veut 
tirer,  dans  ces  vallées  ou  sur  ces^  pentes  de  montag^ne  :  voilà 
ce  qui  explique  la  fortune  cotonnière  des  Vosges.  Enfin,  des 
communications  faciles,  des  débouchés  assurés,  la  mer  toute 
voisine,  cette  grande  «  charrieuse  »  qui  transporte,  importe 
et  exporte,  comme  par  un  flux  et  reflux  économique  du  même 
rythme  que  son  flux  et  reflux  physique  ;  plus  encore  peut-être 
jusqu'à  l'humidité  de  l'air,  si  favorable  à  ce  genre  de  travail 
(ainsi  que  le  prouve,  en  Angleterre,  le  rang  prééminent  du 
Lancashire),  et  la  fécondité  généreuse  du  sol,  et  toute  la 
richesse  ambiante,  et  toutes  les  qualités  de  la  race,  cet  esprit, 
à  la  fois  subtil  et  hardi,  d'entreprise  et  de  calcul,  remarqua- 
blement doué  pour  un  commerce  que  ses  conditions  mêmes 
obligent  à  se  mêler  de  «  spéculation  :  »  voilà  le  secret,  qui 
n'a  rien  de  secret,  voilà  le  motif  de  l'avance  prise  par  la  Nor- 
mandie sur  des  provinces  moins  bien  douées  ou  simplement 
moins  bien  situées.  La  Flandre  a  Ânzin,  la  Normandie  a  le 
Havre,  les  Vosges  sont  déjà,  —  ou  sont  encore,  —  l'Alsace. 
Aussi,  des  150,000  personnes  que  nourrit  en  France  l'indus- 
trie du  coton,  les  trois  quarts  travaillent-elles  dans  les  fabri- 
ques des  trois  départements  du  Nord,  des  Vosges  et  de  la 
Seine-Inférieure.  Quatre  autres  départements,  quatre  autres 
seulement  et  en  tout,  figurent  ensuite  sur  la  liste,  à  titre 
subsidiaire  ou  succédané  :  ce  sont  la  Seine  et  laSarthe  (fabri- 
ques d'ouate) ,  la  Somme  (fabriques  de  mèches)  et  la  Loire 
(fabriques  de  cotonnades,  calicots,  coutils).  En  1896,  date  du 
dernier  recensement  publié  (I),  —  il  existait,  dans  l'indus- 
trie du  coton,  45  établissements  occupant  chacun  plus  de 
500  personnes.  Sept  faisaient   la  filature,   effilochage,  pei- 

(1)  Bésultats  statistiques  du  recensement  des  industries  et  professions  (dénom- 
breraent  général  de  la  population  du  29  mars  1896),  t.  IV.  Résultats  généraux, 
p.  SX XV  et  zzxTi. 


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LE  COTON  41T 

gnage,  cardage,  etc.,  38  étaient  des  tissages.  C'est  la  très 
grande  industrie  textile,  A  côté  d'eux,  162  établissements  pour 
la  filature,  317  pour  le  tissage,  occupaient  de  50  à  500  per- 
sonnes; et,  aux  environs  de  500,  il  est  certain  que  Ton  touche 
à  la  grande  industrie.  C'est  donc  là,  aux  environs  et  le  plus 
près  possible  de  500  ouvriers,  afin  de  ne  pas  nous  écarter  du 
champ  ordinaire  de  nos  observations,  que  nous  irons  cher- 
cher les  matériaux  de  cette  étude. 

Pour  la  filature  du  coton,  nous  avons  une  bonne  fortune 
qui  ne  nous  est  échue  que  trop  rarement  ailleurs  :  on  sait  avec 
précision  en  quel  lieu  et  à  quel  moment  est  apparu  chez  nous 
le  type  de  la  manufacture  moderne,  caractérisé  par  la 
machine  à  vapeur,  a  En  1818,  la  première  machine  à  vapeur, 
que  Ton  appelait  alors  pompe  à  feu,  ayant  pour  destination  la 
mise  en  mouvement  d'une  filature  à  Lille,  fut  commandée  en 
Angleterre  par  M.  Auguste  Mille.  M.  Pierre  Boyer  fut  envoyé 
en  France  par  ses  patrons  pour  monter  cette  machine  (ce 
genre  d'opération  prenait  alors  plus  d'une  année).  £n  1820, 
ce  fut  aussi  M.  Boyer  qui  monta  une  machine  à  vapeur  dans 
la  fabrique  de  cardes  de  M.  Scrive-Labbe ,  puis,  ayant  reçu 
des  encouragements  et  des  commandes,  il  vint  s'installer 
définitivement  à  Lille,  où  il  fonda  un  atelier  de  construction 
pour  son  propre  compte  (l).  « 

Auparavant,  avant  1818,  le  Nord  ne  manquait  point  de 
filatures,  puisqu'en  1817,  on  comptait,  dans  Lille  même  ou 
dans  ses  alentours  immédiats,  86  établissements  où  l'on  tra- 
vaillait le  coton,  mais  il  n'y  avait  alors  d'autre  moteur  que 
le  moteur  animal,  c'est-à-dire  des  chevaux  attelés,  des 
manèges;  et  souvent  le  moteur  humain,  l'ouvrier  u  attelé,  » 

(1)  HenseignemenU  pour  servir  à  l'enquête,  ouverte  le  12  décembre  1853,  au 
ministère  du  Commerce,  fournis  par  M.  Henri  Loyer,  Archives  du  Comité  des 
filatures  de  coton,  Lille,  1873;  document  cité  par  M.  Jules  Houdoy,  la  Filature 
de  coton  dans  le  nord  de  la  France.  UistoirCy  monographies,  conditions  du  tra- 
vail  (thèse  pour  le  doctorat  en  droit),  1903,  Arthur  Rousseau. 

27 


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*18  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

dans  toute  la  rigueur  du  terme,  à  la  besogne,  non  seulement 
pour  conduire,  mais  pour  produire  la  force.  Ainsi  et  pareille- 
ment, on  filait  le  coton  avant  le  Mull  Jenny^  mais  on  se  ser- 
vait du  grand  rouet.  D'âge  en  âge,  Thistoire  ancienne  du 
coton,  si  Ton  voulait  en  croire  certains  auteurs,  remonterait, 
bien  loin  par  delà  les  Croisades,  jusqu'aux  Indiens  selon  Pline 
et  Hérodote,  ou  jusqu'à  la  Bible.  Toutefois,  durant  les  seize 
premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne,  c'est  une  histoire  orien- 
tale. Par-ci  par-là,  il  vient  en  Occident,  comme  un  objet 
curieux  et  précieux,  quelques  livres  de  coton  :  quatre  livres 
vers  1280,  «  pour  rembourrer  le  matelas  du  roi  »» ,  ou  quel- 
ques aunes  d'étoffes  tissées  à  Venise,  avec  des  fils  du  Levant, 
de  Smyrne  ou  d'Alep.  Mais  ce  n'est  qu'au  dix-septième  siècle 
que  le  coton  entre  ordinairement  dans  l'histoire  industrielle 
de  l'Occident;  au  dix-huitième,  qu'il  commence  à  y  prendre 
une  place  de  jour  en  jour  plus  grande,  à  y  jouer  un  rôle  de 
jour  en  jour  plus  bienfaisant.  En  1700,  fut  essayé  pour  la 
première  fois,  à  Rouen,  l'emploi  au  tissage  du  coton  brut 
importé  d'Amérique;  en  1756,  un  Suisse,  du  nom  de  Gronus, 
crée  au  Puy  une  manufacture  royale  de  cotonnades  avec, 
successivement,  treize,  quarante  et  soixante-quatre  métiers  ; 
en  1759,  Oberkampf  va  fonder  à  Jouy,  près  de  Versailles,  sa 
célèbre  fabrique  de  toiles  peintes  ou  indiennes.  La  noblesse 
et  le  clergé  s'en  «mêlent  :  la  duchesse  de  Choiseul-Gouffier 
s'intéresse  à  la  filature  d'Heilly;  le  curé  d'Auxy-le-Chàteau 
n'épargne  ni  soins  ni  dépenses  pour  introduire  dans  son  vil- 
lage l'art  de  travailler  le  coton.  Le  roi  approuve  et  encourage 
par  des  gratifications,  des  pensions,  des  avances.  L'autorité 
n'entrave  pas,  excite  et  soutient.  Gomme  résultat  de  tous  ces 
efforts,  comme  fruit  de  toutes  ces  bonnes  volontés,  la  France 
importe,  en  1786,  11  millions  de  livres,  et,  en  1789,  33  mil- 
lions de  livres  de  coton,  qu'elle  transforme  en  fils  et  en  tissus. 
Des  manufectures  de  velours  de  coton  s'élèvent  à  Rouen,  à 


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LE  COTON  419 

Dieppe,  à  Bolbec,  à  Yvetot,  à  Louviers,  à  Évreux,  à  Vernon, 
à  Amiens;  des  manufactures  d'indiennes,  à  Jouy,  à  Lille,  à 
Saint-Denis,  en  Lorraine,  en  Bourgogne;  des  filatures  à 
Rouen,  à  Coutances,  à  Honfleur.  La  bonneterie  de  coton  fait 
battre  ou  tourner  15,000  métiers  (1).  Pauvres  métiers  et  pau- 
vres manufactures,  auprès  de  nos  mécaniques  perfectionnées 
et  de  nos  usines  géantes,  mais  où  des  troupes  d'hommes  et  de 
femmes,  peu  nombreuses  auprès  de  nos  foules  ouvrières, 
vivent  d'une  vie  misérable  et  lourde  que  nos  syndicats  ne 
supporteraient  plus,  —  mais  enfin  trouvent  de  quoi  vivre,  au 
moins  de  quoi  ne  pas  mourir. 

C'est,  d'autre  part,  une  bonne  fortune  que,  presque  dès  le 
début  de  la  grande  industrie  textile  et  sans  interruption  jus- 
qu'à présent,  du  docteur  Villermé  à  Frédéric  Le  Play  et  à 
Jules  Simon,  en  passant  par  Louis  Reybaud  et  Audiganne,  les 
ouvriers  qui  filent  ou  qui  tissent  le  coton  n'aient  cessé 
d'éveiller  la  sollicitude  des  économistes  et  des  moralistes,  des 
philosophes  et  des  philanthropes.  Mais,  en  même  temps,  de 
leur  côté,  les  patrons  ne  se  lassent  jamais  d'appeler  celle  des 
pouvoirs  publics,  sur  eux  et  sur  leurs  entreprises,  à  propos  de 
traités  de  commerce  et  de  tarifs  de  douanes.  De  là,  doublant 
la  série  des  enquêtes  scientifiques  ou  académiques,  une  série 
d'enquêtes  politiques  ou  administratives,  parlementaires  et 
extra-parlementaires  :  enquête  locale  de  M.  Dieudonné,  préfet 
du  Nord,  en  l'an  IX  (1801)  ;  enquêtes  générales  de  1829  (2)  ; 
de  1853  (3)  ;  de  1870  (4)  ;  enquête  ouverte  l'an  dernier  et  qui 
n'est  pas  close  encore  :  dans  l'intervalle,  réunions,  meetings, 

(1)  D'après  M.  Jules  Houdot,  ouvr.  cité. 

(2)  Rapport  sur  l'enquête  relative  à  l'état  actuel  de  l'industrie  du  coton  en 
France,  1829;  Paris,  imprimerie  de  Selligne. 

(3)  Renseignements  pour  servir  à  l'enquête  ouverte  le  12  décembre  1853  au 
ministère  du  Commerce,  fournis  par  M.  Henri  Loyer,  Archives  du  Comité  des 
filateurs  de  coton  ;  Lille. 

(4)  La  Commission  fut  nommée  le  7  février  1870.  L'enquête  elle-même  forme 
quatorze  fascicules  des  Documents  parlementaires,  1870. 


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*J0  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

démarches,  délibérations,  protestations  et  réclamations,  en 
sorte  que,  depuis  cent  ans,  Tenquète  a  été  permanente.  Il 
n'y  a  qu'à  se  reconnaître,  dans  cette  masse  de  documents,  à 
en  faire  la  critique,  à  en  éliminer,  autant  qu'on  le  peut,  le 
sentiment  et  Tintérêt,  pour  être  renseigné  à  la  fois  sur  la 
situation  de  Tindustrie  cotonnière  et  sur  la  condition  des 
ouvriers  de  la  filature  et  du  tissage,  par  périodes  chronolo- 
giques, aux  différents  échelons  du  temps,  entre  1801  et 
1905. 


L'opération  peut  se  définir  ainsi  :  d'une  livre  de  fibres  dont 
la  longueur  varie    entre    10  et  40   millimètres,   offrant  une 
résistance  inégale,  rugueuse  et  cassante,  extraire  un  fil  de 
200  ou  250,  quelquefois  de  400,  et  peut-être  de  600  kilo- 
mètres de  longueur,  uni,  uniformément  résistant,  aussi  peu 
cassant  que  possible  ;  pour  obtenir  un  fil  de  cette  longueur, 
multiplier  dix  millions  de  fois  par  elle-même,  et  davantage, 
la  longueur  du  brin,  en  additionnant  les  brins  et  comme  en 
les  fusionnant.  Lorsque  le  célèbre  Arkwright,  ayant  pris  d'une 
main,  entre  le  pouce  et  l'index  fortement  serrés,  un  flocon  de 
coton,  eut  remarqué  que  si,  avec  les  mêmes  doigts  de  l'autre 
main,  il  tirait  les  filaments  en  plaçant  la  partie  ôtée  sur  la 
partie  restée,  et  s'il  continuait  ou  recommençait  à  le  faire  plu- 
sieurs fois,  de  ces  brins  emmêlés  et  divergents  il  formait  à  la 
fin  un  faisceau  de  brins  bien  redressés  et  parallélisés  (1),  il 
eut  vite  conçu  l'idée  de    «  laminer  »>    ce  ruban  imparfait  qu 
sortait  de  la  carde,  il  eut  vite  trouvé  et  construit  le  «  banc 

(i)  Dëlessaht,  la  Filature  de  coton  par  les  machines  modernes.  Paris,  1900. 


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LE  COTON  4tl 

d'étiraçe  »  .  Laminer...  Étirer...  Je  ne  sais  pourquoi,  —  ou 
plutôt,  si,  je  le  sais;  c'est  le  retour  des  mêmes  mots,  — 
Tusine  que  je  visite  me  rappelle  d'autres  usines  que  j'ai  visi- 
tées.  La  yÇ/a/ure  me  fait  penser  à  la  iréfilerie.  Là-bas,  assuré- 
ment, le  spectacle  avait  quelque  chose  de  plus  saisissant,  on 
pourrait  dire  quelque  chose  de  dramatique  ou  de  tragique. 
Avec  quel  intérêt,  là-bas,  l'œil  suivait  «  cette  barre  de  fer  qui 
s'engage,  longue  d'un  mètre  peut-être  et  large  de  8  à  10  cen- 
timètres, dans  la  première  cannelure  du  laminoir,  et  qui 
bientôt  sort  de  la  dernière,  longue  d'une  trentaine,  d'une  qua- 
rantaine de  mètres,  plus  petite  que  le  petit  doigt;...  qui  se 
tord  en  anneaux,  se  replie,  court  à  terre  comme  un  serpent 
de  feu...  »  puis  qui,  refroidie  et  roidie,  donne  la  machine  ou 
le  fil  de  fer  ébauché  !  «Mais  le  laminoir  n'étant  pas  un  instru- 
ment assez  délicat  pour  en  réduire  l'épaisseur  au-dessous  de 
6  à  7  millimètres  de  diamètre,  si  l'on  veut  faire  de  la 
tt  machine  V  un  fil  fin,  on  l'a  étire»  à  travers  des  filières,  c'est- 
à-dire  à  travers  des  plaques  d'acier  percées  de  trous.  Le  fil, 
enroulé  sur  une  bobine,  est  aminci  à  la  lime  par  une  de  ses 
extrémités,  engagé  dans  la  filière,  happé  avec  une  pince, 
fixé  à  une  autre  bobine  à  laquelle  on  imprime  une  rotation  et 
sur  laquelle  il  vient  s'enrouler  au  fur  et  à  mesure  que  la  pre- 
mière se  déroule.  Ainsi,  à  froid,  —  en  suivant  la  filière,  — et 
après  un  grand  nombre  de  passages  par  des  trous  de  plus  en 
plus  étroits,  la  «  machine  »  devient  le  fil  fin,  et  le  câble  un  fil 
télégraphique,  qui  va  courir  des  kilomètres  au  bord  des 
routes.  »  Ainsi  encore,  ettout  de  même,  en  est-il  du  «  ruban» 
comme  de  la  «  machine.  »  La  carde,  comme  le  laminoir, 
n'est  pas  un  instrument  assez  délicat  pour  produire  le  fil  fin, 
et,  comme  la  a  machine  »  passe  par  la  filière,  il  faut  que  le 
«  ruban  »  passe  par  le  «  banc  d'étirage.  »  C'est  le  même  pro- 
cédé, la  même  marche;  ce  sont  les  même  mots;  et  pour- 
tant, lorsqu'il  s'agit  du  coton,  ces  mots  d'«  étirage  »  et  de 


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k%%  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

«  laminage  »  ne  8onnent-iIs  pas  étrangement?  Il  semble  que 
les  puissants  outils  à  briser  les  rébellions  de  la  matière  dure 
n'aient  rien  à  faire  avec  cette  matière  molle,  inconsistante, 
docile.  Mais,  sans  eux  ou  sans  des  outils  aussi  puissants  qui 
s'en  rapprochent  assez  pour  que  leur  travail  porte  le  même 
nom;  cette  matière,  si  docile  qu'elle  soit,  ne  rendrait  pas  ce 
qu'elle  rend,  et  la  filature  ne  ferait  pas  ce  qu'elle  feit. 

Des  États-Unis  ou  d'Egypte,  par  le  Havre  ou  par  Marseille, 
en  balles  de  500  ou  de  600  livres,  le  coton  vient  d'arriver  à 
la  fabrique.  On  l'a,  avant  de  l'expédier,  comprimé  à  la  presse 
hydraulique,  pour  en  réduire  le  volume  et  en  diminuer  par 
conséquent  les  frais  de  transport.  Les  feuillards^  ou  bandes 
de  fer  plat,  dont  sont  encerclées  les  toiles  de  la  balle,  l'ont 
empêché  de  se  regonfler  et  redilater.  Empaqueté  de  la  sorte, 
il  occupe  la  moindre  place  qu'il  puisse  tenir.  Tout  à  l'heure, 
il  s'amoncellera  en  tas  sur  le  pavé.  Mais,  à  son  entrée  à  la 
filature,  «  la  balle  de  coton  contient  une  matière  qui  n'est 
point  homogène.  On  y  trouve  des  parties  longues  et  ner- 
veuses très  blanches,  d'autres  très  chargées  de  poussières,  de 
graines,  et  enfin  des  fibres  courtes  constituant  le  duvet  ou 
coton  mort.  Les  diverses  balles,  provenant  de  la  même  origine, 
peuvent  avoir  des  compositions  diverses,  et  enfin  il  peut  être 
nécessaire  de  pratiquer  des  mélanges  pour  obtenir  un  produit 
satisfaisant  dans  des  conditions  de  prix  déterminées...  Le 
mélange  s'obtient  en  ouvrant  les  balles  et  en  les  étalant  dans 
une  salle  spéciale,  autant  que  possible,  sèche,  chauffée  et 
bien  ventilée  (I).  »  Les  tas  formés,  on  laisse  passer  quelques 
jours,  au  bout  desquels,  soit  qu'on  le  fasse  à  la  main,  soit 
qu'on  se  serve  d'un  râteau  à  dents  de  fer,  on  a  soin  d'enlever 
le  coton  par  tranches  verticales,  afin  que  chaque  tranche 
enlevée  contienne    un  échantillon  de  chaque  balle  étalée. 

(1)  Jules  HouDOT,  ouvrage  cité,  p.  233. 


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LE  COTON  4S3 

On  procède  ensuite  au  «  battage  » .  Mélangé,  le  coton  reste 
encore  fortement  comprimé,  les  filaments  sont  agrégés  et  la 
masse  renferme  des  impuretés  nombreuses.  Ce  ne  sont  donc 
pas  seulement  les  balles  qu'il  faut  «  ouvrir  » ,  c'est  le  coton 
lui-même,  afin  de  l'amener  à  l'état  floconneux  et  de  le  net- 
toyer. L'«  ouvreur  »  et  le  «  batteur  »  mécaniques  y  pour- 
voient. Après  quoi,  l'on  «  carde  »  et  l'on  «peigne  ».  Le  car^ 
dage  est  l'opération  fondamentale  de  la  filature.  Il  a  pour 
but  de  dénouer  les  fibres,  de  les  isoler  les  unes  des  autres  et 
de  les  redresser  en  les  parallélisant  et  en  faisant  disparaître 
les  inégalités.  Autrefois  il  s'opérait  à  la  main,  ce  qui  donnait 
un  produit  très  défectueux;  aujourd'hui,  il  se  fait  toujours 
au  moyen  des  machines  appelées  cardes.  Le  principe  de  la 
carde  est  très  simple,  c'est  un  peigne  métallique.  Dans  les 
machines,  ce  peigne  est  continu,  fait  de  rubans,  plaques  de 
cuir  ou  de  caoutchouc  armées  de  dents  en  fil  de  fer  ou  d'acier 
formant  crochet.  11  est  enroulé  sur  un  tambour  qui  tourne 
sans  intermittence.  Le  coton  est  retenu  parles  dents  du  peigne 
«  au  grand  tambour  »  autour  duquel  tournent,  avec  des 
vitesses  inégales,  des  «  cylindres  »  ou  «  petits  tambours  »» 
dont  la  fonction  est  d'enlever  le  coton  au  «  grand  tambour  » . 
D'autres  organes  ajoutés  :  les  chapeaux ^  le  briseur  et  le  peigne, 
détachent  complètement  l'ensemble  de  la  carde  et  ont  pour 
mission  de  nettoyer  les  fibres  et  de  les  transformer  en  un  ruban 
homogène.  Le  ruban  ainsi  produit  est  enfin  débarrassé  de  ces 
«  boutons  »  et  parfaitement  régularisé  par  les  «  peigneuses»  ; 
celles-ci  arrivent  au  résultat  désiré  en  faisant  passer  successi- 
vement sur  le  ruban,  —  préalablement  tendu  à  chaque  extré- 
mité par  des  pinces,  —  des  peignes  de  plus  en  plus  fins;  leur 
action  est  complétée  par  le  rattachement  du  ruban  peigné  au 
ruban  précédent,  pour  obtenir  un  ruban  continu    (l).»    Le 

(1)  Jules  HouDOT,  ouvrage  cite,  p.  237  et  238. 


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M4  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

peignage  fini,  c'est  le  moment  de  Vétirage  ou  laminage,  qui 
termine  la  préparation. 

Aussitôt  commence  \e  filage.  Il  a  pour  but  «  de  transformer 
les  mèches  produites  par  les  bancs  à  broches,  en  les  soumet- 
tant à  un  dernier  laminage  et  à  la  torsion  nécessaire  pour 
donner  au  produit  le  degré  de  finesse  et  de  solidité  voulu, 
puis  de  Tenrouler  à  mesure  sur  une  bobine,  qui  remplisse 
deux  conditions  essentielles  :  celles  d'être  facilement  transpor- 
tables et  de  se  dévider  avec  le  moins  de  déchet  possible,  soit 
au  dévidage  pour  en  faire  des  écheveaux,  soit  au  tissage,  dans 
les  différentes  opérations  (l).  »  «  Le  procédé  de  filage  varie 
selon  l'emploi  auquel  est  destiné  le  fil  :  tantôt  on  exige  de  lui 
une  grande  résistance  à  la  traction  et  une  élasticité  particu- 
lière, c'6st  le  fil  destiné  à /a  chaîne  ;  tantôt  la  torsion  est  moins 
importante,  mais  le  fil  doit  être  cependant  assez  résistant 
pour  supporter  les  opérations  du  filage  et  du  tissage,  c'est  le 
fil  de  trame  (2).  «  Le  filage,  qui  se  faisait  autrefois  à  la  main, 
se  fait  à  présent  au  moyen  de  métiers  qu'on  peut  ranger  sous 
deux  catégories,  métiers  continus,  métiers  renvideurs,  mais  que 
nous  n'avons  point  à  décrire  ici.  Quant  à  ce  qui  est  spéciale- 
ment de  la  torsion,  «  elle  a  pour  effet  de  donner  nu  fil  la  soli- 
dité et  la  résistance  voulues,  tout  en  lui  conservant  l'intégra- 
lité de  son  élasticité;  si  elle  est  insuffisante,  le  fil  sera  sans 
consistance,  et  il  y  aura  rupture;  si  elle  est  trop  forte,  au 
contraire,  le  fil  deviendra  sec  et  cassant.  11  faut,  pour  obtenir 
un  bon  fil,  fort  et  suffisamment  élastique,  se  tenir  dans  les 
limites  moyennes  de  la  torsion  (3).  »  La  torsion  s'opère  d'ail- 
leurs à  toutes  les  phases  de  la  fabrication,  ainsi  que  les  dou- 


(1)  Saladiiv,  la  Filature  de  coton. 

(2)  Jules  HouDOY,  ouvrage  cité.  p.  239. 

(3)  DuPOHT,  Filature  de  coton,  p.  185  et  suivantes.  —  Je  profite  de  cette  occa- 
sion pour  signaler  deux  très  intéressants  ouvrages  de  M.  Paul  Dupont,  en  colla- 
boration, l'un  :  Filature  du  coton,  avec  M.  J.-B.  Haeffelé;  l'autre  :  Tissage 
mécanique,  avec  M.  V.  Schlumberger. 


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LE  COTON  «5 

blages^  qui  se  pratiquent  en  nombre  d'autant  plus  considé- 
rable que  Ton  veut  obtenir  un  fil  plus  parfait. 

Restent  les  opérations  accessoires  ou  complémentaires  : 
V emballage  y  le  vaporisage  (1),  le  dévidage ^  V empaquetage.  En 
somme,  la  préparation  et  la  fabrication  se  décomposent  en 
sept  temps  ou  sept  mouvements  : 

r  Mélange  du  coton  ; 

2*  Division  des  fibres  et  nettoyage  par  V  a  ouvrage  »  et  le 
«  battage  »  ; 

3"  Nettoyage  et  confection  de  nappes  par  le  cardage  ; 

4*  Parallélisation  des  fibres  et  transformation  des  nappes 
en  rubans  par  Tétirage  ; 

5*  Régularisation  du  ruban  par  le  peignage  ; 

6*  Première  torsion  par  les  bancs  à  broches  ; 

V  Étirage,  torsion  et  confection  du  fil  par  le  filage. 

Voilà  le  travail  :  voici  maintenant  Touvrier. 


H 


Les  deux  premiers  exemples  sont  pris  dans  la  région  du 
Nord  et  dans  la  même  ville  de  celte  région,  Armentières. 
L'usine  que  nous  appellerons  l'usine  A  occupe  en  tout 
405  ouvriers  et  ouvrières.  Le  travail  y  est  réparti  en  sept 
ateliers,  qui  correspondent  aux  opérations  qu'on  vient  de 
décrire,  et  qui  sont  : 

(i)  «  C'est  l'opération  qui  consiste  à  exposer  les  fils  à  la  vapeur  d'eau  ou  à 
l'action  de  certains  gaz,  le  gaz  d'éclairage^  par  exemple.  De  même  que  le  coton 
brut,  les  filés  absorbent  des  quantités  d'eau  variables;  de  plus,  le  filage  demande 
une  certaine  humidité  de  la  matière  travaillée.  Avec  les  énormes  vitesses  données 
aux  broches  des  métiers,  il  se  produit  par  la  ventilation  une  véritable  dessicca- 
tion des  fibres  et  il  est  impossible  d'employer  tout  de  suite  les  filés  sans  leur  avoir 
rendu  une  certaine  proportion  d'eau.  »  On  le  fait  par  le  vaporisage.  Jules 
HouDOY,  ouvrage  cité,  p.  247. 


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M6  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

1"  L'atelier  des  mélanges  et  des  batteurs  ; 

2*'  —  de  la  Garderie  ; 

3*  —  des  préparations  ; 

4"  —  des  continus  ; 

5*  —  du  dévidage  et  du  doublage  ; 

6°  —  de  l'encaissage  et  du  paquetage  ; 

V  —  des  mécaniciens  et  des  menuisiers. 

Quatre  de  ces  ateliers,  les  mélanges  et  les  batteurs,  avec  la 
carderie,  d'une  part,  et,  d'autre  part,  l'encaissage  et  le 
paquetage,  avec  l'atelier  des  mécaniciens  et  des  menuisiers, 
emploient  des  hommes  et  des  jeunes  gens  :  dans  les  trois 
autres,  aux  préparations,  aux  métiers  continus,  au  dévidage 
et  au  doublage,  ce  sont  des  hommes  et  des  jeunes  filles. 

Sur  les  405  ouvriers  et  ouvrières  de  l'usine  A,  233  jeunes 
hommes  ou  jeunes  filles  ont  moins  de  dix-huit  ans.  Mais  il 
parait  que,  sauf  pour  les  hommes  chargés  de  la  manutention 
ou  du  service  des  batteurs  et  des  cardes,  —  et  encore,  pour 
ceux-là  mêmes,  l'effort  n'aurait-il  rien  d'intensif,  —  en 
général,  dans  la  filature,  le  travail  n'exige  point  d'effort 
musculaire.  C'est  ce  qui  permet  aux  femmes,  nous  dit-on,  de 
remplir  aisément  tous  les  postes  sans  qu'il  y  ait  lieu  de  tenir 
compte  de  leur  âge  ;  il  est  rare  pourtant  qu'une  ouvrière  ait 
assez  d'habileté  professionnelle  pour  diriger  un  métier  et 
travailler  à  la  tâche  avant  quinze  ans.  Nous  sommes,  heureu- 
sement, loin  du  temps  où  l'on  parlait  sans  rire,  —  ou  sans 
pleurer,  —  de  1'  «  habileté  professionnelle  »  d'un  enfont  de 
six  ans  (l)  ! 

La  journée  de  travail  est  de  dix  heures,  durée  légale  pour 
les  ateliers  mixtes,  c'est-à-dire  pour  les  ateliers  où  travaillent 
à  la  fois  des  hommes  et  des  femmes  ou  des  enfants.  L'usine 

(i)  Voyez  Jules  Houdoy,  oiivr.  cité.  —  Cf.  Jules  SiyoK^  f  Ouvrier  de  huit 
ans. 


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LE  COTON  M7 

ouvre  ses  portes  le  matin,  à  six  heures  et  demie  ;  elle  les 
ferme  le  soir  à  six  heures  :  il  y  a,  dans  l'intervalle ,  deux 
arrêts,  Tun,  de  huit  heures  à  huit  heures  et  quart  pour  le 
petit  déjeuner;  l'autre,  de  midi  à  une  heure  et  quart  pour  le 
déjeuner,  ou,  comme  on  dit,  dans  le  Nord,  le  dîner.  On  se 
repose  le  dimanche.  Ou,  si  Ton  ne  se  repose  pas,  on  se 
divertit,  soit  en  famille,  soit  au  cabaret,  soit  à  toutes  sortes 
de  distractions  qui  abondent  en  ce  pays  de  Flandre  ;  mais,  le 
lundi,  a  la  reprise  du  travail  se  fait  sans  à-coups  ni  difficultés  »  : 
il  n'est  constaté  que  très  peu  d'absences. 

En  ce  qui  concerne  les  salaires,  les  renseignements  qui 
nous  viennent  de  l'usine  A  manquent  de  précision  ou  de 
détail.  Nous  savons  seulement  qu'en  1904,  le  salaire  moyen 
était,  pour  les  hommes  de  peine,  de  975  francs,  pour  les 
ouvriers  de  machine,  de  1.050  francs  par  an.  Les  ouvrières, 
payées  à  la  tâche,  gagnaient  de  15  à  22  francs  par  semaine  ; 
la  moyenne  oscillait  entre  18  et  19  francs.  En  outre,  —  et 
c'est  là  une  particularité  qui  mérite  d'être  signalée,  —  «  afin 
de  bien  montrer  que  l'intérêt  du  patron  et  celui  de  l'ouvrier 
sont  solidaires  et  identiques  quant  à  la  production  » ,  il  est 
distribué  dans  chaque  atelier  des  primes  aux  ouvrières  qui 
ont  «  gagné  les  plus  fortes  semaines  »  ,  si  bien  que  certaines 
d'entre  elles  arrivent,  avec  ces  primes,  à  un  salaire  moyen  de 
24  francs  environ.  Malgré  tout,  ce  qu'on  nous  apprend  des 
salaires  dans  l'usine  A  demeurerait  vague,  et  nous  n'aurions 
que  ces  fameuses  et  fâcheuses  a  moyennes  n  ,  si  les  patrons  de 
cette  usine,  très  pénétrés  de  leur  devoir  social,  n'avaient  eu 
ridée,  avant  la  grève  de  1903,  qui  troubla  si  profondément  la 
ville  d'Armentières,  de  procéder  à  une  enquête  en  vue  de 
connaître  le  «  salaire  de  famille  »  ,  le  plus  important  et  peut- 
être  le  plus  «  réel  »  à  leur  avis.  Ici  encore,  nous  n'aurons  que 
des  moyennes,  mais,  pour  divers  motife,  elles  nous  rappro- 
chent toutefois  de  la  réalité. 


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W8  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Il  ressort  des  recherches  faites  sur  le  personnel  de  l'usine  A 
que  le  nombre  moyen  des  membres  de  la  famille  est  de  cinq 
personnes,  le  père  et  la  mère  compris,  a  gagnant  42  fr.  43 
par  semaine,  soit  plus  de  2.000  francs  par  an,  car  il  n'y  a  de 
chômage  sur  la  place  d'Armentières  qu'à  l'état  d'infime 
exception  :  «  dans  une  usine  qui  fonctionne  depuis  vingt-sept 
ans,  le  chômage  des  hommes  n'a  pas  dépassé  trois  heures  par 
an.  »  Mais  le  tableau  est  assez  instructif  pour  que  nous  le 
reproduisions  tel  qu'il  nous  est  donné. 

De  Tusine  A,  et  autour  d'elle,  vivaient  donc,  en  1903  : 

Nombre  de  personnes       Salaire  hebdomadaire 
Familles.  par  famille.  moyen. 

fr.     c. 

21  2  34  68 

41  3  3H  70 

35  4  48  75 

36  5  47  60 
33  6  45  22 
32  6  58  69 
21  8  54  18 
20  9  53  87 

6  10  59  39 

3  II  59  75 

3  12  82  88 

Total  des  familles 251 

Total  des  personnes 1 .384 

Moyenne  des  membres 5,51 

Salaire  moyen  par  famille 46  fr.  79 

Salaire  moyen  pour  5  personnes 42  fr.  43 

Bien  que  la  paye  se  fasse  régulièrement  à  la  semaine,  ce 
qui.  dans  l'industrie,  est  le  plus  court  intervalle,  à  l'occasion, 
on  n'en  consent  pas  moins  des  avances.  Les  retenues  ou 
amendes  infligées  pour  retard,  malfaçon,  ou  négligence  dans 
le  travail  ne  s'élèvent  pas  à  plus  de  un  franc  par  tête  et 
n'atteignent  pas  0,001  de  la  somme  des  salaires  payés.  Pas  de 


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LE  COTON  429 

forme  spéciale  du  contrat  de  travail  ;  les  patrons  embauchent 
Touvrier  :  le  «  délai  de  prévenance  » ,  en  cas  de  renvoi  ou  de 
départ,  est  fixé  à  quinze  jours  ;  il  est  réciproque  ;  mais  on  ne 
nous  dit  pas  si,  en  fait,  il  est  observé. 

L'usine  B  est  un  mag^nifique  établissement,  dont  les  salles 
sont  vastes,  hautes,  bien  ventilées.  Des  courants  d*air,  habile- 
ment dirigés,  entraînent  et  chassent  le  principal  ennemi  de 
l'ouvrier  en  toute  filature  :  la  poussière.  Sauf  dans  l'atelier 
des  premières  manutentions,  où  encore  il  n'y  en  a  presque 
pas,  on  pourrait  dire  qu'il  n'y  en  a  pas.  La  température  y  est 
réglée  et  rendue  supportable.  L'autorité  y  est  douce,  la  solli- 
citude constante,  et  les  ouvriers  y  vieillissent,  sûrs  de  ne 
point  manquer  de  pain  quand  ils  ne  travailleront  plus.  L'usine 
n'a  pas  subi  de  grève  depuis  longtemps,  pour  ainsi  dire 
jamais  :  du  moins  pas  de  grève  particulière,  et  seulement, 
dans  les  grands  mouvements  plus  révolutionnaires  qu'ouvriers, 
le  contre-coup  des  grèves  générales. 

Le  travail  s'y  fait  en  quatre  ateliers,  qui  sont  : 

r  Mélanges  et  batteurs  ; 

2"  Cardes  et  préparation  ; 

3*  Salle  de  filature  ; 

4**  Dévidage,  bobinage  et  paquetage. 

Pour  le  coton,  comme  pour  le  lin,  les  catégories  d'ouvriers 
sont  peu  nombreuses,  en  tout  cas  beaucoup  moins  nombreuses 
que  dans  les  mines,  la  métallurgie,  ou  la  construction  méca- 
nique. On  distingue  cependant  : 

Dans  la  première  salle,  des  soigneurs  de  batteurs  et  mé- 
langes ; 

Dans  la  deuxième  salle,  des  soigneurs  de  cardes,  des 
soigneuses  d'étirage,  des  banc-brocheuses  en  gros,  intermé- 
diaire et  fin  ; 

Dans    la    troisième   salle,     des    soigneuses    de   continus, 


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480  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

des  fileurs  pour  renvideurs,  des  rattacheurs,  des  bâcleurs  ; 

Dans  la  quatrième  salle,  des  dévideuses,  des  bobineuses, 
des  moulineuses,  des  paqueteurs,  emballeurs  et  magasiniers. 

Le  personnel  dirigeant  et  sous-dirigeant  comprend  :  1  direc- 
teur, 5  contremaîtres,  3  surveillants  (1),  pour  447  ouvriers 
et  ouvrières  ainsi  répartis  par  âge  et  par  spécialités  : 

NOMBRE    TOTAL    DES    OUVRIERS 

Répartition  par  âge  dans  les  diverses  catégories  ou  spécialités. 

Batteurs  et  Mélanges 1^  )  u  j  j    lo 

^     ,                      ^  r,^\  Hommes  au-dessus  de  18  ans. 

Cardes 2o  ) 

,  -.  .       '   -,.     M     100  f  Femmes    et    filles   au-dessus  de 
Intermédiaire  et  rm.     )  /  .j. 

.  \  Continus 22  ) 

'  '  )        —  15     Filles  au-dessous  de  18  ans. 

Journaliers -45 


^       . ,  o,  V  Hommes  au-dessus  de  18  ans. 

Renvideurs 81  ) 

—         .- 26     Garçons  au-dessous  de  18  ans. 

Dévideuses,  Moulineuses,  /  «.  |  Femmes   et    filles    au-dessus  de 

Bobineuses.  <  \  18  ans. 

(  10     Filles  au-dessous  de  18  ans. 

Paqueteurs  et  Magasiniers.  19    Hommes  au-dessous  de  18  ans. 

—  —  4     Garçons  au-dessous  de  18  ans. 

Total 447  ouvriers  et  ouvrières. 


L'usine  B  est  un  établissement  mixte,  la  durée  du  travail  y 
est  donc  uniformément  de  dix  heures  pour  tout  le  personnel, 
depuis  que  la  loi  du  30  mars  1900  a  atteint,  au  1"  avril  1904, 
son  second  a  palier  » .  Mais  ce  sont  dix  heures  de  travail 
effectif,  prises  sur  une  durée  de  onze  heures  et  demie,  en 

(1)  A  l'usine  A,  pour  un  nombre  d'ouvrier»  et  d'ouvrières  à  peu  près  égal  (405), 
il  est  de  :  un  directeur,  3  contremaîtres  chefs,  6  sur^'^eillants.  «Le  directeur  reçoit 
les  ordres  des  patrons,  les  contremaîtres  obéissent  au  directeur,  les  surveillants 
sont  sous  la  dépendance  des  contremaîtres  et  en  rapports  directs  avec  le  per- 
sonnel, qui  conserve  le  droit,  en  cas  de  difficulté,  de  recourir  aux  patrons  sans 
intermédiaire.  »  Je  transcris  ici  les  termes  mêmes  de  la  note  qui  m'a  été  remise. 


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J 


LE  COTON  431 

défalquant  une  heure  et  demie  pour  le  «  dîner  »  ,  de  midi  à 
une  heure  et  demie.  Le  reste  comme  à  Tusine  Â  ;  même  repos 
du  dimanche,  employé  de  la  même  façon  ;  travail  à  une  seule 
équipe,  pas  continu,  jamais  de  nuit  ;  rien  de  particulièrement 
dur  pour  aucune  catégorie  d'ouvriers  ou  d'ouvrières.  La  paye 
se  feit  non  à  la  semaine,  mais  à  la  quinzaine  :  aussi  consent-on 
des  avances  sous  tous  les  prétextes.  Les  retenues  s'opèrent 
par  petites  fractions  ;  les  amendes  sont  extrêmement  rares, 
on  ne  les  applique  que  pour  cause  de  malfaçon,  d'absence, 
d'irrégularité  ou  d'inexactitude  au  travail  ;  elles  sont  intégra- 
lement versées  à  la  caisse  de  secours.  11  n'y  a  point  de  forme 
spéciale  du  contrat  de  travail,  ni  même  de  contrat  de  travail  : 
les  patrons  embauchent  l'ouvrier  ou  reçoivent  l'apprenti  ; 
apprenti,  du  reste,  ou  ouvrier,  ils  le  payent  dès  son  entrée  à 
l'usine.  S'ils  veulent  le  renvoyer,  ils  le  préviennent  quinze 
jours  à  l'avance,  mais  c'est  un  souci  que,  de  son  côté, 
lorsqu'il  veut  quitter  la  fabrique,  l'ouvrier  n'a  pas  d'ordi- 
naire, et,  pour  toute  sorte  de  motifs,  on  préfère  n'y  pas  tenir 
la  main. 

Les  salaires  moyens,  par  catégories  ou  spécialités,  sont  les 
suivants  : 

SALAIRES 

PAR  JOUR  PAR  QUINZAINB 

fr.    c.        fr.    c.  francs. 

Journaliers,  Magasiniers,  Batteurs,       1  ^ 

Cardes,  Parqueteurs.  ) 

Surveillants  et  Régleurs 5     »  60 

Ouvrières  étirageuses 3    »  36 

Banc-brocbeuses.  Gros,  Intermédiaire  et  /       «         a  o  pï-     o/?  a   iie- 
^.  •       o     »   a  o  7«>     oD  a  45 

Fm.  I 

/  Fileurs 6  50  à  7  40  78  à  88 

Renvideurs <  Rattacheurs   3  50  à  4     «  42  à  48 

(  Bâcleurs 1  75  à  2    »  21  à  24 

Soigneuses  de  continus 3  25  à  3  40  39  à  40 

Dévideuses^  Moulineuses,  Bobineuses ....  3    »  36 


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48t  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Il  faut  remarquer  que  la  plus  grande  partie  des  ouvriers  ou 
ouvrières  attachés  au  «  soin  »,  à  la  surveillance  des  machines, 
—  le  mot  tt  machines  »  signifiant  ici,  au  sens  large,  la 
machine-outil,  le  métier,  —  est  payée  aux  pièces,  suivant  les 
conditions  et  tarifs  établis,  au  moyen  de  compteurs  méca- 
niques qui  mesurent  la  quantité  de  travail  ou  de  matière 
fabriquée.  On  ne  saurait  trop  souhaiter  de  voir  se  répandre 
Tusage  du  compteur  mécanique  servant  à  mesurer  l'ouvrage 
et  à  déterminer  rigoureusement  le  salaire,  car  la  loi  du 
7  mars  1850,  par  laquelle  on  a  voulu  y  pourvoir,  est  très 
imparfaite  et  insuffisante  :  les  contestations  sont  fréquentes, 
irritantes,  difficiles  à  trancher  ;  et  l'écho  en  parvenait  tout 
récemment  encore  à  la  Commission  d'enquête  sur  l'industrie 
textile  nommée  par  la  Chambre  des  députés.  Si  l'on  ne  doit 
pas,  sans  examen,  admettre  ces  réclamations  comme  bien 
fondées,  on  ne  doit  pas  non  plus  les  rejeter  par  indignation  : 
le  meilleur  moyen  de  les  juger,  c'est  de  les  rendre  impos- 
sibles ;  et  il  n'est  sans  doute  pas  d'arbitre  qui  vaille  pour  cela 
le  compteur  mécanique. 


111 


405  ouvriers  et  ouvrières  à  l'usine  A,  447  à  l'usine  B,  il 
s'en  manque  de  peu  que  nous  touchions  les  500,  et  c'est 
réellement  la  grande  industrie  textile.  Non  pas  qu'il  n'y  en  ait 
point  une  plus  grande.  D'après  les  statistiques  de  l'Office  du 
travail,  deux  filatures,  dans  le  département  du  Nord,  occupe- 
raient de  500  à  1.000,  et  deux  encore  de  1.000  à  2.000 
ouvriers  et  employés.  Mais,  en  revanche,  seize  en  occupant 
seulement  de  200  à  500,  quinze  de  100  à  200,  dix  pas  plus 
de  100,  la  moyenne  demeure  entre  100  et  200.  —  D'une 


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LE  COTON  43a 

manière  générale,  pourtant,  on   peut  dire  que  la  moyenne 
industrie  du  Nord  est  la  g^rande  industrie  des  Vosges. 

Dans  la  région  vosgienne,  l'industrie  textile  du  coton  se 
divise  en  trois  branches  ou  se  compose  de  trois  branches  :  la 
filature,,  le  tissage,  et  le  finissage,  consistant  dans  le  blanchi- 
ment, la  teinture,  l'impression,  les  apprêts  divers.  Mais  le 
finissage  n'est  pratiqué,  —  ainsi  d'ailleurs  que  dans  le  Nord, 
—  qu'en  de  très  vastes  établissements,  au  nombre  de  deux 
ou  trois  pour  toute  la  région  ;  c'est  moins  une  branche  d'in- 
dustrie qu'une  industrie  spéciale  ;  et  nous  le  laisserons  donc 
à  part,  pour  ne  retenir  que  ce  qui  regarde  expressément  la 
filature  et  le  tissage. 

Ces  deux  dernières  branches  d'industrie  sont  le  plus  souvent 
séparées  ;  toutefois,  il  y  a  tendance  à  les  réunir,  et  cette  ten- 
dance s'affirme  de  plus  en  plus.  Dans  ce  cas,  chacune  d'elles, 
filature  d'un  côté,  tissage  de  l'autre,  constitue,  dans  la  même 
usine,  un  atelier  distinct.  Certaines  conditions  sont  communes 
à  la  filature  et  au  tissage,  d'autres  sont  particulières  à  celui-ci 
ou  à  celle-là. 

A  proprement  parler,  filature  ou  tissage,  l'usine  tout  entière 
ne  forme  qu'un  seul  atelier.  Cependant,  si  par  «  atelier» 
divers  »  on  entend  a  phases  diverses  »  du  travail  industriel, 
on  discerne  : 

aj  Dans  la  filature  :  T  la  préparation^  comprenant  partout 
(et  dans  les  Vosges  comme  dans  le  Nord  ou  en  Normandie)  le 
mélange  et  le  battage  des  cotons,  le  cardage,  le  peignage  (pour 
les  cotons  à  longue  soie),  l'étirage  sans  torsion,  l'étirage  avec 
torsion  ou  banc-brocheuse  ;  2*  \e  filage^  qui  s'opère  soit  sur  des 
métiers  renvideurs  ou  self  aciing^  soit  sur  des  métiers  continus 
ou  à  anneau  ; 

bj  Dans  le  tissage  :  1*  la  préparaiiouy  comprenant  le  bobi* 
nage,  l'ourdissage  et  l'encollage  (ouparage)  des  chaînes;  â^'le 
^ tissage,  la  fabrication  de  la  toile. 

sa 


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434  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

Préparation  d'un  côté,  filage  ou  tissage  de  l'autre,  voilà 
bien,  si  Ton  veut,  deux  ateliers  distincts,  mais  logés  matériel- 
lement en  un  seul  ;  voilà  plutôt  deux  opérations  distinctes,  en 
un  seul  atelier,  eu  une  seule  salle  fort  spacieuse,  surtout  pour 
les  usines  à  rez-de-chaussée  unique,  lesquelles  sont,  dans  les 
Vosges,  le  type  couramment  adopté. 

Les  catégories  ou  spécialités  d'ouvriers  et  ouvrières  sont, 
dans  les  Vosges,  comme  dans  le  Nord  et  partout  : 

Filature. 

Préparation.  —  Au  battage  :  des  soigneurs  de  batteurs,  — 
hommes  ; 

Au  cardage  :  des  soigneurs  et  des  aiguiseurs  de  cardes,  — 
hommes  ; 

A  rétirage  (avec  ou  sans  torsion)  :  des  soigneuses  d'étirage, 
des  banc-brocheuses,  des  bobineuses,  —  femmes; 

Au  filage  :  sur  le  self  acling^  des  fileurs,  des  rattacheurs,  des 
bobineurs,  —  hommes  ; 

Sur  le  métier  continu  :  des  soigneurs  ou  soigneuses  de 
continu,  —  hommes  ou  femmes,  mais,  à  l'habitude,  femmes. 

Tissage. 

A  la  préparation  :  des  bobineuses,  des  ourdisseuses,  des 
encoUeurs  avec  aides-encolleurs,  — hommes  et  femmes  ; 

Au  tissage  proprement  dit  :  le  tisserand  ou  la  tisserande, 
—  indifféremment  homme  ou  femme. 

Gomme  partout  encore,  s'y  joignent  les  ouvriers  ou  équipes 
accessoires,  soit  pour  la  filature,  soit  pour  le  tissage  ;  ma- 
nœuvres employés  aux  différentes  manutentions  d'avant  et 
d'après  le  travail  :  à  «  l'amenée  »  au  lieu  voulu  des  balles  de 
coton,  des  caisses  de  filés,  des  pièces  de  tissu,  à  la  distribution 


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LE  COTON  485 

de  la  chaîne  ou  de  la  trame,  à  la  réception  et  à  Texamen  des 
produits  fabriqués,  au  pliage  des  pièces  dans  les  tissages,  à 
Fencaissage  des  filés  dans  les  filatures.  Joignons-y  enfin  les 
chauffeurs,  machinistes,  électriciens,  graisseurs,  le  portier  et 
le  gardien  de  nuit,  les  ouvriers  forgerons  et  mécaniciens 
d'un  petit  atelier  de  réparations  annexé  à  Tusine,  en  tout  un 
dixième  à  peu  près,  —  ou  un  peu  moins,  —  de  l'effectif  total. 
Le  personnel  dirigeant,  dans  les  Vosges  comme  dans  le 
Nord,  même  pour  une  assez  grosse  usine,  est  des  plus  res- 
treints, et  pourquoi  ne  le  serait^il  pas?  La  direction  d'une 
filature  de  coton  consiste  principalement  dans  l'emploi 
judicieux,  dans  l'exploitation  intensive  d'une  machine  com- 
pliquée, mais  dont  le  type  est  fixé  ;  dans  l'application  minu- 
tieuse de  règles  bien  connues  de  tous  les  praticiens,  et  non 
dans  une  sorte  d'initiative  quotidienne  poursuivant  sans  cesse 
des  changements  et  des  perfectionnements  de  quelque  impor- 
tance. Cette  machine,  chef-d'œuvre  de  précision,  —  et  l'on 
serait  tenté  de  dire  d'intelligence,  —  a  été  imaginée  et 
construite  par  un  habile  ingénieur  chez  un  grand  constructeur 
d'Alsace  ou  d'Angleterre.  One  fois  construite  et  montée,  un 
manœuvre,  le  premier  venu,  ou  presque,  suffit  à  la  faire 
marcher.  Pour  le  tissage,  le  caractère  mécanique  et  rigide  de 
l'industrie  est  moins  accusé  que  pour  la  filature.  Il  y  a  matière 
à  plus  d'initiative,  mais  à  une  initiative  qui  s'exercera  de 
préférence  à  varier  les  tissus  entrepris,  à  créer  des  modèles  et 
trouver  des  dessins  nouveaux.  Dans  les  Vosges  (1),  la  plupart 
des  tissages  se  bornent  à  la  fabrication  des  genres  les  plus 
simples  ;  et  par  conséquent  aussi  le  personnel  dirigeant  peut 
se  restreindre,  en  dehors  du  patron  ou,  dans  les  sociétés 
anonymes,  du  gérant,  qui  se  réservent  le  contrôle  général  de 

(i)  C'est  un  devoir  pour  moi  de  remercier,  entre  autres  personnes  qui  se  sont 
mises  avec  tant  d'obligeance  à  ma  disposition,  M.  Léon  Gautier,  député  des 
Vosges  et  manufacturier  à  Golbey,  dont  les  notes  m'ont  été  du  plus  grand  secours. 


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436  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Tusine  et  sa  gestion  commerciale,  à  un  c/irec/eur  pour  la  partie 
technique  et  mécanique,  assisté,  s'il  est  nécessaire,  d'un 
sous-directeur  ;  un  ou  plusieurs  contremaîtres  de  préparation; 
un  ou  plusieurs  contremaîtres  de  filage  (ou  de  tissage) ,  avec 
quelques  surveillants,  qui  doublent  en  quelque  sorte  les 
contremaîtres,  et  qui  ont  pour  rôle  de  veiller  à  ce  qu'aucune 
machine  ne  chôme  sans  motif,  d'activer  le  travail,  d'empêcher 
les  flâneries  d'un  personnel  ouvrier  composé  souvent  de 
gamins  et  dé  fillettes. 

Du  reste,  ce  n'est  pas  seulement  par  leur  organisation 
technique,  mais  bien  par  l'organisation  du  travail,  par  la 
distribution  de  la  liiain-d'œuvre,  que  toutes  les  fabriques  de 
la  région  vosgienne  se  ressemblent.  Le  nombre  des  ouvriers 
est  le  même,  à  quelques  unités  près,  pour  des  usines  de  même 
importance,  et,  pour  des  usines  d'importance  variable,  il  est 
à  peu  près  proportionnel  au  nombre  de  broches  dans  les  fila- 
tures, au  nombre  de  métiers  dans  les  tissages  :  environ 
6  ouvriers  par  1.000  broches,  et  60  ouvriers  par  100  métiers. 
Ainsi  une  filature  de  36.500  broches  emploie,  contremaîtres 
et  surveillants  compris,  220  personnes.  Elle  pourrait  alimenter 
de  900  à  1.000  métiers,  travaillant  dans  les  genres  moyens  de 
tissus  qu'on  fait  dans  les  Vosges  (calicot,  shirting,  cretonne). 
Le  tissage  où  seraient  réunis  ces  mille  métiers  occuperait  de 
500  à  600  ouvriers  environ. 

Au  point  dé  vue  de  Tâge,  les  110  ouvriers  et  ouvrières  de 
l'usine  C  se  répartissent  ou  se  groupent  ainsi  (1)  : 

Hommes.  Femme». 


De  13  à  18  ans 

16 

13 

De  18  ù  50  ans 

35 

39 

Au-dessus  de  50  ans. . . 

5 

n 

56  54 

(1)  Pour  celte  usine^  M.  Léon  Gautier  a  bien  voulu  dresser,  ann^e  par  anoëe, 
le  tableau  dé  l'âge  des  ouvriers  et  ouvrières.  Je  croîs  inutile  de  le  donner  tout  tu 


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LE  COTON  '  437 

Les  manufactures  des  Vosges  étant,  comme  celles  du  Nord 
et  de  la  Normandie,  des  ateliers  mixtes,  et  la  durée  de  la 
journée  de  travail  dans  ces  ateliers  étant  par  la  loi  uniformé- 
ment fixée  à  dix  heures,  la  durée  en  est  ici  de  dix  heures, 
comme  partout  en  France  depuis  l'application  de  la  loi  du 
30  mars  1900.  Elle  n'est  coupée  que  par  un  seul  repos  vers 
midi,  pour  le  déjeuner;  repos  dont  la  durée  varie  suivant  les 
besoins  des  établissements,  les  coutumes  locales,  les  conve- 
nances des  ouvriers,  le  plus  ou  moins  d'éloignement  de  leurs 
demeures,  mais  peut,  en  général,  être  estimée  à  une  heure  et 
demie,  par  exemple  de  onze  heures  et  demie  à  une  heure  ou 
de  onze  heures  trois  quarts  à  une  heure  et  quart.  Avant  que 
la  loi  eût  imposé  le  régime  de  dix  heures,  quand  la  journée 
était  ordinairement  de  onze  ou  douze  heures,  il  y  avait,  dans 
beaucoup  d'usines,  vers  huit  heures  du  matin,  un  arrêt  de 
15  à  20  minutes,  arrêt  complet  (machines  arrêtées)  pour 
permettre  aux  ouvriers  de  prendre  leur  petit  déjeuner,  ce  que 
les  mineurs  nomment  «  faire  briquet  » .  La  réduction  légale  à 
dix  heures  sans  exception  ni  dérogation  a  eu  pour  conséquence 
d'amener,  dans  presque  tous  les  établissements,  la  suppression 
de  ce  premier  arrêt.  Ce  n'est  d'ailleurs  pas  le  seul  changement 
que  la  législation  ait  produit  dans  l'organisation  et  la  marche 
de  l'industrie  textile,  laquelle  est,  par  excellence  et  comme 
par  définition,  une  industrie  à  ateliers  mixtes.  Il  y  a  quelques 
années,  le  travail  de  nuit,  s'il  n'était  jamais  usité  dans  les 
tissages,  était  au  contraire  assez  répandu  dans  les  filatures.  On 
y  employait  alors  deux  équipes,  de  composition  semblable, 
Tune  de  jour,  l'autre  de  nuit,  et  qui  se  relayaient  alternati- 

long,  me  contentant  de  faire  observer  que  deux  jeunes  garçons  seulement  com- 
mencent à  travailler  à  treize  ans,  âge  légal;  aucune  fillette.  De  même,  au-dessus 
de  cinquante  ans,  il  reste  à  la  fabrique  un  homme  de  cinquante-deux  ans,  un  de 
cinquante-trois^  un  de  cinquante-cinq,  un  de  cinquante-neuf,  un  de  soixante- 
quatre  ;  aucune  femme.  II  n'y  a  du  reste  pas  de  conclusion  bien  directe  et  bien 
sûre  à  tiper  de  cette  circonstance,  due  en  grande  partie  au  hasard. 


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438  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

vement  par  quinzaine.  Sur  ce  point,  la  première  conséquence 
de  la  loi  du  30  mars  1900  a  été  de  faire  totalement  disparaître 
le  travail  de  nuit,  et  de  faire,  par  là  même,  dissoudre  les 
équipes  de  nuit  :  il  est  permis  de  penser  que  tout  n'en  est  pas 
mauvais,  et  d'autant  moins  mauvais  que  cette  double  suppres- 
sion a  amené,  à  son  tour,  Tinstallation  de  nouvelles  broches 
destinées  à  compenser,  par  leur  production,  la  demi-inaction 
de  celles  qui  cessaient  de  tourner  la  nuit. 

Quant  à  la  peine  du  travail,  la  réponse  est  toujours  pareille. 
Ni  dans  la  filature,  ni  dans  le  tissag^e,  cette  peine  n'est  parti- 
culièrement dure  (1).  S'il  y  a  fatig^ue,  et  il  y  en  a  partout  où 
il  y  a  travail,  elle  vient  du  caractère  fastidieux  et  machinal 
de  l'ouvrage,  beaucoup  plus  que  de  la  dépense  musculaire 
qu'il  exige.  C'est  le  sort  commun,  non  seulement  de  toute 
industrie  textile,  mais  de  toute  industrie  quelle  qu'elle  soit, 
depuis  que  la  machine  est  souveraine  et  conduit  l'ouvrier.  Car 
il  m'est  arrivé  de  dire  et  de  répéter  qu'avec  elle,  l'ouvrier 
n'est  plus,  ou  qu'il  est  moins,  un  producteur  qu'un  conduc- 
teur de  force,  mais  ce  n'était  pas  encore  assez  dire  ;  en  même 
temps  qu'il  conduit  la  force,  en  même  temps  il  est  conduit 
par  elle  ;  et  elle  se  fait  payer  par  lui  le  service  qu'elle  lui 
rend,  en  substituant  une  fatigue  à  une  autre  et  la  mono- 
tonie du  geste  à  l'énergie  de  l'effort;  de  lui  à  elle,  et  d'elle  à 
lui,  il  y  a  échange  et  remplacement;  et  il  la  fait  chaque 
jour  un  peu  plus  homme,  mais  elle  le  fait  chaque  jour  un  peu 
plus  machine.  Même  à  effort  égal,  —  et  l'effort  est  moindre, 
—  dix  heures  pèsent  cependant  moins  que  douze,  et  les 
ouvriers  le  constatent  et  s'en  félicitent,  avec  une  pointe  de 
malice  :    «  Maintenant,  disait  un  ouvrier  après  l'application 

(i)  Les  fileurs  et  les  rattacheurs  des  métiers  self  acting,  astreints  à  suivre  le 
continuel  mouvement  de  va-et-vient  du  chariot,  sont  peut-être  ceux  qui  ont  à 
fournir  la  plus  grande  somme  d'efforts  physiques;  mais  c'est,  parait-il,  affaire 
d'entraînement,  et  d'entraînement  assez  facile.  Notons  aussi,  d'une  part,  que  ces 
ouvriers  sont  les  plus  robustes  ;  d'autre  part,  qu'ils  sont  les  mieux  payén 


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LE  COTON  439 

de  la  loi,  nous  voici  comme  des  employés  de  préfecture  !  » 
En  outre,  le  repos  du  dimanche  est  religieusement,  ou 
rigoureusement  observé.  Tout  au  plus,  et  par  mesure  excep- 
tionnelle, emploie-t-on  parfois  ce  jour-là  quelques  ouvriers 
spéciaux  à  des  travaux  urgents  de  nettoyage  ou  de  réparation, 
qu'on  ne  peut  exécuter  en  semaine,  tant  que  les  machines 
marchent.  Ce  repos  du  dimanche  est-il,  au  surplus,  toujours 
un  repos  ?  Les  hommes  vont  au  cabaret,  et  peut-être  y  vont-ils 
un  peu  trop  ;  mais,  dans  ce  pays  de  grandes  forêts  et  d'eaux 
courantes,  ils  ne  négligent  pas  tout  à  fait  des  exercices  plus 
sains.  Ils  jouent  volontiers  aux  quilles,  font  de  longues  prome- 
nades, ramassent  du  bois  mort  pour  leur  foyer,  pèchent  à  la 
ligne,  et,  qui  sait?  se  livrent,  si  l'occasion  les  tente,  à  un 
innocent  et  peu  destructif  braconnage.  Les  femmes  rangent  le 
logis,  soignent  les  bardes,  bavardent  entre  elles.  Le  soir, 
beaucoup  de  filles  vont  danser  dans  les  bals  publics. 

La  peine  du  travail  est  donc  la  même,  mais  le  prix  du  tra- 
vail est  un  peu  moins  élevé,  ou,  si  l'on  préfère,  un  peu 
plus  bas  dans  les  Vosges  que  dans  le  Nord,  à  cause  des 
circonstances  extérieures,  pour  des  raisons  qui  tiennent  au 
milieu.  Ainsi,  dans  les  usines  des  Vosges,  les  ouvriers  et 
ouvrières  touchent  par  jour  : 

Filature. 

Manœuvres,   ouvriers   du   mélange,   soimeurs  /    ^  ^     m^  ^  n  t 
,    ,          '         .              ,          ,  ^           ^  (    2  fr.  75  à  3  fr. 

de  batteurs,  soi^jneurs  de  carde * 

Rattacheurs  de  self  aciïng 3  fr.  25  à  3  fr.  50 

Fileurs 5  fr.    »  à  5  fr.  25 

Soigneuses  d'étirage 2  fr.  50 

Banc-brocheuses 3  fr.    »  à  3  fr.  50 

Pileuses  de  continu 3  fr.    »  à  3  f r.  25 

'  Les  filles  et  garçons  de  treize  à  seize  et  dix-huit  ans,  qui 
n'ont  pas  encore  de  fonctions  bien  définies,   reçoivent  de 


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UO  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

1  franc  à  2  francs,  suivant  leur  âge  et  le  travail  auquel  on  les 
occupe.  Les  contremaîtres  ont  de  150  à  180  francs  par  mois, 
quelquefois  plus  :  c*est  le  salaire  des  fileurs,  mais  ils  sont  au 
mois. 

Tissage. 

Bobineuses 1  fr.  à  2  fr. 

Ourdisseuses 4  fr. 

EncoUeurs 5  fr.,  quelquefois  davantage. 

Tisserands  ou  tisserandes.  2  fr.  50  à  4  fr.  et  au  delà  (suivant  qu'ils 
ou  qu'elles  conduisent  2,  3  ou  4  métiers.  Les  tarifs  sont  toujours 
les  mêmes  pour  les  hommes  et  les  femmes.  Ce  qui  fait  la  différence 
de  salaire  entre  eux  ou  entre  elles,  c'est  le  plus  ou  moins  grand 
nombre  de  métiers  conduits). 

On  peut  compter  dans  Tannée  300  journées  de  travail, 
jamais  moins,  sauf  les  cas  de  chômage  extraordinaire,  prove- 
nant soit  de  l'ouvrier  lui-même  (maladies  ou  absences  pour 
motifs  personnels) ,  soit  de  Tentrepreneur  forcé  de  suspendre 
par  suite  d'une  situation  mauvaise  ou  d'une  crise  de  Tindus- 
trie.  Ces  chômages  de  crise  étaient  pour  ainsi  dire  inconnus 
jadis  dans  les  Vosges.  Mais,  au  cours  des  dernières  années,  et 
surtout  de  la  dernière  année  1904,  les  patrons,  après  s'être 
concertés,  ont  dû  avoir  recours  à  ce  procédé  extrême  pour 
alléger  les  stocks  considérables  de  marchandises  fabriquées  et 
enrayer  la  baisse  des  prix.  Ils  se  sont  alors,  disons-le  à  leur 
louange,  senti  comme  une  obligation  morale  de  venir  en  aide 
aux  ouvriers  qu'ils  frappaient  autant  et  plus  encore  peut-être 
qu'eux-mêmes  étaient  frappés,  et  ils  ont  pris  l'habitude  de 
leur  verser,  pour  les- journées  de  chômage  que  leur  imposait 
aux  uns  et  aux  autrèè  cette  espèce  de  fatalité  économique,  la 
moitié,  et,  dans  certains  établissements,  plus  de  la  moitié  de 
leur  salaire  quotidien  (1). 

(1)  Notes  de  M.  Léon  Gautier. 


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LE  COTON  441 

A  part  les  manœuvres  et  les  ouvriers  du  battage  et  du  car- 
dag^e,  tous  les  ouvriers  de  la  filature  travaillent  aux  pièces,  ils 
sont  payés  à  la  production^  c'est-à-dire  au  nombre  de  kilo- 
gammes  produits,  d'après  un  tarif  établi  en  raison  de  la 
marche  de  la  machine  et  de  la  nature,  indiquée  par  le  numéro 
de  la  mèche  ou  du  fil  fabriqué.  Dans  les  Yosg^es  comme  dans 
le  Nord,  quelques  machines  sont  munies  de  compteurs  méca- 
niques, mais  trop  peu,  si  c'est,  ainsi  que  nous  l'avons  déjà  dit, 
le  meilleur  moyen  de  prévenir  et  d'éviter  les  discussions  ou 
les  suspicions.  Dans  le  tissage,  les  ouvriers  sont  également 
payés  à  la  production,  mais  il  y  a  pour  eux  divers  poids  et 
mesures  ;  les  bobineuses  et  les  ourdisseuses  ont  leur  salaire 
réglé  au  kilogramme,  les  tisserands  à  la  longueur  de  la  pièce 
produite,  d'après  un  tarif  établi  en  raison  de  la  nature  du 
tissu,  et  notamment,  en  raison  du  duitage^  autrement  dit  du 
nombre  de  duiies  ou  fils  de  trame  par  centimètre,  qui  est  en 
efFet  le  principal  facteur  de  la  production  sur  les  métiers  à 
tisser,  du  moins  pour  les  tissus  unis  ou  à  armure  peu  com- 
pliquée. 

La  paye  se  fait,  dans  les  filatures  des  Vosges,  à  la  quinzaine, 
laquelle,  quand  elle  est  une  quinzaine  pleine,  comporte  douze 
jours  de  travail  effectif,  mais,  quant  aux  nécessités  de  la  vie, 
est  toujours  une  quinzaine  pleine  :  il  faut  bien  vivre  quinze 
jours,  ne  travaillât-on  que  douze,  ou  même  moins  de  douze. 
Dans  les  tissages,  les  comptes  sont  plus  longs  et  plus  difficiles  : 
aussi  ne  les  fait-on  généralement  que  tous  les  mois  ou  toutes 
les  quatre  semaines.  Mais  on  sait  bien  que  c'est  plus  que 
l'ouvrier,  sans  avances  et  sans  crédit,  ne  peut  attendre,  et, 
vers  le  milieu  du  mois,  on  lui  donne  un  acompte  rapidement 
calculé  sur  le  travail  déjà  fait. 

Il  en  est  des  amendes  et  des  retenues  dans  les  Vosges  comme 
dans  le  Nord.  Leurs  motifs  sont  les  mêmes  :  malfaçons  (on  a 
même  dressé  une  sorte  de  tarif  qui  prévoit  les  cas  les  plus 


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*4J  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

fréquents  de  malfaçon)  et  menus  désordres  :  retards,  troubles 
dans  le  travail,  gamineries.  Ici  encore,  elles  sont  u  assez 
minimes  »  et,  sauf  de  rares  exceptions,  ne  diminuent  que 
d'une  fraction  peu  sensible  le  salaire  de  Touvrier.  Ici  encore, 
elles  sont  »  reversées  n  à  une  caisse  de  secours,  ou  «  rendues 
sous  une  forme  quelconque  à  la  collectivité  des  ouvriers  n  ; 
les  amendes  de  police  intérieure,  toujours,  et  souvent,  à  ce 
qu'on  nous  assure,  les  retenues  elles-mêmes  pour  mal- 
façon. 

C'est  Tusage  de  Tindustrie,  et  tout  le  monde  s'y  conforme, 
puisqu'il  n'y  a  pas  de  contrat  de  travail,  au  sens  précis  et  juri- 
dique du  mot.  Le  règlement  de  la  fabrique  fait  loi.  Quand  on 
embauche  un  ouvrier,  on  lui  montre  le  règlement,  qui  l'inté- 
resse peu  et  qu'il  ne  regarde  pas,  car  il  le  connaît  déjà,  comme 
étant  à  peu  près  le  même  partout,  dans  la  même  industrie  et 
dans  la  même  région.  Ici,  il  est  engagé  définitivement,  à  partir 
du  septième  jour,  et  ne  peut  plus  dès  lors  quitter  l'usine, 
sans  avoir  prévenu  quatre  semaines  à  l'avance.  Le  même  délai 
est  obligatoire  pour  le  patron  qui  veut  renvoyer  l'ouvrier. 
Ailleurs,  il  suffit  de  deux  semaines,  et  les  tribunaux  s'en 
contentent,  en  particulier  les  prud'hommes,  lorsqu'il  y  a 
litige.  L'ouvrier,  venu  pour  s'embaucher,  présente  ou  ne  pré- 
sente pas  son  livret,  presque  indifféremment;  de  part  et 
d'autre,  on  semble  à  présent  n'y  attacher  que  peu  d'intérêt. 
L'apprentissage,  selon  l'ancienne  formule,  n'existe  plus.  Il 
n'y  a  plus  d'apprentis  :  il  y  a  tout  de  suite  de  jeunes  ouvriers 
et  de  jeunes  ouvrières,  ayant,  aux  termes  de  la  loi,  au  moins 
treize  ans  révolus,  et  qui  gagnent  en  entrant  :  1  franc  par 
jour  pendant  les  deux  ou  trois  premières  quinzaines,  1  fr.  25 
après  ce  temps-là  ;  puis  qui  deviennent  bobineurs  ou  se  casent 
dans  un  autre  poste  vacant,  au  bout,  tout  au  plus,  de  quatre 
à  cinq  mois.  Le  jeune  ouvrier  est  alors  ouvrier,  et  son  salaire 
s'élève  assez  vite.  Les  chiffres  que  nous  avons  cités  montrent 


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{ 


LE  COTON  44S 

jusqu*où  il  peut  atteindre,  à  quel  âge  il  y  atteint,  et  jusqu'à 
quel  âge  il  y  reste. 


IV 


Telle  est,  quant  à  l'organisation  du  travail,  à  sa  peine  et  à 
son  prix,  la  condition  de  l'ouvrier  ou  de  l'ouvrière  des  filatures 
et  tissages  de  coton  dans  le  Nord  et  dans  les  Vosges  :  elle  n'est 
point  autre  en  Normandie.  Est-il  besoin  de  faire  observer 
qu'elle  s'est  améliorée  depuis  le  commencement  du  siècle? 
Le  progrès,  dans  l'espèce,  a  une  mesure  certaine  ;  c'est 
l'échelle  des  salaires,  qu'il  est  aisé  de  comparer,  d'autrefois  à 
aujourd'hui,  par  suite,  justement,  de  cette  enquête  perpé- 
tuelle ouverte  dès  1801  et  continuée  sans  interruption  à  travers 
cent  ans.  De  ces  comparaisons,  dont  le  moindre  tort  est  d'em- 
brouiller les  choses  en  entassant  les  chiffres,  nous  ne  voudrions 
point  abuser.  Mais  il  est  nécessaire  de  relever  trois  points  et 
de  marquer  trois  étapes.  En  1801,  dans  une  filature  du  Nord, 
d'après  le  rapport  du  préfet  Dieudonné,  les  ouvriers  se  divi- 
saient en  deux  classes  :  la  première  travaillait  aux  pièces. 
C'étaient  des  hommes  faits,  intelligents  et  laborieux,  pouvant 
gagner  par  jour  de  1  fr.  50  à  2  fr.  50  et  même  3  francs  ; 
quelquefois  des   enfants  de  douze  à   seize  ans,  gagnant  de 

0  fr.  90  à  1  fr.  10.  Dans  la  seconde  catégorie  figuraient  des 
hommes,  des  femmes  et  des  enfants,  moins  capables,  travail- 
lant à  la  journée  ;  les  salaires  sont  alors  pour  les  hommes  de 

1  fr.  10  à  1  fr.  30,  pour  les  enfants,  de  l'un  et  l'autre  sexe, 
très  souvent  au-dessous  de  douze  ans,  de  0  fr.  30  à  0  fr.  75  (l)  • 

(i)  Rapport  de  M.  Dieudonné.  Voyez  le  livre  de  M.  Jules  Houdoy,  p.  Î2. 


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444  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

En  1835,  le  Conseil  de  prud'hommes  de  Lille  fournissait  à 
M.  Villermé  des  renseignements  d'où  il  résulte  que,  dans  les 
filatures  de  coton  de  la  région  du  Nord,  les  hommes  gagnaient 
de  2  fr.  50  à  3  francs;  les  femmes,  première  classe,  de  1  franc 
à  1  fr.  75,  deuxième  classe,  de  0  fr.  75  à  1  fr.  25  ;  les  enfants, 
de  0  fr.  50  à  0  fr.  60.  Dans  la  région  de  TEst  (fabrique  de 
Mulhouse),  les  salaires  étaient,  en  cette  même  année  1835, 
pour  les  fileurs  et  fileuses  proprement  dits,  de  2  francs  à 
3  francs  ;  pour  les  rattacheurs  (enfants  des  deux  sexes) ,  de 

0  fr.  50  à  l  franc;  pour  les  bobineurs,  de  0  fr.  35  ;  pour  les 
débourreurs,  de  1  fr.  50  à  1  fr.  75  ;  pour  les  ouvriers  em- 
ployés au  battage,  de  1  fr.  25;  pour  les  soigneuses  de 
cardes,  les  dévideuses  et  femmes  à  la  journée,  de  0  fr.  75  à 

1  fr.  10;  pour  les  manœuvres  et  journaliers,  aux  environs 
d'un  franc. 

Au  tissage  mécanique,  les  pareurs  gagnaient  de  2  fr.  50  à 
3  francs;  les  tisserands  des  deux  sexes,  de  1  fr.  50  à  1  fr.  75, 
contre  1  fr.  50  ou  2  fr.  50  aux  tisserands  du  tissage  à  la  main  ; 
les  enfants  et  les  femmes  employés  aux  préparations  du  fil 
touchaient  de  0  fr.  50  à  0  fr.  70,  les  contremaîtres,  les 
ourdisseuses  et  les  teinturiers,  2  francs.  Non  loin  de  là,  à 
Sainte-Marie-aux-Mines,  les  gains  ordinaires  étaient  :  pour  les 
tisserands,  communément  de  8  à  10  francs,  10  francs  et  quel- 
ques centimes  par  semaine,  et,  terme  moyen,  de  9  francs. 
Au-dessous  de  7  et  au-dessus  de  12  francs,  ce  sont  des  excep- 
tions. Mais,  sur  ces  salaires,  le  dévidage  ou  bobinage  de  la 
trame  était  partout  aux  frais  du  tisserand,  du  moins  du  tisse- 
rand à  domicile  ;  ce  qui  les  réduisait  de  quarante  sous  par 
semaine.  Une  dévideuse  de  trame,  payée  par  les  tisserands, 
recevait  de  4  francs  à  4  fr.  50,  et  une  dévideuse  de  chaîne, 
payée  par  les  fabricants,  de  4  à  6  francs,  également  par 
semaine.  Un  enfant  avait  depuis  trente  sous  jusqu'à  3  francs 
par.semaine,  quelquefois  4  francs,  suivant  son  âge,  sa  force  et 


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LE  COTON  445 

la  nature  de  l'ouvrage  qu'on  lui  confiait  (1).  Louis  Reybaud, 
reprenant,  vingt  ans  plus  tard  (1859),  pour  FAcadémie  des 
sciences  morales  et  politiques,  l*enquête  du  docteur  Villermé, 
estimait  que  le  salaire  des  fileurs,  qui,  suivant  lui,  aurait  été, 
en  1840,  de  1  fr.  75,  1  fr.  80,  et,  pour  les  meilleurs  ouvriers, 
de  2  fr.  25,  était,  en  1860,  pour  les  bons  fileurs,  de  3  fr.  50 
à  4  francs,  et,  par  exception,  5  francs.  En  parcourant  Touvrage 
de  Louis  Reybaud,  j'ai  noté,  pour  Lille  et  Roubaix,  les  prix 
de  :  3  fr.  50  à  4  francs  par  jour  (fileur  d'élite) ,  3  francs  (fileur 
ordinaire)  ;  1  fr.  50  à  1  fr.  75  (tissage  dans  les  campagnes), 
2  francs  à  2  fr.   25  (tissage  dans  les  faubourgs  des  villes)  ; 

1  fr.  25  à  1  fr.  50  (femmes),  0  fr.  40  à  0  fr.  75  (enfants)  ; 
soit  des  salaires  annuels,  pour  les  hommes,  de  600  à  1.200 
francs;  pour  les  femmes,  de  375  à  450  francs,  et  pour  les 
enfants,  de  120  à  225  francs.  Dans  la  région  de  l'Est,  un  bon 
tisseur,  gagnant,  en  1836,  suivant  Villermé,  1  fr.  50  par  jour, 
aurait,  en  1859,  gagné,  suivant  Louis  Reybaud,  2  francs  ou 

2  fr.  25  :  la  moyenne  des  ouvriers  a  formés»  recevait  1  fr.  75. 
Mais,  dans  la  même  région,  le  salaire  variait  sensiblement 
d'un  lieu  à  un  autre,  non  seulement  de  la  ville  à  la  campagne, 
mais  de  la  montagne  à  la  plaine.  Le  même  fileur  mécanique 
et  le  même  tisserand  qui,  à  Saulxure,  gagnaient  respective- 
ment 2  fr.  50  et  1  fr.  80,  gagnaient,  à  Mulhouse,  3  fr.  50  et 
2  fr.  25  ;  mais  le  prix  de  la  vie  variait  en  proportion,  et  tandis 
qu'à  Saulxure  on  pouvait  vivre  pour  0  fr.  30  ou  0  fr.  35  par 
jour,  il  fallait  mettre,  à  Mulhouse,  0  fr.  65  ou  0  fr.  70.  En 
Normandie,  à  la  même  date  (1860),  un  bon  fileur  reçoit  de 
4  francs  à  4  fr.  50  par  jour;  une  femme  ou  une  jeune  fille, 
dans  les  tissages,  de  1  fr.  65  à  2  fr.  75.  Autour  de  Rouen  et 


,  (1)  Tableau  de  V état  physique  et  moral  des  ouvriers  employé»  dans  les  manu- 
factures de  coton,  de  laine  et  de  soie,  ouvrage  entrepris  par  ordre  et  sous  les  aus- 
pices de  r Académie  des  sciences  morales  et  politiques,  par  M.  Villermé.  Paris, 
1840,  t.  l^  p.  39,  65,  93,  etc.  :  /  


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446  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

dans  le  pays  de  Caux,  rindustrie  est  encore,  à  cette  date, 
disséminée  entre  601  febricants,  qui  emploient  110.000 
ouvriers  ruraux  :  c'est  le  tissage  à  bras  ;  un  ourdisseur  y 
gagne  de  2  francs  à  2  fr.  50  ;  une  bobineuse  (ou  un  bobineur, 
enfant  ou  vieillard)  de  0  fr.  25  à  0  fr.  30;  un  tisserand,  de 
0  fr.  90  à  0  £r.  95.  Le  tissage  mécanique  occupe,  pour  sapai*t, 
82.000  ouvriers;  les  femmes  et  les  jeunes  filles  y  gagnent, 
par  jour,  de  1  fr.  25  à  2  fr.  50.  En  somme,  les  salaires  sont 
ou  assez  bas  dans  le  tissage  mécanique  ou  très  bas  dans  le 
tissage  à  bras  ;  la  seule  explication  possible  des  prix  qui  ne 
dépassent  guère  une  moyenne  de  0  fr.  75  est  que  ce  sont, 
pour  beaucoup,  des  salaires  d'appoint.  Il  y  a,  par  compen- 
sation, de  bauts  salaires,  qui  i^ont,  dans  la  filature,  de 
3  fr.  70  pour  les  fileurs,  et,  dans  le  tissage,  de  3  fr.  50  pour 
les  pareurs. 

Mais  c'étaient  là,  en  1860,  les  sommités  de  la  main-d'œuvre 
du  coton,  que  l'on  citait  quand  on  voulait  faire  voir  la  profes- 
sion en  beau.  Pour  le  commun,  c'est-à-dire  pour  la  masse, 
pour  la  très  grande  majorité  des  ouvriers,  on  peut  tenir  que  la 
moyenne  générale  était  :  hommes,  2  francs  ;  femmes,  1  fîr.  50  ; 
enfants,  0  fîr.  75.  A  trois  cents  jours  de  travail  par  an,  c'eût 
été  un  salaire  annuel  de  600  francs,  450  francs,  225  francs; 
mais  il  y  a  lieu  de  déduire  pour  chômages,  arrêts,  etc.,  une 
cinquantaine  de  francs;  restaient  donc  :  aux  hommes,  550 
francs;  400  francs  aux  femmes,  et  175  francs  aux  enfents. 
Rappelons  d'un  mot  qu'on  nous  donne  maintenant  comme 
assurés  des  salaires  annuels  de  975  à  1.050  francs  par  an 
pour  les  hommes  (usine  A)  ;  que  les  fileurs  gagnent  de  6  £r.  50 
à  7  fr.  40  par  jour  (usine  B,  région  du  Nord),  de  5  francs  à 
5  fr.  25  (usine  C,  région  des  Vosges),  au  Heu  des  3  fr.  70 
auxquels  parvenaient  difficilement,  voilà  quarante-cinq  ans^ 
les  plus  habiles  de  la  profession.  Comparés  aux  salaires 
d'autres  industries,  les  salaires  de  l'industrie  textile  (filature 


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LE  COTON  A47 

et  tissage  du  coton)  ne  sont  sans  doute  pas  de  hauts  salaires, 
mais  comparés  à  eux-mêmes,  aux  mêmes  lieux,  à  différentes 
époques,  par  périodes  et  comme  par  tranches  de  tiers  ou  de 
quart  de  siècle,  ils  ont  certainement  et  très  sensiblement 
haussé,  plus  et  plus  vite  que  ne  haussait  le  prix  de  la  vie,  ce 
qui  laisse  au  total  un  accroissement  de  bien-être  pour 
quelques-uns,  pour  tous  une  diminution  de  gêne  ou  de 
souffrance. 

Ce  n'est  pas  d^ailleurs  Tunique  amélioration  que  Ton  puisse 
et  Ton  doive  constater.  D'autres,  qui  ne  sont  pas  moins  appré- 
ciables, ont  découlé  de  la  réduction  du  temps  de  travail  ;  de 
la  protection  légalement  accordée  aux  enfants;  des  perfec- 
tionnements de  la  mécanique  en  général,  et,  en  particulier, 
de  la  mécanique  des  métiers  ;  de  la  préoccupation  plus  grande 
de  la  sécurité  et  de  Thygiène.  On  ne  connaît  plus  les  journées 
de  quinze  et  seize  heures  dont  parlait  Villermé,  les  journées 
de  douze  ou  treize  heures  dont  parlait  Louis  Reybaud.  On  ne 
voit  plus  (et  il  faut  dire  que  personne  ne  souffrirait  plus  qu'on 
le  vit)  l'ouvrier  de  huit  ans  que  connut  Jules  Simon,  l'ouvrier 
de  six  ans,  ou  même  de  quatre  ans  et  demi ^  que  connut  Villermé. 
On  ne  travaille  plus  dans  les  caves  de  Lille,  et,  chaque  jour, 
l'air,  la  lumière,  pénètrent  à  flots  dans  les  ateliers.  La  machine 
est  de  moins  en  moins  traîtresse,  de  plus  en  plus  sûre,  de  plus 
en  plus  soumise.  Le  mieux  n'est  donc  pas  douteux  :  et  si  ce 
n^est  pas  encore  tout  à  fait  le  bien,  comme  les  patrons  sont  les 
premiers  à  le  reconnaître,  c'est  du  moins  de  quoi  l'attendre, 
dans  la  paix,  et  n'en  point  désespérer. 


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III.  —  LA  LAINE  El  LA  SOIE 


Parlant  de  Tindustrie  textile  eu  général,  j'ai  déjà  indiqué 
sommairement  (1)  les  différentes  opérations,  et  par  consé- 
quent les  différentes  espèces  d'usines,  —  car  il  y  en  a  presque 
autant  que  d'opérations  mêmes,  —  auxquelles  donnent  nais- 
sance le  travail  de  la  laine  et  le  travail  de  la  soie.  Au  nombre 
de  près  de  cent  pour  les  quatre  matières  principales  qui  ali- 
mentent la  filature  et  le  tissage  ;  lin,  coton,  laine  et  soie,  pour 
les  deux  dernières  seulement,  la  laine  et  la  soie,  elles  sont 
très  nombreuses  encore,  une  vingtaine  d'un  côté,  une  dou- 
zaine de  l'autre,  sans  compter  les  établissements,  auxiliaires 
ou  accessoires,  delà  teinture,  apprêt  et  impression. 

Elles  sont  d'ailleurs  entre  elles  d'une  importance  fort  iné- 
gale :  c'est  ainsi  que,  pour  la  laine,  tandis  que  les  «  fabriques 
de  draperie,  frisage  et  épluchage  de  drap  »  occupent  en 
f  rance  30,200  ouvriers,  les  «  cardages,  peignages  et  filatures 
(le  laine»  3 1,000, les  a  fabriques  de  nouveautés, laine,  drap» 
36,300,  les  «  tissages  de  laine,  fabriques  de  lainage  »  48,500, 
en  revanche,  les  «  dégraissage,  épaillage  et  lavage  de  laines  » 
n'en  emploient  que  800;  les  o  battage,  effilochage,  affinage» 
que  700;  la  «  foulerie  d'étoffes  et  de  bas  »  que  300.  Pour  la 
soie,  les  «dévidage,  cannetage,  pliage»  occupent  100,000  per- 
sonnes, la  a  filature  »  14,400,  le  «  moulinage  »  18,100,  le 
«  tissage  »  (avec  la  fabrication  des  couvertures  de  soie,  de 
filoselle,  de  satin)  75,100;  mais  la  «  peignerie  ou  carderie 
de  bourre  de  soie  »  n'en  occupe  que  1,100;  la  a  fabrique  de 
soie  à  bluter»  que  600;  le  «  tirage,  le  polissage  »  que  200. 

(1)  Voyez  plus  haut,  p.  377,  la  Filature  et  le  tissage. 


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LA  LAINE  ET   LA   SOIE  449 

Au  total,  200,000  personnes  pour  la  laine,  136,000  pour 
la  soie,  plus  d'un  tiers  des  900,000  ouvriers  et  ouvrières  qui 
vivent  de  l'industrie  textile  et  qui  représentent  14,17  pour  100 
de  la  population  industrielle  active  ;  groupe  si  considérable 
qu'il  n'est  primé  que  par  celui  que  les  statistiques  officielles 
désignent  sous  le  nom  de  «  travail  des  étoffes,  vêtement  »  ,  et 
qui  représente,  lui,  20,47  pour  100  de  cette  population  : 
quand  bien  même  l'art  de  la  laine  et  de  la  soie,  Roubaix, 
Sedan,  Reims,  Elbeuf  et  Lyon  n'auraient  pas  porté  aussi  loin 
ni  aussi  haut  le  renom  de  la  fabrique  française,  quand  bien 
même  tant  d'honneur  ne  s'y  attacherait  pas,  il  s'y  attacherait 
tant  d'intérêt  qu'à  ces  études  sur  le  travail  dans  la  grande 
industrie,  quoiqu'elles  ne  puissent  tout  embrasser,  il  manque- 
rait sûrement  quelque  chose,  si  l'ouvrier  de  la  laine  et  l'ou- 
vrier de  la  soie  en  demeuraient  tout  à  fait  absents. 


Cependant  l'ouvrier  de  la  laine  n'y  paraîtra,  pour  l'instant, 
que  d'assez  loin,  ou  n'y  passera  qu'assez  vite.  En  effet,  je  ne 
voudrais  pas  prendre  toujours  mes  exemples  dans  le  même 
milieu,  ni  peindre  toujours  le  même  pays,  de  crainte  de 
n'avoir,  en  des  occupations  diverses,  qu'un  seul  homme  que 
la  même  race,  en  dépit  de  ce  qu'il  fait,  a  fait  incorrigible- 
ment ce  qu'il  est.  Or,  pour  la  laine  comme  pour  le  lin  et 
pour  le  coton,  le  Nord  affirme  sa  suprématie,  en  la  poussant 
parfois  presque  jusqu'au  monopole.  Sur  100  personnes  em- 
ployées aux  mêmes  travaux  dans  la  France  entière,  ses  «  tis- 
sages de  laine  et  fabriques  de  lainage  «  en  fournissent  47  ; 
ses  «  cardages,  peignages  et  filatures»  51;  ses  fabriques  de 
nouveautés,  laine j  drap,  99  ;  outre  les  87  pour  100  qu'occu- 

29 


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460  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

pent  ses  peignages  qui  ne  sont  que  des  peignages,  sans  car- 
dage  ni  filature,  et  les  89  pour  100  qu'occupent  ses  fabriques 
spéciales  de  tissus  d'ameublement.  À  côté  de  lui,  et  le  plus 
souvent  au-dessous,  se  retrouvent  les  deux  autres  grandes 
régions  textiles,  TEst  et  la  Normandie,  avec  quelques  coins 
du  Midi,  le  Tarn  ou  THérault,  pour  quelques  articles.  Mais  le 
Nord,  ou  TEst,  ou  même  la  Normandie,  c'est  précisément  là 
que  nous  sommes  allés  chercher  les  sujets  de  nos  monogra- 
phies d'usines  pour  le  lin  et  pour  le  coton  ;  la  laine  n'y  ajou- 
terait rien  de  bien  autre,  ni  par  suite  rien  de  bien  neuf  :  ce 
qui  nous  inquiète  ici,  les  conditions,  la  durée,  la  peine  et  le 
prix  du  travail  sont  à  peu  près  les  mêmes  dans  les  mêmes 
contrées,  à  égalité  de  circonstances  locales  ou  économiques^ 
pour  toutes  les  branches  de  l'industrie  textile,  quelle  que  soit 
la  matière  travaillée,  lin,  coton  ou  laine;  le  tisseur  de  laine  et 
le  tisseur  de  coton  de  Roubaix  ou  de  Tourcoing  se  ressem- 
blent comme  des  frères,  et  comme  un  frère  aussi  leur  ressem- 
ble le  tisseur  de  lin  d'Armentières  :  ils  pourraient  au  besoin 
passer  d'un  métier  à  l'autre,  il  n'y  aurait  dans  leur  vie  qu'un 
très  petit  changement.  Le  temps  de  travail  est  le  même,  fixé 
par  la  loi  pour  les  ateliers  mixtes. 

Au-dessus  de  soixante-cinq  ans,  il  reste  4,14  ouvriers  et 
1,90  ouvrières  sur  100  dans  l'industrie  linière,  et,  dans  l'in- 
dustrie lainière,  il  reste  4,39  ouvriers  et  2,15  ouvrières  (1)  : 
la  peine,  ou  du  moins  Vusure  professionnelle,  est  donc  sensi- 
blement pareille,  et  plutôt  un  peu  moindre  pour  la  laine  que 
pour  le  lin.  Quant  aux  salaires,  on  relève  (en  s'en  tenant  tou- 
jours au  département  du  Nord)  des  moyennes  de  2  fr.  25, 
3  fr.  75,  3  fr.  95,  3  fr.  15,  2  fr.  90  pour  les  filatures  de  laine; 
3  fr.  50,  2  fr.  75,  2  fr.  60,  4  fr.  50  pour  les  tissages,  2  fr.  85 
pour  les  fabriques  de  draps,  molletons  et  couvertures,  selon 

(i)  Becensemént  des  industries  et  professions,  U    IV*  Résultats  généraux, 
p«  xaii. 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  451 

qu'il  s'agit  d'établissements  occupant  de  500  à  999  per- 
sonnes, ou  de  100  à  499,  ou  de  25  à  99,  ou  de  1  à  24  seule- 
ment, mais  sans  qu'il  y  ait  lieu,  semble-t-il,  d'en  tirer  une 
conclusion  certaine,  ni,  à  plus  forte  raison,  de  prétendre  en 
déduire  une  règle  générale.  Le  salaire  moyen  par  dix  heures 
des  ouvrières,  pour  la  filature  du  coton,  serait  de  1  fr.  90  à 
2  fr.  50  dans  les  établissements  occupant  de  500  à  999  per- 
sonnes; de  1  fr.  60  à  2  fr.  05  dans  les  établissements  en  occu- 
pant de  100  à  499  ;  pour  la  filature  de  la  laine,  il  serait  de 

1  fr.  75  (établissements  de  500  à  999  ouvriers  et  ouvrières)  ; 
de  1  fr.  45  à  1  fr.  55  (établissements  de  100  à  499)  ;  de  1  fr.  85 
à  2  fr.  10  (établissements  de  25  à  99  personnes). 

Il  en  est  du  tissage  comme  de  la  filature,  à  un  degré  plus 
frappant  encore.  Du  coton  à  la  laine,  les  salaires  coïncident 
exactement  :  tissages  de  coton,  département  du  Nord,  établis- 
sements qui  occupent  de  100  à  499  personnes,  salaire  moyen 
des  ouvrières  par  dix  heures  :  2  fr.  05  ;  tissages  de  laine, 
même  département,  établissements  analogues,  salaire  moyen: 

2  fr.  05  (2  fr.  30  dans  les  établissements  occupant  de  500  à 
999  ouvriers  et  ouvrières,  2  fr.  45  dans  les  établissements  en 
occupant  de  25  à  99  :  là,  non  plus,  point  de  règle  générale  à 
tirer  du  plus  ou  moins  grand  nombre  d'ouvriers  employés). 
Et  voici  maintenant  les  salaires  par  catégories  (mais  géogra- 
phiquement  mêlés,  pris  au  hasard  un  peu  partout,  tels  que 
les  donne  l'Office  du  travail)  :  industrie  lainière,  épisseuses 
(Charente),  3  fr.  80;  doubleuses  (Seine-et-Oise) ,  2  francs;  ren- 
trayeuses  (Marne) ,  2  fr.  20  ;  bobineuses,  0  fr.  85  ;  les  ouvrières, 
sans  désignation  plus  particulière,  des  Deux-Sèvres  gagne- 
raient ainsi  340  francs  par  an  ;  les  rentrayeuses  du  Nord, 
780  francs,  soit,  à  300  jours  de  travail,  chômage  annulé, 
2  fr.  60  par  jour;  les  brodeuses  des  Hautes-Pyrénées  se 
feraient  400  francs,  et  les  tisserandes  des  Deux-Sèvres 
560  francs.  D'autres  tisserands  ou  tisserandes  (Lozère)    ne 


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452  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

gagneraient  qu'un  salaire  quotidien  de  0  fr.  50  ;  mais  il  s'agit 
évidemment  de  tisserands  à  domicile,  qui  tissent  pour  rem- 
plir les  heures  que  le  travail  des  champs  laisse  vides.  Plus 
heureux,  le  tisserand  de  Lot-et-Garonne  gagnerait  1  franc  ; 
le  bobineur  de  la  Marne  l  fr.  55  par  jour;  des  tisserands  de 
TAllier  et  des  Deux-Sèvres,  respectivement  1,000  et  700  fr. 
par  an.  Dans  les  fabriques  de  draps,  les  salaires  seraient  : 
Ardennes,  tisseurs,  600  francs  par  an;  Isère,  tisseurs, 
1,060  francs,  épinceteuses  et  autres,  550  francs;  Lozère, 
fileurs,  2  fr.  75  par  jour,  780  francs  par  an;  canneteuses  I  fr. 
par  jour,  310  francs  par  an;  tisserands,  de  I  fr.  75  à  2  francs 
par  jour,  de  540  à  620  francs  par  an;  tisseurs  2  francs  par 
jour;  Tarn,  épailleuses,  0  fr.  80;  Ariège,  tisserands,  2  fr.  50, 
énoueuses,  I  fr.  50  ;  Tarn-et-Garonne,  tisserands  ou  tisse- 
randes,  200  francs  par  an. 

Mais  je  transcris  simplement,  à  titre  d'indication,  sans  les 
expliquer,  ces  chiffres  qui  ne  se  rapportent  pas  tous  à  o  la 
grande  industrie,  »>  et  qui  ne  me  viennent  pas  d'une  enquête 
personnelle  (l).  Peut-être  suffiront-ils  à  une  comparaison  à 
laquelle  je  ne  demande  au  surplus  que  de  justifier  le  demi- 
silence  que  m'impose,  à  mon  vif  regret,  sur  l'industrie  de  la 
laine,  la  nécessité  d'en  finir,  et,  pour  en  finir,  d'abréger,  et, 
pour  abréger,  de  passer.  Mais  si,  pourtant,  ils  ne  suffisaient 
pas,  on  voudrait  bien  alors  se  souvenir  que  cette  industrie, 
dans  ses  parties  essentielles,  n'a  en  quelque  sorte  pas  bougé, 
ou,  si  c'est  trop  dire,  parce  qu'enfin  elle  n'est  pas  plus  que 
les  autres  restée  inaccessible  au  progrès,  du  moins  elle  n'a 
subi  ni  transformations  ni  modifications  profondes  depuis  les 
observations  qu'on  ont  faites  et  les  descriptions  qu'en  ont 
données  les  Andrew  Ure,  les  Villermé,  les  Audiganne.  L'art 
de  la  laine  aussi  est  un  art  ancien,  de  longtemps  si  rapproché 

(1)  Salaires  et  durée  du  travail  dans  Vindustrie  française,   t.  IV,  Résultats 
généraux^  p.  174-175  et  212*  - 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  453 

de  son  point  de  perfection  que  le  seul  perfectionnement 
possible  touchait  non  sa  technique,  mais  la  mécanique  du  mé- 
tier; ce  perfectionnement  réalisé,  la  conséquence  ou  le  résuN 
tat  en  a  été,  d'une  part,  pour  le  fabricant,  Taccroissement  de 
la  production,  d'autre  part,  et  surtout,  pour  Touvrier,  la 
diminution  de  la  peine.  Les  opérations  sont  aujourd'hui  ce 
qu'elles  étaient  il  y  a  un  demi-siècle,  et,  en  lisant  soit  le  cha- 
pitre delà  PAi7o5cy?Aie  des  manufactures  qui  a  pour  titre  :  Nature 
et  opérations  d'une  manufacture  de  laine,  soit  la  section  du 
Tableau  de  l'état  physique  et  moral  des  ouvi^iers  qui  traite  des 
ouvrier  s  de  C  industrie  lainière  (1),  je  revois  atelier  par  atelier, 
sinon  machine  par  machine,  l'usine  d'Elbeuf,  un  peu  tradi- 
tionnelle et  familiale,  il  est  vrai,  que  l'on  me  fit  visiter  voilà 
quatre  ou  cinq  ans.  Mais  l'opérateur,  lui,  qui  est  l'homme 
que  nous  cherchons,  l'ouvrier,  n'est  plus  ce  qu'il  était,  il  n'est 
plus  comme  il  était  :  il  est  mieux. 

Je  n'ai  pas  constaté  là,  et  nulle  part  on  ne  constaterait  plus 
les  mauvais  traitements  que,  suivant  Andrew  Ure,  le  boudin 
neur,  dans  les  factories^  exerçait  couramment  sur  ses  appié^ 
ceurs.  a  II  est  d'usage  que  le  boudineur  soit  pourvu  d*une  longe 
de  cuir;  et  si  ses  jeunes  apprentis  laissent  manquer  les  bouts» 
ou  s'ils  font  un  trop  grand  nombre  de  cardées  interrompues, 
il  fait  venir  les  délinquants  à  la  porte  du  chariot  et  les  frappe 
de  sa  longe.  La  sévérité  du  châtiment  dépend  nécessairement 
plus  du  caractère  de  l'homme  que  des  règlements  de  la/^c- 
torie.  Quelquefois  il  corrige  les  enfants  avec  le  grand  rouleau, 
qu'il  peut  facilement  enlever  de  dessus  le  métier,  ce  qui  per- 

(1)  Philosophie  des  manufactures  ou  Economie  industrielle  de  la  fabrication 
du  coton,  de  la  laine,  du  lin  et  de  la  *oi>,  avec  la  description  des  diverses 
machines  employées  dans  les  ateliers  anglais,  par  Andrew  Ure,  D.  M.,  membre 
de  la  Société  royale,  etc.,  traduit  sous  les  yeux  de  l'auteur,  2  vol.  in-16.  Paris, 
L.  Mathias  (Augustin),  1836.  —  Tableau  de  l'e'tat  physique  et  moral  des  ouvriers 
employés  dans  les  manufactures  de  coton,  de  laine  et  de  soie,  ouvrage  entrepris 
par  ordre  et  sous  les  auspices  de  l'Académie  des  sciences  morales  et  politiques  par 
M.  ViLLERMÉ,  membre  de  cette  académie,  2  vol.  in-8*.  J.  Renouard,  1840. 


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454  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

met  de  les  atteindre  de  l'autre  côté  du  métier.  »  C'était  peut- 
être  sa  faute  à  lui  et  non  celle  des  enfants^  mais,  comme  il 
était  payé  aux  pièces,  il  voulait  rattraper  par  eux  le  temps 
perdu  par  lui-même  au  cabaret,  et,  ne  le  pouvant  point,  il  se 
payait  sur  eux.  Et  sans  doute,  mérité  ou  immérité,  ce  châti- 
ment n'était  pas  réglementaire,  mais,  dans  bien  des  usines,  il 
était  toléré,  admis  ou  subi  en  forme  d'usage  et  en  force  d'ha- 
bitude. «  On  préfère  les  enfants  comme  appiéceurs,  non  seu- 
lement à  cause  du  bas  prix  de  leur  travail  et  de  la  souplesse 
de  leurs  muscles,  mais  aussi  pour  leur  taille,  car  ils  peuvent 
travailler  sans  être  gênés  à  la  table  inclinée,  qui  doit  être 
basse  pour  la  facilité  du  boudineur,  ce  qui  ne  pourrait  se  faire 
par  des  personnes  d'une  taille  plus  élevée,  à  moins  qu'elles 
ne  fussent  courbées  péniblement,  et  dans  une  position  nui- 
sible à  leur  santé.  »  Par-ci  par-là  un  patron  s'indigne  et  s'in- 
surge :  ainsi  M.  Gamble,  «  un  des  hommes  les  plus  humains 
qui  aient  jamais  existé,  dit  Ure  :  il  ne  veut  pas  permettre  que 
les  ouvriers  touchent  les  enfants,  sous  quelque  prétexte  que 
ce  soit;  et,  quand  ils  ne  veulent  pas  travailler,  il  les  renvoie.  » 
Mais  le  même  auteur  s'empresse  d'ajouter  :  «  Malheureuse- 
ment, comme  il  est  si  important  pour  les  pauvres  parents  de 
suppléer  au  déficit  de  leur  chétlf  revenu  par  les  gages  de  leurs 
enfants,  ils  ne  sont  que  trop  enclins  à  fermer  les  yeux  sur  les 
mauvais  traitements  que  leur  font  souffrir  les  boudineurs,  et 
à  étouffer  les  justes  plaintes  de  leurs  pauvres  enfants.  On 
s'accorde  à  dire  que  ces  ouvriers  sont  des  êtres  sauvages  et 
intraitables,  qui  demandent  des  contremaîtres  d'un  caractère 
dur  pour  les  gouverner;  les  appiéceurs  sont  souvent  leurs 
propres  enfants  ou  leurs  pupilles  (l).  » 

N'oublions  pas  qu'Andrew  Ure  parlait  en  ces  termes  des 
factories^  des  fabriques  anglaises,  et  que  ces  choses,  nous  ne 

(1)  Andrew  Urk,  Philosophie  des  manufactures^  t.  I,  p.  266-268. 


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LA   LAINE  ET   LA  SOIE  455 

savons  pas  si  on  les  a  jamais  connues  en  France,  mais  en 
tout  cas  on  ne  les  y  souffrirait  plus.  De  même  y  souffrirait-on 
à  peine  que  des  enfants,  filles  ou  garçons,  fussent  employés  à 
une  besogne  semblable  à  celle  du  preemtng  ou  nettoyage  des 
chardons  naturels,  avec  obligation  de  porter  les  châssis  à  la 
sèchérie  et  de  les  en  rapporter,  travail  très  fatigant  et  qui 
exposait  à  de  brusques  changements  de  température;  ou 
encore  qu'ils  fussent  mis,  ainsi  qu'ils  Tétaient  jadis,  aux  lai- 
neuses  ou  aux  tondeuses  (I).  Sans  doute  le  triage^  qui  «  se  fait 
sur  des  claies  en  bois,  et  consiste  à  dérouler  chaque  toison, 
puis  à  en  extraire  les  plus  grosses  ordures,  les  mèches  feu- 
trées qu'elle  peut  contenir,  en  la  déchirant  avec  les  mains  et 
en  séparant  les  diverses  qualités  de  la  laine  »  ;  le  dessuintage 
ou  le  dégraissage  «  avec  de  l'urine  en  putréfaction  ou  bien 
avec  un  alcali  dissous  dans  l'eau  chaude  »  ;  la  teinture  et  le 
lavage  en  pleine  humidité,  «  les  jambes  et  les  cuisses  dans 
l'eau  »  ;  le  battage,  au  prix  d'un  «  effort  musculaire  considé- 
rable »  et  «  parfois,  pour  les  laines  déjà  teintes  et  celles  qui 
viennent  des  peaux  mortes,  lorsqu'elles  n'ont  pas  été  lavées 
ou  qu'elles  l'ont  été  mal  »  ,  au  milieu  d'  «  une  poussière  qui 
occasionne  aux  ouvriers  de  la  toux,  de  l'étouffement,  et  peut 
forcer  d'interrompre  le  travail  ou  même  de  l'abandonner  »  ; 
le  foulage  et  le  lainage,  toujours  sous  l'eau  qui  ruisselle  ; 
toutes  ces  opérations  d'une  manufacture  de  laine  avaient, 
quelques-unes  peuvent  avoir  encore,  malgré  les  perfectionne- 
ments mécaniques  ou  chimiques  introduits  abondamment  de 
1810  à  1840,  et  non  moinsabondamment  depuis  lors,  de  quoi 
offenser  les  nerfs  ou  les  poumons  des  délicats. 

Villermé  le  ressentait  vivement  en  rédigeant  ses  notes  : 
«  Les  ouvriers  sont  debout;  toute  leur  personne,  surtout  leurs 
mains,  est  d'une  saleté  repoussante  et  répand  autour  d'eux 

(1)  Andrew  Ure,  Philosophie  des  manufactures,  t.  I,  p.  302. 


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456  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Todeur  des  laines  surges  ou  conservées  en  suint,  c'est-à-dire 
sans  avoir  été  lavées  ni  dégraissées  (1).  »  Même  aujourd'hui, 
le  pavé  d'une  fabrique  de  draps  ne  présente  guère  Taspect 
d'un  parquet  ciré;  il  ne  reluit  pas;  astiqué  et  frotté  comme  le 
pont  d'un  navire  de  guerre  :  à  chaque  pas,  il  faut  enjamber 
un  ruisseau  savonneux,  huileux,  jaunâtre  ou  noiràlre.  Mais 
sont-ce  là  des  conditions  de  travail  réellement  et  directement 
anti-hygiéniques?  Andrew  Ure,  qui  était  médecin  comme  le 
docteur  Villermé,  ne  le  pensait  pas  et  déclarait  même  le  con- 
traire. «  Les  fileurs  de  fil  de  laine,  écrivait-il,  prétendent, 
non  sans  raison,   que  l'opération  du  boudinage,   dans  leurs 
fabriques,  n'offre  aucun  inconvénient  pour  la  santé.  Quoique 
Textérieur  malpropre  des   ouvriers  à  leurs   métiers,  et  les 
miasmes  de  l'huile  animale  qui  frappent  l'odorat  dans  quel- 
ques fabriques   laissent  d'abord  une  impression  bien  diffé- 
rente dans  l'esprit  d'un  étranger,   ni  les  hommes  ni  le  peu 
d'enfants  qu'on  y  emploie  ne  souffrent  de  ce  genre  d'occu- 
pation.   »    Mais  voici  plus   fort  :   «  et  plusieurs,  au  contraire, 
s'en  trouvent  bien  (2) .  »  A  ne  rien  exagérer,  disons  qu'ils  ne 
s'en  trouvent  pas  mal,  et  que  les  statistiques  le  prouvent,  par 
la  proportion,  déjà  citée,  de  439  ouvriers  et  de  215  ouvrières 
pour  100  au-dessus  de  soixante-cinq  ans,  qui  dépasse  légère- 
ment celle  des  ouvriers  et  ouvrières  du  lin,  notablement 
celle  des  ouvriers  et  ouvrières  du  coton  et  de  la  soie  (3) . 
.    Pareillement,  qu'ils  se  trouvent  mieux  maintenant  qu'il  y 
a   un  demi-siècle,   non  seulement  par  la  diminution   de   la 
peine,   due  aux  progrès  de  la  chimie  et  de  la   mécanique, 
mais  aussi  par  l'augmentation  du  salaire,  les  chiffres  de  Vil- 

(1)  Villermé,  État  physique  et  moral  des  ouvriers^  t.  I,  p.  200. 

(2)  Andrew  Ure,  Philosophie  des  manufactures,  t.  I,  p.  274. 

(3)  Coton  ;  ouvriers  au-dessus  de  65  ans,  2,97  pour  100;  ouvrières  :  1,89. 
Soie  :        —  —  —  3,27        —  —         1,72. 

(Résultats  statistiques  du  recensement    des  industries  et  professions,   t.  IV. 
Résultats  généraux,  p.  xciii.) 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  *5T 

lermé  et  ceux  de  TOfSce  du  travail  en  témoignent.  Villermé 
avait  étudié  Elbeuf,  Louviers,  Reims,  Rethel,  Sedan,  Amiens, 
Lodève,  Bédarieux  et  Garcassonne,  le  Nord  et  le  Midi.  Pour 
la  région  normande,  autour  de  Rouen,  à  Darnétal,  il  attribue 
comme  salaire  moyen,  dans  les  tissages  ou  les  filatures  :  aux 
hommes,  de  1  fr.  80  à  2  francs;  aux  femmes,  de  1  franc  à 
1  fr.  10;  aux  enfants  de  0  fr.  50  à  0  fr.  75  par  jour  (1);  et 
Ton  peut,  sur  ses  renseignements,  dresser  des  salaires  réels, 
selon  les  catégories  ou  spécialités,  le  tableau  ci-après  : 

HOMMES 

Darnëtal.  Elbeuf  (1837) . 

fr .  c .       fr .    c .        fr .  c .        fr.  c . 

Fiieurs 2,80  3     »  à  3,67 

Tondeurs  de  draps. 2,75  2     »  à  2,25 

Laineurs 2    »>  2     »  à  2,35 

Manœuvres  ou  journaliers 1,75  à  2  »      2     » 

Tisserands  travaillant  chez  eux  (2)  1,67  à  2  »       2,25 

Boudineurs  dans  les  filatures . . .  1,67 

FEMMES 

Soigneuses  ou  veilleuses  de  car- 
des   1,10 

Rentrayeuses  et  couturières 1    »  1 ,25 

Pileuses  qui  n'ont  pas  de  ratta- 

clieurs In 

Boudineuses 0,90  à  1    » 

Femmes  à  la  journée 0,90  à  1    »      1    » 

ENFANTS 

Rattacheurs  aidant  les  fiieurs 0,75  à  1    »     0,67 

Boudineurs 0,60  à  0,75 

Rattacheurs  des  Garderies 0,40  à  0,60 

(i)  A  Elbeuf  (1834  et  1835),  aux  ouvriers  les  plus  habiles,  hommes,  de  3  à 
4  francs  ;  aux  ouvriers  ordinaires,  hommes,  de  1  fr.  75  à  2  francs  ;  femmes,  de 
i  franc  ai  fr.  25  ;  enfants,  de  0  fr.  75  à  1  franc  ;  aux  ouvriers  les  moins  habiles, 
hommes,  1  fr.  50;  femmes,  0  fr.  75;  enfants,  0  fr.  45;  à  Louviers  (1833),  mêmes 
moyennes,  sauf  pour  les  enfants  depuis  l'âge  de  dix  ans  jusqu'à  celui  de  dix-sept 
ans,  qui  ont  gagne  de  0  fr.  55  à  0  fr.  90. 

(2)  Mais  travaillant  exclusivement  et  toute  la  journée  à  leur  métier  sans  aucun 
travail  agricole.  .   . 


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458  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Pour  plus  de  clarté  ou  plus  d'évidence,  et  afin  de  ne  pas 
nous  égarer  en  de  longues  et  tortueuses  colonnes  de  francs 
et  de  centimes,  si  nous  ne  retenons  que  les  catégories  d'ou- 
vriers et  d'ouvrières  mentionnées  sous  le  même  nom  par  le 
docteur  Villermé  en  1840  et  par  l'Office  du  travail  en  1897, 
nous  trouvons  que  les  rentrayeuses  (et  justement  dans  la 
Marne),  qui  touchent  à  présent  2  fr.  20,  touchaient,  à  Reims, 
en  1836,1  fr.  20  ou  1  fr.  25;  quelesépinceteuses,  qui  gagnaient 
(Reims,  1836)  1  fr.  20  par  jour,  ou  360  francs  par  an,  gagnent 
(Isère,  1897)  550  francs  par  an,  ou  un  peu  plus  de  1  fr.  80 
par  jour  (l).  Quant  aux  fileurs,  le  prix  n'aurait  que  très  peu, 
ou  même  n'aurait  pas  du  tout  changé  :  2  fr.  75  (Lozère, 
1897);  de  2  fr.  50  à  3  francs  (Reims,  1836);  de  2  fr.  80  à 
2  fr.  80,  pour  le  gros,  de  1  fr.  75  à  2  fr.  70  pour  le  fin  (Se- 
dan, 1836)  ;  les  bobineuses  gagneraient,  dans  la  Marne,  0  fr.  85 
par  jour;  à  Sedan,  en  1836,  elles  gagnaient  de  0  fr.  50  à 
0  fr.  75.  Ainsi  de  toutes  les  spécialités,  dans  la  filature  et 
le  tissage  de  la  laine  :  il  y  a  partout  ou  presque  partout  amé- 
lioration, premièrement  par  augmentation  de  salaire,  mais 
cette  augmentation  est  néanmoins  relativement  faible,  et  les 
salaires  dans  l'industrie  lainière,  comme  dans  l'industrie  tex- 
tile en  général,  sont  des  salaires  relativement  et  même  abso- 
lument bas. 

Amélioration  encore  par  la  réduction  du  temps  de  travail  : 
plus  de  longues  journées  de  douze,  treize,  quatorze  et  quinze 
heures,  telles  qu'Andrew  Ure  et  Villermé  en  connurent.  Plus 
d'enfants  employés  à  une  tâche  si  manifestement  au-dessus 
de  leurs  forces  qu'il  fallait,  pour  faire  cesser  cet  abus,  pren- 
dre des  arrêtés  municipaux  (2)  ;  à  dire  le  vrai,  plus  de  tâches 

(1)  Pour  les  tisserands,  la  comparaison  n'est  pas  possible,  l'Office  du  travail 
ayant  omis  de  dire  de  quel  tisserand,  à  domicile  ou  en  usine,  professionnel  ou 
occasionnel,  il  est  question  à  la  page  212  de  Salaires  et  durée  du  travail  dans 
r  industrie  fran  ça  ise . 

(2)  m  Je   ne  puis  taire   ici  une  cause  particulière  de  ruine  pour  la  santé  des 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  459 

au-dessus  des  forces  de  rhomme,  enfant  ou  adulte;  la  force 
substituée  à  ses  forces,  une  force  tirée  non  de  lui-même,  mais 
du  dehors,  dont  il  use  sans  qu'elle  Fuse,  et,  —  c'est  le  grand 
bienfait  de  la  science  appliquée  à  l'industrie,  —  qu'il  n'a 
plus  à  produire,  qu'il  n'a  qu'à  conduire.  A  cet  égard,  l'in- 
dustrie textile  ne  le  cède  en  rien  aux  autres  industries,  et  il 
en  est  du  travail  de  la  laine  comme  du  travail  du  lin  ou  du 
coton,  du  travail  de  la  soie  comme  du  travail  de  la  laine. 


II 


La  Flandre,  la  Lorraine  et  la  Normandie  sont  les  trois  pro- 
vinces privilégiées  du  coton,  de  la  laine  et  du  lin  :  Lyon  est  la 
ville  de  la  soie.  La  soie  règne  à  Lyon,  ou  Lyon  règne  sur  la 
soie.  Par  «  régner  »  il  faut  entendre  :  exercer  un  empire  qui 
n'est  guère  moins  qu'universel,  et  par  Lyon,  non  seulement 
Lyon,  mais  tout  le  pays  de  Lyon,  assez  loin  vers  le  Sud,  le 
Sud-Est  et  le  Sud-Ouest;  les  uns  disent  six,  les  autres  huit, 
et  d'autres  encore  treize  départements  :  Rhône,  Isère,  Loire, 
Savoie,  Ardèche,  Drôme,  Ain,  Haute-Savoie,  Haute-Loire, 
Saône-et-Loire,  Vaucluse,  Gard,  Puy-de-Dôme  (1).  Ce  vaste 

jeunes  ouvriers  dans  les  petites  filatures  qui  manquent  d'un  moteur  général.  Cette 
cause,  sur  laquelle  l'attention  de  la  mairie  d'Amiens  a  été  appelée  deux  fois,  à  ma 
connaissance,  peu*  le  conseil  des  prud'hommes  de  la  ville,  consiste  à  faire  mettre 
en  mouvement,  par  des  enfants,  les  machines  à  filer  ou  à  carder,  au  moyen 
d*une  manivelle  à  laquelle  on  fait  décrire,  avec  la  main,  un  cercle  dont  le  point 
supérieur  passe  à  cinq  pieds  des  planchers,  et  à  exiger  ainsi  de  ces  enfants  plus 
qu'il  ne  convient  à  leur  faiblesse  et  à  leur  taille.  »  Villermé,  État  des  ouvriers, 
1,  310.  Voyez  p.  311,  le  texte  de  l'arrêté  du  maire  d'Amiens,  en  date  du  21  août 
1821.  Nouvelles  plaintes  en  1834. 

(1)  Exposition  universelle  de  1889  à  Paris.  La  Fabrique  lyonnaise  de  soieries  et 
l'industrie  de  la  soie  en  France^  1789-1889.  Imprimé  par  ordre  de  la  Chambre  de 
commerce  de  Lyon,  1  vol.  in-4'*;  Lyon,  imprimerie  Pitrat  aîné,  1889,  p.  23.  Cet 
ouvrage,  non  signé,  est,  si  je  ne  me  trompe,  de  M.  Morand,  le  très  distingué 
secrétaire  de  la  Chambre  de  commerce. 


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460  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

territoire,  le  cinquième  ou  le  sixième  de  la  France,  relève  en 
fief  de  la  fabrique  lyonnaise,  soit  pour  la  production,  soit 
pour  la  filature,  soit  pour  le  tissage,  soit  pour  l'apprêt  ou  la 
teinture  de  Ja  soie.  Un  même  établissement  fait  Tune  ou 
Tautre  de  ces  opérations,  rarement  deux,  jamais  toutes  à  la  fois. 
C'est  une  opinion  commune  à  Lyon,  et  comme  un  sujet  de 
fierté,  que  l'organisation  du  travail  n'y  ressemble  pas  à  ce 
qu'elle  est  ailleurs  et  u  déconcerte  les  étrangers  curieux  d'é- 
tudier notre  industrie  si  insaisissable  dans  ses  contrastes  et 
son  originalité  (l)  ».  Au  seuil  de  la  fabrique  lyonnaise,  si 
vous  en  croyez  les  regards  et  les  sourires  de  bienveillante, 
mais  sceptique  indulgence  qui  vous  accueillent,  vous  êtes  au 
seuil  du  mystère.  Isis  ne  se  dévoile  qu'aux  habitants  de  la 
Croix-Rousse.  Quant  à  l'organisation  elle-même  du  travail, 
autant  qu'un  «  étranger  curieux  »  peut  en  juger,  l'originalité 
de  cette  industrie  réside  principalement  en  ce  que  le  fabricant 
ne  fabrique  pas.  Il  ne  produit  pas  la  soie,  il  l'achète  ;  il  ne  la 
file  pas,  il  la  reçoit  toute  filée;  il  ne  la  teint  pas,  il  la 
fait  teindre  ;  il  ne  la  tisse  pas ,  il  la  fait  tisser  ;  jadis, 
avant  le  métier  mécanique,  par  des  ouvriers  travaillant 
chez  eux,  avec  quelques  compagnons;  et  maintenant,  depuis 
que  le  métier  mécanique  l'emporte,  —  on  en  comptait  déjà, 
en  1888,  plus  de  20,000  dans  les  treize  départements  de  la 
région  lyonnaise,  —  en  usine,  par  des  entrepreneurs,  qui  ne 
sont  pour  la  plupart,  comme  Tétaient  les  vieiix  canuts,  mais 
en  grand,  que  des  chefs  d'atelier  à  façon.  En  somme,  le 
métier  n'appartient  pas  à  qui  appartient  le  fil,  ni  le  tissu  à 
qui  appartient  le  métier  :  le  «  fabricant  »  fournit  la  matière, 
on  lui  rend  la  marchandise  (2) . 

.    (i)  La  Fabrique  lyonnaisCy  p.  25. 

(2)  tt  Des  188  établissements  de  tissage  mécanique  de  la  soie  recensés  dans 
notre  région  sur  le  rôle  des  patentes  de  1888,  34  seulement  appartiennent  en 
propre  aux  fabricants  lyonnais^  les  154  autres  ont  été  créés  par  des  entrepreneurs 
de  travail  à  façon.  »  La  Fabrique  lyonnaise,  p.  25. 


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LA   LAINE   ET   LA   SOIE  461 

Mais  cela,  c'est  connu.  C'est  une  forme  antique,  et  péri- 
mée autre  part,  de  l'organisation  du  travail.  C'était  l'organi- 
sation du  travail,  précisément  dans  l'industrie  textile,  avant 
l'industrie  concentrée,  avant  le  moteur  général,  avant  l'in- 
troduction de  la  vapeur,  du  temps  de  l'industrie  sporadique, 
dispersée,  à  domicile  ;  avant  l'usine,  du  temps  de  l'atelier  de 
famille.  Des  faubourgs  et  de  la  campagne,  les  tisserands 
venaient  ainsi  chez  le  maître  chercher  le  fil,  la  laine  ou  le 
coton,  et,  la  façon  achevée,  ils  rapportaient  l'ouvrage.  Plus 
tard,  on  adapta,  on  plia  cet  usage  au  régime  de  la  fabrique. 
Villermé  Ta  remarqué  pour  Reims  et  pour  Sedan  :  «  Dans  les 
campagnes,  où  il  n'y  a  que  des  peigneurs  de  laine,  des  tisse- 
rands et  des  dévideuses  de  trames,  tous  les  ouvriers  travail- 
lent chez  eux;  mais  dans  la  ville  tous  les  autres  sont  employés 
chez  des  fabricants  ou  bien  chez  des  entrepreneurs.  Je  dis 
chez  des  entrepreneurs;  car  celui  qui  achète  des  laines  et  en 
fait  fabriquer  des  étoffes  ne  fait  pas  toujours  laver,  teindre, 
filer  dans  ses  ateliers,  ni  même  donner  chez  lui  aux  étoffes 
que  les  tisseurs  lui  rapportent  toutes  les  façons  ou  tous  les 
apprêts  qu'elles  doivent  recevoir  avant  d'être  livrées  au  com- 
merce; il  a  recours  à  des  entrepreneurs  particuliers  pour 
chacune  de  ces  opérations  (1).  » 

L'originalité  de  l'industrie  lyonnaise,  en  ce  point,  est  donc 
d'avoir  conservé,  sous  le  régime  de  l'industrie  concentrée, 
les  procédés  de  l'industrie  dispersée,  dans  l'usine  les  cou- 
tumes du  petit  atelier.  Mais  elle  est  trop  hautement  et  hardi- 
ment intelligente,  trop  novatrice  et  initiatrice  quand  il  le 
faut,  pour  l'avoir  fait  sans  de  bonnes  raisons.  «  Les  fabri- 
cants lyonnais,  habitués  de  longue  date  à  s'affranchir  du 
souci  d'un  matériel  industriel,  trouvent  dans  cette  constitu- 
tion originale  qui  survit  aux  petits  ateliers  les  avantages  de  la 

(1)  ViLLEBMÉ,  État  physique  et  moral  des  ouvriers,  I,  220.  • 


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*6t  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

grande  manufacture  et  en  même  temps  une  liberté  d'allures 
précieuse  pour  une  industrie  dépendante  de  tous  les  caprices 
de  la  mode  (I),  »  Et  en  même  temps,  devrait-on  sans  doute 
ajouter  encore,  elle  y  trouve  un  moyen  de  maintenir  la  tra- 
dition, dans  une  industrie  qui  est  un  art  et  qui,  du  moins 
pour  le  beau,  depuis  le  quinzième  et  le  seizième  siècle, 
depuis  la  Renaissance  italienne,  a  beaucoup  plus  à  imiter 
qu'à  inventer.  Quoi  qu'il  en  soit,  originale  ou  non,  et  peut- 
être  un  peu  moins  que  le  patriotisme  local  ne  l'imagine,  telle 
est  l'organisation  du  travail  dans  la  région  lyonnaise  :  tran- 
sition ou  transaction  entre  autrefois  et  aujourd'hui,  entre  le 
système  de  la  petite  et  le  système  de  la  grande  industrie. 

a  L'étranger  curieux  »  qui,  de  ce  qu'il  aurait  vu,  —  ou 
plutôt  de  ce  qu'il  n'aurait  pas  vu,  —  se  hâterait  de  conclure 
que  l'industrie  de  la  soie  est  <»  restée  rebelle  »  ,  radicalement 
et  invariablement,  à  toute  pratique  de  la  grande  industrie, 
qu'elle  existe  toujours  et  n'existe  encore  qu'à  l'état  de  petits 
ateliers,  celui-là,  vraiment,  en  porterait  un  jugement  trop 
sommaire,  et  contribuerait  pour  sa  part  à  répandre  a  une 
légende  »  très  accréditée  au  dehors,  mais  qui  n'est  pourtant 
qu'une  légende.  «  Si  l'on  n'aperçoit  pas  les  panaches  des 
hautes  cheminées  fumantes  sur  le  plateau  de  la  Croix-Rousse, 
celles-ci  peuplent  les  campagnes  des  départements  circon- 
voisins  où  notre  industrie,  remontant  en  quelque  sorte  à  ses 
origines  pastorales,  avait  déjà  associé  la  culture  des  champs 
au  tissage  de  la  soie  (2) .  »  Du  quartier  de  Saint-Just  et  des 
rives  de  la  Saône,  où  elle  s'était  formée  et  comme  ramassée 
<Ju  quinzième  au  dix-septième  siècle,  de  la  Croix-Rousse,  de 
Taise,  de  la  Guillolière,  des  Brotteaux,  où  elle  avait  grandi  au 
dix-neuvième  siècle,  cette  glorieuse  et  féconde  industrie  a 
essaimé,  par  Tarare,  l'Arbresle,  Saint-Genis-Laval,  Neuville, 

(1)  La  Fabrique  lyonnaise,  p.  25, 
(î)  Ibid,,  p.  25. 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  465 

Limonest,  Saint-Laurent  de  Chamousset,  Givors,  le  Bois 
d'Oingt,  vers  la  Loire,  Saône-et-Soire,  la  Drôme,  Tlsère, 
TÂin,  etc.;  en  I8I9,  «  sur  un  rayon  de  plus  de  deux  myria- 
mètres»  ;  en  1889,  sur  un  rayon  de  plus  de  80  kilomètres. 
«  Â  Tancienne  et  grande  unité  du  travail  dans  Tenceinte  de 
la  ville,  la  marche  du  temps  a  substitué  cette  trinité  du  tra- 
vail à  la  main  dans  la  ville,  avec  12,000  métiers;  du  travail  à 
la  main  dans  les  campagnes,  avec  55  ou  60,000  métiers;  et 
enfin  du  tissage  mécanique,  avec  plus  de  20,000  métiers,  qui 
constituent  aujourd'hui,  dans  leur  étroite  alliance,  les  trois 
grandes  assises  de  notre  production  manufacturière  (I).  » 

Ce  mouvement,  qui  devait  fractionner  «  l'ancienne  unité  du 
travail  »  en  «  trinité  »  dont  le  troisième  terme  serait  le  tissage 
mécanique,  on  le  prédisait,  et  les  économistes  l'appelaient  de 
leurs  vœux  dès  1848  ou  1850.  Audiganne  en  analysait,  en  1854, 
les  conséquences  bonnes  et  mauvaises  : 

a  L'agglomération  des  métiers  dans  les  ateliers  mécaniques 
commence  à  menacer  le  travail  à  domicile,  surtout  celui  qui 
est  le  plus  coûteux,  celui  de  l'industrie  urbaine.  Quelques  éta- 
blissements munis  de  moteurs  hydrauliques  sont  en  pleine 
activité  dans  les  départements  voisins  du  Rhône,  dans  l'Ain, 
dans  l'Isère  ;  si  quelques  essais  à  la  vapeur  n'ont  pas  aussi 
bien  réussi,  on  peut  du  moins  prévoir  que  le  succès  sera  le 
prix  de  nouvelles  études  et  de  persévérants  efforts.  Le  mou- 
vement qui  s'annonce  parait  devoir  répondre  à  notre  civilisa- 
tion, qui  tend  si  ostensiblement  à  remplacer,  dans  la  produc- 
tion industrielle,  la  force  humaine  par  des  forces  conquises 
sur  la  nature  physique.  Appelé  à  d'infaillibles  progrès,  ce 
mouvement  a  débuté  avec  une  prudente  mesure.  La  méca- 
nique a  d'abord  été  appliquée  aux  étoffes  les  plus  communes, 
à  celles  qui  sont  teintes  après  la  fabrication  ;  puis  on  a  employé 

(1)  La  Fabriifue  lyonnaise,  p.  27. 


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46*  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

des  fils  teints  à  Tavance,  mais  seulement  pour  des  tissus  peu 
serrés  auxquels  un  apprêt  était  ensuite  nécessaire  ;  mainte- 
nant la  machine  a  saisi  des  étoffes  plus  compactes,  ou,  comme 
on  dit  en  fabrique,  plus  réduites.  On  pourrait  peut-être  sou- 
tenir qu'elle  finira  par  s'attaquer  aux  riches  tissus  façonnés  ; 
toutefois,  ces  étoffes  sans  rivales  dans  le  monde,  ces  tissus 
soumis  à  tous  les  caprices  de  la  mode  résistent  à  la  imbrica- 
tion en  grand  bien  plus  que  les  articles  dont  la  consommation 
est  uniforme  et  constante.  Il  ne  faut  pas  craindre  d'ailleurs, 
même  pour  les  tissus  unis,  une  brusque  transformation.  Le 
changement  sera  ralenti  par  Tintérêt  des  fabricants,  que  le 
régime  actuel  dispense  d'acheter  un  matériel  coûteux,  et 
affranchit  de  ces  frais  généraux  qui  deviennent  écrasants  en 
cas  de  longs  chômages.  Si  l'avenir,  un  avenir  plus  ou  moins 
lointain,  appartient  au  nouveau  système,  jusqu'à  quel  point 
faut-il  s'en  alarmer  ?  Le  travail  en  fabrique,  en  retour  d'in- 
convénients qui  lui  sont  propres,  présente  des  avantages  dont 
profiterait  la  cité  lyonnaise.  Disposé,  comme  il  parait  l'être,  à 
se  répandre  dans  un  rayon  de  vingt  à  vingt-cinq  lieues,  il 
remédierait  à  une  concentration  fâcheuse  d'intérêts  vivant  au 
jour  le  jour.  D'ailleurs,  tant  que  le  travail  à  domicile  reste 
dans  des  conditions  qu'on  peut  appeler  patriarcales,  tant  qu'il 
se  mêle  de  près  à  la  vie  agricole,  s'il  ne  favorise  pas  les  pro- 
grès de  la  fabrication,  il  peut  conserver  du  moins  parmi  les 
familles  des  habitudes  calmes  et  régulières;  mais  quand  il 
devient  exclusivement  industriel,  quand  il  transforme  la 
demeure  de  l'ouvrier  en  une  petite  fabrique  sans  règle,  et 
qu'il  rassemble  sur  un  même  point  une  multitude  d'ateliers 
placés  sous  la  menace  d'alternatives  d'activité  ou  d'inertie  qui 
les  bouleversent,  il  a  perdu  le  caractère  original  qui  séduisait 
en  lui.  Le  régime  de  la  grande  industrie  permet  plus  facile- 
ment de  fabriquer  à  l'avance  certaines  étoffes  et  de  restreindre 
ainsi  la   durée  des  chômages;  de  plus,  sans  impliquer  une 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  465 

réglementation  absolue  qui  entraînerait,  dans  Tétat  présent 
de  rindustrie  nationale,  les  plus  graves  embarras,  le  travail 
aggloméré  s'accommode  de  certaines  mesures  disciplinaires^ 
qui  sont  des  garanties  de  bien-être  et  de  bon  ordre.  Au  point 
de  vue  général  de  l'avenir,  il  serait  donc  permis  de  bien 
augurer  de  la  modification  qui  semble  attendre  sous  ce  rap- 
port le  système  actuel;  mais,  si  lente  qu'elle  doive  être,  elle 
n'en  constitue  pas  moins,  pour  le  moment  de  la  transition,, 
une  nouvelle  cause  d'inquiétude  (1).   » 

La  modification,  en  effet,  a  été  lente,  mais  elle  n'a  pas 
cessé.  Dans  une  publication  préparée  par  la  Chambre  de  com- 
merce de  Lyon  pour  l'exposition  de  Vienne,  en  1873,  on  en 
fait  remonter  les  origines  à  la  Restauration.  C'est  le  temps  où, 
«  lentement  et  par  degrés,  les  métiers  commencent  à  prendre 
le  chemin  de  la  campagne  ;  le  tissage  rural  s'apprête  à  devenir 
l'auxiliaire  de  celui  de  la  ville,  en  attendant  qu'il  s'y  substitue 
presque  entièrement.  La  fabrication  des  articles  bon  marché 
feit  rechercher  les  moteurs  hydrauliques  ;  la  vapeur,  à  soa 
heure,  sera  appliquée  au  tissage  des  soieries.  Le  nombre  des 
petites  maisons  décroît  ;  le  chiffre  des  affaires  grossit  ;  l'in-^ 
dustrie  lyonnaise  perd  peu  à  peu  cette  physionomie  de  petite 
fabrique  qui,  à  côté  des  usines  de  coton,  de  laine  et  de  lin^ 
lui  donnait  un  caractère  à  part.  L'époque  de  la  grande  indus- 
trie s'annonce  de  toutes  parts,  pour  elle  comme  pour  les 
autres  industries;  elle  ne  se  dérobera  pas  à  la  loi  commune»  . 
Et,  plus  bas  :  o  Les  conséquences  de  ce  mouvement,  ou,  pour 
l'appeler  de  son  vrai  nom,  de  cette  révolution,  ont  été 
immenses  ;  la  constitution  intérieure  de  la  fabrique  lyonnaise 
en  a  été  modifiée  profondément.  On  avait  souvent  reproché  à 
cette  constitution  l'isolement  où  elle  laisse  l'ouvrier  par  rap- 

(i)  Les  Populations  ouvrières  et  les  industries  de  la  France  dans  le  mouve- 
ment social  du  dix-neuvième  siècle,  par  A.  Audioanne»  t  vol.  in-16.  Paris^ 
Capelle,  1854;  t.  I^  p.  «74-275. 

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466  I/ORGANISATION   DD  TUAVAIL 

port  au  patron,  Tabsence  de  liens  entre  eux,  de  telle  sorte 
qu'au  moment  des  crises  le  patron,  non  propriétaire  des 
métiers,  restait  libre  d'arrêter  subitement  sa  fabrication,  sans 
s'inquiéter  du  sort  de  l'ouvrier  autrement  qu'à  titre  de  bien- 
faisance ou  de  charité.  Si  cette  séparation  donnait  à  l'ouvrier 
plus  d'indépendance,  si  elle  respectait  mieux  la  vie  de  famille, 
elle  avait  aussi  ses  inconvénients,  qui  devenaient  presque  un 
péril  social  au  moment  des  longs  chômages.  On  se  souvient 
de  l'émotion,  de  l'émoi  qu'ils  causaient,  des  troubles  popu- 
laires qui  les  ont  quelquefois  accompagnés.  Heureusement,  la 
dissémination  des  métiers  dans  les  campagnes,  l'accroisse- 
ment du  tissage  rural  au  détriment  du  tissage  urbain,  l'asso- 
ciation du  travail  de  la  soie  à  celui  des  champs,  surtout  la 
formation  des  grandes  maisons  par  suite  de  l'augmentation 
de  la  production,  la  nécessité  pour  ces  maisons  de  maintenir, 
même  aux  époques  de  mévente,  leur  organisation  intacte, 
afin  d'être  prêtes  à  l'heure  de  la  reprise,  tout  cela  a  créé  entre 
le  patron  et  l'ouvrier  une  solidarité  d'intérêts,  latente,  mais 
effective,  qui  est  une  garantie  pour  celui-ci.  Tout  en  restant, 
selon  les  exigences  de  la  nature,  divisée  en  petits  ateliers,  la 
febrique  lyonnaise  en  est  venue  néanmoins  à  présenter,  au 
point  de  vue  de  la  permanence  du  travail,  des  avantages  qui 
semblaient  l'apanage  exclusif  des  agglomérations  de  métiers 
en  usine;  tous  ses  éléments  ont  plus  de  cohésion.  Ne  lui  est-il 
pas  aussi  permis  de  montrer,  avec  une  complaisance  partiale, 
comme  témoignage  de  ce  qui  peut  être  fait  dans  cette  voie, 
outre  les  cinq  mille  métiers  mécaniques  qu'elle  emploie,  ces 
beaux  et  grands  établissements,  peu  nombreux,  il  est  vrai, 
mais  d'autant  plus  remarquables,  où  toutes  les  opérations  de 
la  soie  sont  concentrées,  depuis  la  filature  jusqu'au  ti^ 
sage  (I)?  » 

(1)  Exposition  universelle  de  Vienne,  La  Fabrique  lyonnaise  de  soieries,  son 
msséy  son  présent*   Imprimé   par  ordre  de  la  Chambre  de  commerce  de  Lyon, 


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I 

J 


LA   LAINE  ET   LA   SOIE  467 

Ici,  la  Chambre  de  commerce  de  Lyon,  et  son  porte-parole 
autorisé,  qui,  dans  l'espèce  était,  je  crois,  son  secrétaire, 
allaient  peut-être  un  peu  loin,  comme  Audiganne  Tavait  fait. 
Il  n'y  avait  point  de   a  transformation  n  ,  encore  moins  de 

0  révolution»  ;  «modification»  suffisait;  il  n'y  a  point  eu  substi- 
tution, mais  superposition  ou  juxtaposition  de  l'usine  à  l'ate- 
lier. Ce  qui  est  exact  et  ce  qui  est  caractéristique,  c'est  que  le 
travail  est  allé  de  a  l'unité  »  à  u  la  trinité  » ,  par  les  deux 
adjonctions  successives  du  tissage  rural  au  tissage  urbain,  et 
du  métier  mécanique  au  métier  à  la  main.  Le  mouvement, 
puisque  c'est  le  mot  consacré,  a  été  double  ;  l'industrie  de  la 
soie  a  d'abord  reflué  de  Lyon  sur  les  campagnes  environ- 
nantes, puis  s'est  concentrée,  et  tend  encore  à  se  concentrer 
en  usines. 

Elle  est  moins  strictement  et  moins  spécifiquement  lyon- 
naise qu'elle  ne  le  fut  pendant  des  siècles  après  que  les  pros- 
crits lucquois,  florentins  ou  génois,  Guelfes  ou  Gibelins, 
chacun  à  son  tour,  ces  fuorusciti  dont  les  uns  allaient  devant 
eux  cherchant  la  paix  et  les  autres  cherchant  leur  paix,  y 
eurent  introduit  et  acclimaté  leur  art  subtil  et  délicat.  Qui- 
conque ferait  ou  referait  le  dénombrement  de  ses  métiers  aux 
diverses  époques  :  10,000  avant  la  révocation  de  l'édit  de 
Nantes;  2,000  après  1685;  18,000  en  1787;  2,500  après  la 
Révolution;  12,000  de  1804  à  1812;  20, OOOen  1819;  27,000 
en  1825;  40,000  en  1837;  50,000  en  1848,  admirerait  le 
développement  quasi  constant,  —  sauf  le  contre-coup  des 
bouleversements  politiques  ou  sociaux,  —  l'épanouissement 
magnifique  de  l'industrie;  et  en  y  regardant  mieux,  à  partir 
de  là,  ou  même  d'un  peu  plus  haut,  car  Tirrilation  des  tis- 
seurs urbains  contre  les  ruraux  fut  pour  beaucoup  dans  les 

1  vol.  gr.  in-V.  Lyon,  Perrin  et  Marinet,  1873.  —  Cet  écrit  n'est  pas  de 
M.  Morand,  aujourd'hui  secrétaire  de  la  Chambre  de  commerce»  à  qui  nous 
devons  un  travail  semblable  pour  l'Exposition  de  1889,  mais  de  son  prédécesseur. 


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468  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

émeutes  de  1831  et  de  1834,  il  verrait  la  fabrique  lyonnaise, 
durant  la  seconde  moitié  du  dix-neuvième  siècle,  sortir,  pour 
ainsi  dire,  de  Lyon,  y  gardant  seulement  30,000  métiers  sur 
les  120,000  quelle  faisait  battre  en  1890  (1).  Et  deuxième- 
ment, il  découvrirait,  sur  les  rôles  des  patentes  à  cette  même 
date,  188  établissements  mécaniques  pour  le  travail  de  la  soie 
dans  la  région  lyonnaise,  desquels  il  importait  peu  que 
34  seulement  fussent  la  propriété  des  fabricants  lyonnais,  et 
les  154  autres  créés  par  des  entrepreneurs  à  façon.  Ce  n'en 
était  pas  moins  des  «  établissements  mécaniques  «  et  quelques- 
uns  de  grands  établissements  :  en  1897,  5  peigneries  ou  fila- 
tures de  soie,  8  tissages  occupaient  plus  de  500  ouvriers.  Il 
n'y  a  sans  doute  pas  de  quoi  crier  à  la  «  révolution  »,  ni  à  la 
«  transformation,  »  ni  au  u  triomphe  »  de  la  grande  indus- 
trie, «  se  substituant  »  au  petit  atelier  et  soumettant  la 
fabrique  lyonnaise  «  à  la  loi  commune  »  ,  mais  il  y  a  de  quoi 
nous  justifier  d'introduire  dans  ces  études  sur  la  grande 
industrie  la  fabrique  lyonnaise,  qui,  à  première  vue,  et  en  tant 
qu'elle  se  définissait  par  la  dispersion  même  de  ses  métiers  et 
de  ses  opérations,  paraissait  ne  devoir  ni  ne  pouvoir  y  figurer. 


III 


L'usine  que  j'ai  visitée  peut  bien  être  prise  pour  type.  Elle 
emploie  ordinairement  environ  500  personnes  (presque  toutes 
femmes,  quelques  hommes  seulement);  tantôt  plus,  tantôt 
moins,  l'effectif  varie;  il  est  en  ce  moment  de  464  ouvriers  et 
ouvrières.  C'est  une  usine  neuve;  elle  a  été  construite  en  1903, 


(1)  Voyez  les  Industries  de  la  soie  :  sériciculture,  filature,  moulinage,  tissage. 
-*  Histoire  et  statistique,  par.  E.  Pariskt.  (Publications  du  Bulletin  des  soies  et 
soieries)^  i  vol.  in-8'.  Lyon,  Pitrat  aîné,  1890. 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  469 

et  ne  marche  donc  que  depuis  dix-huit  mois.  Elle  est  située 
non  dans  Lyon  même,  mais  à  la  porte  de  Lyon,  en  un  fau- 
bourg que  sépare  de  la  ville  le  beau  parc  de  la  Téte-d'Or,  à 
Villeurbanne.  Elle  n'a  qu'un  seul  étage  et  ne  forme  qu'un  seul 
atelier»  une  vaste  salle  où  sont  réunies  toutes  les  opérations 
du  travail  de  la  soie,  ou  à  peu  près  toutes,  toutes  celles  que 
réunit  l'usine  qui  en  réunit  le  plus,  car  je  ne  sais  si  nulle  part 
on  fait  en  même  temps,  dans  le  même  lieu,  la  filature  et  le 
tissage  :  à  l'usine  D...,  on  fait  tout,  et  tout  dans  le  même  local, 
du  dévidage  du  fil  au  baguetage  ou  pliage  final  de  l'étoffe. 
Pour  moteur,  la  force  électrique  :  tout  se  meut  et  s'arrête  ins- 
tantanément. Tandis  que  j'étais  là,  un  accident  banal,  un 
plomb  qui  venait  de  sauter,  coupa  tout  d'un  coup  le  travail, 
et  tout  d'un  coup,  l'accident  réparé,  le  plomb  remplacé,  le 
travail  reprit  :  en  une  ou  deux  minutes,  il  recommença  à 
battre  son  plein.  De  la  cage  vitrée  où  se  font  les  écritures,  ces 
cordes  qui  pendent,  ces  fils  qui  se  tendent,  ces  lisses  qui 
s'abaissent,  ces  leviers  qui  remontent,  ces  battants  qui  frappent, 
ces  poulies  qui  tournent,  ces  sortes  de  hunes  qui  couronnent 
les  hauts  métiers,  tout  cet  entrecroisement  de  lignes  verti- 
cales et  de  lignes  horizontales,  on  dirait  les  agrès  très  fins 
d'un  très  grand  et  très  puissant  navire;  ce  bureau  même 
domine  l'énorme  atelier  comme  une  passerelle  de  commande- 
ment, et,  s'il  y  a  peu  de  cuivres,  avec  ce  va-et-vient  d'acier 
qui  y  met  un  reflet  bleuâtre,  l'irréprochable  propreté  du  pavé 
aide  à  l'illusion,  en  complétant  l'image.  Ce  n'est  plus  la  crasse 
grasse  et  glissante  de  l'ancienne  manufacture  de  draps;  toutes 
les  opérations  de  la  soie  se  font  ici,  excepté  deux,  celles  jus- 
tement qui  salissent,  le  tirage  des  cocons  et  la  teinture. 

Le  tirage  «  consiste  à  dissoudre,  dans  de  l'eau  très  chaude, 
l'espèce  de  gomme  qui  enduit  et  colle  à  lui-même  dans  toute 
sa  longueur  le  fil  unique  dont  se  compose  le  cocon  ;  à  saisir 
le  bout  de  ce  fil,  à  le  tirer  pendant  que  le  cocon  plonge  dans 


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470  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

Teau,  à  le  réunir  à  d'autres,  tirés  de  la  même  manière  et  en 
même  temps  que  lui,  pour  n'en  former  qu'un  seul,  plus  gros 
et  plus  fort,  et  à  dévider  celui-ci  en  écheveaux  sur  un  asple 
ou  dévidoir.  —  Il  serait  difficile,  notait  le  docteur  Villermé, 
de  se  faire  une  idée  de  l'aspect  sale,  misérable,  des  femmes 
employées  au  tirage  de  la  soie,  de  la  malpropreté  horrible  de 
leurs  mains,  du  mauvais  état  de  santé  de  beaucoup  d'entre 
elles,  et  de  l'odeur  repoussante,  sui  generisy  qui  s'attache  à 
leurs  vêtements,  infecte  les  ateliers  et  frappe  tous  ceux  qui 
les  approchent  (1).  »  L'usine  D...  ne  fait  pas  le  tirage  ou  le 
dévidage  des  cocons  ;  elle  reçoit  en  écheveaux  ses  soies  grèges  : 
soies  jaunes  de  France,  d'Italie  ou  d'Espagne,  soies  blanches 
de  Canton.  «  La  soie  grège  est  formée  d'un  certain  nombre 
de  fils  élémentaires  soudés  entre  eux  par  le  grès  coagulé,  sui- 
vant des  directions  à  peu  près  parallèles.  En  cet  état,  elle 
pourrait  être  soumise  au  tissage,  mais  elle  est  incapable  de 
supporter  les  opérations  de  la  teinture  en  flottes.  Ces  mani- 
pulations, en  effet,  nécessitent  l'immersion  de  la  soie  dans 
des  bains  dont  la  température  atteint  100  degrés.  Sous  l'in- 
fluence d'un  pareil  traitement,  le  grès  perdant  sa  consistance, 
pouvant  même  entrer  en  dissolution,  les  fils  élémentaires 
auraient  une  tendance  à  se  séparer  les  uns  des  autres,  à  former 
des  boucles  et  des  nœuds  ;  il  serait  impossible  ensuite  de  les 
soumettre  au  tissage.  Pour  donner  à  la  soie  grège  plus  de 
résistance^  pour  la  transformer  en  un  fil  capable  de  subir  le 
mieux  possible  les  diverses  manipulations  qui  lui  sont  impo- 
sées d'ordinaire  avant  d'être  transformée  en  tissus,  on  la 
soumet  au  moulinage^  appelé  aussi  ouvraison  (2).  »»  Sous  le 
régime  de  l'industrie  dispersée,  cette  ouvraison  était  la  spé- 

(1)  État  physique  et  moral  des  ouvriers,  I,  345. 

(2)  La  Soie  au  point  de  vue  scientifique  et  industriel,  par  Léo  Vignoîc,  maître 
de  conférences  à  la  Faculté  des  sciences,  sous-directeur  de  TÉcole  de  chimie 
industrielle  de  Lyon,  1  vol*  in-16.  Bibliothèque  des  connaissances  utiles.  Paris, 
J«-B.  Baillière  et  fils,  1890,  p.  151« 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  471 

cialité  de  certaines  manufactures  appelées  moulins^  établies 
surtout  dans  la  Haute-Italie,  Piémont  et  Lombardie>  aux 
environs  de  Bergame,  dans  le  midi  de  la  France  et  le  sud  de 
la  Grande-Bretagne  (1). 

a  Le  moulinage,  qui  constitue  une  des  préparations  fonda* 
mentales  de  la  soie,  comprend  quatre  opérations  : 

V  Dévidage  des  écheveaux  de  la  soie  grège,  pour  la  trans- 
porter sur  des  bobines  ; 

2"  Torsion  donnée  séparément  à  chaque  fil  de  grège  prove- 
nant des  bobines  ; 

3"  Doublage  de  deux  fils  de  grège  préalablement  tordus, 
isolément  ou  non,  torsion  imprimée  au  double  fil  obtenu,  et 
nouveau  dévidage  sur  les  bobines  ; 

4"  Formation,  par  torsion  nouvelle,  des  fils  provenant  de 
l'assemblage  de  deux  ou  d'un  plus  grand  nombre  de  fils  de 
grège  préalablement  tordus  ou  non  ;  dévidage  sur  des  guin- 
dres  et  mises  en  écheveaux. 

La  torsion  d'un  seul  fil  de  grège  porte  le  nom  de  premier 
tors  ou  premier  apprêt  et  donne  un  fil  qui  est  désigné  sous  le 
nom  de  poil. 

Deux  ou  plusieurs  fils  de  soie  grège  tordus  ensemble  sans 
être  tordus  au  préalable  individuellement  fournissent  un  fil 
appelé  trame. 

Enfin,  si  l'on  donne  à  deux  ou  plusieurs  fils  de  grège  tordus 
préalablement  et  individuellement  de  droite  à  gauche  une 
torsion  de  gauche  à  droite  après  les  avoir  assemblés,  on 
obtient  des  fils  employés  pour  la  chaîne  des  tissus  et  connus 
sous  le  nom  d'organsins  (2) .  » 

Tout  le  monde  sait  comment  se  fait  le  dévidage,  «  Pour 
être  dévidées,  les  soies  grèges  sont  placées  sur  des  tavelles, 
cadres  très  légers  en  bois  de  pin,  dont  les  bras  sont  réunis 

(1)  Ure,  Philosophie  des  manufactures,  t.  I,  ch,  ii,  p,  356^ 

(2)  L^o  VioHOW,  ouv.  cité,  p,  152, 


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»7Î  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

par  des  fils  de  fer  :  les  tavelles,  disposées  verticalement,  tour- 
nent sur  un  axe  horizontal  paseaut  en  leur  centre  ;  des  roquets 
ou  bobines,  tournant  par  friction,  attirent  et  enroulent  la  soie, 
et  font  tourner  les  tavelles...  On  évalue  la  qualité  d'une  grège 
au  point  de  vue  du  dévidage  par  le  nombre  de  tavelles  qui 
peuvent  être  surveillées  par  une  seule  ouvrière.  On  dit  qu'une 
grège  est  d'un  dévidage  de  40  tavelles  lorsqu'une  ouvrière 
peut  suffire  à  la  marche  de  40  tavelles...  Il  est  admis  comme 
règle  qu'une  ouvrière  peut  trouver  et  nouer  80  bouts  en  une 
heure  avec  une  soie  bien  croisée  (1).  » 

Le  moulinage  proprement  dit  ou  tordage  ou  torsion^  néces- 
saire pour  faire  de  la  soie  grège  un  fil  apte  à  être  tissé,  et  qui 
s'opérait  au  fuseau  par  les  Jileresses  de  la  vieille  France,  qui 
s'opère  encore  à  la  main,  comme  procèdent  les  cordiers  pour 
leur  corde,  au  Tonkin  et  dans  d'autres  contrées  de  l'Asie,  se 
faisait  depuis  le  quatorzième  siècle  en  Italie  et  se  fait  de  nosjours 
même  en  Piémont  sur  un  moulin  appelé  moulin  rondy  à  cause 
de  sa  forme,  lequel  n'est  qu'un  gros  tour,  volumineux  et  en- 
combrant, outil  médiocre,  justement  comparé,  pour  l'inutile 
complexité  et  la  grossièreté  de  ses  organes,  à  l'antique  ma- 
chine de  Marly  (2).  L'usine  D...  emploie  le  moulin  ovale,  d'in- 
vention française,  plus  facile  à  loger  et  d'un  mécanisme  très 
simple.  Il  est  comme  divisé  en  deux  étages  :  «  A  la  partie 
inférieure  se  trouvent  une  ou  plusieurs  rangées  de  fuseaux 
placés  verticalement  et  tournant  avec  rapidité  (cinq  à  six 
mille  tours  par  minute) .  La  soie  qu'ils  débitent  se  déroule, 
se  tord  en  même  temps  en  proportion  de  leur  vitesse,  et  s'en- 
roule ensuite  sur  des  guindres  ou  des  cylindres  placés  hori- 
zontalement à  la  partie  supérieure  (3) .  »  Des  trois  espèces  de 
fils  produits  par  le  moulinage  :  le  poil,  la  trame  et  l'organsin  » 


(1)  Léo  ViGHON,  ouvrage  cité,  p.  154-155. 

(2)  /rf.,  ibid.,  p^l53,-157.  . 

(3)  Id„  ibid.y  p.  157. 


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2.  J 


LA   LAINE  ET   LA   SOIE  473 

la  première,  lepoil^  ne  subit  qu'une  faible  torsion;  elle  fournit 
des  fils  qui  servent  de  chaîne  pour  les  étoffes  légères,  la  ruba- 
nerie,  la  passementerie,  la  broderie.  La  trame  exige  une  tor- 
sion de  80  à  150  tours  par  mètre.  Quant  à  Vorgansw,  soumis, 
après  le  filage  et  le  doublage^  à  une  nouvelle  torsion  en  sens 
inverse,  ou  lors,  les  deux  torsions  qu'il  subit  varient  selon  les 
apprêts,  au  premier  apprêt  on  filage  de  400  à  2,500  tours,  au 
second  apprêt  ou  tors  de  300  à  1,500  tours  (1). 

Le  moulinage  fini,  on  met  le  fil  en  flottes,  ou  en  paquets 
dont  la  longueur,  autrefois  de  1,500  mètres,  peut  atteindre 
maintenant  de  1 5  à  20,000  mètres.  On  marque  avec  des  captes, 
petits  nœuds  de  schappeou  de  coton,  la  croisuredes  fils,  afin 
de  les  empêcher  de  se  mêler  et  de  conserver  la  forme  de  la 
flotte.  Si  cette  méthode  a  ses  désavantages,  en  ce  qu'elle  rend  la 
teinture  plus  malaisée,  les  fils  étant  serrés  les  uns  contre  les 
autres  et  moins  divisés  que  dans  les  petites  flottes,  elle  per- 
met cependant  de  grandes  économies,  moins  de  main-d'œuvre 
et  moins  de  déchet  lors  du  nouveau  dévidage,  au  retour  de  la 
teinture  (2),  où  la  soie  en  flottes  est  envoyée  à  la  suite  d'un 
triage  et  d'un  classement  qui  porte  le  nom  de  mettage  en  mains, 
(Ordinairement  les  fils  sont  classés,  suivant  leur  grosseur,  en 
trois  catégories  ;  les  flottes  de  même  espèce  sont  réunies  entre 
elles  par  un  lien  et  donnent  une  pantime.  Le  groupement  de 
plusieurs  pantimes  constitue  une  masse  appelée  main  (3) . 

Quand  les  flottes  de  soie  reviennent  teintes,  alors  s'ouvre, 
avant  le  tissage,  la  deuxième  série  des  opérations.  Dévidage 
et  déirancanage  :  la  dévideuse  doit  enrouler  la  soie  sur  le 
roquet  d'une  manière  parfaitement  uniforme  avec  une  tension 
convenable,  de  façon  que  sous  le  doigt  les  roquets  garnis 
soient  résistants,  mais  non  pas  durs;  elle  doit  rattacher  rapide- 

(1)  Léo  VioKOjç,  OHV.  cité,  p.  158-159. 
{t)Id.,ibid,y  p.  160-161. 
(3)  /</.,  ibid.^  p.  215. 


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*74  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

ment  les  fils  cassés,  éviter  le  déchet,  prendre  garde  à  ne  pas 
ternir  la  nuance  et  le  brillant  de  la  soie,  mettre  en  un  mot  les 
roquets  en  état  de  pouvoir  se  dévider  régulièrement  et  sans 
secousse  pendant  le  tissage  (1);  canneiage:  c'est  le  chargement 
ou  la  charge  des  cannettes.  Dans  le  cas  où  les  fils  enroulés  sur 
le  roquet  doivent  servir  pour  la  trame,  une  ouvrière,  la  canne^ 
ieuscy  réunit  le  nombre  de  fils  fixé  par  le  fabricant  ;  elle  les 
enroule  sur  un  tuyauy  petit  cylindre  en  jonc,  en  buis,  en 
canne  ou  en  roseau  qui  viendra,  à  son  tour,  charger  la  navette 
du  tisserand,  et  qui,  en  effet,  s'y  glisse  comme  la  cartouche 
dans  le  magasin  du  fusil  :  le  tuyau  couvert  de  soie  prend  le 
nom  de  canne tte. 

Ainsi  que  le  cannetage  est  la  préparation  de  la  trame,  Vour^ 
dissage  est  la  préparation  de  la  chaîne  :  il  a  pour  objet  de 
juxtaposer  parallèlement  et  avec  une  tension  uniforme  les 
fils  de  même  longueur,  en  nombre  déterminé,  musettes  de 
quarante  fils,  portées  de  quatre-vingts,  etc..  qui  compose- 
ront la  chaîne,  en  leur  gardant  leurs  places  respectives,  sans 
quoi  les  fils  pourraient  s'entremêler  et  le  tissage  deviendrait 
impossible.  (Gomme  s'éclaire  et  s'explique  soudain,  se  dégage 
dans  toute  sa  force  l'expression  :  ourdir  un  complot!).  L'ap- 
pareil à  ourdir  se  nomme  naturellement  V ourdissoir  :  c'était,  et 
c'est  généralement  encore,  dans  les  petits  ateliers,  un  grand 
tambour,  creux,  cylindrique,  de  deux  mètres  de  haut,  dont 
l'axe  doit  être  parfaitement  vertical.  L'ouvrière  donne  à 
l'ourdissoir  un  mouvement  de  rotation  au  moyen  d'une  mani- 
velle. Elle  enroule  d'abord  la  première  musette  du  haut  en 
bas  sur  le  tambour,  puis  elle  juxtapose  une  seconde  musette 
en  remontant  de  bas  en  haut  et  continue  ainsi  jusqu'à  ce  que 
le  nombre  voulu  de  musettes  ou  de  portées  ait  été  mis  sur 
l'ourdissoir...  Il  est  essentiel,  dans  l'ourdissoir,  de  conserver 

(1)  Léo  ViGNOs,  ouv.  cite,  p,  287, 


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LA   LAINE   ET   LA   SOIE  475 

à  chaque  fil  son  rang  déterminé  ;  les  fils  doivent  être  assez 
distincts  les  uns  des  autres  pour  qu'on  puisse  retrouver  la  véri- 
table place  des  fils  qui  se  cassent.  Lorsque  Tourdissoir  a  reçu 
un  nombre  suffisant  de  musettes,  Touvrière  lève  la  chaîne  et 
l'enroule  autour  d'une  cheville  en  un  peloton  très  serré  (1) .»  A 
l'usine  D...,  on  se  sert  de  préférence  d'un  modèle  plus  récent, 
ooù  le  tambour  est  horizontal,  peut  tourner  autour  de  son  axe 
et  progresser  en  même  temps  suivant  une  direction  parallèle 
à  cet  axe.  Avec  ce  modèle  perfectionné,  la  juxtaposition  exacte 
de  chaque  musette  est  assurée  par  le  passage  des  fils  au  travers 
des  dents  d'un  peigne  qui  règle  la  largeur  d'enroulement.  Les 
dimensions  du  tambour  sont  telles  que  la  chaîne  se  trouve 
répartie  suivant  une  longueur  d'axe  justement  égale  à  la  lar- 
geur de  l'étoffe  à  laquelle  elle  est  destinée  (2) .  » 

Vient  ensuite  le  pliage.  Il  s'agit  d'enrouler  la  chaîne  sur 
Tensouple  ou  rouleau,  qui  alimentera  le  métier  à  tisser,  dans 
la  largeur  que  doit  avoir  l'étoffe,  bien  parallèlement  et  avec 
une  tension  égale.  Quand  tous  les  fils  sont  uniformément  ten- 
dus, impeccablement  parallèles,  et  chaque  fil  à  sa  place,  la 
chaîne  est  bonne  et  prête  pour  le  tissage.  Du  tissage  même,  il 
n'y  a  assurément  rien  à  dire  qui  n'ait  été  dit,  si  ce  n'est  quant 
à  l'allégement  de  la  peine,  et  on  va  le  dire  en  son  lieu;  après  le 
tissage,  il  ne  reste  que  les  apprêts,  mais  il  y  en  a  autant  et  plus 
que  de  genres  d'étoffes  :  finissage ,  polissage,  pincetage,  déju- 
mellage,  cylindragCy  rasage,  grillage  ou  flambage,  encollage, 
gommage,  glaçage,  gaufrage^  tous  ces  tours  de  main,  d'où  sor- 
tent, en  uni,  les  taffetas,  les  sergés,  les  satins  et  les  velours; 
parmi  les  façonnés,  les  lampas,  les  satins  lamés,  les  droguets, 
les  brocatelles,  les  brocarts  ;  enfin,  métrage  et  baguetage  ou 
pliage  final. 

(1)  I^o  VioîfoN,  oiiv.  cite,  p.  288-289. 

(2)  Id.,  ibid.,  p.  291, 


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476  1/ORGANlSATION   DU   TRAVAIL 


IV 


A  ces  diverses  opérations,  nécessaires,  préliminaires  ou 
consécutives  au  tissage  de  la  soie,  correspondent  autant  de 
catégories,  de  spécialités  d'ouvriers,  ou  plutôt  d'ouvrières, 
car  Tusine  D...  n'emploie  guère,  outre  le  patron,  les  trois 
directeurs  (un  à  la  préparation,  deux  à  l'atelier),  les  commis 
et  les  machinistes,  que  cinq  ou  six  gareurs^  sortes  de  mécani- 
ciens tisseurs  qui  font  ce  qu'une  femme  ne  pourrait  pas  foire, 
et  notamment  les  réparations  aux  métiers,  lorsque  quelque 
chose  s'y  dérange  ;  cinq  ou  six  apprêteurs,  cinq  ou  six  polis- 
seurs ou  finisseurs  de  tissujs.  C'est,  à  eux  seuls,  tout  le  person- 
nel masculin.  Les  femmes  sont  partout  ailleurs,  et  partout 
indifféremment,  sans  distinction  d'âge  :  au  moulinage  de  la 
trame  avant  le  départ  du  fil  pour  la  teinture,  dévideuses,  dou- 
bleuseSj  moulineuses,  ftoUeuses,  plieuses  ;  au  retour  de  la  tein- 
ture, dévideuses  encore,  ourdisseuses,  canneteuses ^  remeiteuses, 
tordeuses,  monteuses  de  métier  pour  façonnés,  tisseuses  ;  après  le 
tissage,  ;?mce/ew5e5  (l).  La  plupart,  pourtant,  presque  toutes, 
sont  jeunes  ou  encore  jeunes,  et  il  me  semble,  après  avoir 
parcouru  d'un  bout  à  l'autre  la  quadruple  ou  sextuple  haie 
de  métiers,  en  avoir  vu  très  peu  de  vieilles.  La  journée  est  de 
dix  heures,  comme  le  veut  la  loi,  avec  une  heure  et  demie  ou 
deux  heures  d'interruption  pour  le  repas  de  midi.  Auprès  de 
chaque  métier  est  un  tabouret  sur  lequel  l'ouvrière  peut,  de 
temps  en  temps,  s'asseoir,  tout  en  surveillant  son  travail,  et  se 
délasser  de  cette  longue  station  debout,  si  pénible  et  parfois 

(1)  On  dit  ailleurs  épinceteuses.  J'ai  même  cru  entendre  dire,  à  Elbeuf,  épiri' 
gteusei  (voir  p.  257),  mai«  je  n'en  suis  pas  sûr,  et  peut-^tre  était-ce  épinceteuses 
qu'on  disait. 


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LA   LAINE  ET   LA   SOIE  477 

si  dang^ereuse  pour  la  femme.  De  toutes  façons  on  s'ingénie  à 
réduire  Teffort  au  moindre  effort,  et,  par  une  suite  d'appli- 
cations heureuses,  on  y  a  en  partie  réussi.  Les  métiers  à  la  Jac- 
quard y  ont  grandement  contribué,  en  permettant  à  un  ou- 
vrier de  produire  sans  aide,  sans  tireurs  de  lacs^  les  étoffes  les 
plus  compliquées.  Ils  y  ont  contribué  directement  :  a  grâce 
à  eux,  la  fabrication  des  étoffes  dites  façonnées,  c'est-à-dire 
de  celles  dans  lesquelles  on  représente  des  fleurs,  des  dessins, 
ou  que  l'on  broche  d'or  et  d'argent,  est  maintenant  plus 
fecile,  plus  prompte  qu'autrefois  et  moins  fatigante,  à  durée 
égale  de  travail  »  ;  et  indirectement,  pour  les  tisseurs  en 
chambre  :  «  la  hauteur  du  métier  Jacquard  force  les  proprié- 
taires et  constructeurs  de  maisons  d'espacer  beaucoup  les 
planchers,  et,  par  conséquent,  de  donner  abondamment  de 
l'air  et  de  la  lumière  dans  l'intérieur  des  logements.  Enfin,  ce 
métier  a  fait  supprimer  la  classe  entière  des  tireurs^  qui  était 
composée  d'enfants  dont  la  constitution,  m'a-t-on  assuré,  se 
détériorait  toujours  par  la  grande  fatigue  à  laquelle  ils  étaient 
soumis  et  parles  attitudes  vicieuses  qu'ils  étaient  obligés  de 
prendre  (1).   » 

Néanmoins,  et  bien  que  son  invention  fût  destinée  à  épar- 
gner à  tant  de  victimes  tant  de  misères,  Jacquard  fut  d'abord, 
comme  beaucoup  d'inventeurs,  la  victime  de  son  invention. 
Quelles  épreuves  il  dut  traverser,  Andrew  Ure  l'a  raconté  en 
une  page  très  intéressante  : 

a  L'histoire  de  l'introduction  du  métier  Jacquard  (2)  est  une 
leçon  des  plus  instructives  sur  l'avantage  de  la  libre  commu- 
nication et  de  la  rivalité  entre  deux  pays.  L'inventeur  de  ce 
beau  mécanisme  était  originairement  un  obscur  fabricant  de 
chapeaux  de  paille,  qui  n'avait  jamais  appliqué  son  esprit  à  la 
mécanique  automatique,  avantd'avoir  eu  l'occasion,  par  suite 

(1)  ViLLERMÉ,  Tableau  de  V état  physique  et  moral  des  ouvriers,  I,  370. 

(2)  Ure  et  Villermé  écrivent  Jacquart. 


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478  L'ORGANISATION  DU  TllAVAIL 

de  la  paix  d'Amiens,  de  lire,  dans  un  journal  angolais,  l'offre 
faite  par  notre  Société  des  Arts  d'une  récompense  à  celui  qui 
tisserait  un  filet  par  une  mécanique.  Son  génie  assoupi 
s'éveilla  aussitôt,  et  il  fabriqua  un  filet  à  la  mécanique  ;  mais, 
n'ayant  obtenu  aucun  encouragement  de  la  part  du  gouver- 
nement de  son  pays,  il  oublia  son  invention  pendant  quelque 
temps,  et  plus  tard  il  en  fit  présent  à  un  ami  comme  une 
chose  de  peu  d'importance.  Cependant  le  filet  tomba  par 
hasard  entre  les  mains  des  autorités,  et  fut  envoyé  à  Paris. 
Longtemps  après,  lorsque  Jacquard  ne  songeait  plus  à  son 
invention,  le  préfet  du  département  l'envoya  chercher,  et  lui 
dit  :  n  Vous  êtes-vous  occupé  de  la  fabrication  d'un  filet  à  la 
mécanique?»  Il  ne  s'en  souvenait  pas  d'abord,  mais,  le  filet  lui 
ayant  été  représenté,  il  se  rappela  toutes  les  circonstances.  Le 
préfet  l'ayant  prié  de  construire  la  machine  avec  laquelle  il 
avait  fabriqué  ce  filet,  Jacquard  demanda  trois  semaines  pour 
l'exécuter.  Au  bout  de  ce  temps,  il  revint  vers  le  préfet,  avec 
la  machine  ;  il  lui  demanda  de  frapper  du  pied  sur  une  cer- 
taine partie  de  la  mécanique,  mouvement  dont  l'effet  fut 
d'ajouter  une  nouvelle  maille  au  filet.  La  mécanique  ayant  été 
envoyée  à  Paris,  Napoléon,  avec  sa  brusquerie  et  son  despo- 
tisme ordinaires,  fit  expédier  un  mandat  d'arrêt  contre  le 
constructeur.  Jacquard  fut  aussitôt  placé  sous  la  garde  d'un 
gendarme  ;  on  ne  lui  permit  même  pas  de  se  rendre  chez  lui 
pour  se  pourvoir  de  choses  nécessaires  à  son  voyage.  Arrivé 
dans  la  métropole,  on  le  conduisit  au  Conservatoire  des  Arts 
et  Métiers,  où  on  lui  commanda  de  construire  sa  machine  en 
présence  des  inspecteurs  :  ce  qu'il  fut  obligé  de  faire. 

«  Lorsqu'on  l'eut  présenté  à  Bonaparte  et  à  Carnot,  le  pre- 
mier lui  adressa^  d'un  air  d'incrédulité,  ces  rudes  paroles  : 
tt  Est-ce  vous  qui  prétendez  faire  ce  que  Dieu  tout  puissant  ne 
saurait  faire,  un  nœud  à  une  corde  tendue  ?  »  Jacquard  montra 
alors  la  mécanique,  et  la  nature   de  son  opération.    On  lui 


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LA    LAINE  ET   LA    SOIE  479 

donna  ensuite  à  examiner  un  métier  qui  avait  coûté  de  20  à 
30,000  francs,  pour  foire  des  tissus  à  Tusage  de  Bonaparte.  Il 
entreprit  de  faire  par  une  mécanique  fort  simple  ce  qu'on 
avait  essayé  en  vain  à  Taide  d*un  mécanisme  très  compliqué^ 
et,  ayant  pris  pour  modèle  une  des  machines  de  Yaucanson, 
il  construisit  le  fameux  métier  Jacquard.  Il  retourna  dans  sa 
ville  natale,  récompensé  d'une  pension  de  mille  écus,  mais  il 
éprouva  la  plus  grande  difficulté  à  introduire  sa  machine 
parmi  les  tisserands  en  soie,  et  il  fut  trois  fois  en  danger  de 
sa  vie.  Le  conseil  des  prud'hommes,  qui  sont  les  conserva- 
teurs officiels  du  commerce  de  Lyon,  brisa  son  métier  en  place 
publique,  en  vendit  le  bois  et  le  fer  comme  matériaux  de 
rebut,  et  le  désigna  comme  un  objet  de  haine  et  d'ignominie 
universelle.  Ce  ne  fut  que  lorsque  les  Français  commencèrent 
à  sentir  le  pouvoir  de  la  concurrence  étrangère  qu'ils  eurent 
recours  à  cette  admirable  invention  de  leur  compatriote  ;  et, 
depuis  cette  époque,  ils  ont  eu  la  preuve  que  c'est  la  seule 
protection,  le  seul  appui  réel  de  leur  commerce  (1).  w 

Laissons  le  libéralisme  tendancieux,  l'optimisme  et  comme 
le  finalisme  économique  de  ce  petit  morceau  :  il  reste  que  les 
contemporains  virent  surtout  dans  l'invention  de  Jacquard 
qu'elle  «  supprimait  un  ouvrier  »  .  C'est  de  quoi  le  jury  de 
l'exposition  de  1801  le  récompensa  et  de  quoi  les  tisseurs 
lyonnais  lui  en  voulurent.  Mais  nous,  nous  ne  voyons  plus 
que  ce  qu'il  a  supprimé  de  peine,  et  nous  lui  en  devons  être 
d'autant  plus  reconnaissants  que  le  uj^eur  de  lacs  dont  il  a 
trouvé  le  moyen  de  se  passer  était  le  plus  souvent  un  enfant. 
Par  lui  et  de  ce  seul  fait,  il  y  a  dans  le  monde  un  peu  moins 
de  souffrance,  pour  la  race  un  peu  plus  de  force  et  de  vie  en 
réserve.  Je  ne  crois  pas,  d'autre  part,   que  l'on  puisse  dire 

(1)  UnE,  Philosophie  des  manufactures ^  I,  381-384.  —  La  Biographie  uni' 
verselie  de  Michadd  et  \a  Nouvelle  biographie  générale  rapportent  les  mêmes  faitSi 
mais  en  attribuant  à  Carnot  le  mot  prêté  par  Ure  à  Napoléon. 


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480  L'ORGANISATION  DU  TRAVAIL 

encore  aujourd'hui,  comme  Villermé  le  disait  :  a  La  circons- 
tance qui,  d'après  les  ouvriers  eux-mêmes,  leur  occasionne  le 
plus  de  fatigue,  la  seule  même  qui  nuise  à  leur  santé,  si  Ton 
met  à  part  la  longue  durée  du  travail,  est  la  percussion, 
renouvelée  à  chaque  instant,  du  balancier  du  métier,  serrant 
chaque  fil  de  trame  sur  le  fil  précédent.  Cette  percussion  se 
transmet  à  la  partie  inférieure  de  la  poitrine  par  Vensouple  ou 
gros  cylindre  sur  lequel  on  enroule  Tétoffe  à  mesure  qu'on 
tisse  (1).  » 

En  somme,  et  pour  toutes  sortes  de  raisons,  dont  la  plus 
forte  est  le  progrès  de  la  mécanique,  la  peine  du  travail  a  cer- 
tainement diminué.  Mais  la  diminution  de  la  peine  n'est 
qu'une  amélioration  pour  ainsi  dire  négative.  Il  y  a  eu  aussi 
amélioration  positive,  par  l'augmentation  du  prix  du  travail. 
Au  moment  de  toucher  la  question  du  salaire,  je  ne  puis  me 
défendre  de  quelque  inquiétude,  car  je  sens  que  cette  espèce 
de  mystère  dont  s'enveloppe  la  fabrique  lyonnaise  s'épaissit. 
Tout  à  l'heure,  tant  qu'il  ne  s'agissait  que  de  l'industrie  de  la 
soie,  de  la  fabrique  en  son  ensemble,  on  regardait  «  l'étranger 
curieux  »  avec  une  bienveillance  légèrement  narquoise  ;  sitôt 
qu'il  s'informe  du  salaire,  il  semble  s'y  mêler  de  la  commisé- 
ration, à  moins  que  ce  ne  soit  de  la  méfiance.  Replié  sur  lui- 
même,  entre  les  collines  qui  l'enserrent  et  bouchent  au  bout 
des  rues  son  horizon,  le  Lyonnais  aime  bien  s'occuper  seul  de 
ses  affaires,  et  il  ne  veut  montrer  au  monde  que  ce  qu'il  lui 
vend.  Si  pourtant  un  homme  audacieux  et  préalablement  vêtu 
de  la  triple  cuirasse  pousse  de  ce  côté  ses  investigations,  on 
ne  le  voue  sans  doute  pas  aux  dieux  irrités  de  la  cité,  on  est 
de  trop  bonne  grâce  et  de  trop  bonne  éducation  pour  se  livrer 
à  cet  excès  d'humeur,  —  mais  on  l'abandonne  à  son  sort,  et 
on  le  laisse  aller  avec  ses  dieux  à  lui,  que  l'on  espère  tout  bas 

(1)  État  physique  et  moral  des  ouvriers,  I,  371. 


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LÀ   LAINE  ET   LA   SOIE  481 

et  que  peut-être  on  souhaite  impuissants.  Ce  n'est  pas  d'hier 
que  ce  sentiment  se  révèle  :  a  II  est  peu  de  sujets  dans  toutes 
mes  recherches,  faisait  observer  Villermé,  sur  lesquels  il  m'ait 
été  aussi  difficile  d'avoir  une  opinion  que  sur  les  salaires  payés 
par  la  fabrique  de  Lyon,  et  sur  leurs  rapports  avec  le  prix  des 
choses  nécessaires  à  la  vie  ;  on  ne  s'entendait  même  pas  sur 
le  point  le  plus  facile  à  constater,  le  chiffre  des  salaires  (1).  » 
Ferai-je  observer  à  mon  tour  que  c'est  là,  en  effet,  un  point 
toujours  obscur  dans  les  recherches  sur  les  industries  et  prin- 
cipalement sur  les  métiers  de  femmes,  qui  sont,  d'autres 
diraient  probablement  parce  que  ce  sont  des  métiers  à  salaires 
bas?  Mieux  vaut  répondre  que,  grâce  à  l'obligeance  de  M.  D..., 
si  je  n'ai  pas  tout  su,  je  n'ignore  plus  tout  à  fait  tout.  De  toutes 
les  opérations  ci-dessus  décrites,  le  moulinage  seul  se  paye  à 
la  journée  :  tout  le  reste  (sauf  le  travail  des  prépareuses  et  celui 
des  finisseuses)  est  à  la  tâche.  M.  D...  estime  que  chez  lui, 
—  il  a  grand  soin  de  préciser  :  a  chez  lui»  ,  — le  salaire  moyen 
est  d'environ  3  francs  ;  que  les  ouvrières  les  plus  habiles  peu- 
vent aller  à  3  fr.  50  (4  francs  étant  considéré  comme  un  chiffre 
absolument  exceptionnel  même  pour  les  meilleures  ouvrières)  ; 
que  les  moins  bonnes  gagnent  2  fr.  75  (ce  chiffre  étant  cepen- 
dant considéré  comme  un  peu  faible).  D'après  le  tableau  qu'il 
fit  dresser  pour  se  rendre  compte  du  plus  ou  moins  bien-fondé 
des  revendications  de  ses  ouvrières  en  chômage,  lors  de  la 
grève  générale  de  1903,  M.  D...  établit  ainsi  la  proportion 
des  salaires,  hauts,  moyens  et  bas. 

OuTrières.         P.  100. 

6  13    gagnaient,  par  an,  plus  de  1,100  fr.  (1  à  1,413  fr). 

11  26              —                  —            1,000  fr.  (1  à  1,085  fr). 

17  36              —                  —               900  à  1,000  francs. 

9  18              —                 —                800  à    900    — 

4  8(2)        —                  —                700  à    800    — 

(1)  État  physique  et  moral  des  ouvriers  y  I,  374. 

(2)  Si  le  total  donne  101  au  lieu  de  100,  c'est  que  j'ai  forcé  un  peu  les  chiffres 
pour  m'exprimer  en  chiffres  ronds  et  sans  fractions. 

31 


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48Î  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

Le  salaire  le  plus  faible  avait  été  de  744  francs,  la  grande 
majorité  des  ouvrières  touchant  de  800  à  1,000  francs,  soit,  à 
trois  cents  jours  de  travail  par  an,  de  2  fr.  66  à  3  fr.  33  par 
jour.. A  ce  moment  du  reste,  en  1903,  Tusine  D...,  qui  venait 
de  naître,  était  encore  dans  la  période  d'organisation  ;  depuis 
qu'elle  en  est  sortie,  et  qu'on  la  peut  tenir  pour  adulte,  on 
peut  également  tenir  pour  acquis  que  tous  les  salaires  y  ont 
augmenté,  que  l'amélioration  de  la  condition  des  ouvriers  s'y 
est  accusée  et  accentuée,  du  fait  de  l'amélioration  des  condi- 
tions de  l'usine  elle-même.  Mais  M.  D...  insiste  :  voilà  ce  que 
les  ouvrières  gagnent  chez  lui  :  il  ne  dit  pas  qu'elles  le  gagnent 
partout,  et  son  silence  fait  entendre  le  contraire,  non  moins 
que  les  conseils  de  prudence  que  d'autres  patrons  nous  pro- 
diguent quant  à  la  portée  à  donner  aux  chiffres  relevés  chez 
M.  D...  Et  le  mystère  s'éclaircit  peut-être.  Si  M.  D...  ouvre 
ses  livres  de  paie,  avec  une  complaisance  qui  charge  d'étonne- 
ment  admiratif  le  regard,  tout  à  l'heure  de  commisération  et 
tout  à  l'heure  d'ironique  indulgence,  n'est-ce  pas  parce  qu'il 
sait  que,  chez  lui,  les  salaires  sont,  pour  la  fabrique  lyonnaise, 
des  salaires  forts?  Mais  inversement,  si,   chez  d'autres,  loin 
de  les  étaler,  on  les  enferme  à  double  tour,  n'est-ce  pas  parce 
que...  ?  Plusieurs  des  personnes  que  j'ai  vues  eussent  préféré, 
—  à  peine  le  dissimulaient-elles,  —  que  M.  D...  se  fût  tu  sur 
ce  chapitre,  et  désiré  que  je  me  tusse  sur  ce  que  M.  D... 
m'avait  déjà  appris.  Je  ne  leur  dois  que  de  la  gratitude  pour 
l'aimable  accueil  qu'elles  m'ont  fait,  et  je  ne  dirai  donc  rien 
de  ce  qu'elles  sont  censées  ne  pas  m'avoir  montré  ;  mais  ce 
qui  est  dit  est  dit,  et  ce  qui  ne  Test  pas  l'est  peut-être  un  peu 
tout  de  même. 

Quoique  la  comparaison  entre  l'industrie  agglomérée  en 
usine  et  l'industrie  dispersée  en  petits  ateliers  soit  plus  qu'im- 
parfaite, impossible,  et  faussée  encore  par  la  différence  des 
temps,  rappelons  les  chiffres  qu'indiquait  le  docteur  Villermé, 


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LA   LAINE   ET   LA   SOIE  483 

suivant  les  affirmations  de  Jules  Favre  (1)  et  «  les  notes  d'un 
administrateur  »   pour  les  années  1833  et  1834.  Selon  Jules 
Favre,  un  compagnon  lyonnais,  travaillant  sur  le  métier  du 
maître,  gagnait,  à  cette  date,   1  franc,   l    fr.   50  ou  2  francs 
par  jour  pour  les  étoffes  unies,  2  fr.   15  pour  les  façonnés, 
tandis  que  le  chef  d'atelier  gagnait  de  3  fr.  06  à  3  fr.  30  sur 
son  métier  à  lui,  et  prélevait  1  fr.  10  ou  1  fr.  11   sur  celui 
qu'il  fournissait  à  son  compagnon.  A  la  tâche,    les  salaires 
journaliers  n'auraient  ressorti  qu'à  0  fr.  55,  0  fr.  ^Q,  0  fr.  90 
tout  au  plus  (2) .  Et  c'étaient  des   salaires  d'hommes!   Selon 
a  l'administrateur  »  ,   le   chef  d'atelier  se  faisait,   pour  les 
étoffes  unies,  3  fr.  50,  pour  les  façonnés,  5  francs  ;  le  compa- 
gnon, de  l  fr.  75  à  3  francs  :  Técart,  assez  grand,  dépendant 
de  l'étoffe.    Pour  les  articles  de  goût  (tissus  riches),  le  chef 
d'atelier   pouvait  s'élever  jusqu'à  8  francs  ;   le  compagnon 
(très  exceptionnellement  encore)  à  5  francs.  Un  chef  d'atelier 
velouiier,   ou  tisseur  de   velours,   arrivait  à  gagner,  avec  sa 
femme,  de  7  fr.  50  à  8  francs.  Mais,  Viliermé  a  tenu  à  nous 
en  avertir,  ces  chiffres  ne  sont  pas  sûrs  :    «  Les  premières 
évaluations   ont   été   fournies  par  les  chefs  d'atelier,    et  les 
secondes  doivent  l'avoir  été  par  les  fabricants.  On  peut  sup- 
poser que  les  unes  et  les  autres  s'éloignent  de  la  vérité.  C'est 
en  effet  ce  qui  m'a  été  affirmé  à  Lyon   par  différentes  per- 
sonnes et  ce  que  j'ai  pu  reconnaître  dans  les  réponses  toujours 
plus  ou  moins  évasives  des  maitres-ouvriers  que  j'interrogeais 
sur  les  prix  de  façon  des  étoffes  que  je  voyais  sur  les   mé- 
tiers (3).   »  Et,  découragé,  il  déclare,   «  dans  ce  mélange  de 
renseignements  contradictoires,  n'oser  compter  sur  l'exacti- 
tude d'aucun,  pas  même  sur  l'exactitude  de  ceux  qu'il  a  pu 


(1)  Jules  Favre,  De  la  coalition  des  chefs  d'ateliers  de  Lyon  ;  brochure  in-8* 
de  43  pages.  Lyon,  1833. 

(2)  Depuis  novembre  1831. 

(3)  Tableau  de  Vétat  physique  et  moral  des  ouvriers,  I,  376-377, 


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484  L'ORGANISATION    DU  TRAVAIL 

recueillir  lui-même.  »  Le  brouillard  ne  s'était  pas  dissipé  sur 
la  Croix-Rousse  :  les  dieux  de  la  cité  avaient  vaincu. 

Autant  qu'il  est  permis  de  le  croire,  les  salaires  dans  la 
fabrique  lyonnaise  sont  en  général  médiocres,  et  ils  sont,  de 
plus,  fort  variables,  ou  plutôt  fort  différents,  d'une  usine  ou 
d'un  atelier  à  l'autre.  C'est  ce  qui  fait  qu'à  toutes  les  crèves, 
les  ouvriers  réclament  un  tarif  commun,  sans  réfléchir  que  ce 
tarif  n'est  pas  possible,  tout,  dans  le  tissage  de  la  soie,  étant 
subordonné  à  la  nature  ou  à  la  qualité  des  titres  des  matières 
employées,  et  qu'il  leur  serait,  en  fin  de  compte,  nuisible, 
comme  l'a  malheureusement  prouvé  l'expérience  de  1869,  où, 
les  prix  étant  calculés  sur  le  nombre  de  portées  (80  fils),  il  en 
résulta,  dans  la  contexture  des  tissus,  une  grande  gène  qui  fit 
passer  une  partie  de  la  fabrication  en  Suisse. 

Pour  le  travail  aux  pièces,  la  paie,  à  l'usine  D...  est  quoti- 
dienne :  toute  pièce  finie  avant  onze  heures  est  comptée  et 
payée  le  soir  même.  On  a  adopté  ce  mode  de  paiement  pour 
plusieurs  motifs,  d'ordre  même  moral  :  comme  la  paie  du 
mari  est  hebdomadaire,  si  celle  de  la  femme  l'était  aussi,  dans 
bien  des  ménages,  on  ferait  le  samedi  une  fête  qui  ne  finirait 
que  le  lundi,  et  où  tout  passerait,  gain  de  l'homme  et  gain  de 
la  femme,  laissant  le  couple  sans  argent  et  peut-être  les 
enfants  sans  pain.  Motifs  d'ordre  industriel  ou  économique 
aussi  :  quand  on  faisait  la  paie  le  samedi,  le  travail  de  l'usine 
était  à  demi  suspendu  dès  le  vendredi  après-midi.  C'était 
pour  la  production,  pour  le  patron,  un  préjudice  net.  Celui 
que  causait,  au  travail,  à  l'ouvrier,  le  «  remontage  du  métier  » , 
une  fois  la  pièce  tissée,  et  qui,  dans  les  petits  ateliers,  était 
très  important,  a  été  réduit,  dans  l'usine,  à  n'être  pour  ainsi 
dire  plus  sensible  ;  amélioration  encore  qu'il  ne  conviendrait 
pas  de  dédaigner  (1).  A  l'usine  D...,  il  n'y  a  pas  de  contrat  de 

(1)  Dans  la  fabrique  lyonnaise  classique,   il  y  avait,  dans  cet  arrêt  forcé  des 
métiers,  un  vice  énorme,  auquel  on  remédiait  ou  qu*on  palliait  comme  on  pou- 


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LA   LAINE   ET   LA   SOIE  485 

travail,  pas  de  règlement  d'atelier.  Lorsque  le  patron  veut 
renvoyer  un  ouvrier,  ou  lorsqu'un  ouvrier  veut  quitter  le 
patron,  ils  ne  sont  obligés  à  rien  Tun  envers  l'autre,  mais  il 
est  d'usage  qu'ils  se  préviennent  réciproquement  trois  jours  à 
l'avance. 

La  teinture  n'est  pas  la  servante,  elle  est  plus  que  l'auxi- 
liaire, elle  est  la  collaboratrice  du  tissage  dans  l'industrie  de 
la  soie.  Après  avoir  visité  l'une  des  plus  belles  maisons  de  la 
région  lyonnaise,  l'usine  G...,  je  ne  puis  faire  rien  de  plus,  ni 
rien  de  mieux,  que  de  transcrire  les  règlements  arrêtés,  à  la 
suite  de  la  grève  générale  de  1903,  par  la  Commission  patro- 
nale de  la  teinture  et  des  apprêts,  lesquels  ont  maintenant 
encore  force  de  loi  dans  la  profession,  c'est-à-dire  dans 
70  usines  environ,  petites  ou  grandes,  et  pour  environ  9,000 
personnes  employées,  dont  environ  30  ou  35  pour  100  de 
femmes  : 

RÈGLEMENT 

APPRÊTS,    ÉTOFFES    ET    MOUSSEUNES 

Décembre  1903. 

Article  premier.  —  La  journée  de  travail  est  fixée  à  dix  heures, 
de  6  heures  du  matin  à  6  heures  du  soir;  l'usage  d'accorder  deux 
heures  pour  le  repas  est  maintenu. 

Art.  2.  —  Le  minimum  de  salaire  est  fixé  comme  suit  : 
Il  est  entendu  que  tous  les  ouvriers  ayant  actuellement  un  salaire 
plus  élevé  que  ceux  mentionnés  ci-dessous  le  consen^eront  intégrale- 
ment, et  que  ces  nouveaux  salaires  seront  un  tarif  minimum  et  dit 
d'embauché. 

vait  :  •«  Pour  les  schalU  d'une  grande  beauté  et  d'une  grande  variété  de  dessins, 
les  frais  de  montage  s'élèvent  quelquefois  jusqu'à  1,000  francs.  Mais  alors  ils 
sont  remboursés  par  le  manufacturier.  Lorsque  ces  frais  dépassent  110  francs,  un 
arrangement  a  lieu  ordinairement  entre  le  maître  et  le  tisserand  relativement  à  la 
manière  dont  ils  doivent  être  payés.  *  Ure,  Philosophie  des  manufactures, 
I,  399.  —  Suivant  la  grosseur  de  la  trame,  le  métier  m  Huit  »  plus  on  moins 
souvent,  d'où  un  avantage  pour  les  trames  fines.  Dans  l'usine  moderne,  les 
ouvriers  mènent,  en  quantité  à  peu  près  égale,  un  ou  deux  métiers,  selon  les 
articles. 


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486  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

Ouvriers  cliefe  d'outils  ou  chefs  de  rame,  à  partir  de  18  ans,  5  francs. 

Cette  catégorie  comprend  tous  les  chefs  de  baignage,  de  cylindrage 
de  la  presse,  de  la  rame  ou  du  palmer,  les  dérompeurs  finissant  et 
les  baguetteurs. 

Ouvriers  auxiliaires,  à  partir  de  18  ans,  4  francs. 

Cette  catégorie  comprend  le  cartonnage,  décartonnage,  vaporisage 
et  enroulage,  les  aides  baigneurs,  aides  cylindreurs,  aides  presseurs, 
aides  dérompeurs  et  les  manoeuvres. 

Ouvrières  au-dessus  de  18  ans,  plieuses  et  pinceuses.     .     3  fr.  50 
Manœuvres  femmes  au-dessus  de  18  ans  et  couseuses.  2     »   75 

Enfants  de  13  à  16  ans 1     »   75 

—  16  à  18  ans 2    »  25 

Pour  la  mousseline  il  ne  sera  pas  embauché  d'hommes  au-dessus 
de  18  ans  à  moins  d'un  minimum  de  4  francs.  Des  pinceurs,  4  fr.  25. 

Art.  3.  —  Il  est  bien  entendu,  en  ce  qui  concerne  la  mousseline, 
que  les  enfants  de  13  à  18  ans  ne  pourront  être  employés  aux  mé- 
tiers en  remplacement  de  l'ouvrier  en  période  de  chômage. 

La  paie  sera  effectuée  tous  les  samedis.  11  ne  pourra  être  retenu 
que  deux  journées  de  garantie. 

Art.  4.  —  Les  heures  supplémentaires  ne  pourront  pas  dépasser 
deux  heures  par  jour;  elles  seront  faites  le  soir  de  6  à  8  heures 
autant  que  possible. 

Le  prix  en  sera  fixé  comme  suit  : 

Ouvriers  chefs  d'outils  ou  de  rames  au-dessus  de  18  ans,  0  fr.  65. 

Ouvriers  auxiliaires  et  manoeuvres  au-dessus  de  18  ans,  0  fr.  65. 

Ouvrières  à  partir  de  18  ans,  0  fr.  55. 

Manœuvres  femmes  au-dessus  de  18  ans,  0  fr.  55. 

Lorsqu'il  y  aura  des  heures  supplémentaires,  le  personnel  en  sera 
informé  le  matin,  avant  le  repas  de  onze  heures. 

Art.  5.  —  Pendant  les  périodes  de  chômage,  il  pourra  être  fait 
usage  de  la  mise  à  pied;  cette  mise  à  pied  pourra  être,  dans  une 
semaine  : 

Soit  de  deux  heures  par  jour,  de  quatre  à  six  heures. 

Soit  d'une  journée  entière. 

Soit  de  deux  demi-journées. 

Ceci  à  cause  des  nouveaux  usages  de  la  fabrique  de  fermer  le 
samedi. 

La  mise  à  pied  devra  avoir  lieu  par  postes  complets  ou  à  tour  de 
rôle.  Cette  mise  à  pied  ne  pourra  pas  dépasser  douze  heures  par 
semaine. 

Art.  6.  —  Dans  le  cas  où  le  travail  de  nuit  ou  encore  le  travail  du 


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LA    LAINE   ET   LA    SOIE  487 

dimanclie  serait  indispensable,  les  heures  seraient  payées  au  tarif 
des  heures  supplémentaires. 

Art.  7.  —  Le  nettoyage  sera  fait  au  compte  du  patron,  avant  la 
sortie  des  usines. 

Art.  8.  —  Après  quinze  jours  d'inscription  dans  la  maison,  les 
trois  jours  de  dédite  réciproque  deviennent  obligatoires,  aussi  bien 
pour  celui  qui  la  donne  que  pour  celui  qui  la  reçoit. 

RÈGLEMENT 

TEINTURE    EN    FLOTTES,    PIÈCES    ET    MOUSSEUNES 

Article  premier.  —  La  durée  de  la  journée  est  de  10  heures 
pour  les  ouvriers,  ouvrières,  manceuvres  et  apprentis. 

Art.  2.  —  La  journée  commencée  ne  pourra  être  moindre  de 
10  heures,  qui  pourront  commencer  à  partir  de  5,  6  ou  7  heures  du 
matin,  suivant  les  besoins  du  travail. 

Art.  3.  —  La  durée  du  repas  est  de  deux  heures,  du  I"  mars  au 
31  octobre,  et  de  une  heure  et  demie  du  1"  novembre  à  fin  février. 

Art.  4.  —  Les  repos  sont  supprimés.  Les  fêtes  seront  générales 
par  postes  complets.  Le  personnel  en  sera  informé  la  veille  au  soir, 
avant  la  sortie. 

Art.  5.  —  Il  est  bien  entendu  que  tous  les  ouvriers  ayant  un 
salaire  plus  élevé  que  ceux  mentionnés  ci-dessous  le  consen^eront 
intégralement,  et  que  ces  salaires  sont  minimum  et  dits  d'embauché. 

Ce  tarif  minimum  de  la  journée  est  : 

TEINTURES    EN    FLOTTES    ET    MOUSSEUNES 

Pour  les  ouvriers  coloristes,  5  francs. 

Pour  tous  les  autres  ouvriers,  4  fr.  50. 

Pour  les  manœuvres  pendant  la  première  année  de  présence  dans 
une  ou  plusieurs  usines  flotte  soie,  3  fr.  75. 

Après  la  première  année,  4  francs. 

Ouvrières  metteuses  en  main,  2  fr.  75. 

Apprenties  metteuses  en  main  pendant  l'apprentissage,  qui  sera  d'un 
an,  1  fr.  50.  Apprentis  hommes  première  année,  1  fr.  50. 

Apprentis  hommes  deuxième  année,  2  francs. 

Apprentis  hommes  troisième  année,  2  fr.  75. 

TEINTURE    EN    PIÈCES 

Pour  les  ouvriers  coloristes  justifiant  d'un  certificat  d'apprentis- 
sage, 5  francs. 


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«88  L'ORGANISATION   DU   TRAVAIL 

Pour  les  manœuvres  pendant  la  première  année  de  présence  dans 
une  ou  plusieurs  usines  pièces,  3  fr.  75. 

Après  la  première  année,  4  francs. 

Pour  les  ouvrières  pendant  la  première  année,  2  fr.  25. 

Après  la  première  année,  2  fr.  50. 

Art.  6.  —  La  durée  de  l'apprentissage  est  de  trois  ans  sans  perte 
de  temps. 

Art.  7.  —  Le  nombre  des  apprentis  ne  pourra  dépasser  10  pour 
100  des  ouvriers. 

Art.  8.  —  La  paie  aura  lieu  tous  les  samedis.  Il  ne  pourra  être 
retenu  que  deux  journées  de  garantie. 

Art.  9.  —  Après  quinze  jours  d'inscription  dans  la  maison,  les 
trois  jours  de  dédite  réciproque  deviennent  obligatoires,  aussi  bien 
pour  celui  qui  la  reçoit  que  pour  celui  qui  la  donne. 

Art.   10.  —  Le  décompte  de  la  journée  se  fera  à  l'heure. 

Art.   11.  —  Les  heures  supplémentaires  seront  fixées  comme  suit  : 

Ouvriers  de  5  francs  et  au-dessus,  0  fr.  70. 

Ouvriers  de  4  fr.  50  et  au-dessus,  0  fr.  60. 

Manœuvres,  0  fr.  50. 

Ouvrières,  0  fr.  40. 

Apprentis,  0  fr.  40. 


J'arrête  ici,  bien  que  très  incomplète,  et,  je  le  crains,  très 
insuffisante,  la  première  série  de  ces  monographies.  Mono- 
graphies d'usine,  et  non  monographies  de  famille,  parce  que, 
comme  je  l'ai  dit,  si  la  grande  industrie  concentrée,  de  type 
moderne,  a  produit  un  effet  certain,  c'a  été  précisément  de 
dissocier,  de  dissoudre  la  famille  ouvrière;  et  c'est  devenu, 
par  conséquent,  presque  une  erreur  de  méthode,  voulant 
connaître  l'ouvrier  de  cette  industrie,  de  prendre  pour  base  la 
femille  et  pour  instrument  la  monographie  de  famille.  Mais 
la  grande  industrie  concentrée  n'est  pas,  à  elle  seule,  toute 
l'industrie  :  à  côté  d'elle,  la  moyenne  et  la  petite  industrie, 
de  type  plus  ancien  ou  moins  récent,  subsistent  et  les  cinq  ou 


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LA    LAINE  ET   LA   SOIE  489 

six  espèces  que  nous  avons  dû  choisir  entre  plus  de  quatre- 
vingts  rentrant  dans  la  même  définition,  et  plus  ou  moins  voi- 
sines sans  être  pourtant  identiques  ni  analogues,  à  elles 
seules  ne  sont  pas  non  plus  toute  la  grande  industrie  con- 
centrée. !Nous  n'avons  fait  en  quelque  sorte  que  de  tracer  le 
cadre  ;  peut-être  eût-il  fallu  y  mettre,  auprès  de  l'ouvrier  des 
industries  du  bâtiment  et  du  vêtement,  ceux  de  Talimentation 
et  de  la  locomotion,  afin  de  saisir  et  de  tenir  plus  de  Thomme, 
plus  de  la  vie,  plus  de  la  société.  Le  cadre  du  moins  est  tracé  : 
le  remplir  n'est  qu'une  affaire  de  temps.  Les  quatre-vingts 
espèces  de  la  grande  industrie  concentrée  peuvent,  l'une  après 
l'autre,  y  trouver  leur  place,  et  même  la  moyenne  et  la  petite 
industrie  (pourvu  que  le  travail  s'y  fasse  dans  un  atelier  com- 
mun, autour  d'un  moteur  mécanique). 

Pour  chacune  d'elles,  et  pour  chacune  des  catégories  ou 
spécialités  d'ouvriers  qu'elles  emploient,  il  y  aurait  à  exami- 
ner, ainsi  que  nous  l'avons  fait,  la  durée,  la  peine,  le  prix  et 
les  conditions  du  travail. 

Là-dessus,  de  la  masse  des  observations  que  nous  avons 
relevées  et  consignées,  émergent  quelques  points  saillants  :  le 
principal  est  que,  contrairement  à  l'opinion  généralement 
admise,  le  temps  de  travail  est  plutôt  moins  long,  la  peine  du 
travail  est  plutôt  moins  dure,  le  prix  du  travail  est  plutôt 
meilleur  dans  la  grande  industrie  que  dans  la  moyenne,  dans 
la  moyenne  que  dans  la  petite,  et  dans  les  plus  grands  éta- 
blissements de  la  grande  industrie  que  dans  les  moyens  ou 
dans  les  plus  petits.  Le  temps  de  travail,  réglé  par  la  loi  pour 
les  ateliers  mixtes,  où  sont  occupés  à  la  fois  des  hommes,  des 
enfants  et  des  femmes,  a  constamment  diminué  et  tend  à 
diminuer  encore,  pour  tous  les  ouvriers,  hommes  ou  femmes, 
adultes  ou  mineurs,  soit  par  suite  de  nouvelles  prescriptions 
légales,  soit  en  vertu  de  nouveaux  usages  industriels,  que 
rendent  possibles  ou  plus  faciles  les  progrès  de  la  mécanique, 


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490  L'ORGANISATION    DU   TRAVAIL 

et  dans  la  mesure,  différente  pour  chaque  industrie,  diffé- 
rente même  pour  chaque  usine,  où  ces  progrès  les  rendent 
possibles  sans  nuire  à  la  production.  Quant  à  la  peine  du  tra- 
vail, nous  avons  vu  qu'elle  était  la  plus  dure  là  où  l'ouvrier 
est  obligé  à  un  mouvement  rapide  et  continu,  dans  une  haute 
température,  ou  dans  une  salle  humide,  ou  parmi  les  pous- 
sières ;  et  qu'à  bien  dire,  elle  n'était  aujourd'hui  très  dure 
que  là,  l'homme  étant  maintenant,  grâce  à  la  machine,  dans 
toute  la  grande  industrie  concentrée,  dans  l'industrie  textile 
comme  dans  la  métallurgie,  et  qu'il  s'agisse  de  mouvoir  un 
marteau-pilon  ou  une  aiguille,  un  conducteur  au  lieu  d'un 
producteur  de  force  ;  non  pas  sans  doute  que  toute  peine  soit 
supprimée  pour  lui,  —  il  mange  toujours  son  pain  à  la  sueur 
de  son  front,  —  mais  elle  est  réduite,  et  tend  constamment  à 
l'être  davantage.  Le  prix  du  travail  s'élève,  les  salaires  aug- 
mentent en  valeur  absolue,  le  fait  borné  à  cela  est  indéniable, 
et  pour  l'instant  nous  n'allons  pas  au  delà  ;  nous  ne  le  rappro- 
chons d'aucun  autre  fait,  nous  ne  le  posons  pas,  nous  ne  le 
«  situons  »»  pas  en  valeur  relative  :  il  est  ;  après  quoi  il  vaut 
ce  qu'il  vaut  ;  mais  nous  ne  saurons  exactement  ce  qu'il  vaut 
que  lorsque  nous  saurons  ce  que  sont  tous  les  autres  faits  dont 
il  dépend  ou  auxquels  il  tient.  Que  dire  enfin  des  conditions 
du  travail,  au  sens  juridique  du  mot?  Il  n'y  a  pas,  dans  toute 
la  grande  industrie,  de  contrat  de  travail,  ni  contrat  de  tra- 
vail individuel,  ni,  à  plus  forte  raison,  de  contrat  de  travail 
collectif  :  à  peine  quelques  coutumes,  observées  souvent  par 
intermittence,  des  règlements  d'atelier,  mais  c'est  tout  ce 
qu'il  peut  y  avoir,  puisque  le  Code  est  muet  ;  et  c'est  peu  de 
chose,  puisque  les  règlements  corporatifs  ont  disparu  avec  les 
corporations,  et  que  ce  que  les  syndicats  professionnels  en 
ont  repris  ou  voudraient  en  reprendre  est  contesté  et  d'ail- 
leurs contestable. 

D'un  point  de  vue  moins  strictement  économique,  plus  lar- 


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LA    I.AINE   ET    LA   SOIE  491 

gement  philosophique  et  socidl,  peut-être  serions-nous  déjà, 
si  nous  voulions  conclure,  fondés  à  tirer  de  ce  que  nous 
avons  vu  plusieurs  conclusions.  L'enquête  a  parfois  confirmé, 
mais  parfois  elle  a  infirmé  les  hypothèses  que  nous  avions 
formées,  et  les  constructions  théoriques  que,  comme  tout  le 
monde,  nous  avions  bâties  en  imag^ination.  Nous  avions,  par 
exemple,  suggéré  l'idée  que  Ténergie  électrique,  distribuée  à 
domicile,  en  reconstituant  le  petit  atelier,  Tatelier  de  famille, 
déferait  un  jour  Tœuvre  de  la  vapeur,  redécon centrerait  là  où 
l'autre  avait  concentré,  et  poserait  ainsi  en  de  tout  autres 
termes  la  question  sociale  en  tant  qu'elle  se  compose  de  ques- 
tions ouvrières,  la  concentration  des  ouvriers  dans  l'usine  par 
la  machine  à  vapeur  ayant  eu  sur  le  développement  même  du 
socialisme  beaucoup  plus  d'influence  qu'on  ne  lui  en  accorde 
d'abord.  Et  l'idée  peut  bien  rester  vraie,  à  l'état  d'idée  ;  mais, 
à  l'état  de  fait  prochain,  le  jour  ne  semble  pas  encore  en  être 
arrivé.  Si,  dans  la  rubanerie,  à  Saint-Étienne,  10,000  mé- 
tiers, sont  dès  à  présent  actionnés  par  l'électricité,  moyennant 
une  redevance  modique,  0  fr.  40  par  jour,  10  francs  par 
mois,  qui  met  la  force  à  la  portée  de  tous,  chez  les  tisseurs 
lyonnais,  au  contraire,  chez  les  canuts  de  la  Croix-Rousse, 
700  métiers  seulement  jusqu'ici  ont  emprunté  ce  moteur,  et 
il  n'y  a  pas  d'apparence  que  le  nombre  s'en  accroisse  très  rapi- 
dement, parce  qu'il  est  difficile  de  l'adapter  à  l'ancien  métier 
à  main,  sans  des  changements  tels  que  le  plus  vite  fait,  quand 
on  le  peut,  mais  il  faut  pouvoir,  est  d'acheter  un  métier 
neuf  (l).  Et  puis,  voilà  les  usines  elles-mêmes,  comme  l'usine 
D...,  à  Lyon,  qui  n'ont  plus  d'autre  machine  que  la  machine 
électrique!  Cependant  ce  sont  des  usines;  elles  emploient 
500  ou  plus  de  500  ouvriers,  dans  le  même  local,  dans  un 

(1)  Mes  renseignements  concordent  tout  à  fait  avec  ceux  que  M.  Georges  Picot 
a  soumis  à  TAcadémie  des  sciences  morales  et  politiques,  dans  sa  très  intéressante 
communication  du  26  août  dernier;  très  probablementi  ils  nous  viennent  à  tous 
deux  de  la  même  source. 


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492  L'ORGANISATION   DU  TRAVAIL 

seul  atelier  :  en  elles,  l'énergie  électrique  n'a  pas  déconcentré 
le  travail.  Elle  ne  le  déconcentrera  donc  sans  doute  pas  autant 
qu'on  le  pouvait  croire  ou  concevoir  a  priori;  en  tout  cas,  elle 
ne  le  déconcentrera  pas  tout  ni  partout  ;  et  c'est  une  rectifica- 
tion, ou  une  correction,  ou  du  moins  une  atténuation  qu'il 
nous  convenait  d'apporter  à  ce  que  nous  avions  dit  avant 
enquête  (1).  C'estaussi  une  preuve  de  plus  qu'il  ne  faut  jamais 
rien  dire,  ni  surtout  jamais  édifier  de  système  avant  enquête, 
mais  seulement  après,  —  et  encore  !  Il  y  a  dans  les  choses 
sociales  tant  de  «  si  v  ,  de  a  mais  »  ,  et  de  u  néanmoins  »  ! 
Il  y  a,  dans  la  vie  et  dans  l'homme,  tant  de  «  peut-être  »  ! 
La  construction,  la  généralisation,  la  systématisation  la  plus 
prudente  est  toujours  une  imprudence  ;  l'erreur  est  au  fond, 
et  le  fait,  comme  un  réactif  tout  puissant,  la  dénonce,  dès 
qu'on  en  approche  le  système.  Herbert  Spencer,  tout  le  pre- 
mier, s'il  eût  analysé  d'un  peu  près  les  fonctions  et  les  organes 
d'une  usine,  sous  le  régime  de  la  grande  industrie,  n'eût  pas 
risqué  sa  théorie  du  a  type  industriel  »  opposé  au  «  ^yp^ 
féodal  ou  militaire»  ,  car,  justement,  nulle  part,  nous  l'avons 
constaté,  «  le  type  militaire  »  ne  se  retrouve  aussi  net,  aussi 
marqué  que  dans  l'organisation  du  travail  industriel.  Voilà 
une  conclusion,  en  voilà  deux,  et  toutes  deux  concluent  sinon 
à  ne  pas  conclure ,  au  moins  à  ne  pas  construire ^  puisqu'aussi 
bien  ce  n'est  pas  le  fait  qui  se  plie  au  système,  mais  le  sys- 
tème qui  se  brise  au  fait. 

Nous  ne  construirons  pas,  et  nous  ne  conclurons  que  sur 
les  faits,  sur  des  faits  qui  nous  seront  connus  dans  toutes  leurs 
circonstances.  Ainsi,  malgré  tout  ce  que  nous  avons  vu  et 
tout  ce  que  nous  avons  noté  sur  le  travail^  nous  ne  le  connai- 

(1)  D'autre  part,  je  lisais  ces  jours-ci  qu'à  Paris,  dans  le  XI*  arrondissement  et 
dans  le  X1X%  je  crois,  la  force-vapeur  est,  elle  aussi,  comme  distribuée  à  domicile 
et  actionne  un  certain  nombre  de  petits  ateliers  de  famille,  mais  groupés  sous  le 
même  toit,  autour  de  la  machine,  et  par  conséquent,  malgré  tout,  à  demi  con- 
centrés. 


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LA   LAINE   ET   LA   SOIE  493 

trons  vraiment  que  lorsque  nous  connaîtrons  également  les 
circonstances  du  travail.  Nous  ne  connaîtrons  le  travail  à  l'état 
normal,  le  travail  en  état  de  santé  que  lorsque  nous  connaîtrons 
les  maladies  du  travail  ;  nous  ne  connaîtrons  utilement  les  ma- 
ladies  du  travail  que  lorsque  nous  en  connaîtrons  l'hygiène,  la 
médecine  ou  la  thérapeutique.  Alors  seulement  nous  nous  ris- 
querons légitimement  à  conclure.  J'associe  exprès  ces  deux 
termes,  qu'il  est  un  peu  singulier  de  joindre  :  «  se  risquer  » 
et  a  légitimement  » .  Oui,  «  nous  nous  risquerons  »  ,  parce  que 
toujours  «  on  se  risque  »  et  «  on  risque  »  à  conclure,  même 
sur  les  faits,  même  sur  des  faits  munis  de  toutes  leurs  cir- 
constances comme  un  chiffre  de  son  exposant,  même  avec 
toutes  les  réserves  et  toutes  les  précautions.  C'est  de  la  diverse 
et  multiple,  et  complexe,  et  changeante  matière  sociale,  c'est 
de  la  matière  humaine,  c'est  de  la  société  et  de  l'humanité, 
c'est  de  la  vie  que  nous  touchons  ;  c'est  une  onde,  une  fuite 
que  nous  prétendons  saisir  et  fixer.  Mais  pourtant  nous  nous 
risquerons  aussi  «  légitimement  »  qu'il  se  puisse  faire,  parce 
que,  cela  fait,  nous  aurons,  autant  qu'on  peut  le  faire  dans 
un  aussi  vaste  domaine  que  le  règne  du  travail,  fermé  le 
cercle  et  embrassé  le  phénomène  tout  entier. 


FIN    DU    TOME    PREMIER. 


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NOTE 


Ce  volume  était  tout  entier  composé  et  déjà  tiré  quand  a 
paru  (novembre  190oJ  le  tome  P*"  des  Résultats  statistiques  du 
recensement  des  industries  et  prof essions  {dénombrement  général 
de  la  population  du  24  mars  1901).  11  n'a  donc  pas  été  pos- 
sible d'en  faire  état  dans  les  quelques  passages  où  les  rensei- 
gnements qu'il  apporte  eussent  pu  être  utilisés.  Mais  de  ce 
recensement,  en  son  ensemble,  il  ressort  avec  une  force  nou- 
velle —  et  c'est  le  seul  point  qu'il  importe  ici  de  marquer  — 
que  le  fait  prédominant  de  l'évolution  économique  au  cours 
des  dernières  années  est  et  demeure  la  concentration  crois^ 
santé  des  industries. 


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TABLE  DES  MATIÈRES 


AVANT-PRC 
LE  TRAVAIL  DANS  LÉ 

Gomment  se  pose  la  question  sociale.  —  L 

INTRODUCTION  ( 

LE  TRAVAIL,  LE  NOM 
l,  —  Les  Faiu 

II.  —  Les  Idées 

III.  —  Les  Lois, 


ENQUÈ1 

SUR 

LE  TRAVAIL  DANS  LA   G 

I 

LES  MINES  DE  1 

I .  —  L'organisation  du  travail 

II.  —  L'ûge  des  ouvriers.  —  Le  temps  de  t 
III.  —  La  production  et  le  salaire.  —  Le  co 

II 

LA  MÉTALLU 

I.  —  L'organisation  du  travail 

Il,  —  L'âge  des  ouvriers,  —  La  durée,  la  ] 
du  travail 


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496  TABLE  DES  MATIERES 

III 

LA  CONSTRUCTION  MÉCANIQUE 
L'organisation  et  les  conditions  du  travail 313 

IV 

LA  VERRERIE 
L'organisation  et  les  conditions  du  travail 345 

V 

LA  FILATURE  ET  LE  TISSAGE 

L'organisation  et  les  conditions  du  travail 377 

I.  —  Le  lin  et  le  jute 381 

II.  —  Le  coton 415 

III.  —  La  laine  et  la  soie 448 


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